Les Grands Vents venus d’outremer de Maurice ?· 116 Les Grands Vents venus d’outremer de Maurice…

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    11-Aug-2018

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    Les Grands Vents venus doutremer de Maurice Ravel

    Jrme Collin

    De Vivaldi Charles Trenet, la mer a t une source dinspiration constante pour lesmusiciens. Autour dun disque et dune oeuvre, nous vous proposons davoquerquelques-uns des plus beaux portraits musicaux de la mer ...

    Culture cultureculture

    Dans le numro de mars 1911 de la revue Musica, uneenqute du pote et journaliste Fernand Divoire parat.Elle pose plusieurs compositeurs la question : Sousla musique que faut-il mettre ? De beaux vers, de mauvais, des verslibres, de la prose ? Parmi ceux qui se sont prts au jeu, ClaudeDebussy rpond : Les vrais beaux vers, il ne faut pas exagrer,

    il ny en a pas tant que a. Qui en fait aujourdhui ? Mais quand il sen trouve, ilvaut mieux ne pas y toucher. Henri de Rgnier, qui fait des vers pleins, classiques, nepeut pas tre mis en musique. Et voyez-vous de la musique sur des vers de Racine oude Corneille ?

    Nombreux sont les compositeurs, pourtant, qui avaient mis en musique desvers dHenri de Rgnier : Albert Roussel par exemple, en 1903 et en 1908, ou en-core Gabriel Faur en 1906. Mais en affirmant de manire premptoire quHenride Rgnier ne peut pas tre mis en musique , il semblerait que ce soit un autrecompositeur que Debussy pense : Maurice Ravel.

    Ravel aussi tait lami de Rgnier, et les vers de celui-ci apparaissent au moins trois reprises dans luvre du compositeur. Deux fois de manire muette, en pi-graphe deux compositions pour piano parmi les plus clbres de Ravel : les Jeux deautout dabord, avec lvocation des fontaines versaillaises : Dieu fluvial riant de leauqui le chatouille ; les Valses nobles et sentimentales ensuite, en tte desquelles Ravelrecopie le fameux vers le plaisir dlicieux et toujours nouveau dune occupationinutile .

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    Mais luvre laquelle pense De-bussy dans sa rponse Fernand Divoire estsans doute celle que Ravel vient de compo-ser en 1906 et de crer en 1907 : une trscourte pice pour piano et voix sur un brefpome extrait du recueil Tel quen songe.Ce recueil, publi en mars 1892 par R-gnier, est prsent par le pote lui-mme endes termes assez nigmatiques : Ces divers pisodes, dune technique com-posite, concourent tous lillustration dunesorte dapologie emblmatique du Soi qui estle but de lensemble de cet ouvrage. Deuxrecueils dans le recueil marquent cette uvrecomposite, et en dveloppent le titre :Quelquun songe de Soir et dEspoir etQuelquun songe dHeures et dAnnes.

    Dans le premier, le pote erre le soir, en compagnie de ce qui semble tre la fois son me, son inspiration, et donc son Soi, le long des grves de laMer. L, il a une vision et scrie : Vois, la Mer est si triste et le Soir est si beau/ Que je veux que ta main me conduise vers lombre / Parmi le vaste vent sorti dela Mer sombre. Dans un paysage dsol de solitude et de tristes espoirs, le potevoque alors tout coup, comme une rapide bourrasque, de grands vents venusdoutremer : cest le troisime pome, 11 vers seulement, et cest celui que Ravel choi-sit de mettre en musique.

    Deux coups de vent graves ouvrent sombrement la pice et la voix affirme,trs agit : Les grands vents venus doutremer Passent par la Ville, lhiver. Puis ellese calme mystrieuse : Comme des trangers amers . Cette invasion dtres in-quitants prenant possession de la Ville sexprime trs lent, avec la mme figure entriolet que le coup de vent initial, mais calmement rpte, de manire de plus en plusserre, comme les assonances du texte : Ils se concertent, graves et ples, Sur lesplaces, et leurs sandales Ensablent le marbre des dalles. Puis lagitation revient, vio-lente, les triolets du piano saffolant progressivement : Comme de crosses leurs mainsfortes, Ils heurtent lauvent et la porte Derrire qui lhorloge est morte. Ces mes-sagers de mort font alors leur travail : le piano imite le balancier extnu des horlogeset la voix conclut sans mesure, comme impuissante : Et les adolescents amers Senvont avec eux vers la mer. Lent et trs lointain, le piano accompagne ce funbre cor-tge, avec ces tintements glaciaux qui sachvent, pianissimo, dans un lourd silence.

    Vision la fois concentre et hallucine de lappel du grand ailleurs quivient enlever les mes et qui laisse le pote seul avec lui-mme le long des grves dela Mer , cette pice minuscule, complexe, presque sauvage, sans doute plus proche,comme le dit Marcel Marnat, de Moussorgski que de Debussy, si elle pouvait dplaire ce dernier, nen reste pas moins une fascinante bourrasque ravlienne de mots et desons.

    cultureLa mer en musique

    D.R

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