LES MÉTAMORPHOSES DE LA SOCIOLOGIE ALLEMANDE || LA SOCIOLOGIE COGNITIVE : UNE BIEN ÉTRANGE CROYANCE

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  • LA SOCIOLOGIE COGNITIVE : UNE BIEN TRANGE CROYANCEAuthor(s): Fabrice ClmentSource: Cahiers Internationaux de Sociologie, NOUVELLE SRIE, Vol. 107, LESMTAMORPHOSES DE LA SOCIOLOGIE ALLEMANDE (Juillet-Dcembre 1999), pp. 389-404Published by: Presses Universitaires de FranceStable URL: http://www.jstor.org/stable/40690830 .Accessed: 09/06/2014 17:50

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  • LA SOCIOLOGIE COGNITIVE : UNE BIEN TRANGE CROYANCE

    par Fabrice Clment

    RSUM

    Dans un premier temps, le but de V article est de proposer une vision synthtique de la sociologie de Raymond Boudon, puis une description de Vapproche dite des bonnes raisons afin de montrer comment la sociologie cognitive vise rendre compte de l'adhsion des croyances douteuses ou errones. Aprs avoir mis en avant un certain nombre de critiques qui peuvent tre adresses cette approche, l'auteur revient sur la notion de croyance. En s' inspirant des apports de la philosophie, de la psychologie et de la psychologie sociale, il en propose une vision stratifie qui permet de tenir compte des apports de la sociologie cognitive tout en en limitant la porte explicative.

    Mots cls : Sociologie cognitive, Raisons, Croyance.

    SUMMARY

    In the first instance, the aim of the article is to propose a synthetic overview of Raymond Boudon' s sociology. Then the good reason approach is described, in order to show how cognitive sociology explains the adherence to doubtful or erroneous beliefs. After having exhibited a certain number of criticisms, the author goes back over the notion of belief Considering the contributions of philosophy, psychology and social psychology, he proposes a stratified vision of belief which takes into account the contributions of cognitive sociology, but at the same time limiting its explanatory power.

    Key words : Cognitive sociology, Reasons, Belief.

    Depuis quelques annes, les recherches de Raymond Boudon s'inscrivent au sein d'un nouveau paradigme : la sociologie cogni- tive. D'une certaine manire, il s'agit pour l'essentiel d'une version revisite de l'individualisme mthodologique. Il est donc intressant de comprendre pourquoi il prfre dornavant cette appellation et Cahiers internationaux de Sociologie, Vol. CVII [389-404], 1999

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    en quoi ses analyses peuvent tre qualifies de cognitives ' Nous commencerons par rappeler le cheminement qui Ta conduit la- borer une dmarche qui n'est de loin pas dpourvue d'intrt. Cela nous permettra de mettre au jour un certain nombre de postulats exprims plus ou moins explicitement dans ses travaux thoriques. Ces prceptes seront alors systmatiquement compars aux travaux actuellement mens en sciences cognitives et nous nous apercevrons que l'esprit avec lequel Boudon mne ses enqutes ne correspond que superficiellement celui qui est mis en uvre par les cogniti- vistes contemporains. Pour le montrer, nous nous concentrerons sur une notion qui est au cur de la sociologie cognitive : la croyance. La description qu'il en propose est en effet trop vague, et nous proposerons en conclusion un modle qui permet de rendre davantage compte de la richesse de ce concept ainsi que de son potentiel heuristique.

    I. - Les thses de Raymond Boudon sont aujourd'hui bien connues et sa thorie constitue l'une des bases de l'enseignement de la sociologie dans les universits francophones ; nous nous tiendrons donc une prsentation sommaire de la manire dont il apprhende les phnomnes sociaux. Ce court rsum nous permettra de cons- tater combien sa thorie est la fois modeste et ambitieuse.

    Le type de sociologie que dfend Boudon s'inscrit dans la pers- pective propre l'individualisme mthodologique. Cette option s'oppose fermement au sociologisme, doctrine selon laquelle l'agent social n'aurait qu'une autonomie apparente et peut tre trait par le sociologue comme un tre passif, et au holisme, point de vue selon lequel les structures seraient premires par rap- port aux individus et explicatives par rapport eux (Boudon, 1979, p. 38-39). Selon lui, ces conceptions ont le tort de considrer que l'homme est le jouet de forces sociales qui le dpassent et l'habitent. Sa propre position ontologique est compltement diff- rente puisqu'il juge que l'homme est avant tout un tre rflexif muni de capacits qui lui permettent de rsoudre rationnellement les problmes que lui posent son environnement, aussi bien naturel que social2. Du coup, sa sociologie est condamne respecter une forme de modestie : elle doit abandonner l'ambition de mettre au jour les lois sous-jacentes la nature des processus sociaux puisque ces derniers ne sont rien d'autre que les rsultats compliqus d'actions menes par les tres humains. Autrement dit, les phno-

    1. A vrai dire, l'appellation de sociologie cognitive propose par Boudon a dj t utilise, dans un sens fort diffrent, par Aaron Cicourel (1972).

    2. Il est ainsi proche de Popper (1957).

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    mnes sociaux ne constituent pas des ralits sui generis ; ils sont les rsultats non intentionnels d'ensembles complexes d'actions inten- tionnelles (Boudon, 1979, p. 45). Pour comprendre un phnomne comme les banqueroutes du dbut des annes trente, par exemple, il convient de s'attacher aux comportements des individus pris dans cette situation. Ainsi, une rumeur annonant une chute future des cours conduit les individus vendre leurs actions. Mais comme chacun fait le mme raisonnement, les cours chutent effectivement, entranant des ventes de plus en plus massives, ce qui condamne effectivement les banques la faillite, faute de liquidits. Un phno- mne macroscopique s'explique ainsi comme tant l'effet - qui dans ce cas peut tre qualifi de pervers - d'un grand nombre de com- portements individuels.

    La modestie pistmologique de Boudon est galement percep- tible dans ses remarques d'ordre cumnique . Ainsi, il admet que des explications irrationalistes ou utilitaristes peuvent tre donnes dans certains cas1. Mais il convient son avis de n'y recourir qu'en dernier lieu ; la tche du sociologue ne doit ainsi pas tre confondue avec celle du psychiatre. Mais elle difiere galement de celle de l'conomiste partisan de la thorie du choix rationnel2. Cette der- nire suppose que l'individu effectue un choix parmi un ensemble faisable d'actions ou de comportements qui seraient sa disposi- tion . Chacun de ces comportements donne lieu une certaine chane de consquences, suppose connue par l'agent. Celui-ci pos- sde galement une certaine structure de prfrences qui lui permet d'ordonner ces diffrentes consquences. Le principe de la thorie est alors le suivant : l'agent choisit l'action dont les consquences sont, de son point de vue, meilleures que celles qui dcouleraient de toute autre action faisable (Elster, 1983, p. 7-8). Mais de nombreuses actions chappent ce cadre explicatif, et, selon Boudon, le socio- logue se doit de rendre compte des phnomnes que les conomistes ne parviennent pas faire entrer dans leur champ d'tudes, sans pour autant recourir d'emble des explications irrationnalistes. Il sou- ligne alors l'apport de Max Weber, qui considrait justement que la sociologie est une science qui se propose de comprendre par inter- prtation l'activit sociale et par l d'expliquer causalement son droulement et ses effets (Weber, 1956, p. 28). Mais, prcisait-il, les intentions qui sont la source des comportements ne se rduisent pas des rapports instrumentaux de moyens fins (Zweckrationalitt) ;

    1. Par exemple Boudon (1995, p. 547). 2. Boudon s'applique se distancier d'un conomisme qui ne verrait dans le

    comportement des acteurs qu'une maximisation de ses intrts en fonction de pr- frences (cf. Van Parijs, 1990, p. 45-74).

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    un comportement peut galement tre rationnel s'il est adapt non des fins mais des valeurs (Wertrationalitt). En mettant au cur de ses analyses la notion de rationalit axiologique, Boudon vise ainsi prolonger l'uvre de Weber. Par ailleurs, influenc par les travaux de Herbert Simon, il insiste galement sur le fait que les situations sociales peuvent exercer sur les individus des contraintes qui limitent la mise en uvre de leurs facults rationnelles ; la rationalit toute- puissante de Y homo conomicus, il substitue donc la rationalit limite de Y homo sociologicus.

    Pour Boudon, l'objectif du sociologue consiste alors se distin- guer des explications du sens commun en mettant au jour la ratio- nalit de comportements qui paraissent dpourvus de rationalit aux yeux de M. Tout-le-Monde. La tendance des paysans indiens engendrer de nombreux enfants, par exemple, peut nous paratre irrationnelle dans un premier temps, tant le nombre de bouches nourrir pse sur la situation dj prcaire des familles. Pourtant, ce comportement cesse d'tre irrationnel une fois situ dans son contexte social : en l'absence de systme de scurit sociale, les enfants sont en effet une source de scurit pour leurs vieux jours. Ainsi, si l'on se dpart de son regard d'Occidental, on s'aperoit que les paysans ont de trs bonnes raisons d'agir comme ils le font, mme si l'effet cumul de leurs comportements aboutit des consquences globales catastrophiques. Pour Boudon, les plus grands sociologues, du moins dans leur pratique, se sont ainsi employs rduire les phnomnes macroscopiques en explicitant les raisons qui ont guid le comportement des acteurs dans telle ou telle situation his- toriquement donne1. C'est pourquoi certaines de leurs analyses restent son avis aujourd'hui encore valides : en se penchant vers les raisons motivant les actions humaines, ils touchaient un fonds commun universel dont ils ont remarquablement dcrit des mises en uvre particulires.

    Boudon, en fidle partisan de l'individualisme mthodologique, s'est ainsi employ durant de nombreuses annes saisir les raisons des comportements l'origine de divers phnomnes sociaux2. Ce n'est que vers la fin des annes quatre-vingt qu'il semble s'tre aperu que sa thorie comportait une srieuse limite. Si, en effet, les comportements des individus reposent sur leurs raisons d'agir, ces

    1. Boudon a montr plusieurs reprises que les pres de la sociologie, comme Tocqueville et Weber, et mme Marx et Durkheim, auraient eux aussi, dans des analyses restes pertinentes, appliqu les prceptes de l'individualisme mthodologique. . .

    2. Parmi ses ouvrages, citons L'ingalit des chances, la mobilit sociale dans les socits industrielles, Paris, Colin, 1973 ; Effets pervers et ordre social, Paris, PUF, 1977 ; La place du dsordre. Critique des thories du changement social, Paris, PUF, 1983.

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    dernires reposent leur tour sur des croyances et ce sont celles-ci qui semblent dterminer le type d'action qui va tre entrepris. L'individualisme mthodologique suspendait pour ainsi dire son analyse en cours de route, et, dans ses travaux plus rcents, Boudon tend dsormais intgrer la notion de croyance. C'est l'une des raisons pour lesquelles il prfre dsormais appeler sa discipline sociologie cognitive . Du coup, sa sociologie, de modeste, devient ambitieuse.

    En effet, le programme de Boudon s'avre ds lors aussi radical que le programme fort tel qu'il est pratiqu dans la sociologie des sciences, mais en en inversant compltement les prmisses : ce ne sont pas les uvres les plus rationnelles de l'esprit humain qui sont analyser comme n'importe quelle production culturelle exo- tique, ce sont les productions les plus exotiques de l'esprit humain qui doivent tre apprhendes de la mme manire que ses pro- ductions les plus rationnelles. Autrement dit, si l'acteur social admet des reprsentations qui, dans bien des cas, peuvent sembler absurdes, c'est parce que celles-ci ont un sens pour lui, qu'elles lui paraissent vraies. Et la tche du sociologue rside prcisment dans la mise au jour des bonnes raisons qui ont prsid l'adhsion aux croyances qui semblent, du moins dans un premier temps, irration- nelles aux yeux d'un observateur extrieur. Ce n'est qu'en tout dernier lieu qu'il s'autorisera recourir des forces irrationnelles pour rendre compte de croyances dcidment trop insenses. Dira- t-on par exemple que la croyance la tlpathie ou l'existence d'tres extraterrestres est irrationnelle ? A vrai dire, recourir une explication de ce type contredirait, selon Boudon, les statistiques qui montrent que de telles croyances sont davantage entretenues par les gens instruits. En effet, ceux qui ont t familiariss durant leurs tudes l'histoire des sciences ont appris que de nombreux phnomnes ont, avant d'tre accepts par la communaut scienti- fique, longtemps t considrs comme sans fondements (Boudon, 1990, p. 398). Ainsi, ce serait la confiance - rationnellement lgi- time - dans la vertu du doute mthodique qui conduirait para- doxalement un surcrot de crdulit...

    IL - Pour juger de la pertinence accorder la sociologie cognitive, il convient de s'intresser la manire dont Boudon aborde l'tude des croyances puisque ce sont ces dernires qui l'ont conduit rebaptiser sa mthode d'analyse. Le but de cette seconde partie sera donc de mettre au jour les concepts et les postulats qui le guident dans sa dmarche dite cognitive .

    Dans un premier temps, rappelons ce qui constitue selon lui le but des sciences sociales : tendre la comprhension des comportements

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