Les noms de la femme dans les poèmes de Sappho : ?· Les noms de la femme dans les poèmes de Sappho…

Embed Size (px)

Text of Les noms de la femme dans les poèmes de Sappho : ?· Les noms de la femme dans les poèmes de...

  • Les noms de la femme dans les pomes de Sappho : Traits rotiques, statuts sociaux et reprsentations genresClaude Calame EHESS (Centre AnHiMA), Paris claude.calame@unil.ch

    On la dsormais affirm plusieurs reprises : ni le concept moderne de sexualit, ni la notion europenne de lyrique, ni mme le concept anglo-saxon de gender ne correspondent des notions grecques anciennes ; pas plus dailleurs que le concept anthropologique de mythe. La perspective danthropologie historique quexige lapproche dune culture diffrente requiert un effort de traduction transculturelle. Donc par consquent non pas la sexualit, mais la force qui mane de la personne aime pour frapper les organes du sentiment de lamant ou de lamante et qui, ani-me par Aphrodite, est incarne dans ros1 ; non pas la posie lyrique comme expression potique des sentiments intimes du pote, mais les diffrentes formes de posie rituelle chante et danse, riches de formes verbales performatives en je/nous, que les Grecs plaaient sous ltiquette du 2 ; et pas mme le concept de gender entendu comme lensemble des identits et des relations sociales de sexe avec les reprsentations que

    1 Cf. Calame, 2009 : 23-74.2 Cf. Calame, 2006, en particulier pour Sappho.

    EuGeStA - n3 - 2013

  • LeS nOmS De LA femme DAnS LeS pOmeS De SApphO 7

    lon sen fait dans une conjoncture culturelle particulire, mais une srie de statuts et de rles discursifs et symboliques qui, par la pratique po-tique chante, renvoient des relations asymtriques entre un ou une ado-lescent-e et un ou une adulte, fortement marques par ros ; ceci en ce qui concerne la posie mlique rotique, lun des rares tmoignages qui, avec liconographie, nous soit parvenu quant aux pratiques sexuelles grecques de lpoque prclassique. Si lon vite de les naturaliser et si lon adopte leur gard le point de vue critique quexige leur historicit, les concepts modernes nen ont pas moins, pour un paradigme idologique donn, une incontestable et indispensable valeur opratoire ; ces concepts figurent parmi les oprateurs de la traduction transculturelle exige par lapproche anthropologique et ethnopotique dune culture diffrente.

    On prendra ici lexemple des quelques fragments nous tre parvenus de la posie mlique tant discute de Sappho. Dans la perspective par ailleurs fort stimulante ouverte par la conjugaison des women studies , des gender studies et dans une moindre mesure des gay studies , essentiellement aux tats-Unis, la posie de Sappho est redevenue une posie lyrique au sens traditionnel du terme. Cette posie serait lexpres-sion dun parler femme rserv un public priv de femmes en principe du mme ge en opposition avec les crmonies publiques auxquelles sadres-sait la posie mlique masculine ; elle exprimerait une intimit qui serait typiquement fminine. mme si on finit par reconnatre au je potique de Sappho une certain labilit, il semblerait difficile dviter le sentiment de compelling lyric subjectivity qui traverserait les compositions de la potesse de Lesbos3. Dans lindispensable retour aux catgories indignes exig par une perspective anthropologique dethnopotique par le moyen de concepts opratoires modernes on sinterrogera ici sur les diffrents statuts impliqus par les protagonistes des relations rotiques que mettent en scne les pomes de Sappho. Dans un second volet de lenqute venir, il conviendra de sinterroger sur ces rapports eux-mmes en relation avec les positions nonciatives que ces protagonistes, femmes et hommes, assu-ment dans le chant en performance ; et ceci en comparaison avec dautres compositions de posie mlique rotique dues des potes masculins.

    Quant aux statuts sociaux et symboliques de genre dans les pomes de Sappho, lattention peut se porter dans un premier temps, en bonne smantique lexicale, sur les dnominations, selon la suggestion qui a pr-

    3 Skinner, 1993/1996 : 187-192, puis Stehle, 1997 : 288-311, du ct fminin ; du ct masculin, cf. Winkler 1981/1990 : 177-187, avec une reprise en nuances par Kurke, 2007 : 158-167 ; autres rfrences, dun point de vue critique, chez Calame 1977/2001 : 255-258 (avec note 177) et 2012 ; voir aussi la perspective distante (galement masculine) offerte cet gard par Gentili & Catenacci, 2007. Le risque est den revenir la conception romantique dune posie lyrique dont le je renverrait directement son auteur, selon la doxa encore reprsente par exemple par Latacz, 1991 : 362-363 et 392-299 !

  • 8 CLAUDe CALAme

    sid lorganisation du prsent numro de la revue Eugesta. mais qui dit smantique dit aussi syntaxe et surtout pragmatique.

    On connat la fameuse notice biographique du dictionnaire byzantin de la Souda, faite dinformations induites des pomes de Sappho comme le veut la tradition biographique grecque ds lcole dAristote. en accord avec une version papyrologique plus ancienne (II-IIIe sicle ap.) mais malheureusement fragmentaire, le biographe de la potesse de Lesbos lui attribue trois frres (), un mari () au probable nom parlant de Cercylas ( Zob de lle des hommes ) et une fille (), Klis, du mme nom que la mre de Sappho. Il ajoute trois chres compagnes ( ) rpondant aux noms dAtthis, de Tlsippa et de mgara, ainsi que trois lves () : Anagora de milet, Gongyla de Colophon, eunica de Salamine (de Chypre). propos des trois com-pagnes, le reproche est formul par certains lgard de Sappho dtre une femme qui aime les femmes () ; ce reproche devient, dans la version byzantine de la notice biographique, une calomnie quant l amour infme ( ) attach la figure de la potesse de Lesbos4.

    mais quen est-il dans les quelques fragments nous tre parvenus dun uvre potique qui, dans ldition alexandrine, couvrait neuf rou-leaux de papyrus, dont un runissant les pomes rituels de mariage que sont les pithalames ?

    1. Autour de la pubert : Le terme la rcurrence la plus frquente dans notre maigre corpus

    potique de Sappho est sans aucun doute celui de (au fminin). pour identifier les qualits dfinissant le statut de la (avec laccent dialectal local), le fragment 49 est certainement le plus illustratif :

    , ,

    Je taimais, moi toi, Atthis, il y a bien longtemps,

    et sans doute quelques vers plus bas :

    tu me semblais tre une enfant, petite et sans grce.

    Dans le pass Atthis, que la notice biographique de la Souda donne donc comme lune des trois compagnes chres de Sappho, tait

    4 Suda, s. v. Sappho (S 107 Adler) = Sappho test. 2 Campbell, et P. Oxy. 1800 fr. 1 = Sappho test. 1 Campbell. Sur cette tradition, cf. paradiso, 1993 : 57-68, et most, 1996 : 15-27.

  • LeS nOmS De LA femme DAnS LeS pOmeS De SApphO 9

    dpourvue des grces dAphrodite ; elle tait probablement une enfant encore impubre. Cette interprtation est confirme par plutarque qui cite prcisment ces deux vers propos du rle jou par la dans lros entre hommes et femmes (adultes) ; selon plutarque, cest par la grce que, par nature , la relation rotique () entre hommes et femmes peut devenir amour () : traduction en termes d htro-sexualit dune relation dhomophilie dont aura encore dfinit les termes5. Dans le pome de Sappho, conformment la physiologie dros qui anime toute la posie rotique mlique, la grce est attache la beaut fminine en train dclore ; en son absence, la jeune enfant ne peut susciter le dsir de qui chante en je. pour nous cantonner la posie mlique, rappelons que les Charites y apparaissent souvent comme les assistantes dAphrodite, ne serait-ce que dans le premier parthne dAlcman ; et, pour nous limiter lhomorotisme fminin, on pourra voquer le second parthne. Dans un contexte explicitement marqu par la force du dsir amoureux qui subjugue, les adolescentes spartiates du chur chantant les mots compose par Alcman font lloge rotique de la manant de la chevelure dune jeune fille ( ) ; sans doute est-ce la chevelure de leur chorge, moins quil ne sagisse de leur propres cheveux6.

    Dans son commentaire des deux vers cits, plutarque ajoute que lado-lescente laquelle Sappho adresse ces mots na pas encore atteint lge du mariage. Or cest prcisment dans un probable chant de mariage, mal-heureusement trs fragmentaire, que les jeunes filles qui en nous chantent le pome sadressent une femme en voquant le pass o elle ntait encore quune . Sans doute sagit-il de la fiance qui aimait chanter et danser () et qui est probablement dsormais contrainte de quitter ses compagnes, des jeunes filles ()7. Ce parcours semble conduire la encore sans grce, travers lactivit musicale au milieu dun groupe de , au statut de jeune marie8. Ce passage est en quelque sorte confirm par la rcurrence du terme dans deux vers tirs de pomes explicitement dsigns en tant qupithalames. Lun dcrit une tendre enfant cueillant des fleurs, comme persphone et ses compagnes dans la fameuse scne de sduction et de rapt par pluton

    5 Sappho fr. 49 Voigt, cit par plutarque, Dialogue sur lamour 751cd ; voir les autres tmoignages comments par Caciagli, 2011 : 98-100.

    6 Alcman. fr. 3, 61-72 ; trs fragmentaires, les vers 84-85, font apparatre dans le mme contexte les termes et ; les Charites et Aphrodite : cf. Ibycos fr. 288 page-Davies ainsi quAlcman lui-mme fr. 1, 16-20 page-Davies ; cf. Calame, 1983 : 319-320 et 403-413.

    7 Sappho, fr. 27 Voigt ; plusieurs scnarios peuvent imagins pour rendre compte de ces trois strophes trs fragmentaires ; voir par exemple les tentatives conjointes de Caciagli, 2009 et de Tognazzi, 2009.

    8 La nature et la fonction du cercle de Sappho est controverse : cf. Calame, 1996 ; pour le caractre choral de certains pomes de Sappho, voir la bonne contribution de Lardinois, 1996.

  • 10 CLAUDe CALAme

    ajoute le citateur, Athne ; lautre dsigne au fianc, sans doute, sa future pouse comme dexception9. Dans ce contexte, le terme ne dsigne plus lenfant, mais ltat de ladolescente en train daccder au premier stade de lge adulte que reprsente le mar