LES PETITS TRAINS DE LA GRANDE GUERRE

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    31-Dec-2016

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    LES PETITS TRAINS DE LA GRANDE GUERRE

    La voie de 0,60 m militaire en 1914-1918

    AUL 127 Virginy (Marne). La gare de ravitaillement.

    22 juillet 1916, Albert Samama-Chikli

    Autochrome sur plaque de verre

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    Sommaire Chronologie I. Du chemin de fer agricole la voie militaire p.4 II. Le systme Pchot et les autres matriels p. 6

    1. Les caractristiques de la voie de 0,60 m et ses lments de base 2. Le wagon Pchot 3. Les quipements (tablier, citernes, affts, grue etc.) 4. Le matriel de traction

    a) La locomotive Pchot-Bourdon b) Les autres locomotives c) Les locotracteurs d) La traction animale

    III. Les hommes du chemin de fer militaire p.23 IV. Limplantation des voies et les ouvrages dart. Les cas particuliers p.26 V. De la voie normale au 0,40 m de tranche : la vie dun rseau prs du front p.33 VI. La voie de 0,60 m et lartillerie p.40 VII. La voie troite larrire : exploitation forestire, carrires, industrie p.45 VIII. Aprs la guerre ; les vestiges p.48 Bibliographie

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    Chronologie succincte

    Empire romain : certaines portions de voies prsentent deux ornires cartement fixe de 1,30 m 1,47 m tailles dans la

    pierre, voquant un systme de guidage1.

    1550-1600 : des charriots sur rail en bois circulent dans les mines de fer et de charbon en Alsace et en Angleterre.

    1700 : les rails en bois sont recouverts de mtal, contre lusure. 1763 : premiers rails en fonte dans la mine de Coalbrook Dale. 1789 : William Jessop invente en Angleterre le rail avec rebord.

    1804 : Richard Trevithick invente la premire locomotive vapeur, au pays de

    Galles.

    1825 : premire ligne de chemin de fer transportant des voyageurs, toujours en Angleterre, puis en France en 1827.

    1875 : pour rcolter ses betteraves, Paul Decauville invente le

    systme qui porte son nom des lments de rails modulaires et des wagonnets porteurs.

    1888 : larme franaise adopte le projet du colonel Pchot, un ensemble complet de voies et matriels de traction et de

    transport sur voie de 0,60 m. Le systme Pchot va rapidement quiper de grands rseaux de 100 150 km autour des camps retranchs de lest de la France, Toul, Verdun, Epinal et Belfort, pour desservir les forts qui entourent ces villes. Il se dveloppe ensuite avec la ncessit de disposer lartillerie en rase campagne. Enfin la voie de 0,60 m connat son apoge au cours de la Premire Guerre mondiale, avec, la fin du conflit, 3 800 km de voies sur lesquelles circulent 740 locomotives tractant plus de 600 wagons de diverse nature. Mais revenons sur les dbuts de lhistoire de ces petits chemins de fer, en Beauce, dans le dernier quart du XIXe sicle.

    Compatangelo-Soussan, Un cadastre de pierre : le Salento romain : paysages et structures agraires, Presses universitaires de Franche-Comt, 1989, pp 118-119

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    I. Du chemin de fer agricole la voie militaire

    1. De la betterave lExposition universelle Dans les annes 1870, la famille Decauville, Armand, le pre, et Paul, le fils, exploitent une proprit beauceronne de 700 hectares de terre betterave sucrire et, en parallle, un atelier de chaudronnerie Petit-Bourg (commune dEvry), o on fabrique le matriel destin aux raffineries et aux distilleries (chaudires, citernes, machines vapeur locomobiles ). En 1875, la rcolte est trs prometteuse mais la saison extrmement pluvieuse de sorte que le ramassage sannonce difficile, avec le risque de voir les charriots senliser dans la boue et ne pas pouvoir transporter les milliers de tonnes de betteraves attendues jusquaux usines. Paul Decauville invente alors un systme compos dlments de voie modulaires de 0,40 m de largeur, manipulables par deux hommes, et de petits chariots roulants. Le dispositif fait ses preuves et linventeur dcide de le commercialiser sous le nom de porteur Decauville , en llargissant, outre le 0,40 m, aux gabarits de 0,50 m et 0,60 m. Ce chemin de fer portatif connat un succs rapide dans lagriculture betteravire, cralire et viticole, mais aussi dans lindustrie, les mines, lexploitation de carrires et lagroforesterie. Latelier de Petit-Bourg passe de 35 ouvriers en 1876 1 600 en 1916, et 7 usines sont cres en province et ltranger, en Italie et en Espagne. En 1878, un petit Decauville tract par des poneys transporte les visiteurs de lExposition universelle, ce qui accrot la renomme de lindustriel. Une dizaine dannes plus tard, lors de lExposition universelle de 1889, lEtat passe un march avec la socit Decauville pour ltablissement dun vritable chemin de fer sur voie de 0,60 m, des Invalides au Champ de Mars. En six mois, les trains tracts par des locomotives Decauville et par une machine Pchot-Bourdon, assureront le transport de plus de 6 millions de personnes et parcourront plus de 100 000 km.

    La carrire des Marchaux Senlisse Source : vivreabullion.blogspot.com Outre son utilisation en France, dans une carrire de pavs Senlisse, au nord-est de Rambouillet, la voie de 0,60 m fait ses preuves ltranger, notamment au Pays de Galles, o une ligne de 21 km existe depuis 1832 pour transporter des ardoises et du charbon, puis, vu son succs, des voyageurs, et en

    Allemagne, qui sest dote de 300 km de lignes locales. Plus loin, en Tunisie, un tronon de 70 km est exploit entre Sousse et Kairouan, et, en Inde, les Britanniques ont construit une ligne de prs de 82 km de Siliguri Darjeeling, en zone montagneuse himalayenne2. En 1868, Charles Couche, dans un ouvrage sur les chemins de fer, dcrit ainsi les avantages de cette voie petit gabarit, place en dehors du trafic gnral mais ncessaire des intrts purement locaux : cette voie en miniature suffit ; elle permet au chemin de fer de satisfaire, avec une vitesse convenable et une scurit complte, aux exigences imprvues du trafic. .. Il ne faut pas hsiter profiter largement des 2 Le Darjeeling Hymalayan Railway, voie de 0,61 m, est toujours en service.

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    bnfices de la rduction de la voie, et surtout en terrains accidents, cause de la rduction corrlative du rayon des courbes3 .

    2. Du service des forteresses au transport des batteries de campagne De la rencontre entre lindustriel Paul Decauville et le gnral Sr de Rivire, charg en 1874 de concevoir une srie de fortifications sur tout le flanc est du territoire, va natre ladaptation du systme Decauville des fins militaires. Il sagit dabord dapprovisionner ces nouvelles places fortes en munitions et matriels divers. Mais les progrs de lartillerie, qui, grce linvention de la mlinite en 1885 et des obus-torpilles en 1886, devient capable de dmolir les forts maonns, vont remettre en question les principes de la fortification. Lartillerie de forteresse, susceptible dtre anantie par cette nouvelle puissance de feu, doit dsormais tre complte par des pices dartillerie lourde mobiles et disperses en batteries dans les intervalles entre les places fortes. La traction animale et les tracteurs dartillerie ne suffisent plus assurer ce service. Le promoteur de la transformation des matriels ferroviaires industriels et civils voie troite est le capitaine Prosper Pchot (1849-1928). Marqu par la dfaite de 1871 et la chute de Metz, ce polytechnicien emploie son temps imaginer un dispositif capable de vhiculer des canons de marine de 30 ou 40 tonnes ncessaires la reprise des forts capturs par lennemi, notamment ceux qui verrouillent lAlsace-Lorraine. Jusquen 1888, divers essais ont lieu sous sa direction. Le choix de lcartement privilgier fait alors lobjet de discussions : lartillerie prconise des voies de 0,50 m capables de pntrer dans les casemates jusquaux pices, tandis que le gnie est partisan de la voie mtrique, pour une continuit avec les chemins de fer dpartementaux. Certains prfreraient une largeur de 0,70 m, dautres 1,10 m cette poque, la largeur des chemins de fer est rgie par la loi de 1880 qui a autoris la cration de lignes cartement plus troit que le standard de 1,436 m et permis galement leur tablissement sur la chausse des routes ou en accotement (tramways).

    ECARTEMENT DES RAILS Cest la mesure faite entre le flanc interne des deux files de rail. Pour la voie standard, ou voie normale, ainsi appele parce quelle a t adopte par une majorit de pays, en particulier les premiers avoir construit des chemins de fer, lcartement est de 1,435 m. Au-dessus, on parle de voie large et, au-dessous, de voie troite (le narrow gauge railway des Anglo-saxons). Les principaux pays ayant adopt la voie large sont la Russie et les pays de lex Union-Sovitique, lEspagne, lInde, lArgentine et le Chili. Ceux qui ont adopt la voie troite, le plus souvent mtrique, sont le Brsil, les pays dAfrique sub-saharienne et du sud-est asiatique. Mais quelle est lorigine de cette mesure standard denviron 1,45 ? Elle viendrait du fait quen Angleterre les premiers wagons utiliss sur rail ont t adapts de charriots ou de charrettes. Or lcartement moyen entre les roues dune charrette est fonction de la largeur de lattelage des animaux chargs de la mobiliser, en gnral deux chevaux de front. Il correspond peu prs cette mesure.

    En matire militaire, un consensus se dessine progressivement vers la voie de 0,60 m, plus facile construire et beaucoup plus conomique quune voie dcartement suprieur. En 1888, le capitaine Pchot procde un essai grandeur nature dcisif, en prsence du ministre de la Guerre. Le dfi relever est le suivant, des mots mmes de Prosper Pchot, prononcs ultrieurement lors dune

    3 Couche, Charles, Voie, matriel roulant et exploitation technique des chemins de fer, tome 1, Paris, Dunod, 1867-1868, page 10

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    confrence : faire arriver sur le point dsign et lheure voulue, au-del de la zone exploite par les grands chemins de fer, le matriel et les denres dont les armes de sige et de campagne ont besoin pour combattre et vivre . La dmonstration de mai 1888 porte sur lacheminement de lartillerie : six canons de 155 mm sont transports par rail sur une distance de 5 km, dploys en batterie et approvisionns en munitions, le tout en moins dune heure. Le systme a parfaitement dmontr son oprabilit et larme ladopte deux mois aprs, en le baptisant du nom officiel de matriel artillerie 1888 . II. Le systme Pchot et les autres matriels Il est constitu dun systme complet dlments de voie prfabriqus faciles mettre en uvre, de matriels roulants adapts dune grande stabilit, modulaires et combinables entre eux, et dun type de locomotive particulier, la machine Pchot-Bourdon .

    1. Les caractristiques de la voie de 0,60 m et ses lments de base La voie est constitue dlments prassembls, consistant en rails fixs sur des traverses dacier denviron 1 m. Ces modules, munis dembouts mles et femelles leurs extrmits, semblables ceux dun train lectrique, existent en trois longueurs :

    - trave de 5 m (8 traverses, 167 kg, manipulable par 4 hommes), - trave de 2,5 m (5 traverses), - trave de 1,25 m (3 traverses).

    Rf. SPA 120 S 3496 - Pernant (Aisne). Soldats italiens installant une voie de 0,60. A gauche, deux traves de 5 m, dont lune est lenvers, montrant le profil en creux des traverses. 14 mai 1918, Emmanuel Mas

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    Il existe galement des traves courbes de diffrents rayons, de 100 m pour le plus large, 7,60 m, pour les trajets lintrieur des fortifications, ce qui permet la voie de 0,60 dadopter des parcours trs sinueux. Les mmes lments existent galement lcartement de 0,50 m avec des longueurs et des poids diffrents.

    Ref. SPA 27 L 1572 Prs de Chlons-sur-Marne. Construction dune voie ferre du camp de Mailly Saint-Hilaire-le-Grand (Marne). Le remblai. Exemple de traves courbes au 1er plan. 6 septembre 1916, Albert Samama-Chikli

    Rf. SPA 14 M 176 Batterie de Thorigny-sur-Marne (Marne). 16 aot 1915, Albert Moreau

    Les traves sont assez solides pour absorber les irrgularits du terrain, comme on peut le constater sur le clich SPA 27 L 1571, montrant une voie provisoire sur laquelle on monte du ballast vers une autre voie en construction, travers un talus au relief accident. Au franchissement dun trou, un socle de wagonnet basculeur a cependant t cal sous la voie pour viter tout flchissement.

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    Ref. SPA 27 L 1571 Prs de Chlons-sur-Marne. Construction dune voie ferre du camp de Mailly Saint-Hilaire-le-Grand (Marne) ; wagonnets sur Decauville apportant la terre. 6 septembre 1916, Albert Samama-Chikli

    Rf. SPA 23 S 1534 Ravin dHarbonnires (Somme). Munitions pour une pice de 240 mm. La plaque tournante va permettre la rotation du wagonnet de 90. 29 juin 1916, Emmanuel

    Mas

    Le systme se complte daiguillages, de drailleurs permettant aux wagonnets de passer dune voie une autre sans que celles-ci soient raccordes, de croisements aiguilles et de plaques tournantes galets pouvant supporter un

    poids de 9 tonnes 12 tonnes suivant le modle. Ces plaques permettent le changement de voie dans tous les angles, et ceci dans un espace rduit au minimum. Les sections de lignes devant supporter un fort tonnage ou un trafic soutenu peuvent tre poses en rails lourds sur des traverses en bois (voir clich SPA 15 LO 1214). Tous ces lments de voie sont fabriqus par les tablissements Decauville, mais galement par divers industriels franais (Ptolat, Popineau, Vizet, Weitz) et trangers, anglais, amricains et italiens. En 1914, sont commands 1 550 km de voie, en septembre 1915, 500 km, puis, pour 1916, 2 200 km.

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    Rf. SPA 15 LO 1214 Winnezeele (Nord). Soldats anglais construisant une voie ferre. Croisement de deux voies, ici poses sur des traverses en bois. 2 juin 1918, Lore

    2. Le wagon ou bogie Pchot, module de base

    Il sagit dun bogie 2, 3 ou 4 essieux sur ressorts lames et balanciers, supportant respectivement 5, 9 et 12 tonnes. Il est muni dun plateau pivotant sur lequel on peut monter une traverse et une barre de liaison permettant de laccoupler un autre bogie. Il peut recevoir un frein volant. Son centre de gravit est situ trs bas. Sur les extrmits de la traverse, on peut monter des barres verticales, les ranchers, destins maintenir en place les chargements longs.

    Bogie Pchot 2 essieux muni dune traverse pivotante et de deux ranchers entre lesquels sont disposs des lments de voie de 0,60. Laxe de la commande du frein volant est visible larrire, ct du tampon. Muse des chemins de fer militaires et industriels de Froissy (Somme). Clich Beyer-Garrat.

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    Rf. SPA 49 L 2357D Route de Verdun Douaumont. Fleury-devant-Douaumont (Meuse). Deux bogies Pchot 2 essieux relis par une barre. 20 fvrier 1917, Albert Samama-Chikli Les wagons Pchot peuvent tre associs entre eux pour assurer des transports de fort tonnage. Laccouplement de deux bogies de 2 essieux supporte 10 tonnes (clich SPA 49 L 2357D), celui de deux bogies de 3 essieux supporte 18 tonnes (SPA 20 X 751). La barre daccouplement est parfois remplace par une chane.

    SPA 20 X 751 Arsenal de Mailly-le-Camp (Marne).Vue partielle : un train de 3 bogies Pchot 3 essieux,...

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