Les trois traités entre Sparte et le Roi

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    05-Dec-2016

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  • Edmond Lvy

    Les trois traits entre Sparte et le RoiIn: Bulletin de correspondance hellnique. Volume 107, livraison 1, 1983. pp. 221-241.

    RsumPour Thucydide, les trois traits conclus entre Sparte et la Perse en 412-411 sont de plus en plus favorables aux Grecs. En fait,le Roi renonce sans doute affirmer ses droits sur le territoire et les cits possds par ses anctres. Mais, sur la question destributs, les traits lui sont de plus en plus favorables : le premier veut empcher les Athniens d'en lever, le second interdit auxSpartiates de le faire et le troisime laisse toute latitude au Roi d'agir comme il l'entend, donc d'en lever. D'autre part, lasuppression des dans l'expression rend le troisime trait ambigu et prpare tous les conflits d'aprs-guerre.

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    Lvy Edmond. Les trois traits entre Sparte et le Roi. In: Bulletin de correspondance hellnique. Volume 107, livraison 1, 1983.pp. 221-241.

    doi : 10.3406/bch.1983.1884

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1983_num_107_1_1884

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    LES TROIS TRAITS ENTRE SPARTE ET LE ROI

    Les trois accords successifs qu'en 412-411 ont conclus la coalition anti-athnienne dirige par Sparte et les autorits perses nous ont t conservs seulement par Thucydide1, que Justin2 se contente de rsumer trs brivement.

    Thucydide est trs estim, voire surestim3 par les historiens modernes, cause la fois de sa mthode rigoureuse et de la ncessit, pour beaucoup de faits, de se fonder uniquement sur lui. Encore que l'pigraphie n'ait pas toujours confirm ses prcisions4 et ait parfois rvl des omissions surprenantes5, qui interdisent de raisonner ex silentio6, on ne met gure en doute la vracit de Thucydide, au moins lorsqu'il se contente de rapporter des faits. Cependant, s'il se dclare soucieux d'exactitude historique7, il ne tient pas particulirement reproduire des documents

    (1) Thuc. VIII, 18, 37 et 58, reproduits et traduits infra p. 238-241 ; sauf indication contraire, toutes les citations de Thucydide proviennent du livre VIII. Voir sur ces textes H. Bengtson, Die Staalsvertrge des Alter- tums II (1962), 200-202, avec la bibliographie p. 143, o Ton relvera notamment A. Kirchhoff, Thukydides und sein Urkundenmalerial (1895), p. 128-152, U. v. Wilamowitz-Mollendorf, Thukydides VIII , Hermes 43 (1908), p. 578-618, G. de Sanctis, Postule tucididee , RAL 6 (1930), p. 299-341, repris dans Storia dlia storiografia greca (1951), p. 84-96, cit dans cette dernire pagination, G. Meyer, Die Urkunden im Geschichtes- werk des Thukydides (1955), p. 66-92; on ajoutera D. M. Lewis, Sparta and Persia (1977), p. 83-118 et A. W. Gomme, A. Andrewes et K. J. Dover, A Historical commentary on Thucydides V (1981), ad loc. cit Andrewes.

    (2) Justin V, 1,7: Dareus quoque, rex Persarum, memor paterni avitique in liane urbem {se. Athenas) odii, facta cum Lacedemoniis per Tissaphernem, praefectum Lydiae, societate, omnem sumptum belli pollicetur.

    (3) Cf. le titre suggestif de l'article de N. Loraux, Thucydide n'est pas un collgue , Quaderni di storia 12 (1980), p. 56-81.

    (4) Cf. pour les 460 talents du tribut initial, voqus en I, 96, 2, B. D. Meritt, H. T. Wade-Gery et M. F. Me Gregor, The Athenian Tribute Lists (cit ATL) III, 234-243, A. W. Gomme, Hist, comment. I, p. 273- 279, M. Chambers, Four hundred sixty talents , CPh 53 (1958), p. 26-32, S. K. Eddy, Four hundred sixty talents once more , CPh 63 (1968), p. 184-195, et R. Meiggs, The Athenian Empire (1972), p. 62-66.

    (5) Ainsi les rvoltes des cits ioniennes dans les annes 50, cf. ATL II, 80, III, 21, 22, 151, n. 10, 202, 252-258, 264, 266, 267, 298, et R. Meiggs et D. Lewis, A Selection of Greek historical inscriptions to the end of the fifth century B.C. (1969), 40.

    (6) Par exemple propos de la paix de Callias . Sur les omissions dans la Pentkontatie, cf. Gomme, Hist, comment. I, p. 365-370.

    (7) Cf. ses proclamations de principe en I, 22. Cependant, mme si l'on nglige son hostilit personnelle un Clon, son interprtation des faits a parfois paru discutable, d'o la polmique sur la popularit de l'empire athnien, cf. E. Lvy, Athnes devant la dfaite de 404 (1976), p. 73-74, avec la bibliographie, laquelle on ajoutera S. Morch, Popularit ou impopularit d'Athnes chez Thucydide , C & M 31 (1976), p. 49-71,

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    originaux8, qu'il prfre le plus souvent utiliser en les rsumant. S'il entend ici donner le texte exact9, sinon complet10, des accords, alors qu'il avait tout loisir de les rsumer, c'est qu'il a eu accs des sources plus prcises que la simple tradition orale.

    Puisqu'il tait exil depuis 424, il a eu ds cette poque la possibilit d'entrer en contact avec des informateurs trangers. Mais qui a pu possder et lui communiquer le texte exact des accords ? Certains ont suppos que Thucydide avait eu accs aux archives d'Alcibiade11. Si l'historien insiste sur le rle et le point de vue d'Alcibiade cette poque12, il serait nanmoins imprudent de se montrer trop afrmatif. Cependant, mme si Ton ne retient pas cette hypothse, rien n'interdit de supposer qu'on a rig une stle, au moins du troisime accord13, et que des cits ioniennes, particulirement intresses, comme Milet, ont conserv une copie, complte ou partielle, des accords. Sans doute, en dehors de quelques ionismes, vrai dire contestables14, qu'on a cru trouver dans le premier accord, les textes sont en attique, mais Thucydide a pu transcrire15 une version ionienne (ou Spartiate).

    Thucydide avait donc chance d'tre bien inform sur ces textes, qu'il considrait comme authentiques. On ne doit pas pour autant adopter ncessairement son interprtation et admettre comme lui, ou son informateur, que ces accords soient de plus en plus favorables aux Ploponnsiens.

    Les trois textes reprenant pour une large part les mmes clauses, on les tudiera paralllement, en prcisant les conditions matrielles des accords et en distinguant le

    et H. D. Westlake, The commons at Mytilene , Historia 25 (1976), p. 429-440. Mais, en fait, c'est en se fondant sur l'honntet du reporter qu'on entend corriger les erreurs de ditorialiste . Voir aussi sur les rapports entre l'historiographie antique et le journalisme, P. Veyne, Entre le mythe et l'histoire ou les impuissances de la raison grecque , Diogne 113 (1981), p. 3-33, notamment p. 5-11.

    (8) On n'en trouve gure qu'aux livres V et VIII, qui paraissent moins labors que le reste de l'uvre, cf. J. de Romilly, Thucydide, livres IV-V, p. ix*-x* et R. Weil, Thucydide, livre VIII, p. xi-xn, ainsi que Lire dans Thucydide Ml. Claire Praux (1975), p. 162-168. Mais Thucydide n'a reproduit ni le texte de la paix de 457 ni le dcret de Mgare, que tout le monde pouvait consulter.

    (9) C'est ce que suggrent les dmonstratifs : . . , 17, 4, qui paraphrase la premire phrase de l'accord lui-mme : ..., 18, 1, et qui est repris en 19, 1 par ; de mme, en 36, 2, [se. ) . . . * , et en 57, 2, . Ces dmonstratifs taient dj employs pour la reproduction textuelle de traits en V, 17, 2 ; 20, 1 ; 22, 3 ; 24, 2 ; 78 ou 80, 1, alors que pour marquer l'imprcision des passages, notamment des discours, rcrits ou rsums, Thucydide emploie toujours ou .

    (10) Cf. infra p. 225. (11) C'est la thse soutenue par A. Kirchhoff, p. 128-152, notamment p. 142-150, et par G. de Sanctis,

    p. 84-96. (12) Soit du ct Spartiate, en 6, 3 ; 11,3; 12 ; 14 ; 17, soit auprs de Tissapherne, en 45 ; 46 ; 47-38, 1 ;

    52-54 et 56. (13) Le seul qui semble avoir t ratifi, cf. infra p. 227. (14) Lewis, p. 95, n. 57, rejette les deux exemples relevs par Klaffenbach, apud Bengtson, et dj par

    Wilamowitz, p. 601, n. 1 : n'est qu'une correction de des manuscrits, forme atteste dans des manuscrits d'Euripide et de Platon ; quant l'emploi de pour les tributs, s'il est attest chez Hrodote, il l'est aussi chez Lysias.

    (15) Kirchhoff, p. 143, conteste cette possibilit en se fondant sur les deux textes en dorien du livre V, mais, en dehors du caractre exceptionnel de ces deux courts passages, Wilamowitz, p. 601, suivi par Bengtson, a pu rappeler qu' la fin du Ve sicle l'ionien ne se distinguait plus gure de l'attique d'un Thucydide et Lewis, p. 95, n. 57, que Tissapherne devait certainement avoir sa disposition des secrtaires capables de rdiger des documents diplomatiques grecs ; nous ne pouvons connatre leurs habitudes linguistiques .

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    problme juridique (reconnaissance des droits du Roi) des questions concrtes (guerre commune contre Athnes).

    I. Les accords

    Situation : Le premier texte date de Y t 4216. Alcibiade et Chalcideus, qui ont dbarqu Chios avec cinq navires, ont suscit la dfection de Chios, d'rythres et de Clazomnes ; renforcs par la flotte de Chios, ils ont obtenu le ralliement de Tos et, grce en partie aux relations d'Alcibiade, ils viennent de susciter la dfection de Milet, o ils sont cependant bloqus par la flotte athnienne17. Tissapherne, qui a insist pour obtenir l'envoi d'une expdition ploponnsienne, qu'il s'engageait entretenir18, a aid la dfection de Tos19. Comme Alcibiade et Chalcideus souhaitent obtenir le plus de rsultats possibles avant l'arrive du gros des forces ploponn- siennes20, le moment se prte la conclusion d'un accord.

    Le deuxime texte date de Yhiver suivant21. Astyochos vient d'arriver Milet pour prendre le commandement de la flotte, que doit lui remettre Thrimns22. D'aprs Thucydide la situation est florissante; la solde est bien paye, on a fait un butin considrable Iasos et les Milsiens contribuent l'effort de guerre23. Aussi

    (16) Sur la date prcise des accords v