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LES VISAGES DE L'OMBRE · PDF file 2020. 3. 25. · LES VISAGES DE L'OMBRE TROISIÈME PARTIE (i) I Sa propre voix, méconnaissable, surgissant ainsi dans la nuit, tandis que roulent

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  • LES VISAGES DE L'OMBRE

    TROISIÈME PARTIE (i)

    I

    Sa propre voix, méconnaissable , surgissant ainsi dans la nuit, tandis que roulent encore les derniers échos d'un tonnerre impuis- sant, emplit Hermantier d'une sorte de majestueuse horreur. I l s'adosse à la porte, tâ te la serrure, découvre que la clef a été enle- vée. Mai s non. C'est l u i qui , quelquefois, avant de se coucher, donne un tour de clef et met la clef dans la poche de son veston. M a i s i l n 'a pas du tout envie d'aller fouiller dans ses poches. Seul compte, pour le moment, ce qui se cache là, à quelques pas de lu i . I l se dirige vers la table qui est aú centre de la chambre. Peut -ê t re , au m ê m e instant, une ombre recule-t-elle devant l u i ? Cherche-t-elle à se dé rober derr ière la table ronde ? Peu t - ê t r e sont-ils face à face ? Hermantier s'appuie des deux poings au bord de chêne, avance le buste. Est-ce une respiration qu ' i l entend ou un mouvement de l 'air dans les rideaux ? Lentement, i l se met en route, autour de la table. E t i l sent qu'avec cette robe de chambre qui étoffe encore et élargit sa carrure, avec son visage pâle et crispé qui doit flotter dans la p é n o m b r e , c'est lu i qui p r é - sente l'apparence la plus formidable, c'est lu i qui doit écraser l'autre... si l'autre existe. I l voudrait le faire crever de terreur. I l tourne, levant bien les genoux, appuyant bien les pieds, comme à la chasse, au moment où l 'on va surprendre le gibier immobi l isé sous le museau du chien. E t i l perçoi t , sur la peau de ses mains, comme un léger coup d 'éventai l , un imperceptible dép lacement d'air. Est-ce qu ' i l rêve depuis dix minutes ? Est-ce qu ' i l se donne

    (1) Voir La Revue des i" et 15 novembre.

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    la comédie ? O u bien traque-t-il vraiment un être réel, un être humain qui pourrait, tout à coup, renoncer à la fuite et frapper ? Hermantier a fait le tour complet de la table. L'adversaire a-t-il simplement cont inué de reculer devant lu i ? N e s'est-il pas p lu tô t réfugié du côté du bureau ? Les planches recommencent à cra- quer, dès qu'Hermantier m a n œ u v r e pour se rapprocher du meuble. I l n'imagine pas du tout qui pourrait s'amuser, au mil ieu de la nuit, à venir lu i rendre visite. Personne de la maison, à coup sûr .

    — Répondez ! murmure-t-U. J'exige une réponse , tout de suite. I l y a eu un déclic. O u bien est-ce sa chevalière qui a heur té •

    l'angle du bureau ? P lu tô t le déclic de la lampe. Hermantier s'immobilise. S i la lumière est a l lumée, i l n'a aucun moyen d'en ressentir l 'éclat, d'en éprouver le rayonnement. I l l u i est profon- d é m e n t pénible de penser que la lumière brille pour l'autre. I l se sent bafoué et rédui t à l'impuissance. Malg ré l u i , i l recule d'un pas, car i l a peur du coup qui va venir. L 'autre n'a qu ' à choisir l 'endroit et le moment. E t Hermantier comprend. I l comprend que, depuis la grenade, i l se méfie comme si , un beau jour, fatale- ment, le coup de grâce devait lu i ê t re por té . I l n'a jamais cessé de penser, au fond de lu i -même, que la grenade n 'é ta i t qu 'un commencement. Cela ne signifie rien, sans doute. I l n ' empêche que ses mollets tremblent un peu et qu ' i l est comme une bête soudain raidie, devant le seuil de l'abattoir.

    — C'est de l'argent que vous désirez ? I l cache les mains dans les poches de sa robe de chambre

    et attend. Les feuilles s 'égout tent . U n oiseau passe en criant. A - t - i l vu le grand rectangle de lumière couché sur le jardin ? Cette fenêtre éclairée doit s'apercevoir de la grille. Etrange voleur qui signalerait ainsi sa présence à tout venanjt ! Après tout, c 'était peu t - ê t r e la chevalière, tout à l'heure ?... Hermantier reprend sa marche. E n pleine clarté ou en pleines ténèbres ? I l atteint la lampe. Sa main monte vers l 'ampoule. L 'ampoule est t iède.

    Pour ê t re sû r de ne pas se tromper, Hermantier la démonte , l 'appuie sur sa joue. El le est à peine plus chaude que la peau. O u elle n'a b rû lé que durant quelques secondes, ou elle est déjà presque refroidie. M a i s on peut affirmer qu'elle a été al lumée. C'est presque une certitude et c'est terrifiant, plus terrifiant que tout le reste. Car Hermantier peut se laisser tromper par n'importe quel signe un peu ambigu. Mai s pas par le contact d'une ampoule. I l y a quelqu'un dans la pièce, homme ou femme, quelqu'un qui ,

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    se voyant découvert, a pris le risque d'éclairer, le temps de cher- cher une cachette. Hermantier se redresse.

    — Parlons ! dit-il. Cessez ce jeu ! Rien ne bouge. Qu'est-on venu faire dans sa chambre ? Le

    voler ? Non sens. Le tuer ? L'occasion était beaucoup plus belle un quart d'heure auparavant. Décidément, rien de ce qui se passe autour de lui n'a la moindre signification. Et, soudain, il entend le ronronnement de la Buick qui repart. Elle s'éloigne en « pre- mière », le moteur légèrement accéléré à cause du cassis de la grille. Maintenant, elle écrase les graviers de la route. Hermantier serre son front dans ses mains. Il est pourtant parfaitement capable de réfléchir. Il est sûr de ne pas s'être trompé. La voiture est entrée, puis ressortie, alors que, normalement, c'est le contraire qui aurait dû se produire... Mais il y a plus urgent que l'auto. Hermantier contourne le bureau, tous les sens tendus. Le silence est total. Alors, très vite, il ferme la fenêtre, croise l'espagnolette, puis, sans se presser, marche jusqu'à la porte et allume le lustre. Enfin, il s'assied sur son lit. Il n'a plus qu'à attendre. Ce ne sont pas ses nerfs qui flancheront les premiers.

    Le temps commence à couler, au rythme lent de la pendule. Depuis que la fenêtre est close, le jardin s'est tu ; la pluie a cessé de se faire entendre. C'est un silence de cellule, qui bourdonne aux oreilles d'Hermantier. Parfois retentit un lointain craquement de charpente. Mais il est impossible de saisir le moindre souffle vivant, la moindre preuve que quelqu'un vit là, tout près, entre ces quatre murs, attendant l'occasion de se délivrer. Il n'y a per- sonne. Il n'y a jamais eu personne. L'immobilité prolongée ramène peu à peu le sommeil dans les membres d'Hermantier. Sa tête vacille. Mais il est bien décidé à ne pas dormir. Il veut obliger l'autre à demander grâce. Et si, dans l'épais silence, une voix s'élevait tout à coup, si cette voix disait, à son tour :

    — Hermantier, cessez ce jeu. Causons ! Hermantier tomberait peut-être comme une masse, foudroyé par l'émotion. Il ne veut pas provoquer de pareilles pensées. Il continue à monter sa garde dérisoire, le menton posé sur les poings. Il est eh sueur et il sent que ses pieds sont glacés. Pour tenir, il s'oblige à examiner de petits problèmes, celui de la Buick, par exemple. Maxime a sans doute voulu risquer son argent au casino de La Rochelle. Donc, il est parti en voiture, puis il est rentré. Seulement lui, Hermantier, a entendu l'auto rentrer, puis l'auto

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    y partir. E n somme, depuis qu ' i l a perdu la vue, les lois de la simple logique ont cessé de s'appliquer. Comment s 'é tonner dès lors si Christiane, si Hubert et Max ime lu i -même le traitent en malade ! Voyons, on pourrait raisonner ainsi : de deux choses l 'une, ou la Buick est bien dehors ou, en dépi t des apparences, elle est dedans. S i elle est dedans, ma foi, i l faudra bien s'avouer...

    Hermantier frotte ses mains, ses jambes. I l ne sait plus s ' i l y à longtemps qu ' i l est assis là, comme un prisonnier. I l en a assez de cette attente stupide. I l se lève, cherche la chaise qu i porte ses vê tements . L a clef de la porte est bien dans la poche de son veston, sous le mouchoir. I l la prend et... tant pis... i l ouvre. A u c u n bruit dans le corridor. I l referme la porte, donne un tour de clef et, une main au mur, s 'éloigne vers l'escalier. Ce n'est pas plus impressionnant de traverser la maison à deux heures du matin qu ' à deux heures de l ' après-midi . Pour l u i , du moins, l 'impression est exactement la m ê m e . I l avance dans le hall comme une ombre, sans rien heurter. Dans la véranda, les sièges ne sont pas à leur place habituelle. Ils ont l 'air d'avoir été poussés en désordre et i l y a, dans l 'air, une odeur d'alcool et de tabac refroidi. L a porte du jardin est verrouillée. Hermantier tire le verrou, descend la marche. S i l 'on s 'aperçoit qu ' i l est sorti, i l dira qu ' i l avait besoin de respirer, de marcher, pour dissiper sa migraine. I l ne pleut plus. L e vent est t ombé . Des grillons chantent. M a i s Hermantier ne p rê te pas attention à la beauté tranquille de la nuit. I l chemine le long de la bordure de l'allée que son pied suit comme un rai l . I l a ses repères . I l compte ses pas et marche plus vite parce qu'une grande et nouvelle impatience s'empare de lu i . I l traverse l'aire c imentée qui s 'é tend devant le garage et ouvre la petite porte découpée dans le panneau à glissière. Ses jambes butent tout de suite dans le pare-choc de la voiture.

    E l l e est là. E l le est bien là. Ses mains reconnaissent le galbe des ailes. Ses doigts dé tachent sur les flancs de la malle des plaques de boue. E l l e a roulé . M a i s Hermantier n'a pas le courage de conclure. I l s'appuie sur le flanc de la Buick. I l respire t rès vite, comme un homme poursuivi. I l attend l'aube.

    I I

    Hermantier rencontra C lémen t dans la véranda. — Monsieur e

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