Lettre à François Mauriac - Maurice Bardèche

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Text of Lettre à François Mauriac - Maurice Bardèche

  • 8/7/2019 Lettre Franois Mauriac - Maurice Bardche

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    MAURICE BARDCHE

    Lettre Franois Mauriac

    LA PENSE LIBRE

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    PIGRAPHE

    Celui qui rpudie les ides de discipline nationale,celui-l se place en dehors de la communaut fran-aise.

    Discours de PAUL RAMADIER,Prsident du Conseil des Ministres, le 18 avril 1947.

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    Monsieur,

    Vous pouvez penser quil ny a pas de raison pour que cette lettre vous soit

    adresse. Voici pourtant la mienne. Je me sens tenu votre gard, vous savezpourquoi, des mnagements que je naurais pas sans doute pour un autre hommedopinion. Jai pens quen madressant vous, jarriverais parler avec plus demesure, mme des choses qui mindignent. Jai des choses difficiles dire ; je ris-que de blesser ; en pensant vous, peut-tre serai-je plus juste. Au surplus, cettebrochure ne sera quune lettre de plus dans votre courrier. Vous savez mieux quepersonne que les choses que je vais crire sont trs banales : elles sont la pense debeaucoup de Franais. Mais il vaut la peine de les crire et de les exposer par or-dre.

    Au mois davril 1945, je suis all vous voir. Javais vous remercier de vos d-marches dans une circonstance. Je fus surpris de vous trouver inquiet. Je ne

    mattendais pas, vrai dire, vous trouver plong dans la batitude. Mais votreinquitude dpassait ce quil est habituel den prouver. Et jobservai quil y avaitdeux plans, deux tages, de votre inquitude, dun intrt diffrent suivant moi. Jenattachai pas trop dimportance au premier dentre eux, que je connaissais pour levoir exprim plusieurs fois par semaine dans les colonnes dun journal trs rpan-du : vous trouviez que tout allait mal, vous aperceviez avec crainte lascension ducommunisme, points de vue dun accs facile. Mais votre second souci me parutinfiniment plus curieux et plus instructif. Il sexprima par une question, laquellevous paraissiez attacher une importance extrme : Reconnaissez-vous, mainte-nant, que vous avez eu tort ?

    Vous aviez raison, monsieur, de prononcer cette petite phrase : elle est au curde tout le dbat. Vous ntiez pas sr davoir raison. Ce ntait pas assez pour vousdtre dans le camp des vainqueurs. Il vous fallait autre chose, il vous fallait notreconsentement. Cette petite phrase ternelle, cette petite phrase o il y a la sollici-tude du prteur, rsume tous nos rapports prsents ou futurs. Vous aviez raisondtre inquiet. Vous aviez raison de penser quon peut enchaner les corps, quonpeut tuer, quon peut touffer les voix, tablir le mensonge, mais quon ne prvautpoint sur le silence des consciences. Votre petite phrase va fort loin. Le caractredes politiques contemporaines est de sassurer contre les consciences. La propa-gande, la perscution, la torture psychologique et la torture physique, les inter-rogatoires de quinze jours sans sommeil, nont pas dautre objet que darracher une

    rponse cette petite phrase que vous prononciez dans linnocence de votre cur.

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    Je vais rpondre votre petite phrase.Jy avais dj rpondu. Ce nest pas le plus difficile. Il suffit dun monosyllabe.

    Je nai pas chang davis, mais je voudrais maintenant justifier cette rponse etvous poser la mme question mon tour : Reconnaissez-vous, maintenant, que

    vous avez eu tort ? Cette mise au point est trs ncessaire pour rassurer beaucoupde gens qui ne sont pas aussi entts que moi et qui sont submergs par deux ansde mensonges contre lesquels ne slve aucune voix. Il ne faut pas que ces gens-l, qui sont profondment honntes et qui ont servi leur pays de toutes leurs forces,finissent par se dire, par fatigue, quils ont peut-tre t un petit peu tratres. Ilnest pas mauvais, il est mme trs ncessaire quon leur prouve que la trahisonnest pas de leur ct.

    Car enfin, nous vivons depuis deux ans dans un espce de mensonge total, dansun monde clos du mensonge. Je vous dois lexplication de cette expression. Lergne du mensonge stend sur une nation lorsque tout un secteur de la justice etde la vrit est systmatiquement ignor (cest ce que vous reprochiez la presse

    pendant loccupation) ou lorsque le droit de contester le fondamental a pratique-ment disparu (cest ce qui caractrise la presse sovitique). Des trompe lil exis-tent dans ce mensonge : ainsi les rticences du Figaro sous loccupation, qui fontcroire un refuge secret de la justice et de la vrit, alors que ces rticences m-mes fondent plus fortement par une fausse apparence labsence essentielle que leFigaro fait oublier ainsi, et ailleurs, lautocritique de la presse sovitique qui faitcroire lexistence dun droit de discussion qui nexiste pas puisquil ne met enquestion rien dessentiel. Dans les deux cas, les trompe-lil du mensonge ontpour caractre de ne pas toucher au fondement de ltat de fait qui est considrcomme incontestable.

    Lhypocrisie intellectuelle de ce moment cumule ces deux formes du mensongeet ces deux formes du trompe-lil. Son caractre est de ne plus sentiret de neplus contester. Laissons de ct le sentiment du juste et de linjuste : je ferais rirevos amis si je leur disais quil faut tre juste mme avec le peuple allemand, mmeavec un gnral allemand, et je naurais aucune chance dtre compris si je leurdisais tout de suite que tout ce quon imprime en ce moment en France nous ferasans doute plir de honte dans dix ans. Cest lautre aspect de la pense franaiseactuelle que je voudrais dfinir, son aspect paracommuniste, si vous voulez. Nousvivons, nous pensons lintrieur dun cartsianisme politique factice, dun cart-sianisme de carton. Tout ce qui est crit ou fait en France lheure prsente reposesur le postulat intangible suivant : Quiconque na pas t un rsistant a t un mau-

    vais Franais. Cogito, ergo sum. Cest la base de tout. Le reste nest que delautocritique. Comme la Pravda dnonce la mauvaise distribution des tracteursdans le secteur de Nijni-Novgorod, mais ne met jamais en question lexcellence dusystme marxiste, excellence qui est considre comme une vidence en soi,comme une certitude a priori aussi claire que la constatation de Descartes, ainsivous admettez bien toutes les discussions possibles sur la distribution des tracteurs,lorganisation de ltat et lessence de la personne humaine, mais votre convictiondavoir eu raison et les consquences de fait qui en dcoulent sont regardes parvous comme une constatation irrductible. Nous vivons lintrieur de cette bote.Lexcellence de la rsistance est devenue une catgorie de lentendement. Vousntes pas plus libre de dduire ou de penser hors de ce postulat que nous ne pou-

    vons vivre hors de lespace et du temps.

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    Cette comparaison fait peut-tre comprendre plus compltement que la prc-dente. Car votre conviction est non seulement une vidence, elle est pour vous uneprison. Un moule, comme disait Kant : et vous ne pouvez plus voir les choses qutravers les formes de ce moule. Votre sensibilit mme y est prise. Vous narrivez

    plus percevoir hors de cette certitude et ceci explique la dgradation en quelques-uns du sentiment du juste et de linjuste, alors quils pensent et sont convaincusque le sentiment du juste et de linjuste nest pas aboli en eux. Cest ce que

    jappelle le monde clos du mensonge. Vous faites de nous des exils hors de votrepense politique et peut-tre hors de votre pense et de votre sensibilit tout court.Votre petite question tait, en effet, tout fait essentielle.

    Cette philosophie dtat na rien qui doive nous surprendre. Ce nest mme pasune originalit que dabuser ce propos du mot de libert : un citoyen sovitique,on lui dit quil est libre et, en effet, il nimagine pas quil puisse exister dautremanire de penser et dautre manire dtre libre, comme un sauvage nimaginepas quil puisse exister des montres. Cette fausse libert de penser et de critiquer

    nous avertit seulement que nous sommes dj beaucoup plus avancs dans la rali-sation du communisme que nous ne le croyons. Car lessence de la mentalit com-muniste est ce consentement admettre comme impensables des formes de la r-alit quon dclare condamnes par lhistoire. En ceci, votre unanimit est le pre-mier signe de lesclavage.

    Elle se traduit quelquefois par des manifestations bouffonnes. Je ne prsenteraipas comme telle la promptitude avec laquelle les rangs de vos amis se sont gros-sis : ceci me parat plutt triste, mme votre point de vue. Mais je pense quel-ques manifestations significatives. Hachette crit en grosses lettres sur les murs deParis : Hachette a rsist. Cet emploi du mot rsister me fait rver. Cescaractres normes, la puissance de ce slogan, ce quon lui reconnat davenir, est la fois burlesque et inquitant. Hachette affirme quHachette a rsist comme on

    jure sur lhonneur quon nest pas pdraste. Rsister passe ainsi bizarrement aunombre des vertus thologales. Cest une valeur ternelle. Cest un des Comman-dements de Dieu. Tu ne convoiteras pas la vache de ton voisin, ni sa femme...Tu ne jureras pas en vain le nom de Dieu... Tu couteras la radio de Londres. Nous sommes embarqus pour la vie dans votre mensonge. Il faudra avoir rsist. Ce sont des espces de lettres de naturalisation. Cest, maintenant et pourlavenir, une sorte de carte de civisme qui donne droit lexistence. Encore unefois, cest comme Moscou. Il y a une vrit dtat, une philosophie dtat. Etceux qui ne peuvent pas vivre lintrieur de cette philosophie dtat constituent

    une classe dinassimilables quon envoie travailler aux mines. Lpuration est unfait beaucoup plus important et beaucoup plus significatif que vous ne croyez. Carelle est le commencement dune puration permanente. Les fantmes doppositionvous trompent. Vous ne voyez pas llimination de lopposition vritable, celle quisattaque aux bases du mensonge vital. Cest le phnomne le plus grave de notrenouvelle vie politique. Cest une tape vers le communisme beaucoup plus impor-tante que ces nationalisations qui vous donnent tant de souci.

    Pour linstant, cette persistance du mensonge, cette imprgnation de toute notrevie par le mensonge instaure une guerre civile secrte en permanence. Vous crezune minorit qui, ne voyant pas lhistoire travers vos lunettes et ne pouvant pasla voir ainsi, est condamne lincivisme permanent. Elle inventera contre vous

    une morale de lindiffrence ou une morale du refus. Ce que vous ferez lui sera

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    tranger. Elle se retranchera dans une sorte dabsentisme ou bien elle portera unfaux-nez de rsistance comme on porte un bonnet grelots. Dj vous devez sentirque vos paroles portent dans le vide. Vous criez Marchons, marchons ! dansune cit de sourds. Vous vous enlisez dans cette indiffrence qui gagne sur vous

    obstinment, silencieusement, comme les sables. videmment, il y a la solutiondes camps de concentration. Mais, comme vous tes illogiques et faibles, commevous ne voulez pas voir votre vrai visage, vous reculez devant cette solution. Cetteminorit honnie, que prtendez-vous en faire lavenir ? Elle na ni le moyen desexprimer loyalement par des journaux, ni le moyen de dsigner honntement desreprsentants. Esprez-vous que nous lverons nos enfants en leur dclarant quenous avons t de mauvais Franais ou des hommes malhonntes ? Jai un petitgaron, vous le savez. Il a dans sa chambre, auprs de son lit, le portrait dunhomme de mon ge quil a connu quand il tait tout petit, qui laimait, qui a parta-g notre vie, qui a t fusill au nom de votre mensonge. Que pensez-vous que jepuisse lui dire le jour o je lui expliquerai quon a fusill cet homme, que jai aim

    plus que tous les autres, que je ne puis pas ne pas lui apprendre respecter, que jenai pas le droit de ne pas lui apprendre respecter ? Que voulez-vous que je luidise dautre, sinon que les vtres ont menti ? Vous avez cr des Bleus et desBlancs pour lavenir. Il fallait me tuer avec mon petit garon.

    Les questions souleves ainsi sont dune gravit extrme. Vous avez eu vosmorts. Et quelquefois par des mains franaises. Je vous dirai ce que jen pense tout lheure. Mais sur ces morts, le rgime prcdent ne faisait pas porter le poidsdun mensonge national. Il tuait des gens qui avaient dsobi une consigne imp-rieuse et juge ncessaire ; il tuait par raison dtat, ou pour se protger ; il tuaitdans linstant et une fois pour toutes, il ne tuait pas dans linstant et dans laveniret pour chaque jour de lavenir. Les trois militants communistes qui furent guillo-tins en 1941 ont t tus comme on tire sur des soldats qui schappent duneville ferme, comme on tire sur des prisonniers qui svadent. Mais le gouverne-ment qui agissait ainsi exerait une violence de fait et ne cherchait pas violer lesconsciences. Il les tuait une fois et une seule fois, il nempchait pas leurs enfantsde croire en eux et de penser plus tard que leurs pres taient morts pour la patriedu proltariat et en mme temps pour le vrai salut de leur patrie transitoire fran-aise. Au lieu que les fonctionnaires, les militants, tous les hommes que vous avezcondamns, vous les avez tus une fois et vous les tuez chaque jour et vous lestuerez chaque jour dans lavenir tant que vous enseignerez leurs enfants quil nya point de vrit en dehors de votre vrit, tant que vous tenterez de leur enlever

    lhonneur de leurs pres auquel vous navez pas le pouvoir de toucher. Le visagede leur pre mort qui est le dernier patrimoine des enfants, il faut quils puissent leregarder sans honte. Je pense que vous comprenez vous-mme aujourdhui que desmassacres de septembre au lendemain de la libration auraient cot moins cher,auraient pes moins lourd sur lavenir de notre pays.

    Voil donc le rsultat de votre mensonge. Vous avez cr des intouchables etdes enfants dintouchables, une postrit charnelle et spirituelle dintouchables :vous avez cr lintrieur de la nation des hrtiques et une hrsie.

    Mais ceci nest quune prface, une entre en matire. Les difficults soulevespar le fondement de cette hrsie et par le dveloppement parallle, la croissanceparallle de cette hrsie et de votre vrit sont bien autrement complexes.

    Vous qui tes un peu thologien, vous savez ces choses-l : en fait dhrsie, il

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    faut aller la racine, on ne juge que l ltendue du mal. Et la racine de notre hr-sie est une de ces racines normes, ramifies comme de vieux troncs, tenduescomme le feuillage dun chne, noircies et tordues par les sicles, et touchant tout alentour : car elle sappelle lgitimit. Cest vous-mmes (ou plutt vos juges)

    qui lavez baptise ainsi, cest vous-mmes, bien malgr vous, qui lavez identifieainsi. Votre Haute Cour de Justice en reconnaissant la rgularit de la passationdes pouvoirs au marchal Ptain et en renonant prsenter dans ses attenduscomme entachs dirrgularit la convocation et le vote de lAssemble Nationaledu 10 juillet, a confr notre hrsie une conscration solennelle. Car votre HauteCour sest place ainsi, bien malgr elle, en dehors de votre fiction gouvernemen-tale. Ce nest pas enlever son caractre de lgitimit un gouvernement rgulire-ment investi, que de laccuser davoir msus, aussitt aprs, des pouvoirs qui luitaient confis. Ce mauvais usage du pouvoir ninvestit pas ipso facto une runionde personnes prives sans mandat runies dans un htel de Londres. Les ambassa-deurs des puissances trangres sont rests auprs de ce gouvernement, parce que

    ces puissances nont pas cess de considrer, en dpit des actes qui les lsaient,que ce gouvernement restait le gouvernement lgitime, elles ne lui ont pas contest,mme en faveur de leur propre intrt, son caractre de lgitimit. Cest que toutechancellerie sait fort bien quun gouvernement qui possde parmi ses attributs na-turels lattribut de lgitimit ne le perd pas en raison de sa bonne ou de sa mau-vaise conduite. La lgitimit nest pas une rcompense des bons gouvernements,une rcompense confirme de semaine en semaine comme la croix dhonneur descoliers. Elle est, vous le savez, le caractre le plus sacr et le plus indestructibledu pouvoir. Elle ne se perd et ne se transmet que du consentement de ce pouvoirlui-mme ou en vertu dune sorte de clameur publique qui nest exprime etconsistante que le jour o les gouvernements trangers accrditent leurs ambassa-deurs auprs dun pouvoir concurrent. Elle ne se perd point par la faiblesse ou parlimbcillit, ou par nimporte quel obstacle de fait : Charles VI fou est Charles VIroi, et quiconque choisit contre son roi Armagnac ou Bourgogne est un sujet flon.Que les traits conclus par le gouvernement soient sans force ou soient respects,que la volont du souverain puisse sexercer ou quelle soit trahie, cela peut poseraux sujets des cas de conscience infiniment graves mais cela ne prvaut pas contrela lgitimitdu pouvoir. Le pouvoir lgitime, mme sil est dpos entre des mainsfaibles, reste le pouvoir lgitime. Le souverain lgitime, mme sil est mal entour,reste le souverain lgitime. Les personnes entre les mains de qui le souverain aremis la tche dadministrer parlent valablement en son nom. Et quiconque, inca-

    pable dagir habilement, a du moins agi loyalement ne saurait tre recherch.Je mexcuse de vous avoir assn cette thorie de la lgitimit, mais il fallait lefaire parce que votre position est spcieuse. Vous dites : le gouvernement franaisa cess dtre le gouvernement franais lorsque les Allemands ont envahi la totalitdu territoire, car, partir de cette date, il nest plus un gouvernement indpendant.Cette raison sduit beaucoup de gens. Cest pourquoi il fallait vous rappeler ce quevous savez fort bien pour tout autre cas, que lindpendance ou la dpendance dugouvernement affectent sa souverainet, mais non sa lgitimit. Il appartenait cemoment-l au marchal Ptain (et cest l le danger, si vous voulez, davoir remisle pouvoir entre les mains dun seul homme, et dun vieillard) de dclarer que lalgitimitde son gouvernement tait transfre ou cessait, il tait peut-tre prf-

    rable quil le ft, on pouvait lui en demander compte plus tard, mais enfin, il ne la

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    pas fait, il a eu la possibilit de le faire et il ne la pas fait : en refusant de remettre lamiral Darlan les pouvoirs constitutionnels qui lui avaient t confrs, le ma-rchal Ptain a peut-tre commis une faute politique, mais enfin, tant seul dposi-taire de la lgitimit, la lgitimit tait o il dcidait quelle ft. Et inversement,

    quand il a voulu dposer son pouvoir, il a su faire connatre aux Franais quil nese considrait plus comme chef de ltat franais et quil les dliait de tout devoirdobissance. Vous avez donc le droit de regarder son gouvernement comme undplorable gouvernement lgitime, comme un effroyable gouvernement lgitime, sivous voulez, mais il tait, vous le savez bien, il restait le gouvernement lgitime, etrien ne pouvait en faire, aucune dcision venue de Londres ou dAlger ne pouvaiten faire, du jour au lendemain, une autorit de fait.

    Vous apercevez tout de suite les consquences que nous autres, hrtiques, al-lons tirer de cet aveu de la plus haute de vos juridictions. Nous dirons et soutien-drons que tout ce qui a t fait en excution des ordres de lautorit lgitime, a pu

    tre dplorable, a pu tre effroyable, cest ce que nous discuterons tout lheure, maisen tout cas, tait lgal, cest--dire couvert par le devoir dobir et de se conformer. Etinversement, nous dirons et soutiendrons que tout ce qui a t fait contre les ordres delautorit lgitime et en excution des consignes dun poste de radio tranger oudorganisations clandestines, a pu tre utile, a pu tre salutaire, cest ce qui nestpas moins discutable que le premier point, mais en tout cas, tait un acte de rbel-lion dautant plus grave que le pays tout entier risquait de le payer plus cher.

    Il faut accepter les consquences de cette position. Nous admettons trs bienque vous fassiez le procs du marchal Ptain. Ce procs tait peut-tre mme sou-haitable du point de vue de tout le monde. Le marchal Ptain tait responsable dudestin de la France qui lui avait t remis. Il devait des explications au pays sur sapolitique. Une telle reddition de comptes, si elle avait eu lieu dans une atmosphredimpartialit et de srnit, comme la comparution en conseil de guerre dun offi-cier qui a laiss chouer son btiment, pouvait avoir de la grandeur. Cette remar-que sapplique aussi bien Pierre Laval, en tant quon peut le regarder commesubstitupar le marchal lui-mme, aux fonctions de direction qui lui avaient tconfies. Mais ce procs devait tre le seul. Tout ministre tait couvert par les d-cisions prises en conseil. Tous les fonctionnaires taient couverts par les ordres deleur ministre. Tous les organes dexcution et tous les organes de protection deltat, y compris les forces du maintien de lordre, taient couverts par la missionqui leur avait t donne. Ils taient une partie de lautorit lgitime. Cest le ma-

    rchal qui a fait une faute politique en acceptant la cration de la milice, et en lais-sant mettre ainsi en place, sans lapercevoir, un lment de guerre civile : maiscette impulsion une fois donne, les consquences du mal, les consquences de lafaute politique se dveloppent delles-mmes sans quaucun des excutants enpuisse tre rendu responsable, ni les chefs qui pensent servir par leur action le vri-table intrt du pays, ni encore moins les subalternes qui sont entrans dans unmcanisme dont ils ne peuvent apercevoir le vritable caractre et dans un mou-vement doprations et de reprsailles quil ne leur est pas permis de contrler.

    Cette logique vous parat trange, mais songez quelle est en politique la vrita-ble sagesse, et quelle est pour vous-mmes et pour nous, la seule garantie de paix.Louis XVIII, qui navait pas moins de raisons que vous de se souvenir, voulut

    dabord, en 1814, que personne ne pt tre inquit, parce que, disait-il, bien que

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    le gouvernement rvolutionnaire et le gouvernement imprial neussent jamais tdes gouvernements lgitimes, ils avaient cependant constitu une autorit de faitraison de laquelle nul ne pouvait tre inquit. Ce premier mouvement tait lebon.1 Si vous voulez viter les hasards dune puration inverse, hypothse que les

    constantes historiques ne permettent pas dliminer, si vous souhaitez qu lavenirlesprit de haine disparaisse, ne voyez-vous pas que ce refus total de la pros-cription et de la vengeance est la seule politique possible ? Votre vritable argu-ment est purement passionnel. Il consiste dire : Mais quoi ! les victimes neseraient pas venges . Ce raisonnement est un aveu. Vous concdez quelque chose la colre du peuple. Autant dire que vous ne jugez pas. Vous limitez les dgts.Mais quel prix ! Vous avez gliss dans la vie de la nation, dans le sang de la na-tion un poison mortel. Un gouvernement ne doit pas couvrir de son autorit lesoprations de la haine. Il peut ignorer les vengeances individuelles. Mais il na pasle droit de nommer solennellement justice ce qui est seulement vengeance. Lesnations ne se relvent pas de ces confusions de vocabulaire. Un bain de sang

    soublie, linjustice reste.Ces difficults sont tellement embarrassantes que votre jurisprudence de lpura-

    tion na pas os aller jusquau bout de labsurdit. L encore, il a fallu reconnatrelvidence de la lgitimit. Il a t admis par certaines Cours de Justice que lesfonctionnaires pouvaient se rclamer de larticle 327 du Code Pnal qui leur faitune obligation de lexcution des ordres. Cest ce titre que les membres du cabi-net de Pierre Laval nont pas t poursuivis en Cour de Justice, de mme que cer-tains fonctionnaires du maintien de lordre. Pour ces derniers, cette dcision devotre jurisprudence tait dautant plus indispensable quune ordonnance du 15 d-cembre 1940 renforait leur gard les prescriptions disciplinaires, en crant destribunaux du maintien de lordre, chargs de connatre des dfaillances de cesfonctionnaires. Cette modration est un aveu. Mme lintrieur du systme de lamauvaise foi et de labsurdit, vous reconnaissez le principe de Louis XVIII. Maisaprs lavoir reconnu et discrtement proclam, vous ne lappliquez pas. Car cenest pas lappliquer que den faire bnficier les uns et le refuser aux autres.Pourquoi le titre dIntendant de police est-il un brevet de condamnation mort ?Pourquoi celui de dlgu rgional lInformation est-il rgulirement honor destravaux forcs ? En quoi un amiral qui excute les ordres quil reoit est-il pluscoupable quun prfet qui applique les circulaires ? Pourquoi vos juges qui avouentque les fonctionnaires taient en effet tenus dobir les poursuivent-ils pour lesactes quils ont accompli en obissant ? Qui voudra dsormais excuter des ordres,

    en sachant que chacun des ordres excut pourra tre trait comme une initiativecriminelle ?On a lourdement condamn les policiers, on en a fusill un grand nombre. Je

    nai pas de tendresse particulire pour les policiers. Mais enfin, ils ont droit la justice comme tout le monde. Un inspecteur excute un mandat damener : cestson mtier, il est pay pour cela. Vous le condamnez parce quil a arrt un pa-triote. Quest-ce que cest que cette catgorie de citoyens appels patriotes quondoit se garder darrter ? Par quelle aberration exigez-vous dun policier quil dis-tingue des citoyens ordinaires quon a le droit darrter, de molester, denfermer,

    1On sait que les mesures dpuration du gouvernement de Louis XVIII furent prises seulement au retour de

    Gand, en 1815, lgard des actes de trahison commis pendant les Cent-Jours.

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    et des citoyens privilgis appels patriotes auxquels on ne touchera en aucuncas ? Que diriez-vous si un autre gouvernement entreprenait, dans quelques an-nes, de mettre en prison tous les policiers que vous aurez laisss en libert, sousprtexte quils auront arrt des citoyens sacro-saints appels nationalistes ? Qui

    voudra tre policier ? Un de ces hommes qui a t fusill par vos amis, a dit enmourant un mot sans grandiloquence, que je trouve fort touchant et fort beau : Nous ne sommes pas des tratres, dit cet homme, nous sommes de petits fonc-tionnaires . Craignez que ces paroles dun honnte homme que vous fusillez parcequil a fait le travail pour lequel on lui payait son traitement, ne pse lourdementsur votre avenir ! Une nation ne peut supporter beaucoup de mots comme ceux-l.

    Je sais ce que vous allez me dire. Vous me parlerez des policiers tortionnaires.Je blme aussi fortement que vous lemploi de la torture pour arracher des aveuxou des indications. Je trouve ces mthodes ignobles et dshonorantes. Elles ne sontpas, du reste, le privilge dun seul parti. Mais alors il ne faut pas dhypocrisie.Quand vous poursuivez un fonctionnaire de la police pour des actes inhumains,

    poursuivez-le en vertu des articles du Code qui interdisent les svices et la torture,ne le poursuivez pas en vertu de larticle 75.

    Car enfin, quest-ce que vous prtendez ? Quun gouvernement ne se dfendepas ? Il smeut contre lui une dissidence, scession toujours dangereuse en soi etque tout gouvernement doit poursuivre, mais qui est dautant plus dangereuse, enlespce, quelle met en pril un nombre immense de vies franaises, quelle ouvrela voie aux plus cruelles reprsailles et quelle compromet mortellement lavenirdu pays en cas de victoire de la nation occupante : et vous voulez que le gouver-nement ne se dfende pas ? Vous tes-vous demand quelles mesures dune ef-froyable gravit nous et expos une inertie constate, officielle ? Quest-ce quiempchait lAllemagne de nous faire subir le sort qua subi la Pologne ? Croyez-vous que vos gmissements nous auraient protgs contre lextermination ? Et quelautre instrument avait le gouvernement pour se dfendre et nous dfendre que cettepolice que vous maudissez maintenant ? Si vous et moi, nous ne sommes pas mortsen dportation dans quelque trou de Silsie, et avec nous des milliers et des mil-liers de Franais, et notamment ces juges et ces commissaires du gouvernement quiparlent aujourdhui avec tant dloquence, cest parce que des ministres ont russi faire prendre leur assemble pour un gouvernement et parce que leur police arussi faire croire quelle pouvait maintenir lordre. Souvenez-vous de notrebelle peur quand il a t question de nous envoyer un gauleiter pour prendre encharge ce fardeau qui paraissait trop lourd pour notre gouvernement. Vous trouviez

    quelques mrites relatifs Pierre Laval dans ce temps-l. Les Belges ont commen-c par beaucoup accuser leurs secrtaires gnraux. Ils parlent de les dcorer au- jourdhui. Ils commencent leur rendre justice. Mais dailleurs tes-vous si loi-gn de ces penses ? Certains de vos amis ont t sensibles autrefois ces rai-sonnements. La collection de certains journaux et mme celle des bulletins de laradio de Londres prouvent quon avait plus de bon sens en 1942 quen 1944. Il meserait agrable ici de faire des citations de notre minent ambassadeur, M. Wladi-mir dOrmesson : mais ma bibliothque est trop mal installe pour abriter une col-lection du Figaro.

    Ce que je vais ajouter est plus difficile admettre. Mais je me sens tenu delajouter. Cette dfense est un bloc : je nabandonne personne. Un gouvernement

    ne se dfend pas seulement par sa police, il se dfend par ses citoyens. Le civisme

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    est le dsir de servir : il exprime la confiance quon place dans les chefs. Lorsquele gouvernement fixe une ligne politique, le citoyen qui offre son temps, son acti-vit, son zle, qui soffre courir des risques, pour soutenir laction recommandepar le gouvernement, est aussi compltement, aussi totalement couvert par le prin-

    cipe de la lgitimit que les fonctionnaires eux-mmes. Nous sommes forcsdaccepter ce principe par les mmes raisons dintrt national qui nous ont faitrevendiquer limmunit des fonctionnaires : priverez-vous jamais tout gouverne-ment venir de la force vitale du civisme, qui est la plus ncessaire de toutes lesqualits dune nation ? La question nest pas de savoir si cette force tait bien oumal employe. Il suffit quelle tait employe dans le sens demand par le gou-vernement. Vous navez pas plus blmer un citoyen qui crie Vive Ptain quecelui qui paie ses impts.

    Cela les a mens loin ? Il faudrait tout de mme avoir un peu de sens historique,ou dfaut, un peu de bon sens. Le gouvernement franais a choisi une politique ;il demande aux Franais de sassocier cette politique ; il leur demande de laider

    la propager et la dfendre. Vous pouvez vous y refuser, cest parfaitement votredroit. Mais ce que la Rsistance a entrepris est tout autre chose. Comment appelle-rons-nous les citoyens qui, avec les meilleures intentions du monde, si vous le vou-lez, en suivant les aspirations les plus gnreuses de leur patriotisme, jy consens,font nanmoins profession de saboter luvre du gouvernement, obissent auxconsignes dun gouvernement tranger, se rclament dun organisme dissident ins-tall Londres, se groupent en associations clandestines pour empcher le gou-vernement par des actes de force de respecter ses engagements, se runissent enarmes dans les forts, terrorisent les villages et font fusiller chaque semaine parreprsailles (ou en raison de la terreur policire quils ont contribu dclencher)quelques centaines de leurs compatriotes ? Mais, malheureux, scriait je ne saisquel prsident un accus qui dfendait sa tte, ctait larme franaise ! Maisnon, ce ntait pas larme franaise. Vous avez jug Nuremberg en vous rcla-mant dun droit de la guerre qui a pour fondement la convention de La Haye. Cetteloi de la guerre que vous opposez aux vaincus et au nom de laquelle vous les pen-dez, est formelle votre gard : ce ntait pas larme franaise. Trois cents hom-mes sur un plateau avec un criteau devant eux ne constituent pas plus larmefranaise que douze civils dans un htel de Londres surmonts du mme criteaune constituent le gouvernement franais. Te carpam baptizo, disait frre Jean :mais, au moins, lui, il ne pendait pas les incrdules. Je suis un homme ttu, je suisun paysan ttu ; je paie mon percepteur et jcoute les gendarmes. Le gouverne-

    ment est le gouvernement. Vos saboteurs sont des saboteurs ; vos rfractaires nesont que des rfractaires. Leur intention est peut-tre trs gnreuse : je suis sensi-ble la rage du jeune saint-cyrien qui ne veut pas savouer vaincu et qui va rejoin-dre le plateau des Glires ; je ne mconnais pas lidal du militant communiste quioffre sa vie pour tablir un jour dans le monde entier la patrie du proltariat ; jenai point de haine contre eux. Mais la situation cre par linsubordination desbien intentionns est de celles quun gouvernement ne peut pas tolrer. causedeux, ou, si vous prfrez, en prenant prtexte de leur action, chaque jour on fu-sille ; cause deux et parce que leur existence justifie la dfiance et favorise lamauvaise foi, le trait de paix peut nous amputer de huit dpartements franais etfixer la frontire sur la Somme. Quand le gouvernement fait appel ceux qui lui

    font confiance pour laider rduire cette rbellion qui fait courir au pays des p-

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    rils mortels, il fait une chose imprudente, peut-tre, il court le risque de dchanerla guerre civile et je lui reproche de ne pas le voir, mais je ne puis blmer leshommes qui rpondent son appel, non, je ne puis les blmer. Ils ne sont ni despenseurs, ni des hommes dtat ; ils avaient le dsir de servir, et ils ont cru servir

    ainsi, et la plupart lont fait sans haine, ou ce que vous prenez chez eux pour lahaine ntait que la colre en eux de voir leur patrie risque et meurtrie. Je vous ledis sincrement, je ne puis les blmer. Ils se sont faits des fonctionnaires volontai-res, des soldats volontaires de leur pays. Si vous les envoyez en prison ou au po-teau, ne rclamez plus jamais des volontaires. Vous aurez obtenu ce rsultat : vousrendrez lavenir les Franais prudents.

    Je ne puis mempcher de vous rappeler quun trs grand nombre de partisansdu gouvernement de Vichy ont blm linstitution de la milice quand on la fit etnont jamais approuv ses mthodes. Sur ce point comme sur beaucoup dautres,lpuration a eu pour rsultat de faire porter des partisans modrs du gouverne-ment du marchal des jugements bien plus entiers que ceux quils portaient en

    1944. Il me parat dplorable toutefois que le caractre policier de la milice ait puprovoquer la dlation et entraner certains hommes participer, mme indirecte-ment, un genre dactivit pour lequel ils navaient que de la rpugnance. Mais ilest tout aussi regrettable quon nait pas eu lhonntet de distinguer entre deuxsortes de renseignements : ceux qui taient adresss aux autorits franaises etceux qui taient adresss aux Allemands. Il est normal quun gouvernement ait desorganismes de renseignement ; et le travail de classification politique dont certainsont assum la charge ne me parat pas pouvoir tre assimil la dnonciation,principalement lorsque leurs fonctions les dsignaient sans quivoque pour remplircet office. Il et t certainement plus honnte de rserver le terme de dlation auxdnonciations individuelles adresses directement aux autorits allemandes, les-quelles sont absolument sans excuse. On a fait, dailleurs, du mot dlation un abusaussi honteux que la dlation elle-mme. Il est inadmissible de nommer de ce motet de dclarer dshonorantes ce titre les attaques de presse contre des hommespolitiques dont les opinions et le rle sont parfaitement connus. On napprenaitrien aux Allemands en crivant que Mandel tait juif, que Pri tait communiste etque Daladier navait pas su prparer la guerre. Et leur sort ntait nullement mis enquestion par des attaques auxquelles tous les hommes politiques sont habitus. Etce nest pas non plus dnoncer que dattaquer un parti, ou un groupe, ou une cat-gorie dindividus. Les tirades anticommunistes les plus furieuses et lantismitismele plus intransigeant nont jamais fait arrter personne. Mais dans la jurisprudence

    de la rsistance, celui qui regarde et crie au voleur est beaucoup plus coupable lui tout seul quun car dagents tout entier.Dailleurs, vous ne demandez pas la condamnation de tous les miliciens. (Je

    mexcuse de vous apostropher ainsi. Je me laisse entraner par la commodit dudiscours. Lorsque je dis vous, vous comprenez bien que ce nest pas vous-mmeque je pense, mais ceux dont vous avez souhait le succs, et desquels vous tesmalgr vous le porte-parole, mme si vous les mprisez aujourdhui). En ce quivous concerne, je crois que vous ne lavez jamais demande. Mais vos magistratseux-mmes, vos commissaires du gouvernement eux-mmes, affectent de ne pasexiger cela, ou du moins de ne plus lexiger. Ils consentent faire des distinctions.Cest un bon moyen de brouiller les cartes. Et de cette manire, on a lair de requ-

    rir contre des assassins et des dlateurs et on se sent la conscience en repos. Cette

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    jurisprudence du distingo qui tend prvaloir dans vos Cours de Justice mritequon sy intresse un peu.

    Vous distinguez donc, ou plutt votre jurisprudence distingue une qualificationdes actes lintrieur de la fonction. Vous dites : nous ne vous condamnons pas

    pour avoir t milicien, nous vous condamnons pour avoir, tant milicien, accom-pli des actes criminels . Je ne parle pas ici de la malhonntet fondamentale delemploi extensif de larticle 75. Nous supposerons ici que les actes criminels dont il est question le sont vritablement ou du moins quils le sont apparemment.Cest la lgitimit de cette distinction qui mintresse. Car enfin, elle engage toutle problme de la subordination, puisque ce raisonnement est produit aussi bien lgard des policiers, des prfets, des fonctionnaires de la propagande, enfin detous ceux qui ont t envoys au poteau ou au bagne pour avoir accompli leur de-voir.

    Voulez-vous placer le problme sur le plan moral ? Vous gagnerez tout de suite,mais voyez quel prix. Vous demandez au fonctionnaire damender ou dignorer

    les directives injustes. Bon : vous savez bien que cest ce qui a t fait, et que,dans la mesure du possible et dans bien des cas, les agents dexcution ont apportdes mnagements dans lexcution des ordres quils trouvaient rvoltants. Maisvous allez plus loin, ceci ne vous suffit pas. Vous instituez le fonctionnaire juge chaque instant des instructions qui lui sont donnes. Vous faites une obligation dela dsobissance civique. Vous promulguez un droit au sabotage, et mme un de-voir de sabotage comme consquence du droit dexamen. Alors, comment gouver-nerez-vous ? Avez-vous entrepris la propagation mthodique de lobjection deconscience ? Faites-vous de lobjection de conscience un devoir ? Vous triomphezfacilement, mais au prix de la destruction de ltat. Bien sr, quand lobissanceau prince conduit ncessairement une action que notre conscience refusedassumer, le moraliste ne peut pas conseiller autre chose que de sacrifier leprince. Vous autres, chrtiens, vous avez rpondu cela depuis longtemps. LaCompagnie de Jsus sest prononce contre Csar dans linterprtation de la paroledu Christ. Mais la royaut a rpondu en expulsant la Compagnie de Jsus. Et cetterponse du prince est aussi lgitime que le choix du chrtien. Car lattitude chr-tienne fait de vous des objecteurs de conscience permanents. Vous ne pouvez ad-ministrer quun tat fond par le Christ. Dans tout autre, on nest sr de rien avecvous. Qui voudra confier un disciple intgral du Christ un de ces postes o lonpeut avoir un jour excuter des ordres do dpendent la scurit du rgime ou dela patrie ? Et quest-ce quun chrtien qui nest pas un disciple intgral du Christ ?

    On ne peut employer sainte Genevive que contre les Infidles. Les Saints nont puaborder les difficults de laction quen acceptant la fiction quils agissaient aunom du royaume mme du Christ, que le royaume temporel pour lequel ils combat-taient et au nom duquel ils gouvernaient, se confondait avec le royaume mme duChrist, et quils taient couverts par consquent dans tout ce quils faisaient et ab-sous des injustices de dtail par la lgitimitdu combat spirituel. Ceci prouve, quele gnral de Gaulle navait pas tort de vouloir se faire passer pour Jeanne dArc.Cette absurdit partait dun bon sentiment. Malheureusement la Cit de Londresnest pas le royaume du Christ. On comprend trs bien dans cette perspective votreacharnement faire prendre Hitler pour lAntchrist. Seulement, ce nest pas plussrieux que de faire passer de Gaulle pour Jeanne dArc. Les choses ne sont pas si

    simples. Gardons les pieds sur la terre. Le marchal Ptain ntait ni lAntchrist,

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    ni le premier lieutenant de lAntchrist : il tait le chef de ltat franais et il estseulement question de savoir si lon pouvait, en conscience, accomplir certainsactes demands en son nom. Si vous rpondez non , vous avez peut-tre raisoncomme chrtien, vous avez peut-tre raison comme moraliste, mais la puissance de

    la France comme nation cesse le jour o ce scrupule devient une obligation lgale.Cest peut-tre une faute du marchal lui-mme davoir envenim inutilementcette difficult. Le serment demand aux magistrats et certains fonctionnaires estune navet. Ou bien on prte serment avec indiffrence, et la crmonie est inu-tile ; ou bien on est religieux sur le serment, et le gouvernement montre lui-mmelabme. Cest ce que le pasteur Bgner tait venu reprsenter trs loyalement aumarchal. Il faut, quand on gouverne, accorder quelque chose linsubordinationnaturelle des consciences. Surtout, dans une priode aussi critique. Quelquefois, ilest bon que le roi ne soit pas obi en tout. La justice peut passer par ces mailleslaisses un peu lches dessein. Certainement, la plupart des fonctionnaires ontsouhait pendant tout ce temps recevoir des instructions assez vagues, car celui qui

    na pas dordres impratifs peut toujours se retrancher derrire le devoir dtrehumain. Et le marchal lui-mme dsirait quon interprtt les ordres de songouvernement. Au fond, je crois bien quil demandait le serment pour permettre desinfractions qui devenaient ds lors sans consquence. Cest un des dveloppementsagrables du principe de lgitimit : un gouvernement lgitime et reconnu pour telest dispos la tolrance ; un gouvernement dont la lgitimit est conteste, estcontraint user de rigueur. Sil ny avait pas eu des appels la dissidence, ces casde conscience auraient t rapidement rsolus, car les ministres pouvaient plusfacilement fermer les yeux.

    Quoi quon pense de cette difficult, ne voyez-vous pas que vous faussez touten faisant passer cette exigence sur le plan judiciaire ? Des fonctionnaires peuventbien se sentir inquiets sur lopportunit de la politique suivie par le gouvernement,ils peuvent penser que lintrt de la patrie est ailleurs, ils ont le droit de dplorerles mesures quon leur demande de prendre et de les attnuer sils le peuvent. Maissi la situation en vient un tel point quils ne puissent rien accepter des instruc-tions quon leur donne et quils se trouvent obligs en conscience au refus dobir,ne trouvez-vous pas plus honorable quils donnent leur dmission ? Sauf dans lescas o cette dmission est rendue impossible par quelque disposition lgislative, cerefus catgorique ne vaut-il pas mieux que ce sabotage continuel que vous avezprconis ? Les appels de la rsistance ont pourri cette charpente administra-tive sur laquelle repose la nation. Pourquoi voulez-vous que ces fonctionnaires

    qui on a appris ne pas obir acceptent la discipline du gouvernement suivant ?Vos amis sont-ils la perfection et la face mme de la justice ? Pourquoi prtendent-ils quun policier leur dnonce des dpts darmes du parti communiste quand ilsont envoy au bagne son collgue qui avait dclar son chef les dpts darmesdes rsistants ? Vous avez enseign pendant quatre ans quon navait pas de devoirde loyaut lgard du gouvernement : pourquoi vos fonctionnaires cesseraient-ilsdavoir une conscience en partie double 2 ? Vous installez le protestantisme lintrieur de la nation. Il faut en recueillir les fruits. Chaque citoyen aura sa Bible.Votre unanimit factice est une consquence ncessaire de cette position. Vous

    2Cest ce qui est arriv rcemment un trs haut fonctionnaire victime de ces mauvaises habitudes : pour-

    quoi aurait-il t loyal dans la dclaration de sa fortune ? Vous lui demandiez l une exception singulire.

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    tes tenu de passer pour la Communion des fidles , la Rsistance doit devenirglise, ou faire semblant. En recommandant lobjection de conscience et le sabotage,vous aboutissiez dj des consquences politiques inquitantes. Mais en la rendantobligatoire, en condamnant ceux qui ne lont pas pratique, ne voyez-vous pas que

    votre position est insoutenable et folle ?Vos tribunaux osent reprocher des fonctionnaires davoir excut les ordresquils recevaient ? partir de quel point le refus dobissance est-il obligatoire ?On condamne aux travaux forcs perptuit linspecteur qui a excut les man-dats damener, tandis que le juge dinstruction qui les a signs continue en signerdautres au titre de la Cour de Justice de la Seine. Ceci nest pas une fable : tout lemonde connat les deux noms que je ne cite pas ici. En quel point du circuit judi-ciaire un ordre darrestation commence-t-il tre criminel ? Quelle ligne imagi-naire spare ce que vous blanchissez et ce que vous incriminez ? Quest-ce quecette balance qui est ainsi institue entre le bien et le mal, entre les attestationsdinsubordination et les actes dobissance ? Devant vos Cours de Justice, les ac-

    cuss se prsentent munis de lettres et de tmoignages qui font bien rire vos chro-niqueurs judiciaires. Quest-ce dautre que la preuve, rgulirement administre,que chacun de ceux qui sont poursuivis pour leurs actes criminels ont cherchdeux-mmes, sans avoir besoin de vos menaces ou de vos ordres, une manirehumaine, une manire honorable de remplir leurs dures fonctions ? Les policiersont laiss filer les prvenus, les prfets ont protg les Juifs, les administrateurs debiens squestrs ont sauv des fortunes, les gendarmes ont tir en lair : vos amisse rservent dapprcier le nombre des fuites, le nombre des Juifs, le total des dis-simulations. Nous nageons dans la justice de Dieu. On pse les mes.

    Ne vous tes-vous jamais dit par hasard que ces rigueurs que presque tous ontcherch attnuer, leur taient imposes et par votre f aute ? Car enfin, on arrangeun mlodrame dont on nous donne la reprsentation depuis deux ans et qui com-mence dailleurs ne plus faire recette. Mais il faudrait pourtant songer de tempsen temps ce qua t la ralit. Vous feignez doublier le droulement delhistoire, vous feignez doublier lengrenage et surtout doublier que cest vosamis qui lont mont. Je veux bien accepter cet clairage spcial, cette mise enscne pathtique de la rsistance qui correspond malheureusement un moment delhistoire de loccupation, quelques mois de lanne 1944 plus prcisment. Jepense comme vous ces hommes qui croyaient servir leur pays, qui donnaient cette cause le meilleur deux-mmes, qui avaient lillusion de hter la libration detous et qui trouvaient devant eux avec stupeur dautres Franais pour les arrter,

    dautres Franais pour les torturer, dautres Franais pareils eux et pareils ceuxquils voulaient dlivrer pour approuver ceux qui les arrtaient et les torturaient. Jene discuterai pas cette image, je laccepte : et, pour faire comme vous, je ne veuxpas me souvenir quil y a eu dans la Rsistance beaucoup darrire-penses quevous connaissez aussi bien que moi. Je veux mme vous suivre plus loin. Cetteimage de la Rsistance que vous dessinez pour de futurs manuels scolaires, com-prend aussi des cadavres quon nose pas montrer, des corps dfigurs, des yeuxarrachs : je suis aussi boulevers que vous par ces images, lorsquelles sont vraies.3 Jevoudrais que cela nait pas t, et je ne lai point approuv. Mais vous me montrez

    3 Cf. Le truquage rapport par un hebdomadaire : les cadavres de la famille Jordan, assassine par le

    maquis dans des conditions effroyables Voiron (Isre) en 1944, furent exposs Montpellier en 1945 et1946 avec la mention : Famille assassine par des miliciens.

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    ces corps mutils (les miliciens avaient aussi leurs morts dfigurs et dautres quintaient mme pas miliciens, qui ne staient pas mls la politique, ont t aus-si torturs, dfigurs, massacrs par erreur ou par entranement) et vous me dites : Ctaient eux les sauveurs de la patrie. Cest l o je ne puis plus penser

    comme vous. Cest vous qui le dites, et certes, vous le pensez sincrement et pro-fondment. Mais ne vous tes-vous jamais dit que certains hommes, aussi sincresaussi honntes que vous, ont la conviction que ce sacrifice a malheureusement tun sacrifice inutile, que la Rsistance na pas jou dans lhistoire de la guerre lerle que vous dites et que ces morts dont jai piti, ces morts que je veux bienpleurer avec vous, nont peut-tre fait quappeler sur nous les reprsailles et lemalheur ? Car enfin, cette dissidence, si elle navait pas eu lieu ? Si lavion quiportait le gnral de Gaulle avait capot avant datterrir Londres, ou si, simple-ment le gnral de Gaulle qui se trouvait Bordeaux par le plus grand hasard, jeprsume, avait t reu par son protecteur le marchal Ptain avant davoir t kid-napp par son manager le gnral Spears ? Si Londres navait pu organiser des

    rseaux sur notre territoire, si lon nous avait laiss nous dbrouiller seuls avec nosinterlocuteurs de Montoire, si lacclration de la Rsistance navait pas renduinvitable lacclration de la rpression ? Si tout navait pas t corrompu, silon navait pas dit aux fonctionnaires : nobissez plus , aux policiers : nefaites plus votre mtier , aux gendarmes : dsertez , si lon navait pas acculle gouvernement franais soit crer lui-mme une police suppltive, soit accep-ter lintervention de la gendarmerie allemande, ne pensez-vous pas que lavenir denotre pays et t infiniment plus clair, plus largement ouvert la croissance et la paix, sans que le rsultat final de cette guerre des continents risqut den trechang ?

    Pourquoi fallait-il que le pays ft livr sans dfense lanarchie, au pillage, auxattentats, aux meurtres, parce que vos amis avaient dcid derrire leur poste deradio quil devait tre la proie de lanarchie, du pillage, des attentats ? Je ne veuxpas faire ici lapologie dun organisme dont jai toujours considr linstitutioncomme une faute politique, que les partisans les plus dcids dune politique decollaboration condamnaient galement, et dont ils ont toujours refus dappuyerlaction et le recrutement. Mais enfin, parmi les miliciens, ct de ceux qui ontcommis par exception des actes dassassinat ou de pillage que nous avons rprou-vs en leur temps et que nous rprouvons encore, il faut que vous sachiez quil y aeu des garons gnreux, courageux et purs, des garons dune vraie noblesse decur et de pense. Le temps ne viendra-t-il pas o nous aurons nous dire que ces

    choses sont plus difficiles juger que vous ne pensez, que ces hommes ont eu leursmorts eux aussi, leurs cadavres martyriss eux aussi, quils ont eu leurs colres euxaussi parce quils ont pens, du fond de leur cur, quon leur faisait accomplir uneuvre utile leur pays ? Quand on ne veut pas des spectacles de la guerre civile, ilne faut pas dclencher la guerre civile.

    Ai-je dfendu avec trop de passion de malheureux garons dont je sais la bonnefoi et la loyaut ? Songez que beaucoup dentre eux ont t abattus sans jugementcomme des btes, que dautres, des enfants qui ont dix-huit ans, dix-neuf ans, sontaujourdhui aux travaux forcs, et vous savez ce que cela veut dire. Et qui les d-fendra, si je nai pas le courage de parler pour eux, non pas dans un prtoire etsous la protection de la toge, mais publiquement ?

    Aprs ce dtour que je ne pouvais pas ne pas faire, je reviens ce distingo de

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    vos minents juristes, qui consiste incriminer les actes et non la fonction. Vousverrez que ce dtour nest pas absolument inutile. Car, en comparant ce que ditvotre droit sur les fonctionnaires et les militants de Vichy et ce quil dit, dans lesmmes cas, sur les partisans de la Rsistance, on pourra constater un assou-

    plissement tout fait singulier des antiques fondements du droit. Ctait bon autre-fois de penser que le mme crime valait partout le mme chtiment. Voyez-vous,cette conception rigide du droit, nous ne le savions pas, ctait une conception r-actionnaire. Le droit dmocratique est nettement en progrs sur ces usages barba-res. Vos juges sont maintenant beaucoup plus savants. Car ils posent en principeque vous aviez raison et que quiconque a t champion de votre cause, travailleurde votre cause, na point de comptes rendre sur des actes tmrairement qualifiscrimes. Ainsi votre gnral de Larminat stonnait-il avec douleur quon pt repro-cher des rsistants quelques petits assassinats accidentels. Ceux qui servaientvotre vrit ont droit au vol, au pillage, au meurtre, car leurs actes ne sont quenapparence des vols, des pillages, des meurtres, et le juge, mieux inform, recon-

    nat vite sous ces dehors fallacieux des ncessits militaires respectables, les n-cessits du service, en quelque sorte, comme disent les militaires. Mais de lautrect, on doit compte de tout : davoir t assis derrire un bureau, davoir donn uncoup de tlphone, davoir port un uniforme avec trois galons dargent, davoirarrt, davoir tir pour se dfendre. Une partie de la nation a droit au port et lusage du pistolet, de la mitraillette et de quelques autres jouets du mme genre ;lautre partie doit recevoir les coups, et elle na mme plus le droit de dire : Cir-culez , car on lui reproche davoir dit : Circulez . Cette dtermination desdroits de lhomme et du citoyen donne la mesure du srieux avec lequel il fautconsidrer ce distingo juridique. Ce nest quune hypothque de plus et loccasionde quelques marchandages. Cela permet dorganiser la cacophonie judiciaire dontnous avons aujourdhui le spectacle.

    Comment ne voyez-vous pas que limmunit de fait, accorde aux partisans,excutants non contrls dun gouvernement non lgitime, entrane ncessairementlimmunit des fonctionnaires et des membres des organisations suppltives, ex-cutants contrls dun gouvernement lgitime ? Vous avez le droit de leur deman-der si dans leur conscience, ils pensent avoir agi toujours comme des justes etconformment lintrt vritable du pays, et, ici, chacun ne peut rpondre quepour soi : mais vous navez aucun droit, vous vous tes t tout droit de les pour-suivre, puisque vous admettez pour les vtres (et dans quelles conditions !) le prin-cipe de limmunit des excutants.

    Cette situation a paru tout de mme tellement exorbitante vos prteurs quilsont feint de ragir. Ils ont fait semblant de poursuivre quelques colonels Pierre,Bernard ou Gaston pour pouvoir dire que la justice est gale pour tous. Il y a seu-lement cette petite diffrence avec les procs des Cours de Justice : les procs desdits colonels Pierre, Bernard ou Gaston, aprs stre drouls devant un public decompres, se terminent en gnral par des acquittements accompagnsdapplaudissements, tandis que les verdicts qui concernent nos camarades les en-voient aux travaux forcs ou au poteau malgr les protestations et les coups de sif-flet avec lesquels ils sont accueillis. Une phrase dun communiqu du M.L.N. le ditfort bien dans son langage : Les tratres nont droit aucune piti. Mais la Rsis-tance a droit au respect . Dans votre lexique, respect signifie impunit.

    Vous accusez lpuration, Franois Mauriac, au nom de lhumanit et de la cha-

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    rit. Vous dites quelle a t trop lourde, vous dites quelle a t aveugle, vousdites quelle a t injuste : mais vous la regardez comme lgitime. Nous disons,nous, quelle est contraire tout ce quil y a de plus sacr et de plus sr dans lesprincipes du droit, quelle est contraire tous les contrats sur lesquels les hommes

    font reposer leurs cits. Vous dites que lpuration est exagre ; nous disons,nous, quelle est le renversement de toute logique et de toute probit. Vous ditesquelle est une faute, nous disons, nous, quelle est un crime. Vous dites amnistie,nous disons rparation.

    Vous naviez pas le droit de condamner nos camarades ; vous naviez pas ledroit de condamner un seul des hommes qui avaient servi le gouvernement lgi-time de la France. Vous naviez surtout pas le droit de les condamner en vertu delarticle 75. Cet usage hypocrite, cet usage immonde, qui a t fait de larticle 75dshonore jamais ceux qui lont conu. Je vous rends cette justice que vous avezt un des premiers fltrir la malhonntet des professeurs de droit qui ontinvent ce mode juridique de lassassinat. Cette hypocrisie ignoble, cet art de tuer

    sans prendre la responsabilit de tuer est sans prcdent dans notre histoire. Cetteforme de mensonge et de la lchet nest pas de chez nous. Jaime mieux les tribu-naux rvolutionnaires. Jaime mieux les tchkas. Je peux avoir une certaine estimepour un militant communiste qui me fait tirer deux balles dans la nuque parce que

    je suis un obstacle ltablissement de la dictature du proltariat. Lui ne ment pasdu moins, il ne cherche pas me dshonorer. Mais ces lgislateurs qui feignent decroire que larmistice nexistait pas, que le gouvernement franais sigeait Lon-dres, que la guerre continuait entre la France et lAllemagne, et quun quarterondEspagnols rouges qui volaient les cochons dans les fermes reprsentait larmefranaise au combat, ces inventeurs de lois au rebours de lvidence dont le pre-mier attendu consiste constater que la terre ne tourne pas, quelle sentence pen-sez-vous que lavenir leur rserve, quels comptes pensez-vous que les enfants desmorts ne leur demanderont pas ?

    Jai ici deux observations faire.La premire est la suivante. Je fais ici le procs dune lgislation et non de la

    magistrature. Je ne puis ici parler des magistrats. Pour en parler selon ma cons-cience, et pour tre juste lgard de ceux qui ont mrit quon soit juste avec eux,il faudrait aussi tre svre lgard de certains autres et je ne crois pas que cettemise au point soit possible en ce moment. Je ne rappellerai que deux faits : le pre-mier, cest que linamovibilit des magistrats na t rtablie quen avril 1945,cest--dire sept mois seulement aprs les premires sessions des Cours de Justice,

    et, en sept mois, on a le temps de faire bien du mal ; le second, cest que beaucoupde magistrats sassocient actuellement des demandes de grces ou de rductionsde peine, ce qui mamne penser quavec le temps, ils ont peut-tre modifi leurpoint de vue sur lpuration.

    Voici maintenant ma seconde observation. Vous avez procd de telle manireque vous avez rendu la vritable puration impossible. Il existait, parmi les gensqui ont t en contact avec les Allemands, des fripouilles calibres, des crapulesayant pignon sur rue et panonceaux de crapule leur porte, des affairistes prts tout, des agents de renseignements et des dnonciateurs solds, des vendeurs denimporte quoi nimporte quel prix, des pilleurs dpaves, des gens qui navaientrien ou ntaient rien en 1940 et qui avaient des millions en 1944, et non seulement

    des millions, mais des chteaux, des affaires, des paquets dactions, des valises

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    pleines dor et par-dessus le tout, un bon nombre de certificats de rsistance. Nousaurions t daccord avec vous, nous tions daccord avec vous pour demander desexplications ces profiteurs de la dfaite, mais pour le demander devant des tribu-naux rguliers, et au nom des lois existantes, correctement interprtes. Nous

    naurions pas t moins fermes que vous pour demander cette rpression, car cesgens nous ont dshonors tout autant quils vous ont justement dgots. Maisvous avez prfr tout confondre. un acte de salubrit auquel tout le pays se se-rait associ vous avez prfr une vengeance politique sale. Vous avez laiss lahaine vous conduire. Vos rsistants ont fait un calcul, il ntait pas bon commetous leurs calculs : ils ont pens tout mler, tout compromettre, et tout dshonorer,et finalement ils nont dshonor queux-mmes. Je ne vous dirai pas que nousregardons comme des honntes gens certaines fripouilles patentes dont vous avezfait nos camarades de prison. Mais vous les laissez senvelopper dans un prjugfavorable, car les choses en sont venues ce point que cest pour lopinion, unhonneur dtre atteint par certaines sanctions. Tels sont les rsultats de votre haine.

    Vous avez frapp injustement et parfois irrparablement des gens qui taient debonne foi et dont vous saviez quils taient de bonne foi, vous avez permis desconfusions profitables des hommes que vous mprisez et que nous mprisonsavec vous, et vous avez compromis le respect que nous acceptions davoir par vossouffrances, car vos morts au nom desquels vous frappez tort et travers risquentde ne plus paratre un jour que des pionniers de loppression. Vous naviez pasvoulu cela, je pense. Nous non plus. Mais je vous mets en prsence des rsultats.

    * * *

    Mais laissons tout cela. Jaurais trop de choses vous dire l-dessus et vous sa-vez lesquelles. Je prfre revenir lautre partie, lautre face de mon raisonne-ment sans laquelle cette dmonstration ne serait pas complte. Nous sommes partisde cette proposition : Tout ce qui a t fait en excution des ordres de lautoritlgitime, a pu tre dplorable, a pu tre effroyable, cest ce que nous discuteronstout lheure, mais en tout cas tait lgal, cest--dire couvert par le devoir dobiret de se conformer . Et le corollaire de cette proposition tait le suivant : Inver-sement, tout ce qui a t fait contre les ordres de lautorit lgitime et en excutiondes ordres dun poste de radio tranger ou dorganisations clandestines, a pu treutile, a pu tre salutaire, cest ce qui nest pas moins discutable que le premierpoint, mais en tout cas tait un acte de rbellion, dautant plus grave, que le pays

    tout entier risquait de le payer cher. Dans cette perspective, et, croyez-le bien, cette perspective est celle que retien-

    dra lhistoire et les sophismes de notre temps paratront monstrueux, la Rsistancenest plus que ce quelle est, une initiative individuelle, dont la glorification a,pour lavenir, les consquences les plus funestes. Je vous ai laiss entrevoir et j evous dirai plus longuement tout lheure que je ne crois pas que la Rsistance aitavanc vraiment la libration de notre territoire : mais let-elle fait, les cons-quences dun tel prcdent sont si tendues que le mal fait au pays lemporteraitencore de beaucoup sur le service rendu.

    Car enfin vous avez sem pour lavenir un germe de rbellion permanent, vousavez justifi toutes les mutineries venir. Vous avez fait triompher le principe que,dans toute crise grave, lindividu est dsormais juge de lhonneur et de lintrt

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    national, quil lui est permis de refuser lobissance et mme de combattre le pou-voir lgitime au nom de sa propre conception de lhonneur et de lintrt du pays,que non seulement cette rbellion est permise, mais quelle est mme obligatoire,et que quiconque naura pas t rebelle sera poursuivi pour sa loyaut. Est-ce que

    vous ne voyez pas que ces fleurs que vous jetez avec tant de lgret, vous les je-tez sur le cadavre de notre pays ?Est-ce que vous ne voyez pas que vous avez dfinitivement et solennellement et

    lgalement install ltranger sur notre sol ? Que rpondrez-vous aux militantscommunistes qui feront sauter vos lignes de chemin de fer en expliquant qu leur

    poin t de vue, cest lhonneur et lintrt national qui parlent Moscou par la voixde Maurice Thorez ? Que rpondra un gouvernement communiste aux militantsanticommunistes qui feront sauter ses ponts et ses viaducs en expliquant qu leur

    point de vue, cest lhonneur et lintrt national qui parlent Londres, commeautrefois, par la voix de nimporte quel traneur de kpi ? Vous avez install dfi-nitivement chez nous les pelotons dexcution et les cours de justice. Cette voix

    que vous avez accueillie avec tant dallgresse, elle vous annonait, en vrit, quepour nous le temps des guerres est rvolu et quil ny aura plus dsormais que desguerres civiles. Si vous aviez voulu que la France cesst dtre une nation pourdevenir jamais un terrain de dbarquement, auriez-vous pu vous y prendre autre-ment ?

    Ce nest pas le seul prix dont nous avons pay la rsistance, malheureusement.Cest peut-tre le plus cher : car la discipline et la loyaut envers le souverain sontla vie mme et la volont dune nation, les pertes se rparent, et cette perte-l ne serpare point, les vivants peuvent relever les morts, mais notre pays, maintenant,nest plus quune proie. Cest le prix le plus cher dont nous avons pay la rsis-tance, mais ce nest pas le seul. Car il y a aussi les morts.

    Le moment est-il venu de parler avec impartialit de ces vnements ? Je ne lesais pas. Je risque de soulever bien des passions et pourtant je vous cris avec ledsir de servir lapaisement et de montrer les voies de lapaisement. Elles nepeuvent venir que de lapprciation exacte et loyale des actions de chacun. Donne-rons-nous ternellement cette preuve de faiblesse de ne pouvoir supporter la vrit,qui, seule, peut servir de base la rconciliation ?

    La vision dforme des vnements que vous cherchez imposer, que vous ac-ceptez de bonne foi peut-tre, laisse totalement dans lombre lorigine de tout, lespremires actions de rsistance. Dans le tableau dhistoire que vous composez, onvoit au premier plan une lutte sauvage de chaque jour, et, dans le lointain, comme

    symbole des annes prcdentes, une longue file de dports en marche vers delivides tourbires. Quand nous vous demanderons des chiffres, des dates, des sta-tistiques, vous verrez quelle apparence bien diffrente prendront alors les vne-ments.

    Je me souviens des premiers assassinats dofficiers allemands. Je ne sais silsfurent effectivement les premiers en date, ce fut du moins ceux dont on parla en cetemps, comme sil ny en avait pas eu dautres auparavant. Un des premiers eutlieu dans le mtro. Ctait un officier de la Kriegsmarine, qui fut tu dans le dos.On lavait choisi au hasard. Ne voyez-vous pas le caractre vritable de ce geste ?Nen apercevez-vous pas les consquences ? Que voulez-vous que fasse le com-mandement allemand, sinon dordonner des reprsailles ? Quel commandant de

    place, de quelque nationalit que vous le supposiez, ne se ft pas cru tenu den

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    ordonner ? Et ces reprsailles ne devaient-elles pas ncessairement tre lourdes,tant donns le grade de la victime et les circonstances de lattentat ? Voyez-vousune justification de cet assassinat, voyez-vous une explication quon puisse endonner ? Et maintenant, voici un autre attentat, un attentat qui se produisit assez

    longtemps aprs, mais dans des circonstances analogues, celui de Nantes. L, ilsagissait dun officier suprieur, ce qui est toujours productif en soi, et, en outre,on avait choisi un officier qui tait un assez bon homme, bien dispos lgard desFranais. Le rsultat, vous le savez, fut la fusillade de Chteaubriant. Cela prouveque ces oprations sont toujours dun bon rendement, car on peut toujours comptersur limbcile qui commande en face : les militaires se connaissent entre eux. Vousne savez peut-tre pas, je vous le dis en passant, que lofficier allemand charg decommander le peloton refusa dexcuter lordre et fut fusill le lendemain : cestun trait quon oublie gnralement parmi les atrocits allemandes.

    Avez-vous des explications pour ces attentats ? Vous allez attester Bonsergentet dEstienne dOrves. Cette rponse nous donne tous les lments de la difficult.

    Quest-ce que vous attendiez des Allemands ? Quils regardent fonctionner avecbonhomie vos postes metteurs ? Quils tolrent sur le territoire quils occupaientlexistence de rseaux despionnage destins renseigner ltat-major anglais?Vous faites comme ce personnage des Acharniens, qui se dclarait en tat de non-belligrance, bien que son village ft la guerre, ou plutt, vous faites le contraire :vous continuez une guerre individuelle, quand votre pays sest mis en tat de non-belligrance, et vous protestez parce quon vous tire dessus ! En organisant desrseaux en France, les chefs de la Rsistance savaient quils exposaient des hom-mes. Je ne puis crire, je ne veux pas crire quils escomptaient ces pertes. (Etpourtant, songez tout ce quon a os dire rcemment sur les conditions de la mortdEstienne dOrves.) Sans sarrter ces assertions qui sont peut-tre des calom-nies, ne voyez-vous pas quil est bien difficile dadmettre que tout cela ait t faitdans lignorance des risques encourus, et quaprs cela, il tait bien inutile et biendangereux de rpondre par lexcution dun officier allemand dans le mtro oudans une rue de Nantes ? Qui pouvait esprer que ces excutions arrteraient lac-tion des services de contre-espionnage allemand ? Alors ? Ne voyez-vous pas quela Rsistance sest engage, inconsciemment, je prfre le croire, dans une sriedoprations qui devaient aboutir des excutions, auxquelles on rpondait par desattentats, lesquels entranaient leur tour des reprsailles et quelle amorait ainsiune machine infernale destine produire en srie des excutions en rponse auxassassinats, de nouveaux assassinats en rponse aux excutions, mcanisme qui,

    une fois amorc, devait fonctionner un dbit de plus en plus rapide ? On a tabli, je crois, que 180.000 Franais avaient t fusills par les Allemands ou taientmorts en dportation.4 tes-vous sr que la Rsistance ne porte pas la responsabili-t dune bonne partie de ces cent quatre-vingt mille morts ? Si les historiens quiviendront aprs nous ont un jour le moyen dtablir des statistiques, il en est deux

    4 Voici les chiffres cits par M. Mitterand en rponse une question orale (Oficiel, 23 mai 1947) : dpor-ts, 150.000 disparus (50.000 dossiers seulement sont constitus au 15 mars 1947) ; fusills : 30.000environ. Dautre part, M. Mitterand rappelle les chiffres suivants : pertes des F.F.I., 24.000 tus ; pertesde larme de la libration, 57.000 tus ; victimes civils de la guerre, 97.000 dont 55.000 par bombarde-ment et en outre 36.000 dossiers constituer (la diffrence entre les victimes par bombardements et le

    total des victimes civiles, 42.000, augment du nombre des dossiers constituer, 36.000 donne une va-luation des victimes civiles des vnements de la libration que nous citons par ailleurs).

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    qui seront instructives. La premire est celle des soldats et officiers allemands as-sassins sur le territoire franais. La seconde est celle des Franais fusills. Je se-rais trs tonn que les deux graphiques ne soient pas parallles.

    Cette rsistance, qui a cot si cher, a-t-elle eu au moins des rsultats militai-

    res ? Je sens tout ce quil y a de pnible pour certains dans les convictions que jevais noncer. Ne croyez pas que ce soit avec joie ni pour une simple satisfaction depolmique que je me mette dans le cas de dire des hommes qui ont parfois tragi-quement souffert, que les rsultats obtenus ne sont pas en rapport avec leurs souf-frances, ou ceux qui ont perdu dans cette lutte les camarades ou les enfants quileur taient les plus chers, que ces tres quils ont aims sont morts inutilement. Ilsne sont pas morts inutilement, dailleurs. Ce nest pas souffrir inutilement en vritque de souffrir pour ses ides, ce nest pas mourir inutilement que de mourir pourses ides, mme si cette souffrance et cette mort nont pas contribu, autant quonle pense, la victoire collective. Mme en pensant que la rsistance a t une er-reur, on peut se dire que cette facult de souffrir et de se dvouer est une marque

    dnergie et de dsintressement qui tmoigne pour notre pays. Et je ne crois rienretirer, en parlant ainsi, lhonneur, ni au respect auquel ont droit ceux proposdesquels je suis forc de mexprimer ainsi. Mais nous ne pouvons transiger sur unequestion si grave. Il nest pas de transaction avec la vrit.

    Cette objection sur lutilit de la rsistance, elle a tant de poids que les plusperspicaces de vos amis ont dcid de ne pas la laisser natre. Ils ont compris quecest l-dessus que se battraient les historiens et ils ont pris leurs prcautions. Lepassif leur paraissait trop lourd, il leur paraissait crasant : il fautque la rsistanceait servi quelque chose. Ils ont donc pris soin de susciter des tmoignages, ils ontdemand des certificats, ils se sont fait couvrir de dcorations. Ce genre de preuvesnen impose pas tout le monde. Nabusons pas de la politesse de nos Allis etpassons aux faits.

    Je ne crois pas quon puisse refuser la Rsistance davoir constitu un rseaudagents de renseignements. Je suis peu comptent pour juger de la valeur dunpareil secours. Il faut sentendre pourtant. Lemploi intensif de laviation pour lerenseignement et lusage dun matriel de dtection absolument inconnu avantcette guerre ont singulirement limit limportance de lespion. Un gnral peuttoujours tre renseign sur certains dtails importants par des photos davion surlesquelles ses spcialistes savent lire avec prcision la prsence dun campdaviation, le dplacement et la composition dun convoi, et mme, comme laR.A.F. savait le faire dans les derniers mois, la trace dune rampe de V2. Limpor-

    tance prise la fin des oprations par les mthodes scientifiques de renseigne-ment nexclut pas, bien entendu, les rsultats obtenus par le renseignement empi-rique. Mais lhistoire vraie de cette guerre, mesure quon la connat mieux,prouve que les conceptions rpandues dans le public sur le rle de la Rsistancecomme organisme de renseignements sapparentent singulirement limagedpinal. On apprciera facilement par la constatation suivante la diffrence quiexiste entre les deux modes de renseignements qui furent utiliss concurremment :laction capitale de cette guerre, la neutralisation de la flotte sous-marine alle-mande, a t rendue possible par la dcouverte du radar, tandis que les renseigne-ments donns par les rseaux sur lemplacement des bases sous-marines navaient

    jamais pu gner srieusement laction sous-marine des Allemands. Les documents

    publis par larme anglaise montrent qu la fin de la guerre, partir de 1944, le

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    radardonnait des renseignements si prcis et si nombreux, et dans des domaines sidivers, que toute une partie des anciens services de renseignements se trouvaitremplace de cette manire. Aprs le dbarquement, les spcialistes anglais pr-tendent que les troupes au combat connaissaient en quelques heures lemplacement

    des batteries, limportance des renforts, la situation des parcs, des appareils dereprage, des organes de commandement, etc. Je ne suis pas bon juge de ces cho-ses-la. Je reproduis simplement ce quon pouvait lire, il y a dix-huit mois, dans larevue britannique Cadran.

    Ces prcisions fournies par les pays combattants eux-mmes, sont troublantes.On peut se demander dans ces conditions, si les renseignements de valeur trs in-gale, du reste, fournis par la Rsistance ont pu tre autre chose quun appoint. Jene mconnais pas que plusieurs de ces renseignements ont pu tre trs utiles. Mais

    je ne vois pas quon en cite de dcisifs. Selon un rapport du marchal commandanten chef laviation amricaine en Europe, les renseignements qui dterminrent lechangement de tout le plan des attaques ariennes sur lAllemagne au dbut de

    1944 furent ceux qui signalaient la sortie en grande srie des avions raction alle-mands dont lapparition pouvait modifier le rapport des forces ariennes. Avez-vous limpression que nos rseaux de rsistance taient capables de recueillir desindications de cette importance ? Il semble que les renseignements donns par nosrseaux aient t constamment secondaires, complmentaires, si vous prfrez et, ce titre, ils ne sont pas ngligeables, mais nont-ils pas cot bien cher en vies hu-maines ? Ny eut-il pas une certaine purilit confier tant damateurs le mtierle plus difficile, le moins romanesque et le plus ingrat, celui de comptable delarrire ? Lofficier qui dirigeait les services de renseignements de lorganisationgaulliste a admis lui-mme que ces bnvoles avaient caus plus de dgts quilsnont vraiment rendu de services. Je sais bien que des renseignements importantset exacts ont pu tre quelquefois recueillis, mais ne croyez-vous pas aussi quonporte bien souvent au crdit des organisations de rsistance un travail classique quia t excut par des spcialistes auprs des tats-majors au cours de toutes lesguerres, bien avant quon et conu la notion de rsistance ? On affirme, parexemple, que la Rsistance rendit possible la perce dAvranches en fournissant aucommandement amricain le dispositif des groupes darmes de Normandie et deBretagne. Je ne sais si cette affirmation est sre : toutefois, ce genre de documentne trane pas sur toutes les tables : cest prcisment le genre de travail quun r-seau de rsistance ne peut pas accomplir et qui a t ralis, au contraire, dans tousles temps par des agents qui consacrent des mois prparer une telle opration. Ne

    croyez-vous pas que, pour ce genre de travaux, l Intelligence Service na faitquamalgamer les meilleurs renseignements ou les meilleurs agents des rseaux dersistance aux moyens infiniment plus puissants quelle possdait par ailleurs ?Lhistoire de la guerre secrte entre 1940 et 1945 nest pas faite encore. Et ilnest pas impossible quelle rserve des surprises. Ce quon commence entrevoirfait penser que les services de renseignement anglo-saxons disposaient dlmentsdinformation infiniment plus importants que les rseaux de rsistance. Cette guerre secrte semble stre faite, cette fois-ci, sur de toutes autres proportionsquen 1914. Et il nest pas impossible que nos modes empiriques de renseignementnaient t aussi prims que notre armement, et que sur ce point comme sur beau-coup dautres, nous nayons perdu beaucoup de vies humaines en nous obstinant

    nous servir des mthodes de la guerre de 1914 alors quelles taient largement d-

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    passes. Cest cette disproportion qui me parat frappante. Il faut toujours en reve-nir l : si la Rsistance navait pas exist en France, pensez-vous que loffensiveanglo-amricaine et t paralyse et le dbarquement rendu impossible cause denotre neutralit ? Pour moi, je ne le crois pas. Mais nous tenons notre version

    romanesque de lespionnage. Nous avons l-dessus une me de midinette.Quelle a t, ensuite, la part des groupes de rsistance dans les oprations elles-mmes ? Sur ce point, on attend encore le Livre Blanc de la rsistance que le gou-vernement issu de la rsistance se devrait de publier. Les rcits hroques nous ontt prodigus. Nous avons appris que chaque fort, chaque boqueteau de Francerecelait un essaim de soldats de lan II, lesquels sortant de leur retraite sur un si-gnal, ont balay dans un lan irrsistible les divisions allemandes. De larme am-ricaine, de larme anglaise, point de nouvelles. Les F.F.I. ont libr la France. LesF.F.I., les F.F.I. seuls. Telle est la version officielle. Que des garons courageux ettrs estimables se soient pris au jeu et quils se soient fait tuer parfois cette occa-sion, je le sais, hlas ! Compter ces jeunes cadavres, cest le travail de vos amis :

    vous savez aussi bien que moi quon pouvait entrer partout larme la bretelle.Pour linstant, nous avons peu de documents. Vous me permettrez de ne pas don-ner ce nom aux rcits fantaisistes publis dans la presse issue de la Rsistance :ce qui a t publi dans vos journaux ne compte pas aux yeux des gens honntes.La monographie la plus documente parue jusqu prsent est la Libration de Pa-ris de Dansette. Cette dposition est accablante pour vos prtentions. On voit trsbien que vos coups de fusil nont servi rien qu mettre en place certains orga-nismes politiques. Quant lvacuation de Paris, elle se faisait trs bien sans vous.Il y a tout lieu de craindre que les autres documents qui seront publis sur la re-traite allemande en France ne laissent apparatre ces mmes vrits. Le petit livrede Montgomery sur la campagne de Normandie, paru rcemment en Angleterre, nelaisse pas subsister dillusions sur votre participation aux oprations. Et pourtantMontgomery ne cite pas le petit fait significatif rvl par les discours de Chur-chill, le geste de mauvaise humeur du gnral de Gaulle, refusant de mettre ladisposition du commandement anglais, au moment du dbarquement, les quelquesofficiers de liaison quil stait engag fournir et qui taient la seule contributionquon lui demandt.

    Et, aprs tout, comment voulez-vous quon vous croie ? Tout dpose contrevous, et dabord votre propagande, ou du moins celle des Allis. Quand on veuttablir un mensonge, il faut une unit de doctrine. Mais vos revues et vos journauxont abondamment comment le gigantesque effort de guerre anglo-amricain, vous

    nous avez montr un continent entier transform en usine, des avions couvrant leciel comme ces nuages de sauterelles qui cachent le soleil, des plaines dobus infi-nies comme les plaines de la mer, des tanks aussi nombreux que les morts qui selveront dans la valle de Josaphat ; vous nous avez dvoil des travaux plusgrands que les travaux de Pharaon, vous nous avez enseign le nom des magiciensdu monde, vous nous avez convis nous asseoir et regarder dans des salles obs-cures lordonnance de ces miracles, et nous avons vu sortir des eaux, comme surun ordre de Mose, le port dArromanches, avec ses docks flottants, ses pontons,ses mles, comme sil vous tait donn de rduire en poudre et de susciter des ci-ts. Dites-moi, monsieur, avez-vous song quelquefois ce que pesaient vos ex-ploits de patrouille dans cette balance mesurer les continents ?

    Je vois dici la belle phrase que vous allez faire, et dans laquelle il y aura le mot

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    honneur . Nayez crainte, nous y viendrons. Pour linstant, nous reconstituonsdes statistiques. Jai beaucoup entendu parler dun exploit de la Rsistance quiavait consist empcher la division D as R ei c h darriver sur le front de Norman-die. Cest mme le fait que les gens srieux attestent le plus volontiers. Est-ce que

    vous croyez sincrement que la prsence ou labsence de la division Das Reich apu changer lissue de la bataille du dbarquement ? Grouchy, comme Waterloo ?Le croyez-vous vraiment ? Quel argument vous donnez ceux qui voudront dfen-dre la ncessit de la collaboration ! Mais l aussi vous avez une version patrio-tique. Ce nest pas la division Das Rei ch que vos amis ont arrte en chemin, cesttoute larme allemande. Embourbes sur des voies de garage, embosses sur destalus dfoncs, prcipites au pied des viaducs rompus, englues par un ennemiinvisible et barbotant dans lobscurit sans pouvoir avancer ni se reconnatre, cestvingt, cent divisions allemandes qui nont jamais pu rejoindre leur poste de com-bat. La France est devenue, grce la Rsistance, un norme pige, un bourbierdo la botte allemande ne peut plus se lever. Les spectateurs qui ont pu apprcier,

    pendant ces semaines, la capacit de bombardement de la R.A.F. et de laviationamricaine savent quoi sen tenir sur cette explication invente par notre chauvi-nisme. Il est entendu que la dynamite et le plastic furent les armes essentielles decette guerre : voil avec quoi nous avons triomph de larme allemande. Cest lecinma qui a bien tabli cette vrit. Vous navez qu aller voir les films sur larsistance. On fait sauter un viaduc dans chaque film.

    Est-ce que vous ne pensez pas quil serait plus honnte, et par consquent plushonorable de reconnatre que vous avez mis votre point dhonneur participer,sans en avoir les moyens, une guerre gigantesque, et que le rle de la Rsistancea t ce quil pouvait tre, ce quil devait tre ncessairement contre des troupespourvues dun matriel moderne, un simple rle de harclement ? Dans les limitesde cette dfinition, nul ne contesterait le courage de vos combattants et le mritede certaines oprations. Mais ne comprenez-vous pas que les rodomontades de vosgnraux et loutrecuidance de notre gouvernement agacent tout le monde, et prin-cipalement ceux qui ont vritablement vaincu larme allemande et qui savent ceque cela veut dire ? Voulez-vous que dans lavenir, aprs trois cents ans de gloiremilitaire, nous ayons finalement la mme rputation que les Italiens ?

    Ces constatations sont graves. Et vous sentez bien quon ny consentira jamaisdun certain ct. Si la Rsistance a t inutile ou si elle a t seulement un facteursecondaire, les responsabilits prises par la Rsistance sont crasantes. Je me sou-viens dune affiche quon voyait partout lan dernier. Elle reprsentait un monceau

    de cadavres et en surimpression la poigne de mains de Montoire. Ne vous tes-vous jamais dit quil serait plus juste de la faire, en mettant en surimpression unposte de radio ? Pour ne pas voir cette face de la vrit, les gens qui vous voustes associs sont prts tout, vous le savez : mentir, faire des faux, tuer. Il

    faut que la Rsistance ait servi quelque chose. Il le faut ou vous tes accabls.Vous le savez et vous ne pouvez supporter cette pense. Vous le savez et votrepropre propagande dpose contre vous. Vous le savez et la vrit gagne chaque

    jour contre vous. Vous savez que ce procs est ouvert et quil nest pas en votrepouvoir dinterdire les tmoignages.

    Car ces documents que vos amis ne veulent pas publier, ce sont les Allis quiles publieront ncessairement, ces aveux quils ne veulent pas faire, ils seront faits,

    malgr eux, par des tmoins dsintresss. Vous pouvez trouver mon jugement

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    suspect. Vous ne trouverez pas suspect celui de Liddell Hart que vous avez regardcomme une autorit pendant toute cette guerre. Cest ce que mes savants collguesappellent le dernier tat de la question, puisque larticle que je vais citer a parudans le Daily Mail du 1er fvrier de cette anne. Il tait intitul Was the maquis

    worth while ? titre intraduisible que je ne crois pas trop dformer en disant quilsignifie peu prsLe maquis fut-il une bonne affaire ? Aprs un certain nombre dephrases contournes et de prcautions polies, votre Liddell Hart finit par crire : Quand on analyse ces oprations de larrire, il semble bien que leur efficacitait toujours t directement proportionnelle au soin avec lequel elles taient com-bines avec les oprations dune puissante arme rgulire agissant sur le front delennemi et mobilisant la totalit de ses rserves. Elles ont rarement t autre chosequune gne (a nuisance); sauf quand elles ont concid avec le dclenchement outout au moins la menace dune puissante offensive qui absorbait lessentiel delattention de lennemi. Dans tous les autres cas, elles ont produit moins de rsul-tats que la rsistance passive et elles ont caus infiniment plus de maux aux na-

    tions qui en taient le thtre. Elles ont provoqu des reprsailles beaucoup plussvres que les dommages infligs lennemi. Elles ont offert aux troupes de ce-lui-ci loccasion de campagnes faciles qui ont toujours une excellente action sur lemoral dune arme doccupation oprant dans un territoire hostile. Les dommagesmatriels que les oprations de gurilla ont provoqu directement et indirectementen donnant lieu des reprsailles, ont impos beaucoup de souffrances au territoireoccup et finalement ont constitu un handicap pesant sur le relvement des diff-rents pays aprs leur libration . Jarrte ici cette citation que je reprendrai plustard. Cette apprciation modre et prudente en dit assez long. Ne reconnaissez-vous pas Clio qui entrebille timidement la porte ?

    Tant de morts, tant de fusills, tant de souffrances pour cet accessit. Avez-vouspens quon ne pavoiserait pas toujours sur les tombes, et quun jour on rflchi-rait ? Avez-vous pens quun jour un des prtres de votre temple fixerait votreplace dans le cortge et vous ferait paratre dans lhistoire avec cette petite ti-quette : a nuisance, une gne ? Vous avez eu vos trompettes : reconnaissez-lesmaintenant, ctait le bourdonnement de la mouche du coche.

    Mais je ne veux pas en croire Liddell Hart. Cest dans le dossier prsent par laRsistance elle-mme que nous allons puiser. Nous allons prendre son certificat leplus sole