Liberte du Judaisme 098 janvier_fevrier_2009

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<ul><li> 1. Libert du Judasme L a l e t tr e d e L. D . J . N 98 Janvier-fvrier 2009 Le numro 2,50 La premire association laque et humaniste en France et dans la communaut juive (Le Monde, 4/3/1990) Sige social 1 rue Pixrcourt 75020 Paris 01 47 97 30 63 Sommaire ditorial...................................................p. 1 Les langues du Juif..................................p. 1 Activits...................................................p. 6 DITORIAL 2009 L.D.J vous souhaite une heureuse nouvelle anne. Et au monde, nous souhaitons la Paix. Doris BENSIMON LES LANGUES DU JUIF Il y a une question que l'on pose souvent : quelle est au fond la "langue des Juifs" ? N'en ont-ils qu'une ou plusieurs ? Qu'est-ce qui fait la spcificit de leur civilisation, si du moins ils en ont une, une seule, alors que l'opinion la plus gnrale affirme qu'une vraie civilisation s'difie d'abord autour d'une seule langue qui en serait le pivot, un des signes les plus distinctifs. L'Antiquit Aux sources du peuple juif, au deuxime millnaire avant l're chrtienne, l'opinion admise est que nos anctres parlaient tous l'hbreu dit biblique, ou tout au moins des dialectes smitiques apparents entre eux qui finirent par former une seule langue. Nous savons avec une assez grande certitude que cet hbreu fut la langue des royaumes d'Isral et de Jude (Yehouda), entre le 11me et le 6me sicles av. J.-C., dans les formes qui ont t conserves par le Tanakh, la Bible juive appele Ancien Testament par les Chrtiens. Mais ds la fin de l'poque du Premier Temple (soit avant 586 av. J.-C.), la Bible elle-mme tmoigne que les Juifs connaissaient dj au moins parmi les lites l'aramen, la langue diplomatique et commerciale dj dominante au Moyen-Orient. Quand les Assyriens viennent assiger Jrusalem, en -701, les envoys du roi Ezchias (Hezkiyahou) s'adressent l'officier assyrien venu les menacer des foudres de son matre, Ravshak : "Parlez aramen vos serviteurs, parce que nous le comprenons, ne nous parlez pas en juden" (II Rois, 18, 26). L'crasement et la conqute du Royaume de Jude par les Babyloniens, en -586, sont prcds et suivis, comme on le sait, par la dportation en Msopotamie d'une portion importante des lites dirigeantes, et un peu plus tard d'autres familles partent s'installer en gypte. Pendant toute la priode suivante, y compris la priode perse (-538 -332), l'aramen va effectivement jouer un rle considrable, puisqu'il est la "lingua franca", la langue des rapports internationaux, politiques et commerciaux, dans toute cette partie du monde : c'est ainsi que dans la Bible, des passages importants des livres de Daniel et d'Esdras (Ezra), sont crits en cette langue. Aprs -332 et la conqute de tout le Moyen-Orient par Alexandre le Grand, commence la "priode hellnistique", durant laquelle le grec va commencer se rpandre : il coexistera tout d'abord avec l'aramen pendant plusieurs sicles, puis finira par le supplanter. leur tour, les Juifs vont commencer l'apprendre, puis le pratiquer finalement un trs haut niveau : un certain nombre d'crits juifs de l'poque seront rdigs soit en aramen, soit en grec. Alors vient la traduction de la Bible en grec dite des Septante, la premire transcrire le recueil sacr dans une langue vernaculaire parce que la grande masse des Juifs qui vivent en dehors du pays ancestral, dans les royaumes hellnistiques, ne savent plus l'hbreu et pratiquent essentiellement le grec dans leur vie quotidienne. On va voir ainsi les 4 Livres des Maccabes, qui racontent la rvolte des Hasmonens, rdigs en grec, et on ne sait mme pas s'il y eut un original en hbreu. Le grand philosophe juif Philon d'Alexandrie (13 av. J.C.- 54 ap. J.C.) crit toute son uvre en grec, et Flavius Josphe, l'historien de la Grande Rvolte de 67-70 a lui aussi utilis le grec dans ses ouvrages, y compris quand il prend la dfense des Juifs et se dit fier d'tre un des leurs. 1 </li> <li> 2. Comme on le sait, de nombreux Juifs taient disperss de la Babylonie l'Asie mineure et la Cyrnaque ds avant la Grande Rvolte, et ce mouvement d'expansion-dispersion va s'accentuer aprs elle, et plus encore aprs l'chec du soulvement de Bar Kokhba en 132-135 ap.J.-C. Comme la Jude se vide d'un grand nombre de ses habitants juifs aprs 135 les Romains changent son nom de "Judea" en "Palestina", en quelque sorte pour punir les Juifs et les dissuader de se rvolter encore une fois la majorit du peuple juif vit dornavant dans la Diaspora. l'est, en Msopotamie et en Perse, l'aramen reste prpondrant, ce que dmontre le Talmud de Babylone (le Talmud de Jrusalem, rdig en fait en Galile et moins important, est en hbreu) o il est largement reprsent. Sur le pourtour de la Mditerrane orientale, le grec va dominer encore quelques sicles ; on en a des preuves notamment dans les comptes rendus de Saint Paul (qui tait d'origine juive) sur son activit pour rpandre le christianisme dans cette rgion du monde. Et dans la partie occidentale de l'empire romain, les Juifs ont certainement pratiqu le latin dans la vie quotidienne des rapports avec les "gentils", mais ils conservent l'hbreu et mme l'aramen comme langues identitaires, dans la religion et les vnements du calendrier. Le Moyen ge Un nouveau bouleversement linguistique, d'une importance capitale, va se produire aprs l'apparition de l'Islam et l'expansion de l'empire arabe, partir de 636. En quelques gnrations, jusque vers 730 avant la fameuse "Bataille de Poitiers" (732) si connue des Franais la majorit des Juifs qui vivaient alors vont se retrouver dans une aire culturelle o la langue arabe domine et supplante la majorit des langues antrieures (sauf en Perse et dans des parties islamises de l'Asie centrale situes au nord de cette dernire). Ds le 8me sicle, les Juifs de ce vaste empire vont pratiquer l'arabe, et alors que cette langue s'enrichit et se complexifie, les Juifs l'adopteront comme langue du quotidien aussi bien que de la pratique scientifique, en mdecine notamment, ou de la pense spculative. Nous avons une liste trs longue de lettrs et savants juifs qui ont crit des uvres en arabe bien que l'hbreu ait t prserv malgr tout, mais uniquement chez les rabbins et une minorit de lettrs, quoique non des moindres (Yehouda Halvi, Salomon Ibn Gabirol et d'autres). C'est vrai surtout de l'ge d'Or de l'Espagne mdivale : Mamonide, ou Rambam (Rabbi Mosh ben Mamon, 1138-1204), a rdig toutes ses grandes uvres religieuses et philosophiques en arabe l'exception d'une seule, le "Mishn Torah", ou "Yad Hahazaka", crit en hbreu. La majorit des Juifs qui vivaient au 12me sicle, condition de savoir lire, taient en mesure d'aborder ces textes, sinon de les comprendre. Mais comme les Ashknazes, alors minoritaires au sein du peuple juif, ne lisaient pas l'arabe, le Rambam accepta la traduction de ses crits en hbreu par la famille des Ibn Tibon, d'origine espagnole mais qui vivaient l'poque en Provence. Au fond, nous voyons que l'hbreu est quand mme l'poque la seule langue dans laquelle les Juifs peuvent communiquer entre eux travers le monde connu. Un phnomne nouveau va se produire au 13me sicle en Espagne, aprs l'effondrement de la prdominance arabe la bataille de Las Navas de Tolosa (1212) : la grande majorit de la pninsule ibrique est sous domination chrtienne, les langues latines castillan, catalan, portugais y reprennent le dessus et les Juifs vont les pratiquer. Finalement, quand ils sont expulss d'Espagne en grand nombre (200.000 ?) en 1492, ils emportent avec eux une langue issue du vieux castillan, le judo-espagnol. C'est elle, improprement appele ladino (laquelle serait selon les spcialistes une langue diffrente, savante et artificielle) aux dires des linguistes, qui va subsister chez les Spharades contraints d'essaimer sur le pourtour mditerranen, du Maroc jusque dans l'Empire Ottoman, et aussi sur la faade atlantique de l'Europe et mme dans le Nouveau Monde. Elle va servir la fois de langue de la vie familiale et du commerce international entre les Juifs, jusqu'au 20me sicle, conservant ce jour le nom de spaniolit. Mais de nos jours, elle est en recul. Mme si l'on peut estimer que quelques centaines de milliers de personnes la connaissent, le nombre des jeunes qui la pratiquent diminue, elle est surtout une langue des "anciens" menace d'extinction. En France, on va dceler une influence des parlers franais du Bas Moyen ge sur les Juifs, de diffrentes manires : dans les crits de Rachi (1040-1105), on a dcel au moins un millier de gloses qui mentionnent des termes champenois de l'poque, destines rendre le texte explicite au lecteur juif du Royaume de France. Un rabbin de Touraine, Florus de Tour, verra son nom traduit plus tard sous la forme aramenne d' "Ashtorei haparkhei". Mais tout un pan de l'histoire littraire des Juifs de la France mdivale va disparatre avec l'expulsion "dfinitive" des Juifs, en 1386. Ce qui n'empchera pas qu'ils conservent assez longtemps une liturgie et des rminiscences franaises dans les lieux de leur rinstallation, par exemple en Italie du Nord. Les Temps modernes Paralllement ce qui se passait dans la pninsule ibrique (et dans le midi de la France), les Juifs vivant dans la valle du Rhin et l'est de ce fleuve vont apprendre et pratiquer de plus en plus, aprs l'An Mille, l'ancien haut allemand, dont va driver le dialecte spcifique des Juifs ashknazes, le yiddish. En fait, il s'agit d'une vraie famille de dialectes, inspirs 70 % des parlers allemands divers, avec prs de 20 % de mots d'origine hbraque. Comme les Juifs se rpandent de plus en plus vers l'est de l'Europe, essaimant principalement de l'aire culturelle germanique, c'est la langue qu'ils vont emporter avec eux dans cette </li> <li> 3. expansion, elle va s'enrichir et s'toffer, pour atteindre son apoge au 19me sicle et au dbut du 20me. C'est cette poque que le yiddish va tre codifi et organis, pour devenir une vritable langue de culture avec sa littrature, ses journaux, ses chercheurs, ses intellectuels... Le centre principal de ce travail tait situ en Lituanie, mais il se faisait galement en Pologne, en Ukraine, aux tats-Unis et mme ailleurs. En consquence de l'accroissement dmographique vertigineux des Ashknazes depuis 1800 ils vont passer de 1 million 12 millions environ en 1939 les deux tiers du peuple juif savaient le yiddish dans les annes 1930, mme si en majorit, ils pratiquaient paralllement la langue principale du pays o ils vivaient, et parfois deux. La Shoah de 1939-45, on le sait, a port un coup terrible la langue yiddish : la liquidation de 6 millions de Juifs d'Europe a entran la disparition de 60 % des locuteurs de cette langue ! la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il restait trois foyers principaux du yiddish : les tats-Unis l'Union Sovitique et Isral. Aux tats-Unis, la deuxime et la troisime gnration de Juifs ashknazes cessent de pratiquer le yiddish ou ne le savent plus (except chez les ultra-orthodoxes), passant massivement l'amricain. En URSS, une perscution violente s'est abattue aprs 1945 sur les Juifs et sur les intellectuels yiddishisants, dans le but d'effacer tout nationalisme juif visible, ce qui a eu pour consquence d'imposer aux Juifs une assimilation force la culture russe dominante ce dont on voit bien les effets aujourd'hui. Et en Isral, l'idologie sioniste qui ds l'origine dprciait le yiddish et le rabaissait au rang de "jargon", a russi avec le temps le faire reculer de manire sensible : aujourd'hui, il n'est pratiqu de manire vivante, principalement, que dans les milieux ultra-orthodoxes, qui considrent l'hbreu comme une "langue sacre" impropre la vie de tous les jours. En dpit de cela, il y aurait encore dans le monde entre 1,5 et 2 millions de locuteurs du yiddish, disperss aussi en dehors des grands foyers rappels ci-dessus. On constate aussi un certain regain d'intrt pour lui, chez une partie de la jeune gnration qui veut "renouer les liens" avec un pass qui n'est pas si lointain que cela, et renferme d'inestimables richesses. D'ailleurs, on constate un rveil semblable chez des jeunes dont les parents ou les grands-parents parlaient le judoespagnol, le judo-marocain... Eux aussi manifestent le dsir de renouer avec l'hritage linguistique de leurs grands-parents et arrire-grands-parents. Les langues juives "trangres" Pour les Juifs, l'poque contemporaine, surtout aprs la Rvolution Franaise, a t la source d'un autre phnomne : le passage d'un grand nombre de Juifs aux langues nationales des pays o ils vivaient. Cette fois, lmancipation venant aprs 1789 cre une nouvelle donne : les Juifs sont invits devenir publiquement des "citoyens comme les autres", c'est-dire s'exprimer dans la mme langue que tout le monde leur vie religieuse et cultuelle tant dsormais clairement spare de la vie quotidienne. C'est l'assimilation, ou du moins son dbut. Tout va changer : tous les Juifs franais sont appels parler franais en mettant de ct le judo-alsacien, le ladino ou les autres "jargons" ! En Allemagne et en Autriche, le Juif doit parler allemand ; en Pologne, ce sera le polonais. Le mouvement s'tendra aux Pays-Bas, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Grce sans oublier la Grande-Bretagne. tre un "patriote" signifie parler la langue du pays, comme tous ses voisins. Aux tatsUnis, tat fdral fond sur d'autres bases qu'en Europe, le Juif n'en est pas moins invit passer langloamricain pour tre l aussi un citoyen part entire. Et comme la Diaspora juive s'tend progressivement au monde entier, les Juifs vont parler anglais au Canada, en Afrique du Sud, en Australie, Gibraltar Ils parleront espagnol en Argentine, au Mexique, au Chili, Cuba, etc. Et portugais au Brsil. Comme nous l'avons dj dit plus haut, les Juifs de l'URSS vont finir par devenir tous russophones. Et mme dans les pays arabes, on va constater au 20me sicle l'apparition de "Juifs patriotes" irakiens ou marocains, notamment, qui vont pratiquer au premier chef la langue du pays tout en militant pour des causes "patriotiques", souvent dans un parti communiste. Ce nouveau passage des Juifs d'autres langues, qui jusqu' prsent leur taient plutt "trangres" parce que pas assez proches d'eux, va avoir des rpercussions considrables. En premier lieu, il accompagne la lacisation de la majorit du peuple juif, ce qui n'est absolument pas un hasard. Chez les tats modernes nationaux, il y a en effet un fond laque inhrent qui va souvent entrer en collision avec les fondements religieux traditionnels parce qu'il vient en fait les transcender (c'est une autre histoire, et nous n'en traiterons pas ici). Pour les Juifs, cela va se traduire par leur irruption en masse dans des domaines de crativit et d'action frquemment lis la langue et la culture ambiantes :...</li></ul>