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  • 61 PROTE, AUTOMNE 2002 page 61

    LICONOGRAPHIE DU TIMBRE-POSTE TUNISIENPENDANT ET APRS LA PRIODE COLONIALE:

    PRISE DE CONSCIENCE DUNE IDENTIT NATIONALE

    JANICE DELEDALLE-RHODES

    PRAMBULEOn a peut-tre tort, du moins dans un contexte peircien, de parler des icnes

    dun timbre. Icne est un terme classificatoire et nindique que lun des aspectsdu signe. Malgr sa forme substantive, elle na pas dexistence propre, sauf dans samatrialisation sur le papier, par exemple. La classification de Peirce fait apparatreque licne en tant que telle ne dit rien sauf quelle ressemble quelque chose1.Or le timbre est un representamen, et en tant que tel appartient un processus, lasmiose. Le representamen ne vhicule pas de signification tant quil nest pasaccompagn dinterprtants qui permettent linterprte daccder lobjet dusigne, la signification. Ce representamen, en tant quobjet danalyse, comporte troisaspects : liconicit, lindiciarit et la symbolicit : mais ni licne seule, ni lindiceseul, ni le symbole seul ne pourraient, sans les interprtants, remplir le rle que letimbre doit assurer, car le timbre est un argument qui a besoin que tous ses aspectssoient perus pour fonctionner. Pour prendre un exemple simple, une icnereprsentant le prsident Bourguiba ne dirait rien quelquun qui ne connat pasce visage. Si cette icne est accompagne de lindice Tunisie, linterprte, parabduction, en conclura que ce portrait reprsente un personnage important de cepays; encore faut-il que cet interprte ne soit pas illettr, et sache lire larabe, si lalgende est monolingue, autrement dit quil puisse saisir les indices, et aussicomprendre que le croissant et ltoile qui accompagnent licne et lindice nesont pas de simples icnes ou ressemblances de quelconques lunes ou toiles,mais des symboles souvent utiliss en pays islamique et plus particulirement enTunisie, o ils figurent sur le drapeau national. Autrement dit, il faut quil soit enpossession dun certain nombre dinterprtants2.

    Cest donc lensemble du representamen dans sa smiose que nous analysons ici,et non seulement les icnes, qui, isoles, comme nous le verrons, nauraientquune signification trs rduite, voire nulle, sans les indices et les symboles. Mais,comme le timbre est un objet visuel, il est invitable que nous fassions souventallusion son iconicit, cest--dire le degr o dominent les reprsentations dequelque chose. Or les timbres de Tunisie sont particulirement chargsdiconicit, pour des raisons qui apparatront plus loin, mais en raison de la

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    diversit culturelle et de lhistoire fort longue etcomplique de ce pays, nous sommes oblige de parlerlonguement des interprtants indispensables pour enmesurer la porte.

    Ajoutons ici quelques remarques sur la prsenceou labsence diconicit dans lart de lislam: il peutsembler en effet que, sagissant dune culture qui semfie de la reprsentation dtres anims quand ellene la condamne pas expressment, il soit curieuxdvoquer cette question. Mais notons tout de suiteque le consensus sur ce point est loin dtre absolu: sicertaines tendances ou certains pays refusenttotalement la reprsentation, un dcor se rduisant de pures formes gomtriques, la reprsentation nestpas interdite par le Coran et sest dveloppe, aucontraire, dans lart de certains pays musulmans duMoyen-Orient, la Tunisie, soumise la fois cettetendance et linfluence de lEurope, notamment delItalie, ne constituant pas une vritable exceptiondans ce domaine3. La Tunisie, avec sa longuetradition figurative, renouvele notamment parlcole de Tunis, ajoute une indpendancenationale enfin acquise, ne pouvait ne pas relever ledfi que constitue le timbre-poste, porteur demessages ; nous verrons qu la priode qui nousintresse particulirement, ce sont de plus en plussouvent des peintres et des dessinateurs tunisiens quisemploient dvelopper lart du timbre.

    Cest dessein que jai entour de guillemetslpithte coloniale dans le titre de cet article ; eneffet, la Tunisie na jamais t une colonie au senspropre du terme. Berbre dorigine, mais envahie etdomine successivement par les Phniciens, lesRomains, les Byzantins, les Arabes, les Turcs et,finalement, les Franais, elle a toujours t une terredaccueil, o, au dbut de la priode qui nousintresse, les descendants des populations de culturestrs diverses se mlangeaient encore de Grecs, deMaltais, dItaliens, de Tripolitains et dEspagnols, sansparler de la prsence constante des Isralites, venus syrfugier aprs la Premire Destruction du Temple.Cosmopolite. La Tunisie ne peut rentrer dans lacatgorie des Colonies, plutt a-t-elle t la colonie

    de tout le monde, hritant par l dune multiplicitextraordinaire de cultures. Par consquent, il a tlongtemps impossible de dfinir avec prcision le sensdes mots Tunisien et Tunisie4.

    Cependant le pays a subi linfluence de la Franceen Afrique du Nord lpoque de la colonisation, etla tendance gnrale a t de le considrer comme unevarit de colonie (bien que son administration ftreste bien diffrente de celle des vritables colonies).On la dsignait tour tour par les termes Rgence deTunis, Protectorat ou Royaume de Tunis, selonles poques, ce que lon peut constater en lisant lalgende arabe des timbres. Cet indice est trssignificatif pour linterprtation des icnes, traduisantun certain flottement dans lesprit des gouverneurs,ainsi, vrai dire, que dans celui des gouverns,concernant le statut du pays.

    La conqute arabe a marqu une tape dcisivedans lvolution de la Tunisie. On peut dire quelle at une vritable charnire. Dabord, la langue arabeparat avoir t accepte facilement par unepopulation dorigine smitique, les Berbres, qui avaitparl le punique jusqu une poque tardive. Ensuitelislam, religion forte, parat stre impose sansdifficult dans un pays o le christianisme seffritait,mlang de vagues relents de paganisme. Mais si laTunisie est depuis longtemps un pays arabe, ceci nelui fait pas oublier ses origines si diverses, qui onttoujours t prsentes son esprit, et quelle sefforcede retrouver par divers moyens, notamment dans cesreprsentations largement rpandues que sont lestimbres-poste, destins informer non seulementltranger mais le Tunisien lui-mme sur la totalit dece que lon peut maintenant appeler lidentittunisienne.

    On ne manquera pas de constater unrapprochement dans cet article avec certains aspectsdu timbre colonial que fait valoir David Scott, maisce rapprochement se situe un niveau qui est celui detous les pays en voie de dveloppement, y compris lespays europens colonisateurs eux-mmes. Ce sont desphnomnes mondiaux qui ne concernent pas laspcificit du pays en question. Or, cest justement

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    cette mergence dune identit spcifique que nousvoulons retracer ici. titre dexemple: une image, quipourrait tre assimile tort la catgorie de cesimages de la modernisation, montre une vasteplaine verdoyante irrigue par des canalisations enbton, tandis quau fond se profile lAqueduc romainde Zaghouan qui, dans lAntiquit, irriguait cettemme plaine (ill.1a, 1b). Le message est subtil. Il diten clair : la Tunisie est un pays de culture ancienne,elle est fertile et productive, les Romains dj lont faitfructifier, si bien quelle est devenue le grenier deRome, nous ne faisons que continuer une longuetradition, quels que soient les moyens utiliss.Laccent est mis sur la continuit de lhistoire et nonsur laspect innovateur des moyens.

    ANALYSE CHRONOLOGIQUE DES TIMBRESLa toute premire srie des timbres tunisiens, qui

    date de 1888, soit sept ans aprs loccupation franaiseen 1881, est fort simple : il sagit des armoiries de laRgence, encadres par un arc outrepass dcorgomtrique, donc typiquement arabe, mais lalgende seule, Postes et Rgence de Tunis, indiquesuffisamment que la langue officielle est le franais,avec tout ce que cela implique.

    Cependant, partir de 1906, commence une sriereprsentant des monuments facilementreconnaissables, dabord la Grande Mosque deKairouan, ensuite lAqueduc de Zaghouan, entour decolonnes romaines. la mme poque parat aussiune galre carthaginoise abordant une cte rocheuse,entoure galement de colonnes romaines, auxquelleson a ajout des niches abritant des statuesapparemment puniques, ce qui est confirm par laprsence de deux symboles puniques en haut, gauche le cheval, droite la lune et le soleil (ill. 2).Une autre srie reprsente des travaux rustiquespittoresques, sans doute apprcis par les nombreuxEuropens qui commencent parcourir lescampagnes. Cependant, en dehors de cetteiconographie qui souligne non seulement lhritageculturel, mais les travaux des archologues franais quicommencent le dcouvrir, il y a une modification

    remarquable : la premire mention de la Tunisiedans la lgende Tunisie Postes, ladjonction dessymboles du croissant et de ltoile en mme tempsque RF, et surtout la mention al-busta al-tunisiyya(poste tunisienne, bien que busta soit de larabedialectal qui en principe ne scrit pas). Dans ce casprcis, le signe indiciaire prend une importancecruciale.

    De toute vidence, une certaine identit culturelleet nationale de ce pays commence tre reconnue parla France, qui conoit et fabrique ces images. Lesmmes timbres continueront tre utiliss jusquen1926, avec des surimpressions selon lpoque (Croixde Guerre, etc.), en mme temps quune nouvellesrie fait son apparition: une autre scne typique,une Bdouine tenant une cruche devant un marabout(ill. 3) et une mosque se dressant toute blanche dansun paysage montagneux: cest la mosque de Chenini,prs de Tatahouine, base militaire franaise, bienconnue de toute larme franaise. cette priodedonc, liconicit du timbre se borne lusage dustrotype, ou du moins des lments facilementreconnus pour les Franais.

    partir de 1928, la Tunisie est plus directementassocie aux affaires franaises, avec le timbre DeGabs au Tchad (ill. 4) clbrant lexpditionfranaise : chameaux monts par des Arabes etvhicules chenilles traversent ensemble un espacearide en direction du lac. La position stra