L'image du soldat de la grande guerre dans les ??image du soldat de la grande guerre dans les bandes…

  • Published on
    18-Feb-2019

  • View
    212

  • Download
    0

Embed Size (px)

Transcript

Limage du soldat de la grande guerre dans les bandes

dessinees italiennes et francaises des annees 90 a

aujourdhui

Sophie Saffi, Virginie Culoma Sauva

To cite this version:

Sophie Saffi, Virginie Culoma Sauva. Limage du soldat de la grande guerre dans les bandesdessinees italiennes et francaises des annees 90 a aujourdhui. Italies, Centre aixois deturesromanes, 2015, Limage du soldat au XXe siecle, 1 (19), p.133-155.

HAL Id: hal-01365120

https://hal-amu.archives-ouvertes.fr/hal-01365120

Submitted on 13 Sep 2016

HAL is a multi-disciplinary open accessarchive for the deposit and dissemination of sci-entific research documents, whether they are pub-lished or not. The documents may come fromteaching and research institutions in France orabroad, or from public or private research centers.

Larchive ouverte pluridisciplinaire HAL, estdestinee au depot et a la diffusion de documentsscientifiques de niveau recherche, publies ou non,emanant des etablissements denseignement et derecherche francais ou etrangers, des laboratoirespublics ou prives.

https://hal.archives-ouvertes.frhttps://hal-amu.archives-ouvertes.fr/hal-01365120

! 1!

Limage du soldat de la grande guerre dans des bandes dessines italiennes et franaises des annes 90 aujourdhui

Sophie SAFFI & Virginie CULOMA SAUVA, CAER EA 854, AMU.

sophie.saffi@univ-amu.fr & virginie.sauva@laposte.net Rsum : Nous proposons de comparer limage du soldat travers une tude des bulles et des disdascalies de cinq romans graphiques italiens et franais de 1993 2014. Nous dveloppons principalement le thme de la dconstruction de limage du soldat-hros en abordant successivement les profils danti-hros ou de super-hros des personnages principaux, le marquage de la possession, le registre de langue du soldat de troupe, les mtaphores animales, lvocation des odeurs et des couleurs. Mots cls : soldat, italien, franais, bandes dessines. Riassunto : Nous proposons de comparer limage du soldat travers une tude des bulles et des disdascalies de cinq romans graphiques italiens et franais de 1993 2014. Nous dveloppons principalement le thme de la dconstruction de limage du soldat-hros en abordant successivement les profils danti-hros ou de super-hros des personnages principaux, le marquage de la possession, le registre de langue du soldat de troupe, les mtaphores animales, lvocation des odeurs et des couleurs. Mots cls : soldat, italien, franais, bandes dessines. Introduction Nous proposons de comparer limage du soldat travers une tude des textes (bulles et disdascalies) de deux graphic novels italiennes (La grande guerra. Storia di nessuno, scnario dAlessandro Di Virgilio, dessins de Davide Pascutti ; Battaglia. Le guerre di Pietro. Caporetto, scnario de Roberto Recchioni, dessins de Leomacs, pseudonyme de Massimiliano Leonardo) et de trois bandes dessines franaises de Jacques Tardi (Ctait la guerre des tranches ; Le Der des ders, scnario de Didier Daeninckx adapt du roman du mme nom ; Putain de guerre ! 1914 - 1918, scnario de Jean-Pierre Verney). Aucun des auteurs slectionns ne revendique un travail dhistorien ou de journaliste, Tardi va mme jusqu entamer une de ses prfaces par ces mots : Ce nest pas un travail dhistorien (Tardi, 2014 : 5). Dans les cinq uvres choisies, lHistoire cde le pas lhistoire romance, lauteur est un conteur, un passeur dmotions avant dtre un chroniqueur : ces romans graphiques du XXIe reproposent une image du soldat qui nest plus celle du hros de guerre du XXe s. Lapproche linguistique propose ne reprsente quune partie du faisceau darguments explicatifs qui, pour atteindre lexhaustivit devra tre complte par des approches littraires et civilisationnistes. Nous dveloppons principalement le thme de la dconstruction de limage du soldat-hros en abordant successivement les profils danti-hros ou de super-hros des personnages principaux, le marquage de la possession, le registre de langue du soldat de troupe, les mtaphores animales, lvocation des odeurs et des couleurs. La bande dessine appartient au genre des Scritture brevi (Chiusaroli & Zanzotto, 2012) qui se caractrisent par de fortes contraintes rdactionnelles matrielles, notamment spatiales pour la bande dessine, mais cette dernire se distingue des sms, textos et autres courriels car elle est une cration artistique, elle offre donc au linguiste un crit non spontan, une reconstitution par lauteur du contexte dinterlocution naturel et spontan. Il sagit bien dune langue crite, distincte de la langue parle et de ses constructions en temps rel. La reprsentation crite dun discours oral dans une bande dessine prsente la caractristique dtre incluse dans un contexte graphique qui, du point de vue cognitif, superpose les informations mimo-gestuelles apportes par le dessin des personnages, les informations visuelles permettant au lecteur de distinguer, dune part, un discours oralis ou pens (forme des bulles), dautre part, un discours de narrateur (didascalies), enfin, les informations visuelles guidant le lecteur dans son interprtation du contexte dnonciation reprsent,

! 2!

(variation de la taille des lettres en fonction du volume sonore, mais aussi interruptions, rptitions, allongement vocalique, pauses). Il sagit dune langue dauteur, dune cration dont la construction intgre un temps de rflexion, un droit au remords, la correction avant la livraison au lecteur. 1. Des hommes communs ou Le soldat anti-hros Dans la prface Ctait la guerre des tranches, Jacques Tardi annonce sans ambages que son attention est centre sur lhomme dont on dispose, lhomme dont la vie ne vaut rien entre les mains de ses matres (Tardi, 2014 : 5). Dans laprs-texte de Le Der des ders, Luc Rvillon rapporte les propos de Tardi qui vont dans le mme sens :

[] il sagit toujours de personnages qui ne sont pas des hros, qui nont pas de mission accomplir et qui perdent trs vite le contrle de la situation. (Tardi & Daeninckx, 2010 : 89)

Cette image est mise en relief dans luvre de Tardi par une double comparaison : la premire avec la vision idalise du soldat diffuse par la hirarchie militaire et la propagande officielle, la seconde avec les jeux de lenfance : !

Il tait temps que vnt la guerre pour ressusciter, en France, le sens de lidal et du divin. [] Heureuses, malgr leur deuil, les familles dont le sang coule pour la patrie. (Gnral REBILLOT, Libre Parole, 13 dcembre 1914 cit in Tardi, 2014 : 31, 46) Tu avais ordre de filmer les destructions des vandales boches, le thtre de Guignol aux armes, la messe, la vie en plein air, saine et joyeuse, du poilu, et aussi des reconstitutions dassauts magnifiques, des gnraux ventripotents et bonnes ptes senvoyant avec dlices un coup de rouge dgueulasse, entours de soldats la roulante, en bons pres du rgiment Et aussi des cadavres allemands, bien plus dcoratifs que les ntres, pour rconforter les mres. Tu tais un outil de la propagande, nous tions tous des braves sur ces images officielles vises par la censure. (Tardi & Verney, 2014 : 85) !Les enfants aiment bien jouer la guerre. Cest tout ce qui nous reste de notre enfance jouer la guerre (Tardi, 2014 : 26)

Dans Battaglia Caporetto, le personnage principal rencontre un jeune garon lenthousiasme guerrier effront, innocent, dangereux qui nest pas sans rappeler ltat desprit des soldats partant en dcoudre la fleur au fusil (Leomacs & Recchioni, 2014 : 42-43). Dans La grande guerra. Storia di nessuno, au sous-titre vocateur, le soldat Corrado apparat en rve son petit fils Luca (Pascutti & Di Virgilio, 2008 : 72), et ce dernier endort sa fille en lui racontant des histoires sur ce grand-pre quil na pas connu :

- AAAWN ! Luca, mi racconti la favola di nonno Corrado ? - Va bene, principessa, ai tuoi ordini ! (Pascutti & Di Virgilio, 2008 : 64)

Le parallle est mis en place ds les premires pages avec une case qui utilise un procd rcurrent de la bande dessine : lellipse, leffet de raccourci est obtenu avec la superposition de la description du quotidien des soldats par la guide du mmorial militaire de Redipuglia (dans la bulle) et un gros plan sur les pieds de la fillette qui visite avec son pre :

! 3!

Fig. 1 : Pascutti & Di Virgilio, 2008 : 21.

Le soldat de Tardi nest ni un hros ni un personnage principal (Tardi, 2014 : 5) mais lun dentre nous, un homme mdiocre avec des dfauts qui lui confrent toute son humanit :

Yavait des braves types toujours te vouloir du bien, des dgourdis, des faux-culs, des fayots, des abrutis bouleversants de btise, des pleins de bonne volont, crtins pour la vie Comme partout yavait linsupportable emmerdeur, celui qui sait tout : le Parisien et peut-tre le pire de tous : linstituteur qui fait la leon, qui se croit toujours dans sa classe, le pdagogue suprieur aux autres Yavait aussi des silencieux, le genre que BINET prfrait. Ctait peine supportable, par moments, et BINET les dtestait tous en bloc il navait pas lesprit dquipe. (Tardi, 2014 : 14)

Fig. 2 : Tardi, 2014 : 14.

On remarque chez tous nos auteurs, une individualisation de lennemi tu par un focus sur le regard, employe comme moyen dexpression de la culpabilit du tueur, mais aussi de sa peur. Ces fragilits sont antinomiques avec la dfinition du hros de guerre mais humanise le soldat.

Ses doutes accentuaient son angoisse et il senfonait lentement dans la folie, comme cette nuit doctobre sous la pluie, seul au crneau, dvor par la fivre, avec la fille et les deux mouflets qui le regardaient. Huet nen pouvait plus, ctait trop dur supporter. Il escalada le rebord de la tranche. (Tardi, 2014 : 64) - Faut pas oublier celui-l yvient juste de claquer. Tas vu, cest un morveux. Quest-ce quygueulait !... Jen ai encore plein les oreilles. Il a bien fallu que jle termine y saccrochait pour rien, il insistait btement sa vie, elle stait dj fait la malle, ctait juste des restes, des caillots, des gargouillis dans ses tripes Y ma bien regard quand jlai fini, lsalaud !... Cest pas humain, ce que jai fait, hein ?... (Tardi, 2014 : 98)

! 4!

Poi mi venuto in mente cosa ricordo di pi. Gli occhi. Gli occhi del primo nemico ucciso. (Pascutti & Di Virgilio, 2008 : 35)

Fig. 3 : Pascutti & Di Virgilio, 2008 : 104.

Fig. 4 : Leomacs & Ricchioni, 2014 : 24.

Leomacs & Recchioni obtiennent un rsultat assez similaire avec une double page sans texte : le sous-lieutenant Battaglia marche dans la tranche pour se rendre au rapport, les cases horizontales alternent en champ et contre-champ le point de vue de lobservateur et celui de Battaglia avec une suite de visages mutiques et de silhouettes non pas anonymes mais communes.

Fig. 5 : Leomacs & Recchioni, 2014 : 14.

Fig. 6 : Leomacs & Recchioni, 2014 : 15.

! 5!

Par contre, le soldat de Leomacs & Recchioni retrouve lanonymat lors des scnes de bataille au front, la perte dindividualit est assimile la violence bestiale de la troupe, cette masse dans laquelle lintelligence personnelle se dissout.

Fig. 7 : Leomacs & Recchioni, 2014 : 22.

Tardi utilise lui aussi leffet des planches sans texte, notamment avec une galerie de portraits de gueules casses dans Putain de guerre! On notera quun procd rcurrent chez Tardi est la case-portrait au format photo didentit, qui prsente lintrt dhumaniser limage du soldat en proposant une srie dindividus en face des reprsentations de groupes.

Fig. 8 : Tardi & Verney, 2014 : 79.

Les soldats franais sont prsents comme de ridicules et bruyants pantins, des cibles de chamboule-tout, des clowns :

Nous, avec nos gamelles en fer-blanc et toute la quincaille quon trimballait sur les endosses, on aurait dit la foire la ferraille. Ajoutez a le raffut des bouthons, des bidons, des pelles et des marmites, et on pouvait dire sans se tromper quon ntait pas discrets dans la campagne, dautant plus quavec nos costumes de cirque, on tait des cibles patantes. (Tardi & Verney, 2014 : 13)

!Sur le terrain, il y avait des amateurs, comme nous autres, et des professionnels comme les Britiches qui se foutaient carrment de notre quipement lancienne et de nos grimpants carlates. Faut dire quon avait le bada avec nos tenues de fte foraine, cocardes souhait, mais absolument parfaites pour le tir aux pigeons. (Tardi & Verney, 2014 : 18)

! 6!

Petit soldat du mois daot, avec tes grimpants garance, tu essaies bien de te planquer, mais derrire les coquelicots y a pas des masses de place. Tu faisais ton entre dans lHistoire, grim en comique troupier doprette, petit mort du mois daot. (Tardi & Verney, 2014 : 88)

!Les cossais partagent le mme sort :

Au son du biniou , le cul lair et les genoux en sang, voil comment les cossais allaient au feu. Ctait une sorte de jeu de massacre folklorique, pour la plus grande gloire du Royaume-Uni ! (Tardi & Verney, 2014 : 71)

!Un jeu dalternance du N&B, du spia et de la couleur souligne linutilit du sacrifice de ces pantins (Tardi & Verney, 2014 : 32, 33, 88 etc.), une dilution progressive des couleurs (Chante & Marie, 2009 : 24). Ainsi, la page 88, les pantalons garances sont mis en valeur dans une case en couleurs, sur une planche de trois cases se dclinant de la couleur au N&B en passant par le spia, un dgrad qui suit les contenus (les morts du mois daot, les prisonniers allemands, le soldat pli en deux dans la boue des tranches) qui se dclinent de limage hroque lavilissement. Les soldats de Tardi ne prsentent aucune des caractristiques du hros conventionnel : ce sont au mieux des hommes communs, voire mdiocres, ou pire encore ils sont rifis. Tardi illustre les blessures visibles et invisibles de ces pantins, lhorreur de ces dernires passant par lindcence de corps nus :

Tu as tellement eu peur courir dans les boyaux, les balles sifflant quelques centimtres de ton casque, ta tte rentre dans tes paules, que tu es rest cass en deux incapable de te redresser, ttanis par la frousse, condamn, si tu ten sors tressauter sous les lectrodes du bon Docteur Vincent au Val-de-Grce. (Tardi & Verney, 2014 : 88)

Fig. 9 : Tardi & Verney, 2014 : 78.

!

! 7!

Tels des jouets casss, ils sont abandonns sans remord :

Fig. 10 : Tardi & Verney, 2014 : 32.

Fig. 11 : Leomacs & Recchioni, 2014 : 25.

Il y a vingt ans, Roberto Recchioni a cr avec Pietro Battaglia un personnage de super-hros qui voyage dans lhistoire italienne, un vampire sicilien solitaire inspir du Wolverine amricain (Borgoglio, 2014 ; Recchioni, 2014) cest--dire le super-hros qui affiche son ct sombre, celui qui a des failles, voire des dfaillances, mais qui est aussi celui qui est indestructible. Pietro Battaglia possde la mme ambivalence, il devient un super-hros au moment o il est dchu de son humanit. Il signe une sorte de pacte sans le savoir, il cde sa colre, viole la Mort et de ce fait devient immortel.

I colori delle bandiere mi sono indifferenti e con essi ogni richiamo ai valori della patria. Lamicizia Lumana compa...

Recommended

View more >