L'intelligence d'une machine, Epstein.pdf

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Jean EPSTEIN (1897-1953)

LINTELLIGENCEDUNE

MACHINE1946

Un document produit en version numrique dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" dirige et fonde par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection dveloppe en collaboration avec la Bibliothque Paul-mile-Boulet de lUniversit du Qubec Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

Jean Epstein, LIntelligence dune machine (1946)

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Un document produit en version numrique pour Les Classiques des sciences sociales partir de :

Jean Epstein (1897-1953) LIntelligence dune machine (1946)Une dition lectronique ralise partir du livre de Jean Epstein, LIntelligence dune machine, Paris, d. Jacques Melot, 1946, 195 pages.

Polices de caractres utilise : Pour le texte: Times New Roman, 12 points. dition lectronique ralise avec le traitement de textes Microsoft Word 2001. Mise en page sur papier format LETTRE (US letter, 8.5 x 11) dition complte le 16 novembre 2002 Chicoutimi, Qubec.

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Table des matiresSignes Le quiproquo du continu et du discontinu Le temps intemporel Ni esprit, ni matire La hasard du dterminisme et le dterminisme du hasard L'envers vaut l'endroit Psychanalyse photo-lectrique Philosophie mcanique La quantit, mre de la qualit Relativit de la logique La loi des lois Irralisme

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LIntelligence dune machinepar Jean Epstein (1946)Retour la table des matires

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LINTELLIGENCE DUNE MACHINE (1946)

SIGNESRetour la table des matires

Roues ensorceles Parfois un enfant remarque lcran les images dune voiture qui avance dun mouvement rgulier, mais dont les roues tournent par saccades, tantt dans un sens, tantt dans lautre, ou mme, certains moments, glissent sans rotation. Etonn, voire inquiet de ce dsordre, le jeune observateur interroge un adulte qui, sil sait et sil daigne, explique cette vidente contradiction, tente dexcuser cet exemple immoral danarchie. Le plus souvent, dailleurs, le questionneur se contente dune rponse quil ne comprend pas bien, mais il arrive aussi quun philosophe de douze ans garde dsormais quelque mfiance lgard dun spectacle qui donne du monde une peinture capricieuse et peuttre mensongre.

Portraits qui font peur Dception, dcouragement, telle est limpression ordinaire des dbutantes, mmes jolies et doues de talent, lorsque, pour la premire fois, elles voient et entendent leur propre fantme une projection. Elles dcouvrent, leur image, des dfauts quelles ne croient pas avoir rellement ; elles se jugent trahies, lses par lobjectif et le microphone ; elles ne reconnaissent, ni nacceptent, tels traits de leur visage, tels accents de leur voix ; elles se sentent, chacune devant son double, comme en prsence dune sur, jamais encore

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rencontre, dune trangre. Le cinmatographe ment, disent-elles. Rarement ce mensonge parat favorable, embellissant. Que ce soit en pis ou en mieux, toujours le cinmatographe, dans son enregistrement et sa reproduction dun sujet, transforme celui-ci, le recre en une personnalit seconde, dont laspect peut troubler la conscience au point de lamener se demander : Qui suis-je ? O est ma vritable identit ? Et cest une singulire attnuation lvidence dexister, au Je pense donc je suis , que dy devoir ajouter : Mais je ne me pense pas ce que je suis.

Personnalisme de la matire Le gros plan porte une autre atteinte lordre familier des apparences. Limage dun il, dune main, dune bouche, qui occupe tout lcran non seulment parce quelle se trouve grossie trois cents fois, mais aussi parce quon la voit isole de la communaut organique prend un caractre dautonomie animale. Cet il, ces doigts, ces lvres, ce sont dj des tres qui possdent, chacun, ses frontires lui, ses mouvements, sa vie, sa fin propres. Ils existent par eux-mmes. Ce ne semble plus une fable, quil y ait une me particulire de lil, de la main, de la langue, comme le croyaient les vitalistes. Dans le puits de la prunelle, un esprit forme ses oracles. Cet immense regard, on voudrait le toucher, sil ntait charg de tant de force peut-tre dangereuse. Ce ne semble plus une fable, non plus, que la lumire soit pondrable. Dans luf dun cristallin, transparat un monde confus et contradictoire, o lon redevine le monisme universel de la Table dEmeraude, lunit de ce qui meut et de ce qui est m, lubiquit de la mme vie, le poids de la pense et la spiritualit de la chair.

Unit de la vie Ce bouleversement dans la hirarchie des choses saggrave par la reproduction cinmatographique des mouvements lacclr ou au ralenti. Les chevaux planent au-dessus de lobstacle ; les plantes gesticulent ; les cristaux saccouplent, se reproduisent, cicatrisent leurs plaies ; la lave rampe ; leau devient huile, gomme, poix arborescente ; lhomme acquiert la densit dun nuage, la consistance dune vapeur ; il est un pur animal gazeux, dune grce fline, dune adresse simiesque. Tous les systmes compartiments de la nature se trouvent dsarticuls. Il ne reste plus quun rgne : la vie.

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Dans les gestes, mme les plus humains, lintelligence sefface devant linstinct qui, seul, peut commander des jeux de muscles si subtils, si nuancs, si aveuglment justes et heureux. Lunivers tout entier est une immense bte dont les pierres, les fleurs, les oiseaux sont des organes exactement cohrents dans leur participation une unique me commune. Tant de classifications rigoureuses et superficielles, que lon suppose la nature, ne constituent quartifices et illusions. Sous ces mirages, le peuple des formes se rvle essentiellement homogne et trangement anarchique.

Tte--queue de lunivers Une innombrable exprience a prpar le dogme de lirrversibilit de la vie. Toutes les volutions, dans latome et dans la galaxie, dans linorganique, dans lanimal et dans lhumain, reoivent, de la dgradation de lnergie, leur sens irrvocablement unique. Laccroissement constant de lentropie est ce cliquet qui empche les rouages de la machine terrestre et cleste de jamais se mouvoir rebours. Aucun temps ne peut remonter sa source ; aucun effet ne peut prcder sa cause. Et un monde qui prtendrait saffranchir de cet ordre vectoriel ou le modifier, parat physiquement impossible, logiquement inimaginable. Mais, voici que, dans un vieux film davant-garde, dans quelque burlesque, on voit une scne qui a t enregistre lenvers. Et le cinmatographe, tout coup, dcrit avec une claire exactitude un monde qui va de sa fin son commencement, un antiunivers que, jusqualors, lhomme ne parvenait gure se reprsenter. Des feuilles mortes senvolent du sol, pour aller se repercher sur les branches des arbres ; des gouttes de pluie jaillissent de la terre vers les nuages ; une locomotive ravale sa fume et ses cendres, aspire sa vapeur ; la machine consomme du froid pour fournir du travail et de la chaleur. La fleur nat de sa fltrissure et se fane en un bourgeon qui rentre dans la tige. Celle-ci, en vieillissant, se retire dans la graine. La vie napparat que par rsurrection, traverse et quitte les dcrpitudes de lge pour lpanouissement de la maturit, involue au cours de la jeunesse puis de lenfance, et se dissout enfin dans les limbes prnatales. Ici, la rpulsion universelle, la dgradation de lentropie, laccroissement continuel de lnergie, forment les vrits inverses de la loi de Newton, des principes de Carnot et de Clausius. Leffet est devenu cause ; la cause, effet. La structure de lunivers serait-elle ambivalente ? permettrait-elle une marche avant et une marche arrire ? admettrait-elle une double logique, deux dterminismes, deux finalits contraires ?

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Le cinma, instrument non seulement dun art, mais aussi dune philosophie Depuis quelques sicles dj, les microscopes et les lunettes astronomiques servent multiplier le pouvoir de pntration de la vue, ce sens majeur, et la rflexion sur les nouvelles apparences du monde, ainsi conquises, a prodigieusement transform et dvelopp tous les systmes de philosophie et de science. Sans doute, son tour, le cinmatographe, bien quil nait gure que cinquante ans dexistence, commence compter son actif des rvlations reconnues importantes, notamment dans le domaine de lanalyse des mouvements. Mais, lappareil qui a donn naissance au septime art , reprsente aux yeux du public surtout une machine rnover et vulgariser le thtre, fabriquer un genre de spectacle, accessible aux bourses et aux intelligences de la plus nombreuse moyenne internationale. Rle, certes, bnfique et prestigieux, qui na que le tort dtouffer, sous sa gloire, dautres possibilits de ce mme instrument, lesquelles en viennent passer presque inaperues. Ainsi, on na prt jusquici que peu ou pas dattention plusieurs singularits de la reprsentation que le film peut donner des choses ; on ny a gure devin que limage cinmatographique nous prvient dun monstre, quelle porte un venin subtil, qui pourrait corrompre tout lordre raisonnable grandpeine imagin dans le destin de lunivers. Toujours, dcouvrir, cest apprendre que les objets ne sont pas ce quon les croyait ; connatre davantage, cest dabord abandonner le plus clair et le plus certain de la connaissance tablie. Cela nest pas sr, mais cela nest pas incroyable que ce qui nous parat trange perversit, surprenant non-conformisme, dsobissance et faute, dans les images animes sur lcran, puisse servir pntrer encore dun pas dans ce terrible dessous des choses , dont seffrayait mme le pragmatisme dun Pasteur.

Jean Epstein, LInt