Loiret Moyen Age

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Le Moyen ge dans le LoiretPremire partie Autour de labbaye de Fleury

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Illustration de couverture : vue arienne de labbaye de Saint-Benot-sur-Loire (clich vue 28 734, dtail)

Le Moyen ge dans le LoiretPremire partie

Autour de labbaye de Fleury (Saint-Benot-sur-Loire)

Par Sylvain Ngrier Professeur charg de mission auprs du service ducatif des Archives dpartementales du Loiret Avec le concours du personnel des Archives, et particulirement dAnnie Henwood (conservatrice) et de Franoise Lemari (service ducatif)

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Sommaire

page Prsentation du dossier Bibliographie Documents Commentaires Fiches pdagogiques lments de correction Remerciements 4 5 7 41 593

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Prsentation du dossierLes nouveaux programmes dhistoire des classes de cinquime et seconde, applicables la rentre 2010, invitent revisiter lOccident mdival la lueur des recherches les plus rcentes et y intgrer, comme pour les autres chapitres, lhistoire des arts. Il existe dj une exposition itinrante sur les chteaux forts et les fortifications dans le Loiret ainsi que des ateliers sur les sceaux et lcriture au Moyen ge, mais jamais na t runi un ensemble cohrent de documents couvrant les diffrents aspects du sujet traiter dans lenseignement secondaire. Lide dun dossier consacr au Moyen ge sest donc impose assez naturellement et constitue une nouveaut plusieurs titres. Pour la premire fois ce dossier se prsente sous une forme dmatrialise et mise en ligne sur Internet. Ce nouveau mode de fonctionnement doit non seulement faciliter la diffusion et lexploitation du patrimoine disponible au sein des Archives dpartementales, mais en mme temps permettre aux lecteurs et utilisateurs de cet instrument de travail de faire part de leurs ventuelles remarques, facilement intgrables une version mise jour du fichier. Celui-ci propose nanmoins une mise en page optimise pour une impression rectoverso, pour ceux qui souhaiteraient disposer dun tirage papier du dossier. La premire partie de ce dossier sur le Moyen ge est consacre labbaye de Fleury Saint-Benot-sur-Loire. Conforme aux demandes institutionnelles, tant en ce qui concerne ltude dune abbaye que lintgration des aspects artistiques au sein des cours, ce choix nen est en ralit pas un : les bndictins de Fleury nincarnent-ils pas le plus grand succs du monachisme dans lOrlanais mdival ? Fonde au milieu du VIIe sicle par Leodebode, abb de Saint-Aignan dOrlans, labbaye de Fleury a connu entre le Xe sicle et le XIIe sicle un dveloppement et un rayonnement spectaculaires. Si la concurrence dautres abbayes bndictines (Cluny, Cteaux) puis celle des ordres mendiants ont amoindri son influence puis provoqu son dclin, Fleury reste larchtype du succs du monachisme autour de lan mil. La difficult des documents du Moyen ge tient autant leur manque de lisibilit pour qui ne matrise pas la palographie qu la langue latine majoritairement employe dans leur rdaction. Il tait donc inenvisageable de proposer aux lves de tels documents sous leur forme brute. Ce dossier contient ainsi une majorit de transcriptions et traductions, en plus dune iconographie qui pose moins de problmes daccessibilit. Certains documents ne sont pas directement issus des Archives dpartementales mais leur intgration a paru ncessaire la cohrence de lensemble. Dans un deuxime temps, chaque document fait lobjet dun commentaire qui permet de le contextualiser et den faciliter lexploitation pdagogique. Il a enfin paru pertinent de clore ce dossier par une dernire partie consacre des fiches dactivit directement imprimables par les enseignants, ou susceptibles de servir de pistes pour lutilisation des documents en classe. Nous esprons que cette forme renouvele dexploitation du patrimoine local rpondra aux attentes des professeurs et suscitera chez les lves une curiosit pour leur environnement proche dont ils souponnent rarement la richesse.

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BibliographieCette bibliographie, forcment limite compte tenu de limportance du sujet et de labondante production quil a suscite, prsente les rfrences essentielles sur labbaye de Fleury au Moyen ge. Les tudes rcentes ont t privilgies mme si dautres, plus anciennes, ont t sollicites. Entre crochets figure la cote des ouvrages dans la bibliothque historique des Archives dpartementales du Loiret. Les bulletins de la Socit archologique et historique de lOrlanais de plus de dix ans devraient tre prochainement en ligne sur Gallica et tous sont disponibles en usuels aux Archives.

Recueil de sourcesLAbbaye de Fleury en lan Mil, Paris, CNRS, coll. Sources dhistoire mdivale, 2004. [Contient la vie dAbbon par Aimoin de Fleury (traduction et notes de Robert-Henri Bautier et Gillette Labory) et le coutumier de Fleury par Thierry dAmorbach (traduction et notes dAnselme Davril et Lin Donnat), O 6655] Andr de Fleury, Vie de Gauzlin, abb de Fleury, traduction et notes de Robert-Henri Bautier et Gillette Labory, Paris, CNRS, coll. Sources dhistoire mdivale, 1969. [O 1503] Les Miracles de saint Benot, publis par E. de Certain, Paris, Renouard, 1858. [O 368 et usuel] Maurice Prou et Alexandre Vidier, Recueil des chartes de l'abbaye de Saint-Benot-sur-Loire, Paris, Picard, 2 tomes, 1900-1907 et 1937. [O 363 et usuel]

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tudesRobert-Henri Bautier, Le monastre et les glises de Fleury-sur-Loire sous les abbatiats dAbbon, de Gauzlin et dArnaud (988-1032) dans Mmoires de la socit nationale des antiquaires de France, 9e srie, vol. 4, tome LXXXIV, Paris, 1969, pp. 71-154. [Tir part, Br 7057] Marie Bardet, Le temporel de labbaye de Saint-Benot-sur-Loire au XIIIe-XIVe sicle dans Bulletin de la Socit archologique et historique de lOrlanais, nouvelle srie, tome XIX, n 153, 2007, pp. 21-46. Jean-Marie Berland et alii, Val de Loire roman, La Pierre-qui-vire, Zodiaque, coll. La nuit des temps, 1956. [O 888] Jean-Marie Berland, Saint-Benot-sur-Loire, Paris, Nouvelles ditions latines, s.d. [Br 4931] Aurlie Bosc-Lauby et Annick Notter (dir.), Lumires de lan mil en Orlanais. Autour du millnaire dAbbon de Fleury, catalogue de lexposition du muse des Beaux-Arts dOrlans (16 avril 11 juillet 2004), Turnhout, Brepols, 2004. [M 3132] Georges Chenesseau, LAbbaye de Fleury Saint-Benot-sur-Loire, Paris, Van Oest, 1931. [G 67]

Anselme Davril, La vie labbaye de Fleury-Saint-Benot au XIIe sicle, Bulletin de la Socit archologique et historique de lOrlanais, nouvelle srie, tome VI (anne 1974), n 45 bis, 1976. Jacques Debal (dir.), Histoire dOrlans et de son terroir, tome I : des origines la fin du XVIe sicle, Roanne-Le Coteau, Horvath, 1983. [O 3698 et usuel] Ccile Dejardin-Bazaille, Saint Benot : saint ou roi ? dans Bulletin de la Socit archologique et historique de lOrlanais, nouvelle srie, tome XVIII, n 144, 2005, pp. 1732. Annie Dufour et Gillette Labory (dir.), Abbon, un abb de lan mil, Turnhout, Brepols, 2008. [O 7151] Alain Erlande-Brandenburg, Limage et le culte des reliques dans Michel Lemoine (dir.), LImage dans la pense et lart au Moyen ge. Actes du colloque organis lInstitut de France le vendredi 2 dcembre 2005, Turnhout, Brepols, 2006, pp. 135-159. [O 6916] Olivier Guyotjeannin, Le roi de France et ses fidles : diplme de Hugues Capet pour labbaye de Fleury , dans Olivier Guyotjeannin et Emmanuel Poulle (dir.), Autour de Gerbert dAurillac. Le pape de lan mil, Paris, cole des chartes, 1996, pp. 110-118. [M 2511] Annie Henwood, Images du Moyen ge, catalogue de lexposition aux Archives dpartementales du Loiret (21 septembre 22 novembre 2002). Florence Juin, Les tours occidentales des glises romanes en Orlanais dans Bulletin de la Socit archologique et historique de lOrlanais, nouvelle srie, tome XVI, n 133, 2002, pp. 3-34. Anne-Marie Pcheur, Clarts de Saint-Benot-sur-Loire, La Pierre-qui-Vire, Zodiaque, 1997. [M 2601] Pierre Rich, Arnoul, vque dOrlans en lan mil dans Bulletin de la Socit archologique et historique de lOrlanais, nouvelle srie, tome X, n 80, 1988, pp. 18-22. liane Vergnolle, Saint-Benot-sur-Loire et la sculpture du XIe sicle, Paris, Picard, 1985. [M 1849] liane Vergnolle, Lart monumental dans lOrlanais autour de lan mil dans Bulletin de la Socit archologique et historique de lOrlanais, nouvelle srie, tome X, n 80, 1988, pp. 45-51. Alexandre Vidier, L'historiographie Saint-Benot-sur-Loire et les Miracles de saint Benot, Paris, Picard, 1965. [M 825] Charles Vulliez, Aspects de la vie intellectuelle en Orlanais sous les premiers captiens dans Bulletin de la Socit archologique et historique de lOrlanais, nouvelle srie, tome X, n 80, 1988, pp. 52-63.

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SitographieVues de la tour-porche et de lintrieur de la basilique 360 par Vincent Montibus. Article de Wikipdia sur lhrsie dOrlans en 1022.

Documents

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Liste des documentsLes documents prsents ci-aprs ont t slectionns pour offrir la palette la plus large possible de matriaux pour ltude de labbaye de Fleury au Moyen ge. Aprs un rapide rappel de lenvironnement proche (document 1) et de lvnement fondamental qua t larrive des reliques de saint Benot (document 2), le dossier sorganise autour de trois thmes majeurs : lhistoire architecturale et ornementale de la basilique Notre-Dame (documents 3 8), la vie interne de la communaut (documents 9 12) et ses relations avec lextrieur (documents 13 17). Pour faciliter le reprage, on a mis les numros de page correspondant chaque document et son commentaire dans le dossier.

1 : Vues ariennes de labbaye 2 : La translation des reliques de saint Benot 3 : Christ prroman 4 : Roman et gothique Saint-Benot 8 5 : La tour-porche, dite tour de Gauzlin 6 : Le portail nord de labbatiale Notre-Dame-de-Fleury 7 : Chapiteaux de lintrieur de labbatiale 8 : Notre-Dame de Fleury 9 : Extraits de la rgle de saint Benot 10 : Organisation du monastre daprs le coutumier de Thierry dAmorbach 11 : Plan de labbaye au XVIIe sicle 12 : Les tudes Saint-Benot 13 : Cartographie de linfluence de labbaye de Saint-Benot 14 : Charte dHugues Capet en 993 15 : Bulle dAlexandre II en faveur de labbaye de Fleury en 1072 16 : Lhrsie dOrlans en 1022 daprs Andr de Fleury 17 : La dernire demeure de Philippe Ier

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Commentaire40 40 41 42 43 46 47 48 48 49 50 51 53 53 55 55 56

Document

Document 1 : Vues ariennes de labbaye

Clich vue 28723

9 Clich vue 28 733

Document 2 : La translation des reliques de saint Benot Un jour que labb Mommolus lisait, il trouva dans un livre de saint Grgoire comment saint Benot avait fini sa vie au mont Cassin et comment celui-ci avait su par lesprit de prophtie que son abbaye serait dtruite. Tandis que Mommolus pensait cela, une vision lui vint dans laquelle il lui fut dit denvoyer un de ses moines au mont Cassin pour rapporter en son monastre le corps de saint Benot. Mommolus avait avec lui un moine appel Aigulfe qui menait une vie sainte, [] et qui Mommolus ordonna daller en Lombardie []. Pendant ce temps, en la cit du Mans, une vision apparut des gens sages pour quils se rendent au mont Cassin et en rapportent le corps de sainte Scolastique, sur de saint Benot. Ils se prparrent, partirent, et par hasard ils furent hbergs un soir labbaye de Fleury alors quAigulfe devait partir pour la Lombardie. Les deux parties se mirent daccord pour que ceux du Mans accompagnent le moine de Fleury. [] Quand ils furent Rome [] ceux du Mans dirent au moine quils voulaient y rester pour accomplir un plerinage dans les lieux saints, mais Aigulfe, qui voulait parfaire ce qui lui avait t command, prfra aller au mont Cassin. [] Il y trouva un tombeau [] quil ouvrit et dont il mit tout le contenu dans un panier. Cela accompli, ses compagnons quil avait laisss Rome le rejoignirent, mais il avait dj tout fait et ils sen retournrent []. Ils arrivrent dans un village appel Bonie, dans le diocse dOrlans. [] Un aveugle vint par hasard et pria saint Benot quil lui rendt la vue. Aussitt il vit clair et rendit grce Notre Seigneur qui lui avait fait retrouver la vue par le mrite de saint Benot. En ce mme lieu il y avait un autre homme qui ne pouvait marcher et tait oblig de se traner par terre. Il rampa tant quil vint jusquaux reliques et pria saint Benot quil lui donnt la sant. [] Il se redressa et partit sain, rendant grce Notre Seigneur. [] Arrivs Fleury, ils furent accueillis par une grande procession de gens venus leur rencontre. Ceux du Mans rclamrent le corps de sainte Scolastique quils taient venus chercher. Mais Aigulfe leur dit quon ne pouvait sparer les corps de ceux qui avaient partag la mme spulture. Ceux du Mans rpondirent que les corps de deux si grands saints ne devaient pas tre en un seul lieu, que la dame devait tre lendroit quelle avait dsign par rvlation. [] Mais ils ne savaient pas comment rpartir les os qui avaient t mlangs. Ils se dcidrent mettre les plus gros dun ct et les plus petits de lautre, car il leur semblait que ceux dune femme ne devaient pas tre aussi gros que ceux dun homme. Quand ils eurent fait cela, le doute ne les quitta pas pour autant, mais Notre Seigneur y mit fin car on leur apporta le corps de deux enfants morts, un garon et une fille. Ils mirent le corps du garon auprs des os les plus gros, celui de la fille auprs des os les plus menus. Aussitt les enfants ressuscitrent, lui par le mrite du confesseur, elle par celui de la Vierge. Quand le peuple vit ce miracle, il rendit grce Notre Seigneur. Ensuite, ceux du Mans emportrent avec grande joie le corps de Sainte Scolastique et tablirent une abbaye en son honneur []. Mommolus et Aigulfe le moine emportrent le corps de saint Benot et le mirent en lglise Saint-Pierre en attendant de choisir un endroit sr et digne de lui. Une nuit quil priait Notre Seigneur pour quil lui montre o mettre le corps, Mommolus vit une grande clart sur la faade de lglise Notre-Dame []. Et en ce lieu il mit le corps de saint Benot. Daprs une traduction du XIIIe sicle (BNF, Ms fr. 13 496 publi dans Alexandre Vidier, L'historiographie Saint-Benot-sur-Loire et les Miracles de saint Benot, Paris, Picard, 1965, pp. 221-226)

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Manuscrit des Miracles de saint Benot (H20, folio 30, clich document 16 779)

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Document 3 : Christ prroman Clich vue 640

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Document 4 : Roman et gothique Saint-Benot Vues de lintrieur de labbatiale Lenchanement du roman et du gothique (clich vue 4930)

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Le chur roman (clich vue 5034)

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La nef gothique (clich vue 4929)

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Plan de labbatiale

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Georges Chenesseau, LAbbaye de Fleury Saint-Benot-sur-Loire, Paris, Van Oest, 1931. Bibliothque historique des Archives dpartementales du Loiret, G 67, planche 4.

Coupe longitudinale de labbatiale

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Georges Chenesseau, LAbbaye de Fleury Saint-Benot-sur-Loire, Paris, Van Oest, 1931. Bibliothque historique des Archives dpartementales du Loiret, G 67, planche 8.

Document 5 : La tour-porche, dite tour de Gauzlin Vue gnrale de la tour-porche (clich 4 Ph 55)

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Chapiteaux de la tour-porche Chapiteau portant linscription UBERTUS ME FECIT

(Georges Chenesseau, LAbbaye de Fleury Saint-Benot-sur-Loire, Paris, Van Oest, 1931. Bibliothque historique des Archives dpartementales du Loiret, G 67, planche 29)

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Fuite en gypte (clich vue 662) et chapiteaux corinthiens (clichs vues 617 et 5024)

Document 6 : Le portail nord de labbatiale Notre-Dame-de-Fleury Vue gnrale du portail nord avant sa restauration (clich vue 654)

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Dtail du portail : le tympan (clich vue 8098)

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Dtails du portail : les voussures (clich vue 8101) et les statues-colonnes (clich vue 8108)

Document 7 : Chapiteaux de lintrieur de labbatiale Hugues de Sainte-Marie et le faux miracle de la cuisine (11 Fi 9094 et clich vue 623)

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Personnages nus et sacrifice dAbraham (clichs vues 664 et 669)

Document 8 : Notre-Dame de Fleury Statue en albtre du XIVe sicle (clich vue 8136)

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Document 9 : Extraits de la rgle de saint Benot Chaque fois qu'il y a des choses importantes discuter dans le monastre, l'abb runit toute la communaut. Il prsente lui-mme l'affaire. Il coute les avis des frres. Ensuite il rflchit seul. Puis il fait ce qu'il juge le plus utile. Les frres donneront leur avis avec respect et humilit. Ils ne se permettront pas de dfendre leurs ides tout prix. [] En toutes choses donc, tous suivront la Rgle. C'est elle qui commande, et personne n'aura l'audace de s'en loigner. [] Quels outils utiliser pour faire le bien ? Avant tout, aimer le Seigneur Dieu de tout ton cur, de toute ton me, de toutes tes forces (Marc 12, 30). Puis, le prochain comme soi-mme. (Marc 12, 31 ; Luc 10, 27). [] Renoncer toi-mme pour suivre le Christ. [] Mener durement ton corps. Ne pas tre gourmand. Aimer le jene. Donner manger aux pauvres. Donner des vtements ceux qui sont nus. Visiter les malades. Enterrer les morts. Aider ceux qui sont dans le malheur. Consoler ceux qui souffrent. Te rendre tranger aux affaires du monde. [] Ne pas tre orgueilleux. Ne pas aimer le vin. Ne pas aimer manger beaucoup. Ne pas dormir partout. Ne pas tre paresseux. Ne pas murmurer. Ne pas dire du mal des autres. [] viter de dire des paroles mauvaises ou qui ne conviennent pas. Ne pas aimer parler beaucoup. Ne pas dire des paroles vides ou seulement pour faire rire. Ne pas aimer rire beaucoup ou trop fort. couter volontiers les lectures saintes. Te prosterner souvent pour prier. Chaque jour, dans la prire, avouer Dieu tes fautes passes en les regrettant beaucoup et en pleurant. [] Voil les outils qui aident travailler selon l'Esprit de Dieu. Si nous les utilisons sans arrt, jour et nuit, et si nous les rendons Dieu au jour du jugement, alors, en change, le Seigneur nous donnera la rcompense promise. [] Et l'atelier o nous ferons ce travail avec soin, c'est la clture du monastre o nous restons pour toujours avec la mme communaut. [] 24 Un frre rsiste ou il refuse d'obir, il est orgueilleux ou il murmure, il fait quelque chose contre la sainte Rgle ou contre les ordres de ses anciens, et il leur montre du mpris. Dans ce cas, ses anciens doivent l'avertir en particulier une fois, puis deux fois, comme notre Seigneur le demande (Mt 18, 15). S'il ne change pas, on lui fait des remarques en public, devant tous les frres. Quand, malgr cela, il ne se corrige pas, on le met l'cart de la communaut, s'il comprend le sens de cette punition. Mais s'il a la tte trop dure, on le punit dans son corps. [] Il faut traiter chacun selon son ge et selon son jugement. C'est pourquoi voici comment on punira les enfants, les adolescents ou les adultes qui ne peuvent pas comprendre la gravit de la mise l'cart de la communaut. Quand ils font des fautes, on les fait beaucoup jener ou bien on les frappe trs fort pour les gurir. [] Personne ne se permettra de donner ou de recevoir quelque chose sans ordre de l'abb. Et personne n'aura quelque chose soi, rien, absolument rien : ni livre, ni cahier, ni crayon, rien du tout. En effet, les moines n'ont pas mme le droit d'tre propritaires de leur corps et de leur volont. [] Voici pourquoi nous avons crit cette Rgle : en la pratiquant dans les monastres, nous montrons, au moins un petit peu, que notre conduite est droite, et que nous commenons mener une vie religieuse. Mais pour celui qui est press de mener parfaitement cette vie, il y a encore les enseignements des saints Pres. Si on les pratique, ils conduisent au sommet de la vie parfaite. En effet, dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, est-ce que chaque page, chaque parole qui vient de Dieu lui-mme, n'est pas une rgle trs sre pour guider la vie des hommes ? [] Donc toi, c'est--dire tout homme qui se presse vers la patrie du ciel, pratique jusqu'au bout, avec l'aide du Christ, cette toute petite Rgle crite pour des dbutants. Alors, avec la protection de Dieu, tu parviendras ces sommets plus levs d'enseignements et de vertus que nous venons de rappeler. Amen. Daprs le site http://www.scourmont.be/scriptorium/rb/fra/index.htm

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Rgle de saint Benot, manuscrit 322 de la mdiathque dOrlans (photo Sylvain Ngrier)

Document 10 : Organisation du monastre daprs le coutumier de Thierry dAmorbach (dbut du XIe sicle) Les fonctions au sein de labbaye Labb : dirige la communaut Le doyen (second par un vice-doyen pour les monastres les plus grands) : bras droit de labb Le prvt : soccupe des relations avec lextrieur Le prchantre (second ventuellement par un sous-chantre) : chef de chur Le gardien de lglise (assist de deux ou trois moines) : veille sur les biens du monastre (trsor, matriel pour les offices) Larmarius : dirige lcole, la bibliothque et le scriptorium (atelier de copie des manuscrits) Le circateur : surveille la conduite des moines, particulirement la nuit, range les livres oublis Le cellrier : intendant, soccupe des aspects matriels de la vie au monastre Le camrier : distribue aux moines largent et les vtements ncessaires et veille leur propret (bains, tonsure) Lhtelier des grands : soccupe de recevoir les personnes importantes 26 Lhtelier des pauvres : reoit les pauvres lhospice plac lentre du monastre Le rfectorier : gre le rfectoire (service des repas, nettoyage ) Le panetier : fournit le pain, veille sur les greniers et le matriel de la boulangerie Linfirmier : obligatoirement un prtre, les moines malades devant pouvoir assister aux offices (dans un oratoire ct de linfirmerie) Le rgent : surveille et punit les enfants de lcole Le jardinier (assist douvriers) : soccupe des cultures Le responsable des vignes et des bois : gre notamment lentretien des vignes et les vendanges Le serviteur de labb : jeune moine qui assiste quotidiennement labb Les prires Elles se composent de loffice divin (temps de prire dfinis par la rgle de saint Benot), soit huit heures (clbrations de prires) : nocturnes, laudes, prime, tierce, sexte, none, vpres et complies. Il faut ajouter ces clbrations les prires intermdiaires, les messes supplmentaires et les lectures des textes sacrs, notamment au cours des repas (un repas en hiver, deux en t).

Document 11 : Plan de labbaye au XVIIe sicle Clich document 74

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Document 12 : Les tudes Boce, Commentaires sur les catgories dAristote, ms 269 de la mdiathque dOrlans (photos sylvain Ngrier)

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Grgoire le Grand, Homlies sur zchiel, manuscrit 175 de la mdiathque dOrlans (photo Sylvain Ngrier)

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Document 13 : Cartographie de linfluence de labbaye de Saint-Benot

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Document 14 : Charte dHugues Capet en 993 (H 37) Au nom de la sainte et indivise Trinit. Hugues, par la grce de Dieu roi des Francs. L'usage et la coutume des rois nos prdcesseurs ont toujours t d'lever les glises de Dieu, de rpondre avec clmence aux justes demandes des serviteurs de Dieu et de les dcharger avec bienveillance des oppressions qu'ils subissaient, pour s'attirer la faveur de Dieu, par amour de qui ils agissaient ainsi. Pour cette cause, j'ai entendu les plaintes du vnrable Abbon, abb du monastre de sainte Marie, saint Pierre et saint Benot de Fleury, et des moines qui vivent sous son autorit, qui sont venus en notre prsence, au sujet des mauvaises coutumes et rapines incessantes qu'Arnoul du chteau d'Yvre prenait, sous couvert de lavouerie et de la voirie, dans leur pt1 appele Yvre, ce qu'auparavant personne n'avait jamais fait. J'ai envoy en ce lieu mon fils le roi Robert pour qu'il la remette sous notre dfense et protection, afin qu'aucun de ses hommes, libre ou serf, n'ose rien y prendre ; ce qu'il a fait avec diligence. Mais entretemps le comte Eudes s'est lev contre moi et, parmi tous les allis et fidles que nous avons runis par semonce autour de nous, nous avons aussi fait venir notre aide Arnoul, vque d'Orlans, qui a, pour cette raison, demand que nous restituions les coutumes au susdit Arnoul, son neveu, comme il les avait tenues auparavant, quoique en violant le droit. Ne voulant, pour son service, l'offenser, j'ai rappel le susdit abb et lui ai demand de verser, [des revenus] de ladite pt, 30 muids de vin, aux vendanges, audit Arnoul, tant que vivrait son oncle l'vque, pour notre sauvement, cette condition qu'aucun des hommes [d'Arnoul], serf ou libre, n'y exigerait davantage ; et qu'aprs la mort de [l'vque], ni ledit Arnoul ni aucun de ses successeurs n'aurait l'audace de rquisitionner, dans ladite pt, ni cela ni quelque autre chose, ni la prsomption d'y entrer et d'en enlever dsormais quoi que ce soit. Ce que pour renforcer et notifier, j'ai fait faire pour ledit monastre, pour cette cause, le prsent prcepte de notre immunit, je l'ai ci-dessous renforc de ma propre main et je l'ai fait renforcer par mon fils, le roi Robert, et je l'ai marqu de l'empreinte de mon sceau, afin qu' l'avenir personne jamais, vque, abb, duc, comte, vicomte, voyer, tonloyer, ou tout autre collecteur public, ne puisse entrer pour y collecter quoi que ce soit, de notre temps ou aux temps venir, et n'ait la prsomption d'y collecter quoi que ce soit, mais que l'abb et la congrgation du susdit monastre, dfendus par notre immunit, puissent en toute quitude possder ladite possession ; et que ce bien, comme tous les autres biens du susdit monastre, protgs et dfendus par les prceptes des rois des Francs nos prdcesseurs, reste lui aussi irrvocablement protg par la prsente autorit de notre prcepte, pour le bien de mon me et de l'me de mon fils et pour la perptuelle stabilit de notre pouvoir souverain. Fait Paris, en public, l'an de l'Incarnation du Seigneur 993, indiction sixime, septime anne du rgne du trs glorieux Hugues et de son fils illustre, Robert. Seing du trs glorieux roi Hugues (monogramme et emplacement du sceau). Seing de Robert, roi illustre (monogramme). 1 le mot latin potestas est ici pris dans une acception territoriale et concrte. Il dsigne une seigneurie rurale ayant son territoire et son administration propres. Il a donn, dans certaines rgions franaises, le vocable pt ici repris.

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Traduction tablie par Olivier Guyotjeannin dans Autour de Gerbert d'Aurillac, le pape de l'an mil, Paris, cole des chartes, 1996, pp. 110-118.

Photographie de la charte dHugues Capet (clich document 685)

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Document 15 : Bulle dAlexandre II en faveur de labbaye de Fleury en 1072 (H 29) Photo de la bulle dAlexandre II (clich document 689 couleur)

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Dtail :

Alexandre, serviteur des serviteurs de Dieu, Guillaume, vnrable abb du monastre de Fleury, o repose le corps vnrable du bienheureux Benot, et ses successeurs rgulirement introniss, perptuit. [] Cest pourquoi [] mon trs cher fils et frre dans le Christ, Guillaume, observant et corroborant les dcisions de nos prdcesseurs, nous accordons au vnrable lieu auquel il est manifeste que tu commandes, toi et tes successeurs, le privilge de confirmation et de notre protection apostolique, afin que ce monastre et ses possessions, tant meubles quimmeubles, actuelles et venir, donns par les fidles, demeurent sans aucune inquitude, sous ton gouvernement ferme et non branl et celui de tes successeurs, afin que nul pouvoir sculier, ecclsiastique, que nulle personne petite ou grande nose envahir ou menacer ledit monastre ou ses appartenances, ni commettre une quelconque violence et ne se permette dloigner les ressortissants sans laccord de labb, ou de semparer de quelque faon de ce que le fisc exige. Nous ajoutons aussi, parce que le vnrable pre Benot, lgislateur des moines, est, par la grce de Dieu, le chef de la religion monastique, que celui qui sera la tte de ce monastre soit le premier parmi les abbs de la Gaule et que personne de lordre sacerdotal, archevque ou vque ou quiconque de rang infrieur, nose linquiter ni entrer dans le monastre, procder une ordination ou faire clbrer des messes contre sa volont, afin que, en tout temps, les moines puissent servir Dieu dans ce monastre, en toute tranquillit et scurit, sans violence ni controverse. Que labb qui est ordonn ici, soit lu par ses frres en considration de ses mrites et de son honntet et non la faveur de profits indignes ou cause de sa fortune et quil soit bni, sans aucune calomnie, par un vque quel quil soit, son gr. En ce qui concerne lordination des prtres et des diacres, que soient observes les prescriptions de la rgle afin quau moins un vque ne rclame pas de soumission de la part de ceux quil aurait ordonns et quil ne diffre jamais ordonner les sujets dignes. Enfin, sil arrive que labb soit accus dun crime, que la sentence ne soit pas le fait du seul juge piscopal, mais que soit attendu lavis du concile provincial ou si, on prfre faire appel au sige apostolique, que laffaire soit porte laudience du pape et que toutes les fois que ce sera ncessaire, il ait la permission de venir Rome sa convenance. Que tu aies le pouvoir de lier et de dlier dtenu par tes prdcesseurs par privilge romain, parce que si, en raison des pchs des habitants, lanathme de lexcommunication leur parvient, nous concdons ce privilge au monastre afin que les frres de cette congrgation, lexclusion de tous autres, poursuivent absolument loffice divin. Il nous parat bon de lui accorder cette licence : si les frres qui vivent dans certains couvents ne peuvent mener une vie rgulire, ils pourront, sils le veulent, se rfugier auprs de ce chef des moines pour amliorer leur vie, et il leur sera permis de vivre dans ce couvent, sils en sont satisfaits, jusqu ce que leur soit donn lordre de retourner chacun dans son monastre, conformment la rgle. Nous accordons perptuit tout ce qui est contenu dans le texte de notre dcret, tant labb qu tous ses successeurs. Si un roi, un prtre ou une autre personne, mconnaissant ce texte de notre constitution, a tent de venir contre et a emport quelque chose de lglise de Notre-Dame, avec toutes les appartenances de cette glise qui se trouve dans le chteau de Saint-Brisson et que Robert, seigneur de ce chteau a confr audit monastre, il manquerait la dignit de son pouvoir et de son honneur [] et sil na pas restitu les biens soustraits et rachet ses actes par une digne compensation, quil soit interdit et quil tombe sous le coup dune punition ternelle. Traduction tablie par Annie Henwood

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Document 16 : Lhrsie dOrlans en 1022 daprs Andr de Fleury cette poque, en lan de lIncarnation du Seigneur 1022, la trente-cinquime anne du roi Robert et la sixime de son fils Hugues, en lanniversaire de la Nativit du Seigneur, on entendit parler dune infme hrsie, contraire la sainte glise catholique. Il y avait en effet dans la cit dOrlans, des personnes appartenant lordre de la clricature, leves depuis lenfance dans la sainte religion, imprgnes autant de littrature sacre que de littrature profane. Les uns taient prtres, dautres diacres, dautres sous-diacres, cachant sous la peau du mouton labominable loup de leur propre perdition. Leur chef tait tienne ainsi que Lisoie, germe du diable et cause de la perdition dun grand nombre. Mais alors que la vrit dit : Rien nest voil qui ne doit tre dvoil et [rien nest] dissimul qui ne doit tre connu , elle rvla aussi les folles aberrations de ces hrsiarques. Voil en quoi elles consistaient : ils prtendaient quils croyaient la Trinit dans lunit divine et que le Fils de Dieu stait fait chair ; mais ctait mensonge, car ils disaient que les baptiss ne peuvent recevoir le Saint-Esprit dans le baptme et que, aprs un pch mortel, nul ne peut en aucune faon recevoir le pardon. Ils ne comptaient pour rien limposition des mains. Ils ne croyaient pas lexistence de lglise, ni que le contenu puisse se dfinir par le contenant. Ils disaient que le mariage ne doit se faire avec bndiction, mais que chacun peut prendre femme comme il lentend ; que lvque nest rien et quil ne peut ordonner un prtre selon les rgles accoutumes, parce quil ne possde pas le don du Saint-Esprit. Ils se vantaient davoir une mre en tous points semblable celle du Fils de Dieu, alors que celle-ci ne peut tre tenue pour semblable aucune autre femme et quelle ne peut avoir dmule. 38 Le vnrable prlat [Gauzlin, abb de Fleury], prenant conscience de cette affaire, vint Orlans avec les plus sages de lglise de Fleury. Et, les ennemis de la foi ayant t confondus par les tmoignages des livres sacrs, ledit roi ordonna de les livrer au feu pour en donner possession aux feux de lternit. Pensant lavenir, en fidle trs chrtien, Gauzlin laissa aux gnrations futures les principes de sa profession de foi dans le document suivant que, dans lassemble gnrale des frres, il lut voix haute, en commenant ainsi : Moi Gauzlin, par la grce de Dieu dabord abb de Fleury puis archevque de Bourges, jaffirme par ces simples mots devant toutes les preuves de la foi, ceci : je proclame que le Pre et le Fils et Saint-Esprit sont un seul Dieu [] et je professe que chacune des personnes dans la Trinit est Dieu tout entier et que toutes les trois personnes sont un seul Dieu []. Je confesse que [le Christ] est une seule et mme personne de lune et lautre nature, homme et Dieu la fois []. Jaffirme quil a souffert de la vraie passion de la chair, quil est mort de la vraie mort de son corps, quil est ressuscit de la vraie rsurrection de sa chair et de la vraie rsurrection de son me dans laquelle il viendra juger les vivants et les morts. [] Je crois au jugement dernier et que chacun recevra selon ses propres uvres soit des peines soit des rcompenses. Je ninterdis pas le mariage, je ne condamne pas les secondes noces. Je ne tiens pas pour pch de consommer de la viande. Je confesse quon doit tre en communion avec les pnitents rconcilis. Je crois que dans le baptme sont remis tous les pchs, aussi bien celui qui a t contract originellement que ceux qui ont t commis volontairement, et je confesse quen dehors de lglise catholique nul nest sauv. Jadhre pleinement aux six conciles sacrs auxquels adhre lglise universelle, notre mre. Andr de Fleury, Vie de Gauzlin, abb de Fleury, traduction et notes de Robert-Henri Bautier et Gillette Labory, Paris, CNRS, coll. Sources dhistoire mdivale, 1969, pp. 97-99.

Document 17 : La dernire demeure de Philippe Ier Gisant de Philippe Ier datant du XIIIe sicle (clich vue 7821)

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La Visitation, chapiteau du rez-de-chausse de la tour-porche (clich vue 668)

Commentaires

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Document 1 Ces deux vues ariennes permettent de resituer labbaye de Fleury dans son environnement et de poser les premiers jalons de son tude. Deux lments apparaissent dabord : la proximit de la Loire et le village qui jouxte le monastre au nord. Le fleuve est essentiel car cest une voie de communication recherche, particulirement pour le transport des marchandises, alors que les routes sont incertaines. Si lon excepte les coups de main des Normands qui remontrent la Loire et saccagrent labbaye en 865, 876 et 897, cette dernire, dont le site est protg des inondations, ne trouva que des avantages tre riveraine du fleuve. Quant au village, dont la prsence est plus ancienne que celle du monastre, il sest dvelopp en grande partie grce la vitalit de labbaye au Moyen ge et sa contribution la mise en valeur des terres agricoles, ce que suggrent les champs qui sparent labbaye de la Loire. La tradition fait natre le monastre de la volont de Leodebode, abb de Saint-Aignan dOrlans, de fonder une communaut pratiquant la rgle de saint Benot. Son testament du 27 juin 651 (dautres dates ont t proposes, 650 notamment, mais il nexiste aucune certitude en ce domaine) laisse cependant penser que ds le premier quart du VIIe sicle des moines stablirent sur une butte un kilomtre du village de Fleury et y btirent une glise ddie la Vierge. Selon le vu de Leodebode, une seconde communaut, place sous le patronage de saint Pierre, stablit non loin. La fusion sopra rapidement, labbaye hritant ainsi de deux glises et de deux saints tutlaires. Bien que le monastre et adopt le vocable de Saint-Pierre de Fleury, sa principale glise fut Notre-Dame ds lors quelle accueillit les reliques de saint Benot. Les diffrentes tapes de sa construction se lisent dans son architecture. La tour-porche du XIe sicle tait originellement dtache du sanctuaire, alors constitu de deux lments distincts, un petit difice chevet plat et une rotonde abritant les reliques de saint Benot. Lactuel chevet fut initi la fin du XIe sicle par labb Guillaume (1067-1080), et achev au dbut du XIIe sicle. Ce nest quau cours de ce mme sicle que la jonction sopra avec la tour-porche par la construction de la nef. Ct nord, un portail fut amnag pour servir dentre la population villageoise. Lglise, enfin acheve, put tre consacre en 1218. Document 2 Le christianisme occidental fonda une grande part de son succs sur le culte des saints et des reliques. Le prestige de ces dernires, auxquelles on attribuait de nombreux miracles, rejaillissait immanquablement sur leurs possesseurs et attirait les plerins. Lintrt de labbaye de Fleury pour les restes de saint Benot, rests au mont Cassin, tait donc logique. Peu importait que lentreprise mene sur les ordres de Mommolus (ou Mummolus) ait pu sapparenter un vol, ce transfert tait lgitim par labb, qui nobissait ainsi qu une volont divine, et la ruine du monastre du mont Cassin, dtruit par les Lombards en 577. La mme dmarche a guid les Manceaux dsireux de rcuprer le corps de sainte Scolastique, sur de Benot, et qui ont rejoint le projet fleurisien en chemin. Lpisode de la rcupration des reliques de Benot est traditionnellement dat de 672 mais labbatiat de Mommolus stend de 632 663, ce qui est contradictoire. Malgr les protestations des moines du mont Cassin, revenus occuper les lieux au dbut du VIIIe sicle, et lappui quils reurent en 750 du pape Zacharie et de Ppin le Bref, les prcieux ossements, amputs de quelques dons postrieurs, ont t depuis conservs labbaye de Fleury.

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La relation du transfert des reliques de saint Benot sert de prologue aux Miracula sancti Benedicti, une hagiographie rdige au IXe sicle par le moine Adrevald sur la base des traditions orales du monastre, puis reprise par des continuateurs jusquau dbut du XIIe sicle (Aimoin, Andr de Fleury, Raoul Tortaire et Hugues de Sainte-Marie) qui retracrent la vie de labbaye au fil du temps, tmoignant rgulirement de nouveaux miracles attribus saint Benot et ses reliques. Il ny a pas lieu de douter de la vracit de la trame gnrale du rcit : des analyses ralises en 1953 et 1955 ont montr que les ossements de saint Benot et ceux de sainte Scolastique, conservs Juvigny-sur-Loison dans la Meuse, ont bien t mlangs. Par ailleurs les moines de Fleury connaissaient visiblement le rcit fait par le pape Grgoire dans le deuxime livre de ses Dialogues de linvasion lombarde et des malheurs de la communaut du mont Cassin. Mais, dans une logique hagiographique, de nombreux lments qui pourraient ntre que fortuits trouvent une interprtation miraculeuse, le monde terrestre ntant quune manation du monde divin pour les hommes de lpoque. Les Archives dpartementales du Loiret conservent un exemplaire exceptionnel des Miracles de saint Benot : le manuscrit, copi au XIe sicle, avait t dpos dans la chsse o reposaient les restes de saint Benot, avant den tre retir lors des inventaires conscutifs la loi de sparation des glises et de ltat, et dtre confi en 1907 aux Archives. Lemplacement originel du manuscrit en montre clairement le caractre sacr, car il sagit moins dans ce cas de garder la mmoire des prodiges raliss (comment pourraitelle se transmettre par un livre inaccessible ?) que dassocier intimement miracles et reliques, le manuscrit devenant son tour objet de vnration. Ce type de support ne supposait donc aucune prise de distance, contenu et contenant ne se dissociant pas. Tout comme lvangliaire tait rellement lvangile, les Miracula sancti Benedicti taient rellement les miracles et devaient tre rvrs au mme titre que les restes du saint. Document 3 Ce Christ prroman taill en cuvette a t retrouv dans une maison du bourg et il est dpos aujourdhui dans le muse lapidaire de labbaye. Il est vraisemblable quil appartenait un premier monastre et que la pierre a t rcupre, mais son emplacement initial reste inconnu et sa datation, assurment avant lan mil, est hasardeuse. Install sur une cathdre, les bras largement carts la manire des orants, le christ est en train denseigner comme lindiquent sa bouche ouverte et le codex quil tient dans sa main gauche. Si son sourire ne lui confre pas le caractre hiratique de bien des sculptures du Haut Moyen ge, tout chez lui rappelle que lusage de lpoque nest pas la recherche du ralisme mais la reprsentation symbolique. On peut relever plusieurs incohrences formelles qui le rappellent : les pieds, gomtriss et en position carte, sont bien visibles et suggrent que le christ est immobile sur son sige ; les plis de son vtement, centrs sur son buste, forment des amandes, presque des losanges ; sa main droite comporte six doigts. De telles incongruits sont sans importance, ou plus exactement elles ont leur valeur propre. Le christ semble flotter dans un monde immatriel, lespace divin, do il irradie : le nimbe crucifre, les membres rayonnants, les plis concentriques, les rainures de la cathdre, tout concourt en faire une figure solaire. Sil est tentant de voir aujourdhui dans ce type de reprsentation la mise en valeur de laction denseigner, les hommes du Moyen ge lui donnaient une autre valeur, le Christ tant lenseignement. On retrouve lide prsente propos des Miracles de saint Benot

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(document 2) : le support na pas dexistence pour lui-mme, cest son contenu qui en a une. Le Christ est donc figur ici en tat, et non en action. On peut ainsi voir dans cette sculpture la fois une rfrence lart palochrtien, dont le formalisme vocation symbolique drivait de celui du Bas-Empire romain, et le tmoin de laffirmation de la valeur nouvelle que prennent les images en Occident une poque o les dbats sur leur lgitimit ne sont pas clos tant est vive la crainte de lidoltrie. Document 4 Lchelonnement des travaux ddification de labbatiale Notre-Dame, par ailleurs seul vestige mdival du monastre, entre le dbut du XIe sicle et le dbut du XIIIe, a conduit faire cohabiter roman et gothique en ce mme lieu. Labbatiale a remplac lglise carolingienne dtruite en grande partie par lincendie de 1026, et il ne subsiste de lancien sanctuaire que la salle du trsor (gazophilatium) connue aujourdhui sous le nom de crypte Saint-Mommole, au sud de la crypte romane. La tour-porche, dont la construction avait commenc antrieurement cet incendie, na t rattache lglise que tardivement. Sa profonde singularit impose une analyse spcifique aborde plus loin (voir document 5). Andr de Fleury rapporte lintense activit btisseuse de Gauzlin, avec une recherche esthtique pousse. Dans le chur, il fit notamment reconstruire la vote et installer le pavement en opus sectile venu de lempire byzantin. Mais il fallut attendre un nouvel incendie pour que labb Guillaume (1070-1080) entreprenne des travaux de grande ampleur avec la construction de la crypte, du chevet et du transept. Ils furent achevs sous labb Simon (1096-1107) et le 21 mars 1107, jour de la fte de Saint-Benot, lautel majeur fut consacr et la chsse contenant les restes de saint Benot dpose dans la crypte en prsence dune assemble prestigieuse au sein de laquelle se trouvait le jeune roi Louis VI. Lobjectif des travaux de la fin du XIe sicle tait dtablir dignement les reliques de saint Benot, aussi nest-il pas difficile den dterminer la logique : toute larchitecture du chevet a t conue pour mettre en valeur le plus prcieux trsor de labbaye. La crypte est peu enfonce, do la surlvation dune trave du chur et du dambulatoire. Cette particularit est peut-tre due au risque dinondation, ou linfluence de larchitecture germanique, puisquon retrouve par exemple des cryptes semi-enterres lglise SaintCyriaque de Gernrode ou, plus prs de Saint-Benot, dans la cathdrale de Nevers. Ce demi-tage a entran ldification dun mur, dit de confession (au sens de tmoin de la foi), qui ferme la crypte mais qui est travers de fentres (fenestellae) travers lesquelles les reliques manifestent leur prsence la communaut. Lautel consacr saint Benot a t plac la perpendiculaire de la chsse, sur la partie suprieure du chur donc, dans la trave reliquaire pour reprendre lexpression dliane Vergnolle, tandis que lautel ddi Notre-Dame, dans la partie infrieure, se trouve au centre du chur monastique. Le premier ne servait que pour la messe matutinale qui suivait les laudes. Pour ne pas affecter la perspective qui dirige les regards vers le fond du sanctuaire et faciliter la circulation autour des reliques, les accs la crypte ont t rejets dans les collatraux alors quon les trouve habituellement lentre du chur ou la croise du transept. La structuration horizontale de lespace que cre ltagement des niveaux se trouve quilibre par des lignes verticales lgantes. La voute en berceau slve 18 mtres de hauteur mais larchitecte na pas voulu renoncer la lumire : des fentres hautes inhabituellement larges clairent le chur, ce qui, ds le XIIe sicle, a ncessit ladjonction darcs-boutants pour soutenir la vote. Ces fentres surmontent de grandes arcades et une arcature aveugle qui rtablissent lhorizontalit des lignes aprs les dcrochages au niveau

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du mur de confession, tout en allgeant le caractre massif des murs du chur par les vides quelles insrent. Il a sans doute t prvu de poursuivre les travaux avec la construction de la nef, mais celle-ci dut attendre un financement qui ne vint que dans la deuxime moiti du XIIe sicle sous labbatiat de Macaire (1145-1161). Son lvation se fit en deux temps, les travaux ayant probablement t interrompus par un nouvel incendie en 1179 ou 1184, et elle marque le passage au gothique, mme sil na pas encore atteint sa maturit. Si ladoption de la vote dogives, plus haute denviron deux mtres que celle du chur, en est le tmoin le plus visible, dautres lments plus discrets permettent de montrer quune nouvelle logique est luvre. Ainsi lornementation est-elle plus austre, prsentant une tendance la sobrit qui dnote une influence cistercienne. En outre la compartimentation de lespace caractristique de lart roman est abandonne au profit dun plan simple, un vaisseau central et deux bas-cts troits, et dune construction homogne qui privilgie la lumire au dtriment du mur, le spirituel lemportant sur le matriel. Cette volution se trouve confirme par un acte hautement symbolique : en 1207 les reliques de saint Benot furent nouveau dplaces et dposes cette fois sur lautel majeur, devenant ainsi visibles tous. Cette nouveaut concide avec lapparition de la pratique de llvation de lhostie au moment de sa conscration, car dsormais on considre quil faut davantage montrer aux fidles les diffrentes formes dexpression de la puissance divine, ce que confirme le programme iconographique du portail nord mnag dans la quatrime trave de la nef (voir le document 6). Document 5 La clbre tour-porche de Saint-Benot a suscit une trs abondante littrature compte tenu de son originalit et des incertitudes chronologiques qui lentourent. On se contentera ici de proposer linterprtation qui prvaut depuis les travaux dliane Vergnolle et qui, en labsence dtudes contradictoires sappuyant sur des lments nouveaux, semble faire relativement consensus parmi les spcialistes. La tour est voque par Andr de Fleury dans sa Vie de Gauzlin. Cette source indique que labb Gauzlin (1004-1030) entreprit de faire construire une tour la limite occidentale de labbaye en faisant venir par la Loire des pierres du Nivernais. Une analyse des matriaux utiliss pour ldification de la tour-porche confirme cette provenance : les pierres ont t extraites de la carrire de Bulcy, prs de La Charit-sur-Loire. Andr rapporte galement la rponse quaurait faite labb Robert le Pieux qui, intrigu par le chantier, linterrogeait sur la nature des travaux : Gauzlin voulait une uvre telle quelle soit un exemple pour toute la Gaule . Il est peut-tre driv des massifs occidentaux carolingiens et ottoniens (westwerk), surtout prsents dans lEurope rhnane, mais cela reste hypothtique. Il est certain que la tour tait inacheve la mort de Gauzlin. Cependant, faute dindications prcises dans les sources anciennes, la date de fin des travaux est inconnue. liane Vergnolle propose une construction qui se serait tale de 1020 1035, mais des dates plus tardives ont t avances pour lachvement du chantier, jusque vers 1060. Les hsitations chronologiques tiennent en grande partie au caractre novateur de ldifice, tant par son architecture que par son ornementation. Au rez-de-chausse celle-ci a t ralise par Unbertus, qui sest identifi sur lun des chapiteaux ( UNBERTUS ME FECIT ). La maigreur du dossier constitu par les textes mdivaux tant problmatique, cest dans larchitecture et la dcoration de cette tour-porche quil faut chercher les rponses nos 45

Reliefs ornementaux sur la faade septentrionale de la tour-porche (photo Sylvain Ngrier)

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interrogations sur les intentions qui ont prsid son dification et les modalits de son insertion dans lespace abbatial. Il est acquis aujourdhui que cette tour tait lorigine dtache de lglise Notre-Dame, une construction carolingienne lpoque. Peut-tre Gauzlin avait-il lide dtablir une liaison entre la tour et cette glise quil aurait fait agrandir, voire entirement reconstruire en commenant par louest. Ce projet, sil a exist, sest perdu avec lincendie qui ravagea le monastre en 1026. Ce nest finalement quau XIIe sicle que la jonction sopra, avec la construction de la nef actuelle. Le porche na donc pas t conu comme un narthex, bien quau XIIIe sicle on le trouvt dsign dans le coutumier de Fleury sous le nom de Galile, autrement dit la terre des paens, par opposition la Jude, celle du Christ. Mais il ny avait pas lpoque daccs direct lglise par louest, lentre actuelle nayant t perce quen 1643. Les douze ouvertures du porche suggrent en revanche une allusion la Jrusalem cleste, dote de douze portes, ce que semblent confirmer les chapiteaux historis voquant lApocalypse. Ainsi, malgr le dfaut dinformations sur ses usages, ce porche, la limite occidentale de lemprise de labbaye rappelons-le, apparat comme un espace de rencontre entre les moines et les villageois, une interface autant relle que symbolique entre monde profane et monde divin. La tour comportait lorigine trois niveaux, peut-tre mme quatre, mais les parties suprieures ont t dtruites au XVIe sicle sans quon sache prcisment en quoi elles consistaient. Il est nanmoins attest que la tour servait de clocher. Le premier tage accueillait lorigine un sanctuaire qui devint la fin du Moyen ge la chapelle de labb et fut reconverti en grenier bl au XVIIIe sicle. Ce niveau est plus haut que le rez-dechausse : alors que les votes de ce dernier montent 6,60 mtres, celles de ltage culminent 10,30 mtres. On peut penser quun tel choix rvle une distinction entre espace terrestre et espace cleste, celui-ci bnficiant dune lvation suprieure. Esthtiquement, leffet produit est remarquable : avec ses hautes baies encadres par des arcs de dcharge, ltage confre la tour une lgret qui fait oublier son caractre massif li son plan, presquun carr, en ralit un rectangle de 17 mtres de ct sur 15,70. Il faut toutefois remarquer quune restauration du XIXe sicle a uniformis le rendu des faades sur le modle de celle qui donne vers le nord, la seule auparavant bnficier de grandes ouvertures tandis que les autres taient presque aveugles. Dailleurs liane Vergnolle, faisant remarquer quau rez-de-chausse cest la faade occidentale qui est la

plus richement dcore alors qu ltage cest la faade septentrionale qui est dote des plus grandes fentres et de lornementation la plus soigne, voit dans ce revirement leffet de lincendie de 1026. Aprs celui-ci les btiments conventuels, originellement au nord de lglise Notre-Dame, furent reconstruits au sud. Ainsi louverture de labbaye vers le monde extrieur se fit moins vers louest que vers le nord, o le bourg put se dvelopper. Lexamen du dcor de la tour-porche est une premire occasion de faire intervenir lhistoire de lart, avec toutes les prcautions que suppose le Moyen ge en la matire, savoir que les aspects esthtiques taient indissociables des fonctions attaches aux ornements, leur beaut devant servir leur efficacit. Les multiples tapes de ldification de labbaye de Saint-Benot lui ont confr une ornementation qui couvre presque lensemble du Moyen ge, du prroman au gothique tardif visible dans les stalles, sans compter les ajouts ultrieurs qui nont pas leur place dans ce dossier consacr la priode mdivale. Lart fleurisien a nanmoins trouv son plus complet panouissement pendant les deux sicles que durrent la construction de lglise Notre-Dame, du dbut du XIe sicle au dbut du XIIIe. Cet art ne se lit plus aujourdhui que dans la pierre, mais dans lglise Saint-Pierre il a exist des peintures paritales dont la logique programmatique pense par Gauzlin et rapporte par son biographe Andr navait rien envier celle des lments sculpts de Notre-Dame. Les quelques vues des chapiteaux du porche proposes ici permettent de se faire une ide du talent, voire du gnie, dUnbertus. Celui-ci a dabord repris le style antique des chapiteaux corinthiens, avec la volont manifeste de retrouver des motifs anciens conus comme des modles esthtiques, et sinspire au moins partiellement de Vitruve. Il sinscrit donc dans une dmarche plurisculaire qui a fait du Moyen ge une longue suite de renaissances , jusqu la Renaissance des XVe et XVIe sicles qui le clt. Mais laudace dUnbertus se ressent surtout dans les figures animales ou humaines, dont la prsence a les caractres dune innovation. Lopposition entre les chapiteaux corinthiens et les chapiteaux historis nest dailleurs quapparente, car les premiers ont fourni Unbertus un cadre propice lclosion des seconds, do lhomognit de lensemble. Cest parmi les chapiteaux historis quil est le plus facile de retrouver lempreinte de la commande de Gauzlin. Les thmes lhonneur sous le porche fournissent un chantillon de la culture chrtienne de lpoque : Ancien Testament (Adam et ve, sacrifice dAbraham), vie de Marie et enfance de Jsus (Visitation, fuite en gypte), Apocalypse (jugement dernier, Jrusalem cleste), intercesseurs (anges, saint Martin). Le chapiteau reprsentant la fuite en gypte fournit une belle illustration du travail dUnbertus. Les contraintes de la taille de la pierre lont ainsi conduit rduire les pattes de lne et les membres infrieurs de Marie et Joseph, tandis que bustes et ttes font fonction de volutes. Cette dformation permet en outre de donner une plus grande ampleur la figure du Christ, conformment au principe iconographique qui veut que la taille soit proportionnelle limportance de la fonction. La position en angle de Joseph, qui conduit lanimal avec une palme qui nest pas sans rappeler des motifs floraux prsents sur dautres chapiteaux, le met lcart. La reprsentation est donc centre sur Marie et Jsus, et voque une Vierge lenfant. Le Christ bnit de la main droite et tient un disque de la main gauche, probablement pour figurer le monde. En haut droite du chapiteau, au niveau de la corbeille, la main de Dieu surplombe la scne et, reprenant le geste de bndiction, dsigne ltoile, autrement dit Bethlem, ville que la Sainte Famille a quitte. Tout lart dUnbertus a rsid dans sa capacit faire cohabiter lgamment cet univers symbolique et esthtique avec les contraintes architecturales de la tour-porche.

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Document 6 Le portail nord de labbatiale Notre-Dame date de la fin du XIIe sicle, soit prs dun sicle aprs lapparition des premiers portails de ce type dans lOccident mdival, et son style marque bien le passage au gothique. Perc au niveau de la quatrime trave de la nef, il ouvre lglise sur le village. Cest par l quentraient les fidles, et sa dcoration a t pense en fonction de cet usage. Il sagissait de montrer aux lacs la fois les spcificits attaches labbaye de Fleury et son inscription dans une glise universelle. Les pidroits sont orns de statues-colonnes reprsentant des personnages de lAncien Testament, mais seuls Abraham et Isaac sont dans un tat de conservation permettant leur identification. Au-dessus slvent les voussures ; on trouve sur la premire une range danges portant des objets liturgiques (encensoirs, cierges), sur la seconde des aptres. Sur le tympan, un christ en majest est entour par les quatre vanglistes. Leur attribut respectif est prsent au-dessus de chacun deux et permet de les identifier facilement : saint Matthieu et un visage dhomme, saint Jean et son aigle, saint Marc et son lion, saint Luc et son taureau. Marc et Luc, qui, daprs la tradition, sont les deux vanglistes navoir pas connu Jsus, dtournent la tte de ce dernier et cherchent linspiration divine auprs de leur attribut. Sous le christ, un linteau reprsente le transfert du corps de saint Benot. gauche figure la dcouverte du tombeau et la rcupration des reliques dans un panier. Au centre du linteau se trouve le miracle des deux enfants ressuscits qui ont permis de rpartir les restes du saint et de sa sur. Enfin, droite, les habitants du village accueillent les reliques dans la liesse. Ainsi se dploie sous les yeux des croyants une reprsentation dont la symbolique est vidente : sur les bases de lAncien Testament slve le Christ fondateur dune nouvelle glise, forcment suprieure, et dont les diffrents intercesseurs (anges, aptres, vanglistes, saints et reliques) sont prsents aux fidles car ce sont eux qui leur rendent accessible la parole de Dieu. La restauration de ce portail en 1996 a fait apparatre des lments jusque-l ignors et rvlateurs de ltat desprit qui a prsid sa conception. Plus que la polychromie, nouveau visible sur quelques lments du portail, cest le linteau reprsentant le transfert des restes de saint Benot qui nous renseigne le mieux sur les choix oprs au XIIe sicle. On a ainsi dcouvert que la face de ce linteau tourne vers lintrieur de ldifice portait des sculptures dans un tat dachvement trs variable, toutes isoles dans une arcade. Au centre se trouve une Vierge lenfant, avec de part et dautres des aptres. Lglise tant consacre Notre-Dame, la reprsentation de la Vierge sur le tympan du portail tait symboliquement cohrente. Le travail nalla toutefois pas son terme, la pierre fut retourne et un nouveau choix iconographique simposa, celui qui apparat aujourdhui

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Revers du linteau du portail nord (photo Sylvain Ngrier)

encore. On ignore les circonstances exactes de ce contrordre, peut-tre la premire version fut-elle victime dun manque de moyens financiers. Toujours est-il quon ne reprit pas lide primitive, et que cest finalement lpisode du transfert des corps de Benot et Scolastique qui fut sculpt. Ce choix permettait de mettre en avant laura confre labbaye par la prsence des reliques du saint et les miracles qui leur taient attachs, et faisait de tout fidle entrant dans le sanctuaire un plerin. Ce changement en accompagnait un autre, celui de la dsignation de labbaye par le vocable de Saint-Benot, de plus en plus prfr celui de Fleury. Document 7 La dcoration de lintrieur de labbatiale Notre-Dame rpond un ordonnancement pens. On y trouve encore des chapiteaux ornementaux comme sous la tour-porche, mais les figures sculptes dominent dsormais, particulirement dans le chur et le transept. Moins colossaux que dans la tour de Gauzlin, ils sintgrent plus discrtement dans larchitecture en se contentant de la complter et ont des fonctions diverses selon leur emplacement. Si dans la nef les chapiteaux sont toujours ceux du XIIe sicle, dans le chur et le transept des copies du XIXe ont la plupart du temps remplac les originaux dposs au muse lapidaire. Le premier chapiteau fait partie de ceux-ci. Plac une dizaine de mtres du sol, il ornait larcature dont il renforait, avec ses voisins, limportance. Il reprsente une Vierge lenfant et, prsent par saint Benot lui-mme, Hugues de Sainte-Marie. Ce moine de Fleury est mal connu en dehors de ses uvres, des livres historiques et la dernire partie des Miracles de saint Benot. Il apparat trois fois dans la dcoration de lglise, et chaque fois en donateur. Il semblerait donc quil ait contribu au financement des travaux, ainsi que sa famille reprsente sur un autre chapiteau. Lhumilit de sa position agenouille nempche donc pas de rappeler ici son rle dans ldification de labbatiale Notre-Dame et plus largement dans le prestige du monastre. Le deuxime chapiteau photographi est d au mme sculpteur et provient de la croise du transept, qui compte huit chapiteaux de ce type sur les colonnes engages. labondance et la monumentalit des chapiteaux de la tour-porche succde un usage plus raisonn : lemplacement choisi avec soin contrebalance des proportions plus modestes. Dans un style hritier de celui de la tour-porche mais mancip des contraintes de lpannelage, lartiste a propos cet endroit un ensemble consacr notamment aux miracles de saint Benot. Le faux miracle de la cuisine reprsent sur ce chapiteau renvoie un passage des Dialogues de saint Grgoire relatant la dcouverte dune idole de bronze loccasion de fouilles ordonnes par saint Benot au mont Cassin. Place dans la cuisine du monastre, elle provoqua une illusion parmi les frres qui crurent au dclenchement dun incendie. Par ses prires, saint Benot mit fin au sortilge. On verra donc dans ce chapiteau histori la dnonciation paradoxale de lidoltrie ainsi que lvocation des activits quotidiennes des moines, ici le jardinage, la cuisine et la vaisselle. Sur le pourtour du chur, ct sud, se trouve un chapiteau reprsentant des personnages nus tenant des fruits lextrmit de rinceaux (motifs vgtaux). Cela voque invitablement Adam et ve mais ces derniers tant dj prsents sur un autre des chapiteaux du chur, il faut plutt y voir une rfrence allusive. Lobjet du chapiteau est donc moins symbolique que dcoratif, comme en tmoigne la composition rigoureuse : quasi symtrie des personnages dans les angles, volutes qui se dploient pour emplir lespace, impression gnrale dune scne en mouvement. Lunit ainsi donne la corbeille tranche tant avec les chapiteaux de la tour-porche quavec ceux de la croise du transept, davantage

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compartiments. Le faible relief de la sculpture vient corroborer le sentiment dune volution stylistique dans lornementation de labbatiale, lartiste ayant adopt, indpendamment de toute contrainte technique, un nouveau parti pris formel. Par ailleurs les dtails anatomiques (ctes, nombril) annoncent limportance nouvelle accorde aux figures dans lart gothique, et constituent une premire forme de ralisme. La dernire photographie reprsente un autre chapiteau histori du chur, le sacrifice dIsaac. Le sujet, galement prsent dans une statue-colonne du portail nord, est classique : alors quAbraham sapprte obir lordre divin en sacrifiant son fils Isaac, un ange sinterpose et lenfant est remplac par un blier. La popularit de ce thme iconographique dans la chrtient provient en partie du parallle vident avec le sacrifice christique, Jsus acceptant la mort pour permettre la rdemption des pchs. Au sein du monastre il tait aussi un moyen de rappeler la ncessaire et inconditionnelle obissance Dieu. Du point de vue stylistique une tape supplmentaire a t franchie. Dsormais la scne occupe une frise cylindrique, et les angles ne sont plus marqus que par les moulures des parties suprieures. Larrire-plan est nu, lencombrement jusque-l habituel compte tenu des techniques utilises disparaissant au profit dune ligne claire qui se dtache aisment du fond, concentrant le regard sur lessentiel. ce titre, il est un bon exemple de lpanouissement de la sculpture historie dans le dernier quart du XIe sicle. Document 8 Installe actuellement dans le bras nord du transept, la statue de Notre-Dame de Fleury rappelle que labbatiale est consacre sainte Marie. Il sagit dune Vierge lenfant en albtre du XIVe sicle abrite dans une niche en bois, objet dun plerinage le 8 septembre. La couronne qui ceint la tte de Marie renvoie la tradition de la Vierge en majest, reine des cieux. Jsus tient en main un oiseau, probablement une colombe symbolisant le SaintEsprit (columba spiritualis). Une comparaison avec des sculptures plus anciennes (fuite en gypte du document 5, Vierge lenfant du document 7, revers du linteau du portail nord) permet de mesurer les transformations de lart en trois sicles. Aux attitudes hiratiques du roman succde la grce du gothique. La dlicatesse des traits, la souplesse des plis, la finesse de la sculpture, limperceptible dhanch, le souci des proportions sont autant de signes que le retour un art raliste sur le modle antique est amorc. Si larchitecture du dais rappelle indubitablement le gothique avec ses arcs ogivaux trilobs, la statue elle-mme annonce lavnement proche de la Renaissance. Document 9 Benot de Nursie nest vritablement connu qu travers ce que Grgoire le Grand en a dit dans ses Dialogues. Dorigine noble, ayant tudi Rome mais souhaitant se retirer pour mener une vie plus austre, saint Benot en vint, aprs dautres tentatives tant rmitiques que cnobitiques, fonder le monastre du mont Cassin vers 530, et lui donna une rgle dont le succs fut rapide. Labbaye de Fleury ladopta ds sa fondation au milieu du VIIe sicle, selon le vu de Leodebode, et lordre bndictin domina largement le monachisme occidental durant le Moyen ge, au point que Benot fut surnomm le lgislateur des moines . Dans son prologue et dans son dernier chapitre, la rgle de saint Benot rappelle lobjectif de la communaut : vivre le plus saintement possible pour pouvoir prtendre accder la

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maison du Seigneur (Domini tabernaculum), pour reprendre la terminologie de la rgle, autrement dit pour assurer son salut. Benot de Nursie, fort de son exprience, a donc labor un cadre qui fixe tant les principes que les modalits pratiques de la vie communautaire, lorganisant autour de trois ples : le travail manuel, la lectio divina (lecture personnelle de la Bible) et lopus Dei (luvre de Dieu, ici les prires collectives). Les moines doivent saffranchir autant que possible du monde sensible pour se consacrer la vnration du monde spirituel, do les multiples renoncements quils acceptent : biens matriels, bavardages, plaisir de la chre (et de la chair) Dans le mme temps ils sastreignent des pratiques contraignantes, commencer par les nombreux temps de prire qui scandent leur journe. La force de lengagement de chacun est garantie par son irrversibilit, car on est moine perptuit. Sil ny a pas officiellement de hirarchie au sein du monastre, labb pse davantage que les frres qui il se doit de demander conseil. Pour la bonne marche de la communaut, tous lui doivent respect et obissance. Dsobir, cest enfreindre la rgle. La rgle ne se discute pas et les contrevenants sexposent des sanctions graduelles qui peuvent aller jusquaux punitions corporelles et au bannissement. Chasser lindisciplin est une mesure de protection au mme titre que la construction de murs. Car pour parvenir ses fins, la communaut se place hors du monde : la clture du monastre dtermine latelier o se pratiquent les activits conduisant au salut. Cependant, confronts aux ralits terrestres et aux injonctions de lcriture, les moines doivent composer et accepter des amnagements vis--vis du monde extrieur. Lassistance dlivre aux pauvres, les soins prodigus aux malades, lhospitalit accorde aux voyageurs sont autant dobligations que les bndictins ne sauraient esquiver et qui les confrontent au monde profane. Elles forment dailleurs le complment extrinsque de lascse personnelle : donner aux autres permet un dpouillement supplmentaire qui rend plus parfaite la vie mene. Le manuscrit 322 de la mdiathque dOrlans date du XIe sicle et comprend un calendrier, un martyrologe et la rgle de saint Benot. Ces textes ne sont pas rassembls au hasard car ils servaient quotidiennement la communaut. Le martyrologe et la rgle taient lus au chapitre tous les matins aprs loffice de prime (tierce en t), ce qui explique lusure de ce manuscrit utilis chaque jour pendant plusieurs sicles. La page reproduite ici est le dbut de la rgle de saint Benot : Ausculta o fili praecepta magistri ( coute, fils, lenseignement du matre ). La lettrine historie reprsente un guerrier et un lion entremls qui saffrontent, et son style, avec un dessin lencre rehauss de rouge, est caractristique de ce qui faisait dans les rgions de la Loire lpoque. Document 10 Le coutumier de Fleury (officiellement intitul Consuetudines floriacenses antiquiores) rdig par Thierry dAmorbach vers 1015 permet de se faire une ide de la vie quotidienne au monastre aux environs de lan mil. Il nest connu que par un manuscrit de Wolfenbttel et son attribution Thierry na t possible que par des recoupements. Il tait destin Bernward, vque dHildesheim entre 993 et 1022, alors dsireux de sinformer sur les coutumes monastiques car dans sa ville il souhaitait fonder une communaut ddie saint Michel. Thierry ayant quitt Fleury en 1002, sa description de la vie monastique correspond ce quil a pu en connatre sous labbatiat dAbbon (993-1004) et sinscrit dans une volont de promouvoir la dynamique rformiste auprs du monachisme germanique. Thierry insiste particulirement sur les diffrentes fonctions dvolues aux moines et les qualits indispensables leurs titulaires, lobjectif premier de la communaut, la prire, ne

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pouvant saccomplir que dans le cadre dune organisation rigoureuse. Il pose dabord comme principe que labb, qui doit tre librement lu par ses pairs auprs de qui il demande conseil, est un moine comme les autres et quil ne doit se distinguer en rien, en particulier en ne drogeant pas aux rgles de vie commune. Cela nempche pas lexpression de fortes personnalits : Abbon et Gauzlin, contemporains de Thierry, en sont de parfaits exemples. Lgalitarisme proclam seffaait donc face la ncessit dune hirarchie btie sur lautorit morale et temporelle de labb. Plus de la moiti des fonctions prsentes dans le coutumier concernent la vie interne de la communaut, et, pour une bonne part, son contrle. En effet la rudesse des conditions de vie et le caractre rustre de nombre de moines expliquent la vigilance leur gard. Les exigences du service de Dieu imposaient aussi lordre et lhygine. Le rle du circateur est clairant sur ce point, les activits nocturnes des bndictins ntant pas moins importantes que les diurnes. Le fait quil lui revienne de ranger les livres oublis montre aussi que les moines pouvaient avoir un contact direct avec les livres. Les relations avec le monde extrieur taient nombreuses. Laccueil des visiteurs, riches ou pauvres, faisait partie des missions traditionnelles de labbaye, et le service de laumne fonctionnait quotidiennement. Le jardinier, le panetier ou encore le responsable des vignes dirigeaient de leur ct une petite quipe de lacs. Si la vie cnobitique procdait dun idal de vie hors du temps et du monde, les avantages de ces multiples et ncessaires contacts avec le voisinage profane taient vidents, notamment parce quils dchargeaient les moines de travaux pnibles et peu compatibles avec leurs obligations spirituelles. Dans le mme ordre dide, il est frappant de constater combien dans cette organisation a t pouss le fractionnement des tches matrielles. lexception du rfectorier dont la charge quotidienne tait lourde, les moines pouvaient ne consacrer quune part restreinte de leur temps ces occupations. Lobjectif tait vident : la prire devait primer sur le reste. Ainsi, en plus des huit heures doffices divins dfinies par la rgle, les membres de la communaut sastreignaient de frquents exercices spirituels : messes supplmentaires, processions, lectures Document 11 Le monastre de Fleury a t reconstruit partir de 1712 par les Mauristes, qui nont conserv de lpoque mdivale que lglise abbatiale. On dispose cependant de plans antrieurs cette reconstruction. Ils permettent, malgr les incertitudes et les travaux successifs, pas toujours bien renseigns, davoir une ide assez prcise de limplantation des btiments conventuels. Le plan sur parchemin photographi ici date de 1645. Proprit de la Socit archologique et historique de lOrlanais, il est actuellement conserv la mdiathque dOrlans. Daprs les indications portes sur une copie de la fin du XIXe sicle, ce plan a t trac en vue dun procs opposant labbaye aux villageois. Lobjet du litige tait un chemin, marqu de la lettre T sur le plan, qui sparait les btiments claustraux des jardins attenants et que les habitants de Saint-Benot avaient lhabitude demprunter pour ce rendre au port. La nature-mme de ce document invite la prudence : le souci dexactitude ne pouvait concerner que les lments utiles au procs, savoir la voirie, lemplacement des jardins et celui de lenclos monastique. Bien des approximations sont perceptibles dans la figuration des btiments, comme en tmoigne la tour-porche dont le rez-de-chausse est surdimensionn par rapport ltage. Le plan offre cependant suffisamment dindications pour

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pouvoir tre exploit et, moyennant quelques prcautions, il autorise une extrapolation suggestive sur labbaye mdivale. Un premier constat simpose : les btiments conventuels sont cerns par des limites bien visibles car matrialises par des difices, des murs et un foss. Cet enclavement relve dune double volont, dune part celle de se protger des agressions dune part, dautre part celle de sisoler pour rendre plus apparent lespace sacr. Les ouvertures sur lextrieur sont limites : un pont, not L sur le plan, donne sur le sud au XVIIe sicle, mais originellement les habitants accdaient labbaye par une porte au nord, marque C, ce qui tait cohrent avec lemplacement du portail de lglise Notre-Dame. Le clotre constitue le cur de la vie monastique car il est entour par les btiments les plus importants. Au nord il est accol labbatiale, louest au cellier et au logis de labb (E), lest la salle capitulaire et aux dortoirs ltage, vraisemblablement reconstruits sous labbatiat de Macaire (1144-1161) (H), et enfin laile sud abritait le rfectoire (G). Ce rfectoire a chang de destination au XVIIe sicle car cest alors un btiment isol plus lest qui en fait office (P). Au Moyen ge le rfectoire tait orn de peintures murales commandes par labb Arnaud (1030-1032), comme en tmoigne Andr de Fleury. Consacres aux fables dsope, elles illustraient des principes moraux, sous le regard, au fond de la salle, dun Christ en majest accompagn des vingt-quatre vieillards de lApocalypse et dun chur danges et darchanges. Au sud-est de lenclos se trouvent linfirmerie avec les chambres des htes (N) et, formant langle, la chapelle Saint-Pierre (O). Les difices ddis au labeur se concentrent au sudouest : greniers (M) et four (K). Rejets lextrieur de lenclave, les jardins (Q) appartiennent pleinement labbaye qui les exploite et ne sont spars delle que par un chemin (T) de 9 pieds de large, soit peine trois mtres, objet du litige entre les moines et les habitants. Document 12 Avant le grand dveloppement des coles urbaines, il revenait aux monastres dtre la fois les dpositaires de la tradition crite et les organes de sa transmission. Ces fonctions non seulement se retrouvaient labbaye de Fleury, mais elles lui valurent un immense prestige aux Xe et XIe sicles. Le monastre abritait des archives, une bibliothque, un scriptorium (atelier dcriture) et une cole, autant de services interdpendants sous lautorit de larmarius, ncessairement un fin lettr car il lui fallait vrifier lorthodoxie de lenseignement et la fidlit des uvres copies. Le scriptorium contribuait enrichir la bibliothque, qui elle-mme fournissait les livres indispensables aux tudes, aussi a-t-on assist un dveloppement parallle de ces activits. Vraisemblablement trs rduites lorigine, elles connurent un essor au Xe sicle pour atteindre un apoge sous labbatiat dAbbon, lui-mme ancien coltre de Fleury et savant aux amples connaissances. Son propre parcours nous claire sur le cursus qui pouvait tre celui dun tudiant de lpoque : dabord instruit lcole des clercs de lglise Saint-Pierre de Fleury, il entra ensuite au monastre comme oblat et sy forma la grammaire, la dialectique et larithmtique. Il tudia la rhtorique et la gomtrie par lui-mme et se rendit Orlans pour parfaire ses savoirs en musique, ainsi qu Paris et Reims pour lastronomie. Il matrisait donc les sept disciplines qui composaient le trivium (grammaire, rhtorique et dialectique) et le quadrivium (arithmtique, gomtrie, astronomie et musique) et constituaient le cadre dorganisation des tudes lpoque. On ignore si lcole fleurisienne respectait rellement ce cadre mais lanalyse du contenu de la bibliothque partir des manuscrits parvenus jusqu nous montre que chacune de ces

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disciplines y tait prsente travers plusieurs ouvrages. Cependant, partir du milieu du XIe sicle, la renomme et linfluence du monastre rgressrent, et lcole finit par pricliter dfinitivement. Au XVIe sicle les ouvrages de la bibliothque furent disperss, mais la mdiathque dOrlans conserve encore plus de 250 manuscrits qui en sont issus, dont beaucoup comprennent en fait plusieurs titres. Parmi ceux-ci, le manuscrit 269 contient les Commentaires sur les catgories dAristote de Boce, philosophe et thologien du VIe sicle qui lon doit notamment linvention du quadrivium, et qui dans cet ouvrage a traduit en latin et comment Aristote. Passeur entre la philosophie antique et la thologie chrtienne, cest un auteur essentiel quil nest pas surprenant de retrouver Fleury. Le codex, copi au tournant des Xe et XIe sicles, a t solidement reli au XIIIe avec des ais couverts de peau mgisse, lui assurant une paisse protection qui limitait sa transportabilit (ainsi que les risques de vol) et rservait sa consultation un primtre restreint, celui de la bibliothque essentiellement. Un morceau de parchemin de taille rduite a t pris dans la reliure. On y distingue lesquisse dun schma et des lettres destines essayer des plumes ; il a donc servi de brouillon pour les moines copistes et rappelle les conditions de ce laborieux travail. Dans le corps du texte, les passages directement tirs dAristote sont marqus dun T interlinaire, tandis que les commentaires de Boce sont nots C, facilitant la lecture et la comprhension de lensemble. Des schmas et illustrations viennent complter le propos. Ils peuvent prendre lallure darbres qui reprsentent la structuration des catgories, ou celle de figures gomtriques comme on le voit sur la deuxime photographie de la page 26. Aristote dans ses Catgories se contentait dune allusion une technique dj ancienne, celle du gnomon, qui consiste complter une figure pour en produire une semblable plus grande, ce qui lui servait comme exemple daccroissement sans altration. Boce en a profit pour introduire une vritable leon de gomtrie car avant le dveloppement de lalgbre sous linfluence des mathmaticiens arabes, la plupart des problmes impliquant des puissances carres taient rsolus gomtriquement par ltude des aires (identits remarquables, quations du second degr). Le moine copiste sest donc attach transcrire visuellement le principe du gnomon, la deuxime figure montrant un carr venant semboter dans une sorte dquerre pour former un carr plus grand. Un tel soin protger et rendre intelligible le texte de Boce dnote un souci de rendre ce manuscrit robuste, pdagogique et pratique dutilisation : nous avons bien affaire un livre dtude. Le manuscrit 175 renferme quant lui des uvres de Thodore Studite et de Grgoire le Grand, notamment ses Homlies sur zchiel qui se concluent par une enluminure pleine page ici reproduite. Ltude codicologique a permis de dterminer que le manuscrit a t copi lpoque de labbatiat dAbbon et que le dessin, excut la plume et bistre avec des rehauts de bleu, a t trs certainement ralis par un moine venu dAngleterre, le style correspondant celui pratiqu outre-Manche cette poque. Le rseau europen mis en place par labbaye se manifeste ici concrtement (cf. document 13). Le Christ en gloire, prsent dans une mandorle, est entour gauche de saint Benot portant un livre (la rgle ?), et de Grgoire le Grand droite droulant un long phylactre (les homlies ?). Un moine sest humblement agenouill auprs du rdacteur de la rgle qui le bnit et le dsigne au Christ ; linterprtation habituelle voit en lui lartiste, mais il reprsente aussi la communaut, lapplication de la rgle assurant aux bndictins de se rapprocher du Christ. Quelques notes marginales sur des pages prcdentes indiquent que le livre a pu tre lu lors doffices. Le scriptorium de Fleury avait donc aussi comme mission denrichir les pratiques cultuelles par lapport de nouveaux ouvrages vocation liturgique.

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Document 13 Les cartes prsentes ici montrent la double puissance de labbaye au XIe sicle. Si la localisation du temporel de Fleury affiche sa richesse, le rseau quelle a russi tisser tmoigne de son prestige. Les relations noues avec dautres monastres taient de plusieurs ordres, allant de simples changes de manuscrits jusqu la venue dune colonie de moines ou dun abb fleurisien pour une rforme complte, comme Abbon a tent de le faire La Role, pour son malheur. Le rayonnement intellectuel de Fleury sest fait sentir sur une large part de lEurope de lOuest, de lAngleterre la Catalogne, de lAllemagne la Bretagne. Cest toutefois vers le nord que la dynamique rformatrice de labbaye sest le plus exerce. Ainsi en Angleterre on trouve quatre monastres rforms par des moines venus tudier Fleury, et trois autres au nord-est (Metz, Saint-Michel-en-Thirache et Waulsort). En France septentrionale, la propagation de la rforme a t directement conduite par les abbs de Fleury ou, dfaut, par les moines quils dpchaient auprs des tablissements. Pour le reste, il sagit de relations plus informelles, de rapports personnels, voire amicaux, entre labb de Fleury et des homologues loigns, comme Gauzlin avec Oliba, abb de Ripoll. Les diverses possessions de labbaye, connues par des chartes et des mentions dans des textes littraires, dterminent une gographie du temporel qui semble en grande partie fixe ds le IXe sicle. Sans surprise, lassise rgionale de labbaye apparat : le val de Loire, la limite sud-est de la Beauce, le Gtinais et, plus au nord, la rgion dtampes concentrent la majorit des possessions de labbaye. Cependant, souvent en lien avec linfluence voque prcdemment, Fleury disposait de biens plus lointains, entrs dans le patrimoine de labbaye par donation ou, plus frquemment semble-t-il, par acquisition, signe dune expansion volontariste dans le cadre de la promotion de la rforme monastique. Ladministration dun tel ensemble de possessions supposait une organisation qui nous est mal connue. Seules les prvts ont fait lobjet de suffisamment de mentions pour en tirer des informations utiles. Il apparat que les prvts, moines chargs de grer de lointaines petites communauts (monasterium ou coenubium dans les sources), bnficiaient dune relative autonomie, tel point que certains actes quils ont pu passer ne faisaient pas allusion la maison-mre. Plusieurs prvts ont ainsi montr leurs qualits dadministrateurs et ont accd par la suite labbatiat, comme Richard (mort en 976), prcdemment prvt de Perrecy, ou Rainier (mort en 1059), pass par Dy. Document 14 Cette charte est exceptionnelle double titre puisquelle est la fois le plus ancien document du chartrier de labbaye et lun des cinq actes originaux dHugues Capet encore conservs. Olivier Guyotjeannin, avanant ses hypothses avec prudence, en a donn une analyse approfondie que nous synthtisons ici. Depuis Thodulfe, vque dOrlans et abb de Saint-Benot au tournant des VIIIe et IXe sicles, lvch prtendait exercer sa tutelle juridictionnelle sur labbaye. Cette position devint intenable au IXe sicle lorsquOdon de Cluny introduisit la rforme monastique Fleury (avant 938) et en fit un haut-lieu intellectuel grce une riche bibliothque, un scriptorium trs actif et des coles efficaces (cf. document 12). Forts de cette russite et de la protection de saint Benot, pousss aussi par lesprit dindpendance que vhiculait la

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rforme, les abbs successifs cherchrent pendant plus dun sicle repousser les vellits de leur puissant voisin. Ce conflit sculaire nen tait qu ses dbuts en 993, mais il avait dj atteint une grande intensit. En effet se trouvrent face face deux fortes personnalits, Arnoul, vindicatif vque dOrlans, et Abbon, abb au savoir tendu et reconnu. Tous deux dpendaient du domaine captien, et lun et lautre cherchrent lappui dHugues Capet qui, par son arbitrage, trouva l un moyen daffermir son autorit. Par ailleurs cette opposition confrontait deux approches de la puissance ecclsiastique : celle de lvque, sculire et minemment temporelle, et celle de labbaye, fonde sur laura spirituelle dune communaut rgulire, de surcrot dpositaire des reliques du fondateur de lordre. Ainsi apparat au grand jour la concurrence entre les deux principales institutions de contrle des territoires mises en place par le christianisme occidental, pourtant conues comme complmentaires mais que le systme fodal rigea bien souvent en rivales. Les lments du conflit voqus par la charte nont rien doriginaux pour lpoque : Arnoul, le neveu homonyme de lvque dOrlans install Yvre-le-Chtel, prlevait indment des redevances sur les villageois de Yvre-la-Ville, quelques centaines de mtres du chteau qui les dominait. Or ce village dpendait de labbaye de Fleury, qui se plaignit donc auprs du roi de cet indlicat qui osait, avec ses hommes, abuser de sa force pour tablir de nouvelles et mauvaises coutumes. Le fond comme la forme de la charte tmoignent du compromis que le roi imposa aux parties. Le bon droit des bndictins est reconnu, mais Arnoul lusurpateur a pu conserver une partie des redevances, du moins jusqu la mort de son oncle. En mnageant ainsi lvque dOrlans, Hugues Capet sest garanti sa fidlit un moment o il doit assiger Melun, dont le comte de Blois stait empar. Pour les moines de Fleury cette dcision tait dautant plus difficile accepter que, si lon suit Olivier Guyotjeannin, le roi leur en avait confi la mise par crit. Cela expliquerait le soin particulier dont la confection du document a fait lobjet : le parchemin est plus grand quune feuille au format A3, un chrismon (motif dcoratif voquant le Christ), aujourdhui dchir, plaait demble la charte sous la protection divine, des archasmes formels, comme les lettres tires de la premire ligne, et un style forc dnotent une recherche de solennit Quant au ton cru, presque virulent, adopt pour la prsentation du conflit, il laisse penser que le rdacteur en tait partie prenante et ne saurait tre celui de la chancellerie royale, ce que confirme linsistance sur les tergiversations du roi qui occulte largement la soumission pleine de ressentiments de labb. La solution adopte par Hugues Capet ne pouvait tre que temporaire : lapaisement ne dura que le temps que lvque meure, en 1003. Priv du soutien avunculaire, Arnoul recula face labbaye de Fleury qui obtint grce Gauzlin que son hritire renont toute prtention, probablement moyennant finances, comme ce fut le cas avec lvque dOrlans Foulques et avec Robert le Pieux qui acceptrent ainsi la destruction du chteau. Mais les abbs durent ensuite semployer pour viter que Yvre ne leur chappt : un chteau fut rapidement rdifi par un nouvel vque dOrlans, et dtruit derechef au dbut des annes 1030 grce au soutien, lui aussi certainement monnay, dHenri Ier. Les rois de France ne se rsignrent pourtant pas abandonner un site qui permettait de contrler la route de Sens : ds le dbut du XIIe sicle Yvre devint le chef-lieu dune prvt royale et Louis VI en fit un lieu de sjour.

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Document 15 Forte dune rputation exceptionnelle au XIe sicle, labbaye, cherchait une reconnaissance officielle de sa suprmatie dans le royaume. La bulle dAlexandre II en 1072, adresse labb Guillaume, accordait Fleury la premire place parmi toutes les abbayes de la Gaule et consacrait donc les efforts dploys par le monastre, y compris par lusage de faux, pour parvenir cette fin. La justification avance ntonne pas : cest la prsence en son sein des reliques de saint Benot, lgislateur des moines , que Fleury dut cet honneur. une poque o la papaut souhaitait asseoir son autorit et rformer lglise, il faut sans doute y voir un soutien une abbaye qui sinscrivait dans ce mouvement. Qute dune position dominante dun ct, rforme grgorienne de lautre : la convergence des intrts tait vidente. Pourtant il ne fallut que quelques dcennies pour que la bulle devnt caduque, labbaye de Saint-Denis simposant, grce la faveur royale, comme la plus importante de France. La bulle dAlexandre II rglait galement les rapports entre labbaye et lvque dOrlans, les tensions entre les deux tant constantes depuis le Xe sicle. la suite de graves diffrends avec lvque Arnoul (cf. document 14), Abbon avait obtenu du pape Grgoire V le privilge dexemption en 997, ce qui enlevait toute autorit lvque dOrlans pour agir Fleury. Mais cela nempcha pas le conflit de se poursuivre : en 1008, Foulques, successeur dArnoul, tenta un coup de force pour semparer du monastre, mais il fut repouss par Gauzlin et les villageois. Alexandre II confirma donc lexemption dont jouissait Fleury vis--vis de lvque, et rgla les modalits de son application. La bulle se conclut par un cercle (rota) et un monogramme (bene valete, Porte-toi bien ) ; ils en garantissaient lauthenticit. lintrieur et sur le pourtour du cercle, le pape a fait figurer deux citations, trs certainement traces de sa main, tires des Psaumes : Magnus Dominus noster et magna virtus ejus (Psaume 146, 5) et Deus nostrum refugium et virtus (Psaume 45, 2). Document 16 Clbre pour avoir abouti au premier bcher connu de lOccident chrtien, lhrsie dOrlans de 1022 a longtemps t prsente comme relevant du manichisme et prfigur