Ludwig van Beethoven : une surdité auto- .... dont le traitement pourrait peut ... temps de 1818,

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Text of Ludwig van Beethoven : une surdité auto- .... dont le traitement pourrait peut ... temps de 1818,

  • Ludwig van Beethoven :

    une surdit auto-immune ? *

    par Peter J. DAVIES **

    La tragdie de la surdit de Beethoven est presque unique dans l'histoire de la

    musique.

    En octobre 1802, deux mois avant son 32e anniversaire, le compositeur est rduit au

    dsespoir par sa surdit et il rdige le fameux testament de Heiligenstadt : "O mes sem-

    blables, vous qui m e considrez ou m e dcrivez comme antipathique et grincheux, ou

    mme misanthrope, comme vous tes injustes envers moi ! Tout d'abord, vous ignorez

    la raison secrte pour laquelle je vous apparais ainsi. Depuis l'enfance, mon cur et

    mon me sont imprgns du sentiment de bienveillance et j'ai toujours t prt entre-

    prendre de grandes actions. Imaginez vous que, depuis six ans, je suis atteint par un mal

    incurable qui, de plus, a t aggrav par des mdecins incomptents. D'anne en

    annes, mes espoirs de gurison ont t progressivement anantis et j'ai finalement t

    conduit accepter l'ide d'une infirmit dfinitive, dont le traitement pourrait peut tre

    durer des annes, voire mme s'avrer impossible (...). Cependant, je ne parviens pas

    m e rsoudre dire aux gens : parlez plus fort, criez, car je suis sourd. Hlas, comment

    pourrais-je m e rfrer la perte d'un sens qui devrait tre beaucoup plus dvelopp

    chez moi que chez les autres, un sens que j'ai possd, il fut un temps, avec la plus

    grande perfection, avec un degr de perfection qu'assurment peu de gens dans m a pro-

    fession atteignent ou ont jamais atteint (...). Mais quelle humiliation lorsque quelqu'un,

    prs de moi, entend au loin le son d'une flte que je ne perois pas, ou lorsque

    quelqu'un coute le chant d'un berger, que je n'entends pas non plus.

    De tels incidents m e conduisent au dsespoir et j'ai t sur le point de mettre fin mes

    jours. Seul mon art m'en a empch, car il m e semblait rellement impossible de quitter

    ce monde avant d'avoir produit toutes les uvres que j'avais besoin de composer. Et

    c'est ainsi que j'ai prolong cette misrable existence".

    Il surmonte heureusement cette pnible preuve pour nous offrir, au cours des 25

    annes qu'il vivra encore, une remarquable srie de chefs d'uvre marqus du sceau de

    sa personnalit et de son style sans prcdents.

    Ludwig van Beethoven (1770-1827) est n Bonn. Sa mre est dcde de tubercu-

    lose l'ge de 40 ans. Son pre, musicien la cour de Prince Electeur, devenu alcoo-

    * Traduit, avec l'accord de l'auteur, et prsent par le professeur agrg Y.F. Cudennec. Comit de lecture

    du 30 avril 1994 de la Socit franaise d'Histoire de la Mdecine.

    ** 220 Springvale Road, Glen Waverley, Vie 3150. Australie.

    HISTOIRE DES SCIENCES MDICALES - T O M E XXIX - 3 - 1995 271

  • lique, meurt 53 ans d'insuffisance cardiaque. Son jeune frre, Karl, dont le fils lui

    donnera plus tard bien des soucis, meurt de tuberculose enl815,41 ans.

    Beethoven subit l'installation progressive de sa surdit ds sa 27e anne. Localise

    initialement l'oreille gauche, puis progressivement bilatralise, l'hypoacousie int-

    resse les frquences aigus et s'accompagne d'acouphnes, d'abord intermittents, puis

    permanents. Les troubles gastro-intestinaux associs (douleurs abdominales et diarrhe

    rcidivante) s'amendent temporairement, mais l'hypoacousie progresse malgr diverses

    tentatives thrapeutiques (stimulations galvaniques, gouttes auriculaires diverses, infu-

    sions...). Beethoven dcrit trs prcisment ses symptmes son ami, le docteur Franz

    Wegeler, dans une lettre date du 29 juin 1801 (il a 31 ans) : "...mais ce dmon jaloux,

    ma misrable sant, m'a mis un mchant bton dans les roues, et c'est ainsi que, depuis

    3 ans, mon audition s'affaiblit de plus en plus. On suppose que cela est en relation avec

    mon tat digestif, qui, comme vous le savez, tait dj altr avant mon dpart de Bonn,

    et s'est aggrav Vienne, o j'ai constamment souffert de diarrhe et, en consquence,

    d'une extraordinaire faiblesse... Mes oreilles continuent siffler et bourdonner jour et

    nuit... Pour vous donner une ide de cette trange surdit, figurez vous que, au thtre,

    je dois me placer tout contre l'orchestre pour comprendre ce que disent les acteurs, et

    que, quelque distance, je n'entends pas les sons aigus des instruments ou des voix. En

    ce qui concerne la voix parle, il est tonnant que personne encore n'ait remarqu ma

    surdit : du fait que j'ai toujours t enclin la distraction, ils attribuent m a duret

    d'oreille ce trait de caractre. Parfois aussi je n'entends pas une personne qui m e parle

    doucement : j'entends les sons, c'est vrai, mais je ne peux comprendre les mots. A

    l'inverse, si quelqu'un crie, je ne le supporte pas". On peut rapprocher ce dernier trait

    du fait que Beethoven cesse de jouer de l'orgue dans sa troisime dcennie et en donne

    l'explication suivante l'organiste Karl Gootfried Freudenberg : "Moi aussi, j'ai beau-

    coup pratiqu l'orgue dans ma jeunesse, mais, plus tard, mes nerfs ne pouvaient plus

    supporter la puissance de cet instrument gigantesque".

    L'volution de la surdit est ensuite plus progressive, bien que lentement inexorable.

    Lorsqu'il joue du piano, Beethoven obtient une certaine attnuation des acouphnes en

    obturant ses oreilles avec du coton. En 1812 (il a 42 ans), il faut crier pour qu'il entende

    et, pendant plusieurs annes, il utilise un cornet acoustique avec peu de bnfice, bien

    qu'il le trouve utile pour la conversation avec une personne la voix douce et calme,

    comme son lve l'Archiduc Rodolphe. Pendant l't 1815, il est encore possible de

    converser avec lui en criant dans son oreille gauche, mais, en 1817, il n'entend plus la

    musique. L'utilisation de "carnets de conversation" devient ncessaire au dbut du prin-

    temps de 1818, mais son locution ne se dtriore pas. En 1822, il est oblig d'aban-

    donner la direction d'orchestre pendant les rptitions de son opra ("Fidlio").

    Le plus grand des "potes de la musique" a essay dsesprment de conserver et

    d'amliorer son audition . Il a consult un ouvrage d'acoustique et command un piano

    plus puissant : le facteur de pianos de la Cour Impriale de Vienne (Kortrad Graf) rali-

    se pour lui un piano quadruples cordes ; il augmente aussi l'amplitude sonore par

    l'adjonction d'un rsonateur. Pour composer, Beethoven utilise des cornets acoustiques

    maintenus par un serre-tte, de faon garder les mains libres pour le piano. Selon le

    docteur Rattel, un contemporain, il aurait galement utilis une baguette de bois dont il

    tenait une extrmit entre ses dents tandis que l'autre tait appuye sur la caisse de

    rsonance du piano, ce qui fera parler d'une surdit de transmission. Cependant, alors

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  • qu'il persiste encore une faible audition du ct gauche en septembre 1825, Beethoven

    est "sourd comme la pierre" pendant la dernire anne de sa vie.

    Il n'est pas fait mention d'otalgies au dbut de la surdit, mais Beethoven crit le 12

    fvrier 1822, dans une lettre son ami violoncelliste Bernhard Romberg : "la nuit der-

    nire, j'ai de nouveau souffert de cette douleur d'oreille qui a t habituelle tout au long

    de cette saison. Votre jeu lui mme ne pourrait que m'tre douloureux aujourd'hui".

    A partir de l't 1821 Beethoven subit une dcompensation hpatique sur le mode

    ictrique, puis un dme des membres infrieurs, un amaigrissement et, finalement,

    une ascite importante et dyspnisante, qui est ponctionne quatre reprises. L'volu-

    tion terminale est prcipite par un abcs de paroi et une infection pulmonaire. Il signe

    ses dernires volonts le 23 mars 1827, reoit les derniers sacrement le 24, sombre dans

    le coma et meurt le 26, 56 ans.

    L'autopsie est pratique le lendemain, dans l'appartement de Beethoven, par le doc-

    teur Wagner, associ du professeur Wawruch, mdecin personnel du compositeur, et de

    Cari von Rokitanski, qui se rendra clbre plus tard. Le rapport d'autopsie a t initiale-

    ment rdig en latin par Wawruch, mais nous n'avons longtemps dispos que d'une

    copie incomplte effectue par Ignaz von Seyfried, qui n'tait pas mdecin. L'original a

    t dcouvert en 1970 au muse d'anatomie pathologique de Vienne. En voici le texte :

    "Le corps du dfunt prsente un amaigrissement important et des ptchies noires et

    disperses, en particulier au niveau des extrmits. L'abdomen est distendu et gonfl de

    liquide. La peau est distendue. Le cartilage du pavillon de l'oreille est de grande taille

    et de forme irrgulire ; la fossette naviculaire, en particulier, est agrandie ; la conque

    est trs grande et moiti plus profonde que d'habitude ; les branches de l'anthlix sont

    trs divergentes et les replis sont trs profonds. Le conduit auditif externe est rempli de

    squames cutanes brillantes jusqu' la membrane tympanique, qui s'en trouve masque.

    La trompe d'Eustache est considrablement paissie. Le protympanum est un peu

    troit. L'apophyse mastode est de grande taille, mais sans particularits en ce qui

    concerne les sutures osseuses. Les cellules apparaissent tapisses d'une muqueuse tein-

    te de sang. L'ensemble de la partie ptreuse du temporal est parcouru par un rseau

    vasculaire visible et prsente galement une grande quantit de substance voquant du

    sang, en particulier dans la rgion de la cochle, dont la membrane spirale apparat un

    peu rougie. Les nerfs faciaux sont trs pais. Les nerfs acoustiques, par contre, sont

    plisss et dpourvus de myline. Les artres auditives y affrentes sont dilates au d