Ma lettre à François HOLLANDE

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    10-Nov-2015

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  • Saint-Gilles, le 13 mai 2015 Mlle Angie BGLER-FONNIER

    l'attention de Monsieur le Prsident de la Rpublique, M. Franois HOLLANDE

    Monsieur le Prsident de la Rpublique,

    Je me permets de vous crire car je fais partie de vos lecteurs et je sou-haite vous exprimer aujourd'hui mon dsenchantement et ma tristesse.

    Ayant grandi Tulle, j'ai pu mesurer votre travail et votre investissement au sein de cette commune et je vous ai toujours tmoign, au mme titre que mes parents, une profonde estime et une affection sincre, permettez-moi de vous le di-re.

    J'ai eu la chance de recevoir au sein du Collge Clemenceau puis du Lyce Edmond Perrier un enseignement de qualit auprs de professeurs dvous et pas-sionnants, notamment auprs de M. Mazouaud, professeur de Lettres Classiques l'origine de ma vocation. Titulaire d'un baccalaurat de srie C, j'eusse pu atteindre d'autres sphres mais j'ai choisi, par vocation, la voie de l'enseignement et je suis professeur de Lettres Classiques.

    Aujourd'hui, je vis en Camargue, dans une ville o le FN serait la tte de la mairie, sous la conduite de Collard, sans une alliance droite-gauche. J'enseigne dans la mme ville, dans un collge class en REP (tablissement en Zone Prvention Violence).

    En mars dernier, vous avez engag une Rforme du collge, sous l'gide de votre Ministre de l'Education Nationale, Mme Vallaud-Belkacem, rforme qui me

    peine car elle touche au plus prcieux de mon enseignement.

  • Je n'hsite pas corriger mes lves ou les adultes lorsqu'ils qualifient le Latin et le Grec de langues mortes . Mais avec la Rforme engage, on peut affir-mer que votre Ministre a bien mis mort les langues anciennes, matires que j'en-seigne des enfants de tous bords.

    Avec cette rforme, vous entendez supprimer ces options, tout comme les langues rgionales, les sections bilangues, soi-disant parce qu'elles sont litistes . Il n'en est rien. Mes lves hellnistes de 3e s'appellent, dans l'ordre alphabtique, Nasria, Vincent, Laura, Sonia, Carla, Yasmine, Mohamed, Samir, Hana, Saad, David, Elodie, Sarah et Sandrine. Cette option, comme le Latin propos ds la 5e, permet des lves issus de classes moyennes ou de milieux dfavoriss, voire exclus de la socit comme ils peuvent l'tre dans une ville pro-FN, de s'extirper du lot. C'est loin d'tre une lite mais ce sont, pour la plupart, des lves curieux et intresss, qui choisissent de suivre un enseignement en sus de leurs heures de cours traditionnel-les, pour dcouvrir et apprendre une langue ancienne, enrichir leur culture gnrale et comprendre la langue franaise. Et je ne peux que les en remercier.

    Votre Ministre a choisi de supprimer l'enseignement de ces langues ancien-nes pour les remplacer par des EPI (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires). Elle a d'abord voqu que ces langues anciennes seraient incluses dans un EPI (11 mars), puis devant les premires protestations d'enseignants inquiets, qu'elles se-raient un EPI (13 mars), avant d'annoncer qu'elles deviendraient un EPI drogatoire (18 mars).

    Mais quand on sait que les horaires des EPI seront soustraits chaque ma-tire implique dans les EPI, n'est-on pas en droit de s'interroger ? Quelle matire sera impacte par l'EPI Langues et Cultures de l'Antiquit ? Sera-ce le Franais ? Si oui, quel tablissement acceptera que des lves de 3e par exemple ne suivent que 3h hebdomadaires de Franais, s'ils choisissent l'EPI LCA ? Aucun malheureusement. Un lve qui choisirait l'EPI LCA en cycle 4 (5e, 4e et 3e) perdrait ainsi 108h de Fran-ais : inimaginable ! Et ce sera la mort des enseignements de nos humanits, qui

    font partie de notre patrimoine et qui ont fait la richesse de la langue et de la culture franaises.

    Devant ce danger qui nous guette, nos propres interrogations, ou celles de nos lves ( Mais pourquoi, nous, on a pu choisir l'option Latin et ceux qui nous sui-vent ne le pourront pas ? sic, ai-je entendu dans ma salle de classe), aucune r-ponse ne nous est apporte. Au contraire, nous nageons dans le flou total et les m-dias prennent le relais de nos inquitudes.

    Mme Vallaud-Belkacem assure par ailleurs que les lves qui choisiront l'EPI LCA feront moins de dclinaisons et plus d'histoire et de civilisation. Mais je l'in-vite venir parcourir les cahiers de nos lves, assister des cours de Latin ou de Grec Ancien. Aujourd'hui, les programmes et la faon dont nous abordons l'appren-

  • tissage des dclinaisons, des conjugaisons sont bien loigns des enseignements que nous avons suivis nous-mmes lorsque nous tions lves. Nous mlons l'tude de la langue celle de la civilisation, les manuels et notre enseignement offrent une ap-proche beaucoup plus ludique, moins austre que par le pass, et les cours s'enri-chissent des nouvelles technologies. Nous invitons nos lves rflchir sur l'hrita-ge culturel que nous ont transmis ces deux civilisations dans tous les domaines sciences, littrature, politique, sport, mdecine et notre travail sur la langue, la lecture de textes authentiques nous permettent de comprendre le raisonnement des Anciens. Transformer l'tude de ces langues anciennes en EPI serait par consquent nier le fondement de notre propre culture.

    Par ailleurs, mettre en place des EPI et pu tre une ide intressante si elle apportait quelque chose de plus l'enseignement d'aujourd'hui. Il n'en est rien, hlas ! Si vous considrez le tableau ci-dessous ralis par l'une de mes collgues, vous remarquerez que ces EPI soustrairont des heures toutes les disciplines, l'heure o les lves matrisent mal l'orthographe, ne lisent plus, ne savent plus ap-prendre leurs leons et auraient besoin de cours en plus.

    Pourquoi ainsi supprimer une demi-heure de Franais et une autre en Ma-thmatiques en 3e, si ce n'est pour niveler l'enseignement franais vers le bas ?

  • Alors oui, je fais partie des pseudo-intellectuels que votre Ministre d-nonce, avec tout le mpris qu'elle affiche pour le corps qu'elle reprsente, et dont le soutien nous serait indispensable, une poque o nous sommes, enseignants, mal-mens par nos lves, mal compris et mal considrs par leurs parents, voire totale-ment mpriss par la socit.

    Alors oui, je serai en grve le 19 mai prochain parce que je suis favorable une rforme du collge, mais farouchement oppose celle qui nous est propose. Les ptitions affluent d'ailleurs sur internet car nous sommes, toutes matires confondues, trs inquiets : ptition contre la rforme, ptitions pour la dfense des langues anciennes, ptition pour la dfense des sections europennes ou bilangues, ptition pour la dfense des langues rgionales, ptition pour la dfense de la tech-nologie, etc. Nous savons que la qualit de notre enseignement public sera obre et que les parents n'hsiteront pas inscrire leurs enfants dans le priv. Votre rforme aura ainsi uvr la mise en place d'un enseignement litiste, dont vous ne mesu-rez pas encore les lourdes consquences, et qui demeure contre-sens de nos va-leurs rpublicaines.

    Je sais que vous ne lirez pas cette lettre, que d'autres la liront pour vous. Je souhaite toutefois vous signaler que vous vous attaquez un soutien sans faille : les enseignants. Si vous leur tez ce qu'ils ont de plus cher, si vous les mprisez, si vous ne tenez pas compte de nos remarques, doutes ou angoisses, vous allez perdre notre soutien.

    C'est triste dire, j'ai cru en vous, cest vous que jai apport mon sou-tien lors des Primaires de 2011, j'ai t heureuse de vous voir tre lu chef de parti. Je vous ai soutenu l'lection prsidentielle et ma joie a t incommensurable lors-que vous l'avez remporte. J'ai cru en votre gouvernement. Mais je ne me berce plus d'illusions aujourd'hui.

    Depuis votre lection, je n'ai vu dans votre gouvernement aucune attache aux valeurs de gauche, aux valeurs du PS avec lesquelles j'ai grandi et qui m'ont for-

    me, aucune mesure de gauche permettant aux classes pauvres ou moyennes de re-lever un peu la tte. C'est pourquoi je tenais vous dire que mon vote ne se portera plus pour votre parti. Je sais que vous ne vous en proccuperez pas, au mme titre que votre Premier Ministre ne s'est pas proccup de la perte de vos lecteurs au lendemain de votre dfaite aux lections dpartementales.

    J'ose croire que vous pardonnerez ma dmarche, que vous comprendrez mon dsarroi, mes inquitudes quant au devenir de la France, celles des enseignants devant une telle rforme qui annihilerait toute notre culture. La meilleure rponse serait de supprimer cette Rforme.

    Je vous prie de bien vouloir agrer, Monsieur le Prsident de la Rpublique, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux et de ma considration la plus haute.