Maeterlinck Maurice Oiseau Bleu

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Maeterlinck Maurice Oiseau Bleu

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LOISEAU BLEU

Maurice Maeterlinck

LOISEAU BLEU(1909)

Table des matires

4COSTUMES

7ACTE PREMIER

8PREMIER TABLEAU LA CABANE DU BCHERON

29ACTE DEUXIME

30DEUXIME TABLEAU CHEZ LA FE

39TROISIME TABLEAU LE PAYS DU SOUVENIR

52ACTE TROISIME

53QUATRIME TABLEAU LE PALAIS DE LA NUIT

70CINQUIME TABLEAU LA FORT

90ACTE QUATRIME

91SIXIME TABLEAU DEVANT LE RIDEAU

94SEPTIME TABLEAU LE CIMETIRE

99HUITIME TABLEAU DEVANT LE RIDEAU QUI PRSENTE DE BEAUX NUAGES

102NEUVIME TABLEAU LE JARDIN DES BONHEURS

121ACTE CINQUIME

122DIXIME TABLEAU LE ROYAUME DE LAVENIR

143ACTE SIXIME

144ONZIME TABLEAU LADIEU

153DOUZIME TABLEAU LE RVEIL

164 propos de cette dition lectronique

COSTUMES

Tyltyl: costume du Petit Poucet dans les contes de Perrault: petite culotte rouge vermillon, courte veste bleu tendre, bas blancs, souliers ou bottines de cuir fauve.

Mytyl: costume de Grethel ou bleu du Petit Chaperon rouge.

La Lumire: robe couleur de lune, cest--dire dor ple reflets dargent, gazes scintillantes, formant des rayons, etc. Style no-grec ou anglo-grec genre Walter Crane ou mme plus ou moins Empire. Taille haute, bras nus, etc. Coiffure: sorte de diadme ou mme couronne lgre.

La Fe Berylune, la Voisine Berlingot: costume classique des pauvresses de conte de fes. On pourrait supprimer au premier acte la transformation de la Fe en princesse.

Le Pre Tyl, la Mre Tyl, Grand-papa Tyl, Grand-maman Tyl: costumes lgendaires des bcherons et des paysans allemands dans les contes de Grimm.

Les Frres et Surs de Tyltyl: variantes de costume du Petit Poucet.

Le Temps: costume classique du Temps, vaste manteau noir ou gros bleu, barbe blanche et flottante, faux, sablier.

LAmour maternel: costume peu prs semblable celui de la Lumire, cest--dire voiles souples et presque transparents de statue grecque, blancs autant que possible. Perles et pierreries aussi riches et aussi nombreuses quon voudra, pourvu quelles ne rompent pas lharmonie pure et candide de lensemble.

Les Grandes Joies: comme il est dit dans le texte, robes lumineuses aux subtiles et suaves nuances, rveil de rose, sourire deau, rose dambre, azur daurore, etc.

Les Bonheurs de la maison: robes de diverses couleurs, ou si lon veut, costumes de paysans, de bergers, de bcherons, etc., mais idaliss et friquement interprts.

Les Gros Bonheurs: avant la transformation, amples et lourds manteaux de brocart rouge et jaune, bijoux et normes et pais, etc. aprs la transformation: maillots caf ou chocolat, donnant limpression de pantins en baudruche.

La Nuit: amples vtements noirs mystrieusement constells, reflets mordors. Voiles, pavots sombres, etc.

La Petite Fille de la voisine: chevelure blonde et lumineuse, longue robe blanche.

Le Chien: habit rouge, culotte blanche, bottes vernies, chapeau cir; costume rappelant plus ou moins celui de John Bull.

La Chatte: maillot de soie noire paillettes.

Il convient que les ttes de ces deux personnages soient discrtement animalises.

Le Pain: somptueux costume de pacha. Ample robe de soie ou de velours cramoisi, broch dor. Vaste turban. Cimeterre. Ventre norme, face rouge et extrmement joufflue.

Le Sucre: robe de soie, dans le genre de celles des eunuques, mi-partie de blanc et de bleu pour rappeler le papier demballage des pains de sucre. Coiffure des gardiens du srail.

Le Feu: maillot rouge, manteau vermillon reflets chatoyants, doubl dor. Aigrette de flammes versicolores.

LEau: robe couleur du temps du conte de Peau dne, cest--dire bleutre ou glauque, reflets transparents, effets de gaze ruisselante, galement style no ou anglo-grec, mais plus ample, plus flottant. Coiffure de fleurs et dalgues ou de roseaux.

Les Animaux: costumes populaires de paysans.

Les Arbres: robes, nuances varies du vert ou de la teinte tronc darbre. Attributs, feuilles ou branches qui les fassent reconnatre.

ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

LA CABANE DU BCHERON

Le thtre reprsente lintrieur dune cabane de bcheron, simple, rustique, mais non point misrable. Chemine manteau o sassoupit un feu de bches. Ustensiles de cuisine, armoire, huche, horloge poids, rouet, fontaine, etc. Sur une table, une lampe allume. Au pied de larmoire, de chaque ct de celle-ci, endormis, pelotonns, le nez sous la queue, un Chien et une Chatte. Entre eux deux, un grand pain de sucre blanc et bleu. Accroche au mur, une cage ronde renfermant une tourterelle. Au fond, deux fentres dont les volets intrieurs sont ferms. Sous lune des fentres, un escabeau. gauche, la porte dentre de la maison, munie dun gros loquet. droite, une autre porte. chelle menant un grenier. galement droite, deux petits lits denfant, au chevet desquels, sur deux chaises, des vtements se trouvent soigneusement plis.

Au lever du rideau, Tyltyl et Mytyl sont profondment endormis dans leurs petits lits. La Mre Tyl les borde une dernire fois, se penche sur eux, contemple un moment leur sommeil et appelle de la main le Pre Tyl qui passe la tte dans lentrebillement de la porte. La Mre Tyl met un doigt sur ses lvres pour lui commander le silence, puis sort droite sur la pointe des pieds, aprs avoir teint la lampe. La scne reste obscure un instant, puis une lumire dont lintensit augmente peu peu filtre par les lames des volets. La lampe sur la table se rallume delle-mme. Les deux enfants semblent sveiller et se mettent sur leur sant.TYLTYL. Mytyl?

MYTYL. Tyltyl?

TYLTYL. Tu dors?

MYTYL. Et toi?

TYLTYL. Mais non, je dors pas puisque je te parle

MYTYL. Cest Nol, dis?

TYLTYL. Pas encore; cest demain. Mais le petit Nol napportera rien cette anne

MYTYL. Pourquoi?

TYLTYL. Jai entendu maman qui disait quelle navait pu aller la ville pour le prvenir Mais il viendra lanne prochaine

MYTYL. Cest long, lanne prochaine?

TYLTYL. Ce nest pas trop court Mais il vient cette nuit chez les enfants riches

MYTYL. Ah?

TYLTYL. Tiens! Maman a oubli la lampe! Jai une ide

MYTYL. ?

TYLTYL. Nous allons nous lever

MYTYL. Cest dfendu

TYLTYL. Puisquil ny a personne Tu vois les volets?

MYTYL. Oh! quils sont clairs!

TYLTYL. Cest les lumires de la fte.

MYTYL. Quelle fte?

TYLTYL. En face, chez les petits riches. Cest larbre de Nol. Nous allons les ouvrir

MYTYL. Est-ce quon peut?

TYLTYL. Bien sr, puisquon est seuls Tu entends la musique? Levons-nous (Les deux enfants se lvent, courent lune des fentres, montent sur lescabeau et poussent les volets. Une vive clart pntre dans la pice. Les enfants regardent avidement au-dehors.) On voit tout!

MYTYL (qui ne trouve quune place prcaire sur lescabeau). Je vois pas

TYLTYL. Il neige! Voil deux voitures six chevaux!

MYTYL. Il en sort douze petits garons!

TYLTYL. Tes bte! Cest des petites filles

MYTYL. Ils ont des pantalons

TYLTYL. Tu ty connais Ne me pousse pas ainsi!

MYTYL. Je tai pas touch.

TYLTYL (qui occupe lui seul tout lescabeau). Tu prends toute la place

MYTYL. Mais jai pas du tout de place!

TYLTYL. Tais-toi donc. On voit larbre!

MYTYL. Quel arbre?

TYLTYL (lui cdant une petite place avare sur lescabeau). L! En as-tu assez? Cest-y pas la meilleure? Il y en a des lumires! Il y en a!

MYTYL. Quest-ce quils font donc ceux qui font tant de bruit?

TYLTYL. Ils font de la musique.

MYTYL. Est-ce quils sont fchs?

TYLTYL. Non, mais cest fatigant.

MYTYL. Encore une voiture attele de chevaux blancs!

TYLTYL. Tais-toi! Regarde donc!

MYTYL. Quest-ce qui pend l, en or, aprs les branches?

TYLTYL. Mais les jouets, pardi! Des sabres, des fusils, des soldats, des canons

MYTYL. Et des poupes, dis, est-ce quon en a mis?

TYLTYL. Des poupes? Cest trop bte, a ne les amuse pas

MYTYL. Et autour de la table, quest-ce que cest que tout a?

TYLTYL. Cest des gteaux, des fruits, des tartes la crme

MYTYL. Jen ai mang une fois, lorsque jtais petite

TYLTYL. Moi aussi; cest meilleur que le pain, mais on en a trop peu

MYTYL. Ils nen ont pas trop peu Il y en a plein la table Est-ce quils vont les manger?

TYLTYL. Bien sr; quen feraient-ils?

MYTYL. Pourquoi quils ne les mangent pas tout de suite?

TYLTYL. Parce quils nont pas faim

MYTYL (stupfaite). Ils nont pas faim? Pourquoi?

TYLTYL. Cest quils mangent quand ils veulent

MYTYL (incrdule). Tous les jours?

TYLTYL. On le dit

MYTYL. Est-ce quils mangeront tout? Est-ce quils en donneront?

TYLTYL. qui?

MYTYL. nous

TYLTYL. Ils ne nous connaissent pas

MYTYL. Si on leur demandait?

TYLTYL. Cela ne se fait pas.

MYTYL. Pourquoi?

TYLTYL. Parce que cest dfendu.

MYTYL (battant des mains). Oh! quils sont donc jolis!

TYLTYL (enthousiasm). Et ils rient et ils rient!

MYTYL. Et les petits qui dansent!

TYLTYL. Oui, oui, dansons aussi!

Ils trpignent de joie sur lescabeau.

MYTYL. Oh! que cest amusant!

TYLTYL. On leur donne des gteaux! Ils peuvent y toucher! Ils mangent! ils mangent!

MYTYL. Les plus petits aussi Ils en ont deux, trois, quatre!

TYLTYL (ivre de joie). Oh! cest bon! Que cest bon! que cest bon!

MYTYL (comptant des gteaux imaginaires). Moi, jen ai reu douze!

TYLTYL. Et moi quatre fois douze! Mais, je ten donnerai (On frappe la porte de la cabane. Tyltyl subitement calm et effray.) Quest-ce que cest?

MYTYL (pouvante). Cest Papa!

Comme ils tardent ouvrir, on voit le gros loquet se soulever de lui-mme, en grinant; la porte sentrebille pour livrer passage une petite vieille habille de vert et coiffe dun chaperon rouge. Elle est bossue, boiteuse, borgne; le nez et le menton se rencontrent, et elle marche courbe sur un bton. Il nest pas douteux que ce ne soit une fe.

LA FE. Avez-vous ici lherbe qui chante ou loiseau qui est bleu?

TYLTYL. Nous avons lherbe mais elle ne chante pas

MYTYL. Tyltyl a un oiseau.

TYLTYL. Mais je ne peux pas le donner

LA FE. Pourquoi

TYLTYL. Parce quil est moi.

LA FE. Cest une raison, bien sr. O est-il, cet oiseau?

TYLTYL (montrant la cage). Dans la cage

LA FE (mettant ses besicles pour examiner loiseau). Je nen veux pas; il nest pas assez bleu. Il faudra que vous alliez me chercher celui dont jai besoin.

TYLTYL. Mais je ne sais pas o il est

LA FE. Moi non plus. Cest pourquoi il faut le chercher. Je puis la rigueur me passer de lherbe qui chante; mais il me faut absolument lOiseau Bleu. Cest pour ma fille qui est trs malade.

TYLTYL. Quest-ce quelle a?

LA FE. On ne sait pas au juste; elle voudrait tre heureuse

TYLTYL. Ah?

LA FE. Savez-vous qui je suis?

TYLTYL. Vous ressemblez un peu notre voisine, madame Berlingot

LA FE (se fchant subitement). En aucune faon Il ny a aucun rapport Cest abominable! Je suis la Fe Brylune

TYLTYL. Ah! trs bien

LA FE. Il faudra partir tout de suite.

TYLTYL. Vous viendrez avec nous?

LA FE. Cest absolument impossible cause du pot-au-feu que jai mis ce matin et qui sempresse de dborder chaque fois que je mabsente plus dune heure (Montrant successivement le plafond, la chemine, et la fentre.) Voulez-vous sortir par ici, par l ou par l?

TYLTYL (montrant timidement la porte). Jaimerais mieux sortir par l

LA FE (se fchant encore subitement). Cest absolument impossible, et cest une habitude rvoltante! (Indiquant la fentre.) Nous sortirons par l Eh bien! Quattendez-vous? Habillez-vous tout de suite (Les enfants obissent et shabillent rapidement.) Je vais aider Mytyl

TYLTYL. Nous navons pas de souliers.

LA FE. a na pas dimportance. Je vais vous donner un petit chapeau merveilleux. O sont donc vos parents?

TYLTYL (montrant la porte droite). Ils sont l; ils dorment

LA FE. Et votre Bon-papa et votre Bonne-Maman?

TYLTYL. Ils sont morts

LA FE. Et vos petits frres et vos petites surs Vous en avez?

TYLTYL. Oui, oui; trois petits frres

MYTYL. Et quatre petites surs

LA FE. O sont-ils?

TYLTYL. Ils sont morts aussi

LA FE. Voulez-vous les revoir?

TYLTYL. Oh oui! Tout de suite! Montrez-les!

LA FE. Je ne les ai pas dans ma poche Mais a tombe merveille; vous les reverrez en passant par le pays du Souvenir. Cest sur la route de lOiseau Bleu. Tout de suite gauche, aprs le troisime carrefour. Que faisiez-vous quand jai frapp?

TYLTYL. Nous jouions manger des gteaux.

LA FE. Vous avez des gteaux? O sont-ils?

TYLTYL. Dans le palais des enfants riches Venez voir, cest si beau!

Il entrane la Fe vers la fentre.

LA FE ( la fentre). Mais ce sont les autres qui les mangent!

TYLTYL. Oui, mais puisquon voit tout

LA FE. Tu ne leur en veux pas?

TYLTYL. Pourquoi?

LA FE. Parce quils mangent tout. Je trouve quils ont grand tort de ne pas ten donner

TYLTYL. Mais non, puisquils sont riches Hein? que cest beau chez eux!

LA FE. Ce nest pas plus beau que chez toi.

TYLTYL. Heu! Chez nous cest plus noir, plus petit, sans gteaux

LA FE. Cest absolument la mme chose; cest que tu ny vois pas

TYLTYL. Mais si, jy vois trs bien, et jai de trs bons yeux. Je lis lheure au cadran de lglise que Papa ne voit pas

LA FE (se fchant subitement). Je te dis que tu ny vois pas! Comment donc me vois-tu? Comment donc suis-je faite? (Silence gn de Tyltyl.) Eh bien, rpondras-tu? que je sache si tu vois? Suis-je belle ou bien laide? (Silence de plus en plus embarrass.) Tu ne veux pas rpondre? Suis-je jeune ou bien vieille? Suis-je rose ou bien jaune? Jai peut-tre une bosse?

TYLTYL (conciliant). Non, non, elle nest pas grande

LA FE. Mais si, voir ton air, on la croirait norme Ai-je le nez crochu et lil gauche crev?

TYLTYL. Non, non, je ne dis pas Qui est-ce qui la crev?

LA FE (de plus en plus irrit). Mais il nest pas crev! Insolent! misrable! Il est plus beau que lautre; il est plus grand, plus clair, il est bleu comme le ciel Et mes cheveux, vois-tu? Ils sont blonds comme les bls on dirait de lor vierge! Et jen ai tant que la tte me pse Ils schappent de partout. Les vois-tu sur mes mains? (Elle tale deux maigres mches de cheveux gris.)TYLTYL. Oui, jen vois quelques-uns.

LA FE (indigne). Quelques-uns! Des gerbes! des brasses! des touffes! des flots dor! Je sais bien que des gens disent quils nen voient point; mais tu nes pas de ces mchantes gens aveugles, je suppose?

TYLTYL. Non, non, je vois trs bien ceux qui ne se cachent point

LA FE. Mais il faut voir les autres avec la mme audace Cest bien curieux, les hommes Depuis la mort des fes, ils ny voient plus du tout et ne sen doutent point Heureusement que jai toujours sur moi tout ce quil faut pour rallumer les yeux teints Quest-ce que je tire de mon sac?

TYLTYL. Oh! le joli petit chapeau vert! Quest-ce qui brille ainsi sur la cocarde?

LA FE. Cest le gros Diamant qui fait voir

TYLTYL. Ah!

LA FE. Oui; quand on a le chapeau sur la tte, on tourne un peu le Diamant: de droite gauche, par exemple, tiens, comme...