Marx Le Manifeste Philosophique de l Ecole Du Droit Historique

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    29-Oct-2015

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  • KARL MARX

    Le manifeste philosophiquede lcole de droit historique

    Avertissementdelditeur

    Nousreproduisonsici,avecquelquesmodificationsmineures(etsansdouteinsuffisantes),latraductionparJ.MolitordecetarticledeMarx,traductionparueen1946automeIdesuvresphilosophiques,danslacollectionquiseprsentaitalorscommecelledesuvrescompltesdeKarlMarx,auxditionsA.Costes.

    Cetteditionseprsentaitalorssansaucunappareilcritique.Nousavonstentdecomplterassezsommairementcettedition,sur labasedditionsscientifiquesallemande(MarxEngelsWerke,I)etanglaise(KarlMarx&FrederickEngelsCollectedWorks,t.I).

    Extrait de lintroduction de ldition de 1946 :

    [...] Le Manifeste philosophique de lcole de droit historique a paru dans le n 221 de la Gazette rhnane, le 9 aot 1942. Il avait t dabord destin, avec dautres rests en projet, aux Anekdota publis [...] par Arnold Ruge. Des lettres de celui-ci (14 mai) et de Marx (27 avril et 9 juillet) lattestent, sans faire dailleurs saisir le motif qui la plutt dirig sur le journal.

    Riazanov (t. I de Marx-Engels Ausgabe, p. L) 1 a raison de penser que loccasion nen fut pas, ainsi que lavait dit Mehring, le cinquantime anniversaire de llva-tion au doctorat du professeur chevalier von Hugo (10 mai 1838), ft par Savigny comme initiateur de lcole que lui-mme illustrait. Cette occasion fut plutt la nomination (fvrier 1842) de Savigny comme ministre de la justice du royaume de Prusse. Il sagissait, en remontant la source premire do lcole se flattait publiquement de driver, de prmunir contre le caractre ractionnaire quon pouvait attendre de son clbre reprsentant.

    Faite naturellement sur le texte complet de ldition Mehring (Gesammelte Schriften, t. I), la traduction du regrett Molitor tait publie quand on put connatre, par une dcouverte du professeur J. Hansen, le manuscrit de larticle, qui avait t soumis la censure prussienne et o celle-ci avait biff un paragraphe relatif au mariage. Nous donnons donc ici une traduction de cet indit, tel que la reproduit Riazanov [...].

    Ceparagraphesurlemariageestinsrdanslintroductiondelarditionde1946dut.IdesuvresphilosophiquesdeKarlMarx.NouslavonsreplaccidessousentreleschapitresDelalibertetDelducation,conformmentauxditionscourantes.

    St.ch.phil.

    1 David Borisovitch Goldendakh, dit Riazanov (1870-1938), savant et militant bolchevik, il a consacr une grande partie de sa vie ldition des uvres de Marx et Engels, et initia Mos-cou la premire dition complte de leurs crits (Marx-Engels Gesammt-Ausgabe ou M.E.G.A.). Il dita galement Diderot, Hegel... Il prit (fusill) la suite des purges des annes 30.

  • KARL MARX

    Le manifeste philosophiquede lcole de droit historique

    Gazette rhnane, 9 aot 1942

    Lopinion vulgaire considre lcole historique comme une raction contre lesprit frivole du XVIII

    e sicle. Cette opinion est rpandue en raison inverse de sa vrit. Pour dire vrai, le XVIIIe sicle ne nous a lgu quun seul produit dont la frivolit soit le caractre essentiel ; et ce produit frivole unique, cest lcole historique.

    Lcole historique a fait de ltude des textes sa tarte la crme ; elle a pouss sa passion des sources un tel point quelle demande au navigateur de voguer non pas sur le fleuve, mais sur la source du fleuve. Elle trouvera donc justifi que nous remontions ses sources, le droit naturel de Hugo 2. Sa philosophie prcde son dveloppement ; cest donc en vain que, dans son dveloppe-ment, on cherchera de la philosophie.

    Une fiction qui avait cours au XVIIIe sicle considrait ltat naturel comme le vritable tat de la nature humaine. On voulait, de ses yeux, voir les ides de lhomme, et lon cra des hommes natu-rels, des papagenos 3, dont la navet stendait jusqu leur peau emplume. Dans les dernires annes du XVIIIe sicle, on pressentait de la sagesse primitive chez les peuples ltat de nature. Et lon entendait, de tous cts, des oiseleurs imiter les mlodies des Iroquois, des Indiens, etc., esp-rant, de cette faon, piper les oiseaux eux-mmes. Toutes ces excentricits reposaient sur cette ide juste, que ltat primitif est la nave peinture flamande de ltat rel.

    Lhomme primitif de lcole historique, lhomme qui na pas encore t lch par la culture ro-mantique, cest Hugo. Son manuel du droit naturel est lAncien testament de lcole historique. Lopinion de Herder, que les hommes primitifs sont des potes, et que les livres sacrs des peuples

    2 Gustav von Hugo (1764-1844), juriste allemand, fondateur de lcole historique du droit prin-cipalement reprsente sa suite par Friedrich Carl von Savigny (1779-1861), professeur de droit puis ( partir de 1843) ministre de la Justice de la Prusse. Avec von Haller, Hugo et Savi-gny sont les principaux adversaires de Hegel (dans les Principes de la philosophie du droit, 1821) et de Gans (dont les ouvrages sur le droit de succession (1824) et sur la proprit (1829) sopposent directement ceux de Hugo et Savigny).

    3 Papageno : personnage doiseleur de la Flte enchante de Mozart, reprsent vtu de plumes.

  • KARL MARX LE MANIFESTE PHILOSOPHIQUE DE LCOLE DE DROIT HISTORIQUE 3

    primitifs sont des livres potiques, na rien qui nous puisse gner, bien que Hugo crive la prose la plus vulgaire, la plus incolore. En effet, chaque sicle, de mme quil possde sa nature propre, produit ses hommes primitifs propres. Si Hugo ne fait donc pas de la posie, il fait du moins de la fiction, et la fic-tion est la posie de la prose, correspondant la nature prosaque du XVIIIe sicle.

    En dsignant M. Hugo comme lanctre et le crateur de lcole historique, nous abondons dans le propre sens de cette cole, ainsi que le prouve le programme labor, pour le jubil de Hugo, par le ju-riste historique le plus fameux 4. En voyant dans M. Hugo un enfant du XVIIIe sicle, nous procdons en conformit absolue avec lesprit de M. Hugo, comme celui-ci en tmoigne lui-mme, puisquil se dit lve de Kant et nous donne son droit naturel comme un rejeton de la philosophie kantienne. Nous re-prenons son manifeste ce point.

    Par une fausse interprtation, Hugo fait dire son matre Kant que, ne pouvant connatre le vrai, nous devons logiquement admettre avec sa pleine valeur le faux, pourvu quil existe. Hugo fait le scep-tique lgard de lessence ncessaire des choses, pour en accepter, tel un courtier, lapparition accidentelle. Il ne cherche donc nullement dmontrer que le positif est rationnel ; il cherche, au contraire, dmontrer que le positif est irrationnel. De toutes les contres du monde il apporte gran-dpeine, mais avec une ironie pleine de suffisance, des raisons qui doivent montrer jusqu lvidence que les institutions positives, par exemple la proprit, la constitution de ltat, le mariage, etc., ne sont vivifies par aucune ncessit rationnelle, quelles sont mme en contradiction avec la raison, et peuvent tout au plus donner lieu des bavardages pour ou contre. Mais on aurait grandement tort dattribuer cette mthode son individualit accidentelle ; cest, tout au contraire, la mthode de son principe, la mthode franche, nave, brutale de lcole historique. Si le positif doit valoir parce quil est positif, il me faut prouver que ce nest pas parce quil est rationnel que le positif vaut ; et comment le pourrais-je avec plus dvidence quen dmontrant que lirrationnel est positif et que le positif nest pas rationnel, en dmontrant que le positif existe non par la raison, mais malgr la raison ? Si la raison tait la mesure du positif, le positif ne serait pas la mesure de la raison. Bien que ce soit de lidiotie, cest tout de mme de la mthode. 5 Hugo profane donc tout ce que lhomme juridique, moral et po-litique considre comme sacr ; mais il ne brise ces statues que pour en faire des reliques historiques ; il ne les dshonore aux yeux de la raison que pour pouvoir, aprs coup, les rendre honorables aux yeux de lhistoire, mais aussi, pour mettre en honneur les yeux [de lcole] historique.

    Comme son principe, largumentation de Hugo est positive, non critique. Il ne connat pas de dis-tinctions. Pour lui, toute existence est une autorit, et toute autorit est un argument. Et cest ainsi que, dans le mme paragraphe, il cite Mose et Voltaire, Richardson et Homre, Montaigne et Am-mon, le Contrat social de Rousseau et la Cit de Dieu de saint Augustin. Le Siamois, qui considre comme un ordre ternel de la nature que son roi fasse coudre la bouche un bavard et la fasse fendre jusquaux oreilles un orateur maladroit, est, au jugement de Hugo, aussi positif que lAnglais qui compte au nombre des paradoxes politiques que son roi tablisse de son propre chef un impt dun penny. Le Conci sans pudeur, qui se promne tout nu et se couvre tout au plus de boue, est aussi posi-tif que le Franais qui, non content de shabiller, shabille lgamment. LAllemand qui lve sa fille comme le bijou de la famille nest pas plus positif que le Rjput 6 qui la tue pour ne pas lavoir nour-rir. En un mot, lexanthme est aussi positif que la peau.

    Ici, telle chose est positive, l, telle autre ; lun est aussi irrationnel que lautre ; accepte ce qui te convient.

    Hugo est un sceptique achev. Le scepticisme du XVIIIe sicle lgard de la rationalit de ce qui existe apparat chez lui comme scepticisme lgard de lexistence de la raison. Il accepte les Lu-mires : il ne voit plus rien de rationnel dans le positif, mais seule fin de ne plus rien voir de positif dans le rationnel. Il est davis quon a teint jusqu lapparence de la raison dans le positif, afin de re-connatre le positif sans lapparence de la raison ; il est davis quon a effeuill les fausses fleurs des chanes, afin de pouvoir porter de vraies chanes sans fleurs. 7

    4 Rfrence de Marx lcrit de F. C. von Savigny loccasion du jubil de Hugo (cinquante ans denseignement, 1838).

    5 Shakespeare, Hamlet, II, 2.6 Habitants du nord de lInde, principalement de lact. Rajasthan.7 rapprocher bien sr des formules clbres de la Contribution la critique de la philosophie du

    droit de Hegel : La misre religieuse est, dune part, lexpression de la misre relle, et, dautre part, la protestation contre la misre relle. La religion est le soupir de la crature accable par le

  • KARL MARX LE MANIFESTE PHILOSOPHIQUE DE LCOLE DE DROIT HISTORIQUE 4

    Hugo est, par rapport aux autres Aufklrer du XVIIIe sicle, peu prs ce que la dissolution de ltat franais la cour dprave du rgent 8 est par rapport la dissolution de ltat franais lAssemble nationale. Des deux cts il y a dissolution. L, elle apparat comme frivolit dprave, qui comprend et raille le vide et le manque dides de ltat de chopes existant, mais uniquement pour, dbarrasse de toutes les entraves rationnelles et morales, samuser avec les ruines dliquescentes et tre pousse et dsagrge par le jeu de ces ruines. Cest la putrfaction de la socit dalors qui jouit delle-mme. lAssemble nationale, au contraire, la dissolution apparat comme le dtachement de lesprit nouveau des anciennes formes qui ntaient plus dignes ni capables de le contenir. Cest la vie nouvelle qui prend conscience delle-mme ; elle brise ce qui dj tait bris, et rejette ce qui dj tait rejet. Si lon peut considrer juste titre la philosophie de Kant comme la thorie allemande de la rvolution fran-aise, on peut voir dans le droit naturel de Hugo la thorie allemande de lancien rgime* 9 franais. Nous trouvons chez lui toute la frivolit de ces rous* 10, le scepticisme vulgaire qui, insolent envers les ides, trs respectueux envers les vidences, ne se rend compte de sa perspicacit que lorsquelle a tu lesprit du positif, pour possder comme rsidu le positif pur et se dlecter dans cet tat bestial. Et mme lorsquil pse limportance des motifs, Hugo trouve, avec un instinct sr et infaillible, que ce quil y a de rationnel et de moral dans les institutions est douteux pour la raison. Seul llment animal apparat sa raison comme indubitable. Mais coutons notre Aufklrer du point de vue de lancien r-gime* ! Hugo seul peut exposer les ides de Hugo. toutes ses combinaisons, il faut ajouter : 11

    INTRODUCTION

    La seule caractristique juridique de lhomme, cest sa nature animale.

    Chapitre de la libert

    Ltre raisonnable subit mme une limitation de sa libert du simple fait quil ne peut cesser son gr dtre un tre raisonnable, cest--dire un tre qui peut et doit agir raisonnablement.

    Le manque de libert ne modifie en rien la nature animale et raisonnable des individus qui ne sont pas libres et des autres hommes. Tous les devoirs de conscience subsistent. Lesclavage est possible non seulement par nature, mais encore dun point de vue rationnel. Et dans toute recherche qui nous rvle le contraire, il y a eu forcment quelque malentendu. Mais il nest pas absolument juridique, cest--dire quil ne dcoule ni de la nature animale, ni de la nature rationnelle, ni de la nature civile. Mais quil puisse tre provisoirement lgal, tout aussi bien que nimporte quel rgime admis par ses adver-saires, cest ce que montre la comparaison avec le droit priv et avec le droit public. La preuve :

    malheur, lme dun monde sans cur, de mme quelle est lesprit dune poque sans esprit. Cest lopium du peuple. [...] La critique a effeuill les fleurs imaginaires qui couvraient la chane, non pas pour que lhomme porte la chane prosaque et dsolante, mais pour quil secoue la chane et cueille la fleur vivante. En aot 1842, Marx ne pouvait esprer publier de telles formules, dans un jour-nal soumis la censure prussienne (et qui en prira un an plus tard) : si lhistoire clbre de la saisie, par la douane, de la moiti des exemplaires des Annales franco-allemandes o figuraient ces formules, prte aujourdhui sourire, elle souligne encore la prcarit de cette situation ditoriale.

    8 Philippe dOrlans : neveu de Louis XIV, rgent pendant la minorit de Louis XV (de 1715 1722).

    9 En franais dans le texte.10 Idem. Le Trsor de la langue franaise apporte cette prcision historique : Les rous. Compa-

    gnons de plaisir du rgent Philippe dOrlans ; ceux qui eurent la mme conduite cette poque. La dbauche alors [sous Mazarin] tait tout aussi monstrueuse quelle avait t au temps des mi-gnons, ou quelle fut plus tard au temps des rous (Sainte-Beuve, Portr. femmes, 1844, p. 6). [...] Personne sans principes et sans murs, notamment dans les relations amoureuses mais gnrale-ment de manires distingues et spirituelles. La corruption, les mauvaises murs, les lgances de rou sont naturelles et ne sapprennent pas (Chateaubriand, Mm., t. 2, 1848, p. 704).

    11 Lui-mme la dit .

  • KARL MARX LE MANIFESTE PHILOSOPHIQUE DE LCOLE DE DROIT HISTORIQUE 5

    Pour ce qui est de la nature animale, lhomme appartenant un riche qui subirait un dommage en le perdant et qui saperoit de sa dtresse est videmment plus labri du besoin que le pauvre que ses concitoyens exploitent aussi longtemps que possible, etc. Le droit de maltraiter et de mutiler des esclaves nest pas essentiel ; mais, le cas chant, il nest gure pire que le sort que les pauvres sont for-cs de subir ; et mme, si nous ne parlons que du corps, tout cela est moins mauvais que la guerre dont les esclaves, comme tels, doivent partout tre exempts. La bea...