Maurice Halbwachs et les statistiques

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Maurice Halbwachs : entre raison statistique et raison sociologique

Text of Maurice Halbwachs et les statistiques

  • Revue dhistoire des sciences humaines, 1999, 1, 69-101.

    Raison statistique et raison sociologique chez Maurice Halbwachs

    Olivier MARTIN

    Rsum

    Maurice Halbwachs est connu pour tre, parmi les sociologues durkheimiens, celui qui a port le plus grand intrt la statistique et aux mathmatiques, leurs usages et leurs limites en sociologie. Elles constituent pour lui un instrument privilgi pour btir une sociologie positive mais en mme temps le pouvoir rel quil leur attribue est trs limit : elles ne peuvent servir qu tablir des faits que le sociologue doit ensuite interprter et expliquer, et qui doivent tre replacs dans leur contexte social prcis. Il rejette labstraction mathmatique et les abus de la standardisation. Au fond, sa position vis--vis des statistiques est ambivalente : il souhaite faire appel la statistique pour tudier les faits sociaux, sans rduire ces faits de simples collections dvnements ou de comportements individuels.

    Mots-clefs : Dmographie conomie Sociologie Statistique Probabilit Mathmatique Mthodologie Halbwachs Quetelet

    Summary : Statistical thinking and sociological thinking in Maurice Halbwachs work

    Maurice Halbwachs is known as the durkheimian sociologist who took the greatest interest in statistics and mathematics, and in their use - and the limits thereof - in sociology. He viewed statistics as the best tool for the development of positive sociology. But at the same time, he attributed very limited actual power to statistics and mathematics, which could only be used to establish facts. It is then up to the sociologist to interpret and explain those facts, which need to be situated in their exact social context. He rejected mathematical abstraction and the abuse of standardisation. His attitude toward statistics is basically ambivalent, in that he wished to apply it to the study of social facts without reducing those facts to mere collections of events or of individual acts.

    Key-words : Demography Economics Sociology Statistics Probability Mathematics Methodology Halbwachs Quetelet

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    La chose est entendue : Maurice Halbwachs est, parmi les hritiers ou continuateurs dmile Durkheim celui qui porte le plus grand intrt la statistique et son usage en sciences sociales : en conomie, en dmographie et bien entendu en sociologie 1. Il est proche, en cela notamment, dun autre membre du cercle durkheimien, Franois Simiand, spcialiste de sociologie conomique, concevant la statistique comme moyen dobservation et dexprimentation 2. Les deux hommes se sont rencontrs au sein du Groupe de lunit socialiste, fond en 1899 par Lucien Herr, actif bibliothcaire de lcole Normale Suprieure de la rue dUlm. Cest par lintermdiaire de Simiand quHalbwachs rejoint lquipe de lAnne Sociologique en 1905 3. En 1936, Halbwachs consacre un article thorique la pense mthodologique de Simiand, rcemment et brutalement dcd 4. Toutefois, tout en tant largement influenc par Simiand, tout en reconnaissant sa dette son grand ami 5 , Halbwachs poursuit une rflexion personnelle sur la statistique et lutilise sur des terrains plus varis que Simiand.

    voquant la priode o Maurice Halbwachs soriente vers la sociologie en abandonnant la philosophie et la mtaphysique qui constituaient les matires de sa formation initiale, sa sur Jeanne Alexandre prcise que redevenant tudiant, il fit son droit, apprit lconomie politique, sexera aux mathmatiques 6 . Son intrt pour les mathmatiques lui est donc venu au moment de sa rorientation vers les sciences sociales. Et si nous pouvons facilement imaginer quil na jamais envisag de devenir mathmaticien ou statisticien, il parat en revanche certain que, ds lorigine de cette rorientation, notamment en raison de linfluence exerce par Simiand, Halbwachs a port un regard attentif la question du rle que peuvent jouer statistiques et mathmatiques en sociologie. Cette attention ne se dmentira jamais : mme sils ne rsument pas lensemble de son uvre eux seuls, les crits o il aborde la question des statistiques, leurs places et rles en sociologie, parsment lensemble de sa bibliographie. voquons rapidement son uvre et son parcours au prisme de ses intrts et usages de la statistique.

    1 Sur les rapports de Halbwachs lconomie, voir notamment larticle de STEINER dans le

    mme numro et PFEFFERKORN, 1997 ; sur ses rapports la dmographie voir LENOIR, 1997. Sur la place gnrale de Halbwachs parmi les sociologues durkheimiens, voir BESNARD, 1979 et MARCEL, 1997. Quelques pistes pour comprendre Halbwachs statisticien ont dj t ouvertes dans VERRET, 1972, LENOIR, 1997 ou BAUDELOT, ESTABLET, 1994 et dans quelques crits abordant de faon gnrale lhistoire des rapports de la sociologie la statistique, en particulier DESROSIRES (1982, 1991, 1993). Nous entendons approfondir ces diffrentes pistes et clairer des aspects nouveaux, afin de saisir la pense statistique dHalbwachs dans son ensemble, dans sa cohrence et dans ses limites.

    2 SIMIAND, 1922 et 1987.

    3 BESNARD, 1979, 18 ; MARCEL, 1997, 119, 199.

    4 HALBWACHS, 1936a.

    5 HALBWACHS, 1944 (1935), 113.

    6 ALEXANDRE, 1940-1948, 4.

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    Les donnes statistiques et leur traitement sont au cur de plusieurs des ouvrages majeurs dHalbwachs. Sa thse, publie en 1912 sous le titre La classe ouvrire et les niveaux de vie, sappuie de faon dterminante sur lanalyse de donnes statistiques allemandes (produites par lUnion des travailleurs des mtaux et par lOffice imprial de statistique en 1909) 7. Fonde sur lobservation directe des faits tudis et sur le traitement statistique de ces faits, sa recherche est certainement la premire thse de ce type soutenue dans une universit franaise. Vingt ans plus tard, il ralise une tude plus tendue sur le mme sujet, Lvolution des besoins dans les classes ouvrires (1933), en sappuyant sur des donnes et des enqutes dorigines diverses (Bureau International du Travail, enqutes franaises, allemandes, anglaises et amricaines). Et sa recherche sur les Causes du suicide (1930), qui actualise et corrige louvrage de Durkheim sur le mme sujet (1897), repose galement sur des analyses de donnes statistiques varies : donnes dtat civil, procs-verbaux des mdecins ou policiers, enregistrements de ladministration judiciaire, annuaires ces ouvrages majeurs, nous pouvons ajouter nombre darticles, de rapports ou de comptes rendus abordant la question du rle des statistiques en sciences sociales : bien que le dnombrement soit une opration dlicate, il est nanmoins possible destimer plus de 35 le nombre darticles ou de comptes rendus abordant principalement ou exclusivement la question de la statistique en sciences sociales, ou utilisant de faon dominante des donnes statistiques 8. Collaborateur rgulier de lAnne sociologique, des Annales dhistoire conomique et sociale, du Journal de la socit statistique de Paris, Halbwachs y publie frquemment, notamment durant la priode 1905-1930, des comptes rendus douvrages de statistique. En particulier, il rdige, pour lAnne sociologique dont il est devenu un collaborateur rgulier en 1905 puis pour les Annales sociologiques, de nombreuses notes bibliographiques concernant les entres Statistique morale et Statistique .

    Si ses ouvrages sur les budgets ouvriers et sur le suicide sont les traces les plus visibles de son usage des donnes statistiques, il existe plusieurs symboles de sa rflexion permanente, souvent pistmologique, sur les outils statistiques. Le premier de ces signes est certainement la thse (secondaire) quil consacre une analyse de la thorie de lhomme moyen de Quetelet en 1912 : il conduit une critique argumente de lusage de la notion de moyenne et de la thorie des erreurs chez le savant belge.

    Le symbole suivant est un livre, issu dune collaboration noue Strasbourg par Halbwachs. Professeur titulaire dune chaire de sociologie la Facult des Lettres de Strasbourg (une des deux seules chaires de sociologie

    7 HALBWACHS, 1912b, 136 sqq.

    8 Dcompte ralis partir de la bibliographie constitue par Victor Karady et publie dans

    HALBWACHS, 1972.

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    lpoque) de 1919 1935, il ctoie au sein de luniversit Maurice Frchet et Georges Cerf, professeurs de mathmatiques la Facult des Sciences. Futur membre de lAcadmie des Sciences, spcialiste de calcul des probabilits et danalyse fonctionnelle arriv Strasbourg en 1920, Maurice Frchet (1878-1973) dispense avec Halbwachs un enseignement de probabilits et statistiques lInstitut Commercial Suprieur de Strasbourg 9. Cet enseignement est conu comme devant permettre de donner un ide de la statistique ceux qui ne sont pas trs avancs en mathmatiques . Un livre, issu de ce cours, parat en 1924 sous le titre Le calcul des probabilits la porte de tous (1924) et est prim par lAcadmie des Sciences 10.

    Le troisime symbole est une intervention lors dun colloque. Prsent la semaine de synthse consacre La statistique, ses applications et les problmes quelles soulvent organise dbut juin 1935 par le Centre International de Synthse fond et dirig par Henri Berr, Halbwachs est le reprsentant de la sociologie durant les neuf demies journes de ce colloque : il y ctoie notamment, Michel Huber, directeur de la Statistique Gnrale de France, les mathmaticiens mile Borel et Georges Darmois (Sorbonne), les historiens Andr Piganiol (Sorbonne) et Edmond Esmonin (Grenoble), le juriste Henri Lvy-Bruhl, les physiciens Max Born (Cambridge) et Paul Langevin (Collge de France) ainsi que des reprsentants de la biologie et de lhistoire littraire. Les actes seront publis en 1944 par la Revue de synthse. Dans sa contribution titre La statistique en sociologie , Halbwachs expose