Maurice Halbwachs - Morphologie Sociale

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Maurice Halbwachs (1938)

Morphologie socialeUn document produit en version numrique par Mlle Mliza Grenier, stagiaire Et Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie, Cgep de Chicoutimi Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection dveloppe en collaboration avec la Bibliothque Paul-mile-Boulet de l'Universit du Qubec Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

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Cette dition lectronique a t ralise par Mlle Mliza Grenier, stagiaire, tudiante en bureautique au Cgep de Chicoutimi en collaboration avec Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi partir de :

Maurice Halbwachs (1938), Morphologie sociale.Une dition lectronique ralise partir du texte de Maurice Halbwachs publi en 1938. Polices de caractres utilise : Pour le texte: Times, 12 points. Pour les citations : Times 10 points. Pour les notes de bas de page : Times, 10 points. dition lectronique ralise en 2001 par Mlle Grenier et remanie avec le traitement de textes Microsoft Word 2001 pour Macintosh le 27 fvrier 2002. Mise en page sur papier format LETTRE (US letter), 8.5 x 11)

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Table des matiresAVANT-PROPOS INTRODUCTION par Maurice Halbwachs par Maurice Halbwachs LA MORPHOLOGIE SOCIALE AU SENS LARGE

PREMIRE PARTIE : CHAPITRE 1 CHAPITRE 2 CHAPITRE 3

La morphologie religieuse La morphologie politique La morphologie conomique

DEUXIME PARTIE : Premire section: CHAPITRE 1 CHAPITRE 2 CHAPITRE 3 Deuxime section CHAPITRE 1 CHAPITRE 2 CHAPITRE 3 CHAPITRE 4 CONCLUSION

LA MORPHOLOGIE SOCIALE STRICTO SENSU OU LA SCIENCE DE LA POPULATION Les conditions spatiales

La population de la Terre et des continents La densit de la population. Les grandes villes Les mouvements migratoires Le mouvement naturel de la population Le sexe et l'ge Natalit, nuptialit, mortalit Le renouvellement des gnrations, reproduction et vitalit dmographique La population et les subsistances

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AVANT-PROPOSPar Maurice Halbwachs

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La vieille dmographie, appele autrefois statistique de la population, la gographie humaine, la science des faits conomiques qui suit dans l'espace et le temps l'volution des tablissements industriels et ruraux : de tout ce qu'elles nous apportent il y a beaucoup retenir, pour l'tude que nous abordons ici, et qui portera sur les structures matrielles des groupes et des populations. Cependant, on est tout de suite frapp de ce que les faits et notions s'y prsentent, sinon en dsordre, du moins en ordre dispers, de ce qu'on n'aperoit pas ce qui fait l'unit de leur ensemble. Durkheim s'est inspir d'une vue plus systmatique. Il proposait d'appeler morphologie sociale une tude qui porterait sur la forme matrielle des socits, c'est--dire sur le nombre et la nature de leurs parties, et la manire dont elles-mmes sont disposes sur le sol, et, encore, sur les migrations internes et de pays pays, la forme des agglomrations, des habitations, etc. L'auteur des Rgles de la mthode sociologique, qui recommandait d'tudier les ralits sociales comme des choses , devrait attribuer une importance particulire ce qui, dans les socits, emprunte davantage les caractres des choses physiques : tendue, nombre, densit, mouvement, aspects quantitatifs, tout ce qui peut-tre mesur et compt. C'est de cette dfinition que nous sommes parti. Il nous est apparu tout de suite qu'il y a une morphologie sociale au sens large, puisque toutes les socits, famille, glise, tat, entreprise industrielle, etc., ont des formes matrielles. Mais tous les faits et caractres morphologiques relevs dans les cadres des sociologies particulires, nous les avons vus, aussi, se replacer et s'intgrer dans les faits de population, objet de la morphologie sociale stricto sensu. Ceux-ci, et c'est un point sur lequel nous aurons beaucoup insister sont tudier en eux-

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mmes, indpendamment de tous les autres faits sociaux, comme un ensemble homogne, et qui se suffit. Au reste, la science de la population elle-mme, ainsi entendue, est bien une partie, et une partie essentielle, de la science sociale. Car on est oblig de s'y placer au point de vue sociologique. Il y a sans doute une dmographie mathmatique, et une dmographie biologique. Nous sommes loin d'en mconnatre l'intrt. Mais elles portent sur les seuls aspects de la ralit qui se prtent l'application de leurs mthodes, et qui, certainement, n'en sont pas le tout, ni, pensons-nous, l'essentiel. Nous avons tent, pour notre part, de mettre en lumire, derrire les faits de population, des facteurs sociaux, qui sont en ralit des facteurs de psychologie collective, mal aperus jusqu'ici, et sans lesquels, cependant, la plupart de ces faits demeureraient pour nous inexpliqus.

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INTRODUCTIONPar Maurice Halbwachs

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L'apparence extrieure des minraux, l'agencement des couches gologiques, les formes des plantes et des tres vivants, la disposition des organes et tissus : autant d'exemples d'tudes morphologiques, dans le domaine des sciences naturelles. Dans le monde social, on parle aussi de formes, mais quelquefois en un sens vague et mtaphorique. Il nous faut donc prciser d'abord ce que nous entendrons ici par structures ou formes de la socit. l Ce sera, par exemple, la faon dont se distribue la population la surface du sol. Fait purement physique en apparence, qui rsulte de l'espace disponible et des circonstances locales. La figure du groupe reproduit les formes de la nature matrielle : population groupe dans une le, dispose autour d'un lac, rpandue dans une valle. Une agglomration urbaine ressemble une masse de matire dont les lments gravitent vers un noyau central, avec un contour plus ou moins net. Vue vol d'oiseau ou d'avion, c'est une excroissance, un accident du terrain. 2 On appellera aussi structure d'une population sa composition par sexes, par ges. Les diffrences de ce genre sont sensibles, au mme titre que des caractres matriels. Faits biologiques : la socit se rapproche d'un organisme. Hommes et femmes sont comme deux grands tissus vivants, opposs et complmentaires. Les ges reprsentent les phases successives d'volution pour les cellules d'un organe ou d'un corps. Cette fois nous ne considrons plus les socits dans leur rapport avec le sol. Les socits humaines ne sont pas seulement en contact avec la matire. Elles sont elles-

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mmes des masses vivantes et matrielles 1. Comment en serait-il autrement, puisque, composes d'tres qui occupent des parties de l'espace trs rapproches, elles ont, comme tous les objets sensibles, une tendue et un volume, une forme et mme une densit ? Ces grands corps collectifs peuvent crotre, et dcrotre. Par les morts, ils perdent sans cesse une partie des units qui les constituent, et ils les remplacent au moyen des naissances. Ajoutons qu'ils peuvent se mouvoir. Ici il faut tenir compte la fois du sol (1), et de leur nature d'tres organiques (2). Ils se dplacent quelquefois d'ensemble : par exemple des tribus de nomades, ou des armes en marche. En tous cas leurs parties sont plus ou moins mobiles : il y a, dans ces groupes, des dplacements internes, des courants d'entre et de sortie. Ce sont l, assurment, autant de faits de structure. 3 Ce que nous avons observ jusqu'ici s'appliquerait aussi aux socits animales. Non seulement une fourmilire, mais un banc de poissons, un essaim d'abeilles, ont des caractres du mme ordre que la grandeur, la figure des groupes humains ; ils peuvent tre localiss, changer d'emplacement et de forme. Leurs membres se distinguent suivant l'ge, le sexe, etc. Voici maintenant des socits qui, tout en prsentant des formes matrielles, sont ce que nous appelons des ralits d'ordre moral. Tel est le cas de groupes relativement simples, qu'on observe surtout dans les civilisations dites primitives, mais aussi dans les ntres : les clans, les familles, en particulier les groupes domestiques tendus. Il est possible d'analyser la structure d'une famille mme complique et partiellement fondue avec d'autres, mme si sa localisation dans l'espace est incertaine. Elle se laisse figurer matriellement, par un tableau de filiation, par une vue schmatique des diverses branches et de leurs ramifications. C'est qu'il y a bien un lment spatial dans la famille. Bien que tels de ses membres s'en loignent, et subissent l'attraction d'autres groupes, il y a en elle presque toujours comme un noyau, une rgion plus dense o se rassemblent et se tiennent rapprochs travers le temps une partie apprciable de ses lments. En particulier, chaque groupe de parent a son centre spatial, qui est la maison familiale, habite par le plus g, ou par une des branches, et o les autres membres se rejoignent parfois. D'autre part, outre cette localisation, outre son tendue ( l'origine surtout), signalons la nature organique de la famille. Elle peut tre rattache, en effet, ces structures biologiques fondes sur le sexe et l'ge, puisqu'elle suppose entre ses membres des liens vitaux. La croissance d'une population se ramne la lente pousse de toutes ces tiges entrelaces, les familles, qui en sont les membres ou les parties. Pourtant, la consanguinit et le rapprochement dans l'espace ne suffisent pas constituer une famille, en ses traditions et son esprit. La diversit des rapports de parent, les degrs ingaux qu'on distingue dans la cohsion familiale nous transportent aussi dans un monde de reprsentations et d'tats affectifs qui n'ont plus rien de matriel. Tous ces lments de forme, grandeur, lieu, courant vital qui passe d'une1

Lotka a montr que la rpartition de l'espace entre diverses espces animales n'est qu'un aspect du partage qu'elles font entre elles de la matire inanime. Il y a d'autres genres de liaison entre populations animales, fonds sur le parasitisme, sur les rapports observs entre animauxprdateurs et animaux-proies. (Voir : V.-A. KOSTITZIN, Biologie mathmatique. Collection Armand Colin, 1937). Au reste, les diverses races et varits humaines sont aussi parfois entre elles dans le rapport de prdateur proie, et se distribuent l'espace disponible en consquence.

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gnration l'autre, expriment maintenant une ralit diffrente, c'est--dire des penses, une vie psychologique. Expression qui, d'ailleurs, a aussi sa ralit, et qui entre comme telle dans la conscience que la famille prend d'elle-mme, dans ses changements et ses dmarches, dans sa consistance. Ainsi nous sommes passs des formes en apparence surtout physiques et gographiques (place, grandeur, densit) aux aspects organiques et biomtriques (sexe, ge), et enfin des structures analogues aux prcdentes, mais solidaires d'une conscience collective que nous n'apercevions pas, que nous ne jugions pas ncessaire de supposer prsente aussi sous quelque forme, aux deux premiers degrs. Est-ce tout, cependant, et avons-nous puis le contenu de la morphologie collective ? 4 Le sociologue allemand Simmel, tudiant les formes sociales , en donnait comme exemples la Chambre des lords, la Compagnie des Indes, la monarchie hrditaire, les bureaux, les glises . Toute institution collective est en effet une forme impose la vie commune : cadres religieux, politiques, conomiques. Tout ce qui est la fois dfini et stable est bien tel, par opposition l'indtermin et au mouvant. Pourtant nous ne pouvons tendre la signification du mot formes (en tant qu'il dsigne l'objet de la morphologie collective) jusqu'au point de confondre les formes matrielles des socits avec les organes de la vie sociale, et ceci, parce que la distinction entre organes et fonctions n'est pas claire, et n'est pas assez tranche, lorsqu'on la transporte dans la science des groupes humains et de leur organisation. Il faut dire plutt que, qu'il s'agisse d'une entreprise industrielle, d'une bourse des valeurs, d'un organe de la vie politique, nous n'aurons de ces institutions qu'une vue abstraite, si nous ne les plaons pas en une partie de l'espace, si nous n'apercevons pas les groupes humains qui en assurent le fonctionnement. Les institutions ne sont pas de simples ides : elles doivent tre prises au niveau du sol, toutes charges de matire, matire humaine et matire inerte, organismes en chair et en os, btiments, maisons, lieux, aspects de l'espace. Tout cela tombe sous les sens. Ce sont des figures dans l'espace, qu'on peut dcrire, dessiner, mesurer, dont on peut compter les lments et les parties, reconnatre l'orientation, les dplacements, valuer les accroissements, les diminutions. C'est en ce sens que tous les organes de la vie sociale ont des formes matrielles. Maintenant n'oublions pas que toutes les formes que nous venons de passer en revue, sous les quatre divisions prcdentes, ne nous intressent que parce qu'elles sont troitement lies la vie sociale, qui consiste tout entire en reprsentations et tendances. Dans le forum romain, en tant que place, avec des basiliques, des tribunaux, des statues, on peut ne voir qu'une partie du sol bien dlimite, et un assemblage d'objets physiques. L'activit politique qui s'y dployait nous transporte sur un plan diffrent. Mais comment la concevoir, telle qu'elle s'est historiquement droule, dans un autre cadre ? Toutes les gnrations successives de Rome ont mis sur celui-ci leur empreinte. Et toutes l'ont eu sous les yeux, se le sont reprsent. Considrons-nous les divisions politiques ou conomiques d'une socit ? On peut en trouver la base dans la nature physique. Elles ne sont cependant pas purement matrielles. Entre elles et les divisions de la gographie physique il y a bien cette diffrence que les premires rsultent de dispositions morales. C'est le droit public, ce

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sont les traits qui les dterminent. Nous sentons qu'elles exercent sur nous une contrainte qui n'est pas seulement matrielle. Des hommes, des volonts humaines psent sur nous, nous repoussent ou nous retiennent, quand nous approchons d'une frontire. Pascal disait que les rivires sont des chemins qui marchent. C'est qu'il pensait aux hommes qui les utilisent. Dans les voies de communication, nous sentons obscurment la prsence de ceux qui ont arrt leur direction. Pistes traces dans la brousse, ou sentiers de montagne entaills dans le roc depuis plus de mille ans, voies romaines, chemins du moyen ge pavs de pierres irrgulires, routes modernes dont la pente a t calcule par les ingnieurs : il semble que nous voyons les pas de ceux qui s'y sont les premiers avancs, et qui les ont frayes, que nous y r...