Medievalia 7, 1987 pp, 7-21 EXCALIBUR EN SICILE .«Eo tempore quo Henricus Imperaior subiugavit sibi

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Medievalia 7, 1987 pp, 7-21

EXCALIBUR EN SICILE

Henri Bresc

La chronique de Roger de Hovedene raporte que, le 4 mars1191 aprs plusieurs mois de conflits Messine, Richard Coeurde Lion, venu Catane depuis trois jours, avait recu du ro Tan-crde de nombreux dons, or, argent, chevaux, soieries, qu'il avaittous refuss, l'exception d'un petit anneau. Tancrde devait luidonner aussi quatre grandes galres ussers, pour le transpon deses chevaux, et quinze galres, pour le Passage en Terre Sainte.En change, en contre-don, le roi d'Angleterre donnait au roide Sicile cette pe admirable que les Bretons appellent Cali-burne1. Tout l'pisode, qui se conclu avec le retour de Ri-chard Messine, accompagn jusqu' Taormine par son adver-saire d'hier, baigne dans l'atmosphre arthurienne, chevaleresqueet violente: Richard n'avait-il pas song la conqute de cettele de Sicile, si semblable, selon le mythe, la Bretagne, et, de-puis novembre 1190, Arthur, son neveu, duc de la Bretagne ar-moricaine, n'tait-il pas fianc la filie du roi de Sicile, dansle cadre d'une paix frage que le don d'Excalibur venait main-tenant sanctionner.

Cette pe, troitement associe para le cycle romanesque au

1 ROGER DE HOVEDENE, Chrortico, d. W. Stubbs, III, Londres 1870, p. 97.

pouvoir mme d'Arthur, et sans doute dj prsente dans lestraditions orales mises en forme par Geoffroy de Monmoulh,venait de tres loin, d'une Bretagne legendaire et mme d'un ro-yaume de l'au-del, d'o une archologie pieuse l'avait tire en1190. Henri II avait ordonn des fouilles dans l'abbaye de Glas-lonbury, o les moines situaient l'ile d'Avallon, sjour posthu-me d'Arthur. 11 y avait un double intrt: en retrouvant la tom-be du roi legendaire, en donnant un corps enseveli au prince enlevpar les fes et conduit dans le paradis hroque, Henri contri-buait teindre la croyance populaire au retour d'Arthur, lib-rateur des Bretons et leur vengeur contre les Saxons. La monar-chie normande, maintenant anime par les Plantagent, pouvaitaussi se mouler dans le cadre de la lgende, en hriter le prestigede la monarchie legendaire, hgmonique, europenne d'Arthurconqurant. La fouille, couronne de succs, mettait au jour,symboliquement, un gant, conformment au topos qui veut queles fondateurs appartiennent une humanit exceptionnelle parla taille et les vertus. Authentifie par une inscription, la tombe,un tronc de chne creux, contenait aussi les os de la secondepouse, Guenivre, et, sans doute aussi, l'pe qui rejoignait,en 1191, letrsor des rois de Sicile, bientt uni celui des Empe-reurs germaniques2.

On s'tonne cependant de voir Richard se sparer d'une ar-me legendaire, troitement lie la monarchie de Bretagne. IIest vrai qu'un doute pouvait peser sur l'authenticit de la trou-vaille: la lgende, en vrit, et bientt la tradition littraire, as-sociaient Excalibur une Dame du Lac, l'pe, enchante, taitdestine retourner la fc des eaux', et on sait que le thmeceltique renvoie une antique culture dont il est le rcflet encorvif. Ce doute, cependant, si Richard le nourrissait, ne pouvaitqu'etre partag par Tancrde: une mme culture, pique et ro-

2 GIRAUDLECAMBRIEN, De principis instructione, d. G.F. Warner, in Ope-rn VIII, Londres 1891, pp. 126-128; l'inscription, sur une crox de plomb, por-tait Hic jacet sepultus incliius rex Arlhurus cum Wenneuereia uxore sua se-cunda n nsula Avallonia.

3 Cr. JOL H. GRISWARD, Le motif de l'pe jetee au lac: la mor d'Ar-thur el la mor de Batradz, Romana 90, 1969, pp. 289-340, 473-514.

manesque, francaise, unissait les deux cours normandes. Maisil ne faut pas croire que la contradiction entre la lgende et cettenouvelle ralit pouvait peser bien lourd dans le milieu des che-valiers et des princes; seuls les clercs curialistes pouvaient dis-tinguer clairement et opposer les deux cultures. Le tmoignagedu merveilleux apport Glastonbury ranimait plutt l'intrtpour une tradition de toute facn mltiple, polymorphe et char-ge de significations changeantes. Cette arme tait bien un ca-deau royal, exceptionnel, inoui. Mais pourquoi en Sicile, unroi lointain?

Arlhur sur 'Etna...

L'histoire, en 1191, se moule sur le mythe, sur la tradition ra-le et sur la recherche des fondateurs, des origines glorieuses oudes prestiges ambigus. II est clatr qu' la fin du xiie sicle, laprsence d'Arthur en Sicile est un fait massivement accept.A. Graf a runi, il y a prs de cent ans, un gros dossier rassem-bl dans le lgendier des folkloristes du xme sicle4, et J. LeGoff a atur rcemment l'attention sur ees documents passion-nants, o se fait jour la tentative d'une localisation siciliennedu Purgatoire1: l'ensemble du dossier montre en effet l'hsita-tion des mythographes et la tentation d'associer cette prsenced'Arthur et la topographie du troisme lieu, rattachant, unefois de plus, la Sicile l'ensemble britannique. C'est d'abord unelgende recueillie par Gervais de Tilbury, un intellectuel nor-mand d'Anglaterre, quand il sjournait dans l'le, un peu avant1190, au service de la monarchie sicilienne, elle s'insre dans lesrelations intenses entre les deux monarchies, qui expliquentaussi la prsence, dans l'oeuvre de Gautier Map son contempo-rain, de l'histoire de Nicola Pipi de Messine, l'homme aquati-

4 ARTURO GRAF, Art sull'Eina, in Mili, leggende e superstizioni de! Me-dio Evo II, Turin 1893, pp. 303-335.

5 JACQUES LF. GOFF, La naissance du Purgatotre, Pars 1981, pp. 273-281el 419-421; paralllemenl la localisation irlandaise.

que. Dans les Oria imperialia, ddis Otton de Brunswick,Gervais greffe sur l'vocation, qui n'est pas localise avec preci-sin, de la chasse sauvage (la mesnie Hellequin, d'ordinai-re, mais ici rapporte la Societas e familia Arturi), un cont,celui du cheval gar et du serviteur porteur de message, qui luia t confi personnellement par les indignes et qui est con-firm avec admiration, c'est--dire stupeur, par la tracematrielle des dons envoys par Arthur6.

Le thme du cont permet en effet le passage ais du mondedes vivants un autre monde, retranch derrire l'enfer brlantdes laves et des scories du volcan, mais, bien loin, premirevue, d'tre effrayant, c'est une verte prairie, un paradis dlicieuxo s'lve un palais merveilleux. Cette plaine enchanteresse, c'estbien le sjour paien, celtique, d'Avallon, localis en Sicile; le contrenvoie Geoffroy de Monmouth et la lgende rale, le pr-sence de Mordred et de Childric ne peut venir dj de la litt-rature francaise qui n'a pas encor elabor de Mort d'Arthur.C'est toujours un monde enchant, marqu par le merveilleux:le palais, construit miro opere, purrait bien tre Poeuvre d'unepuissance surnaturelle, comme la traduction de Jacques Le Goffnous invite le considrer. Ce pourrait tre, en particulier, I'oeuvre

6 GERVAIS DE TILBURY, Oria imperialia, in Scriptores Rerum Bntnswieen-sium, d. Leibniz, Hanovre 1707, I, p. 291: Hunc autem montem vulgaresMongibal appdlant. In hujus deserto narrant indigenae Arturum magnum nos-iris cemporibus apparuisse. Cum enim uno aliquo die custos palafredi episco-pi Catanensis commissum sibi equum depulveraret, sbito mpetu lascivae pin-guedinis equus exiliens ac in propriam se recipiens libertatem, fugit. Abinsequente ministro per montis ardua praeciptiaque quaesitus nec inventus,timore pedissequo succrescente, circa montis opaca perquiritur. Quid plura?arctissima semita sed plana est inventa; puer in spaciossimam planitiemjucundam omnibusque deliciis plenam venit, ibique in palatio miro opereconstructo Arturum in stralo regi apparatus recumbantem. Cumque ab ad-vena et peregrino causam sui adventus percontaretur, agnita causa itineris, sta-tim palafridum episcopi facit adduci, ipsumque praesuli reddendum, adjiciensse illic aniiquitus in bello, cum Mordredo nepote suo et Childerico duce Saxo-num, pridem commisso, vulneribus quotannis reerudescentibus, faucium diummansisse quinimo, ut ab indigenis accepi, exenia sua ad antis titem illum des ti-navit, quae a multis visa et a pluribus fabulosa novitate admiraca fuerunt.

des fes, si Ton retient Pidentifcatin avec Avallon, le sjourimmortel o les neuf soeurs, selon la Vita Merlini, ont emmenArthur'. Mais on notera que le cont evite de citer le nom del'aine de ees soeurs, Morgane, comme si la chose tait emba-rassante. Elle est pourtant connue de tous, elle fait partie de latradition la plus antique, mme si elle apparait tardivement dansles textes littraires. On remarquera encor qu'Arthur, bienvei-llant, hospitalier, gnreux, gt ici sur un lit, car ses blessuresse rouvrent chaqu anne, et c'est comme l'indice qu'il a t frap-p aux jambes ou aux hanches.

L'Etna, sige d'un paradis paien qui renvoie aux lgendes cel-tiques, sans l'ombre d'une malediction apparente, est pourtant,aux yeux de tous, un enfer: depuis toujours, les volcans siciliens,sont, pour les Chrtiens, les bouches du royaume dmoniaque.C'est ce que pense Pierre de Blois, retournant deconfit de l'aven-ture insulaire d'Etienne du Perche". Reprenant un passage desGesta DagobertP, Romuald de Sleme rappelle que PermiteJean a vu passer dans le ciel l'me du roi franc portee et tour-mente par des dmons truculents; la destination tait Vul-cano et le ciel ouvert pour permettre Pintervention des saintsqui arrachent aux diables l'me de Dagobert10. Une histoire

7 EDMON FARAL, La lgende arthurienne. Eludes et documertts II, Pars1929, p. 295.

s PIERRE DE BLOIS, Epistolae, Palroiogia Latina De Decano Paierniensiquem Rex Arcturus invitavit ad montem Gyber.

Eo tempore quo Henricus Imperaior subiugavit sibi Syciliam, in EcclesiaPalernensi qudam erat Decanus, natione ut puto Theutonicus. Hic cum diequadam suum qui oplimus eral perdidisset palefredum, servum suum ad di-versa loca misit ad investigandum illutn. Cui homo senex oceurrens, ait: Quovadis, aui quid quaeris? Dicente illo, equum domini mei quaero; subiunxit ho-mo: Ego novi ubi sit. Et ubi est? inquit. Respondit: In monte mons fl