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Mémoire de validation professionnelle Formation statutaire

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Mémoire de validation professionnelle Formation statutaire des éducateurs
Promotion FSE 2016-2018
La création de lien dans l'accompagnement éducatif en milieu ouvert
En quoi la création de lien, à l'épreuve de la contrainte, participe t-elle du relèvement éducatif du jeune ?
3 mai 2018
Sous la guidance de BALZANI Bernard, Maître de conférence, Sociologie
REMERCIEMENTS
J’adresse mes remerciements aux personnes qui m’ont aidé à la réalisation de ce mémoire
En premier lieu, je remercie Madame LAROQUE Marie, éducatrice. En qualité de tutrice, elle a fait preuve de bienveillance à mon égard et a été d’un soutien précieux tout au long de mon stage
Je remercie aussi Monsieur BALZANI Bernard, en qualité de directeur de mémoire, qui a su me guider dans mon travail de recherche et me recentrer sur l’essentiel dans les périodes de doutes
Je remercie également Farida, pour son aide à la relecture et à la correction de mon mémoire
Je salue l’ensemble de mes proches et les remercie de leur patience, leur présence et leur soutien indéfectible
Je salue enfin l’ensemble de mes collègues de travail et les remercie pour leur bonne humeur communicative et pour la sincérité dont ils ont fait preuve à mon égard
Je tiens à dédier ce travail de recherche à la mémoire de mon grand-père, qui a été et qui sera pour moi une éternelle source d’inspiration
«« Au départ de tout projet, il y a la mise en évidence d'une situation surAu départ de tout projet, il y a la mise en évidence d'une situation sur laquelle on veut agir. Soit un dysfonctionnement, soit une nécessitélaquelle on veut agir. Soit un dysfonctionnement, soit une nécessité nouvelle.nouvelle. »»
Joseph ROUZEL, Le travail d'éducateur spécialisé 3e édition, 2014
SOMMAIRE
INTRODUCTION………………………………………………………………………………...…1 PARTIE MÉTHODOLOGIQUE ……………………………………………………………..……8
PARTIE 1 : LES ENJEUX DU LIEN DANS LA RELATION ÉDUCATIVE…………………12
Chapitre 1 : L'intervention éducative ……………………………………………..…….12
Section 1 : La relation éducative : un espace et un temps propice à l'établissement d'un lien……………………………………………………………………………………………….....13 I°) Une relation éducative s’éprouve………………………………………………………...…13 II°) Un temps et un espace de qualité : l'éducateur assure une présence…………….......14
Section 2 : l'engagement émotionnel de l'éducateur : la clé de l'authenticité ?…………....16 I°) L'éducateur apportant sa sensibilité : Vers une nouvelle forme de pédagogie ?..…......17 II°) La recherche de la congruence : un moyen de faire passer le message…………...….19
Chapitre 2 : Le relèvement du jeune par lui-même : les objectifs poursuivis à travers la création du lien……………………………………………………………………...….21
Section 1 : Restaurer la confiance du jeune en lui-même et dans la société……...………21 I°) L'inclusion sociale comme vecteur de réconciliation entre le jeune et la société….......22 II°) Le traitement de l'estime de soi à travers la valorisation du jeune……………………...22
Section 2 : Le relèvement éducatif comme permettant l'accès à son autonomisation……24 I°) Origine et connotation du relèvement éducatif : une survivance d'un terme ancien à connotation religieuse…………………………………………………………………………....25 II°) Le terme à la Protection Judiciaire de la Jeunesse……………………………………....25 III°) la mise en mouvement induite par ce terme : la pédagogie de la réussite et l'accès à l'autonomie………………………………………………………………………………………...27
PARTIE 2 : LES OUTILS PERMETTANT DE TISSER DU LIEN ………………………...…30
Chapitre 1 : La création de lien dans la difficulté Les leviers de la prise en charge ……….30
Section 1 : La contrainte dans la relation éducative…………………………………………..31 I°) Surmonter la contrainte liée à la personne de l'éducateur : les stratégies d'interventions……………………………………………………………………………………..31 II°) La contrainte dans la relation éducative lié à la prise en charge………………………..32
Section 2 : Repenser sa posture éducative… De la conviction naît l'engagement……….34 I°) L'influence du style dans la relation éducative : venez comme vous êtes ?……………34 II°) La reconnaissance de l'autre : une éthique de l'accompagnement et un art de faire...36
Chapitre 2 : Projet d'expérimentation autour du Jeu d'échec : Un véritable média éducatif …..38
Section 1 : Le Nous à travers le JEu : les échecs, un outil d'entrée en relation et de valorisation………………………………………………………………………………………...39 I°) Et si on jouait ? L'entrée en relation par le jeu……………………………………………..39 II°) Un outil de valorisation que s'approprie la DPJJ………………………………………….40
Section 2 : La co-organisation d'un tournoi d'échec : le faire-avec par excellence………..42 I°) De l'hypothèse de départ à la naissance du tournoi d'échec……………………………..42 II°) La naissance d'un engouement : le jeu d'échec perçu comme moyen de se relever…45 III°) Évaluation de l’implication du jeune Anouar dans le projet de tournoi…………………46
CONCLUSION…………………………………………………………………………………….50
BIBLIOGRAPHIE…………………………………………………………………………………52
TABLE DES ANNEXES………………………………………………………………………….55
« Rien n'est permanent sauf le changement »1, Héraclite
Cette citation du philosophe grec Héraclite d’Éphèse permet à chaque personne de
pouvoir s'identifier à son propre vécu.
Certains jeunes bénéficiant d'un accompagnement éducatif subissent en effet de forts
remaniements dans leurs quotidiens. Ce fut pour moi le point de départ d'un intérêt pour le
métier d'éducateur à la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ).
Je me suis ainsi engagé dans cette mission éducative lors de ma réussite au concours.
Une première année de formation à l’École Nationale de la Protection Judiciaire de la
Jeunesse à Roubaix m'a permis d'avoir une première expérience de découverte du
territoire Alsacien. J'ai ainsi pu effectuer des stages dans les différents services et unités
du Haut-Rhin comprenant l'Unité Éducative d'Hébergement Diversifié Renforcé (UEHDR)
de Mulhouse, l'Unité Éducative d'Hébergement Collective (UEHC) de Colmar, L'Unité
Éducative de Milieu Ouvert (UEMO) de Mulhouse à partir de laquelle j'ai pu me rendre au
Quartier Mineur de la Maison d'arrêt de Mulhouse et enfin l'Unité Éducative d'Activités de
Jour (UEAJ) de Mulhouse.
Je suis actuellement en deuxième année d'immersion professionnelle affecté à l'UEMO 1
de Mulhouse qui avec la deuxième unité de Mulhouse et la troisième unité de Colmar
forment le Service Territorial Éducatif de Milieu Ouvert (STEMO) du Haut-Rhin. Cette
deuxième année est l'occasion pour moi d'appréhender la réalité de l'accompagnement
éducatif au quotidien et ainsi être constamment au contact du public.
Plusieurs questionnements avaient déjà émergé lors de ma première année sur le thème
de la relation éducative et la création de lien. Il s'agissait désormais pour moi de faire le
lien entre les observations que j'avais pu faire sur le terrain et la thématique. Je
développerai ici trois situations me permettant de délimiter le sujet et d'amener des
éléments pour la construction de ma problématique.
1 Héraclite d’Éphèse est un philosophe Grec du 6è siècle avant Jésus Christ, natif de la cité d’Éphèse
1
Première situation : J'peux changer d'éduc ? (Mercredi 20 septembre 2017)
Cette situation vécue à l'occasion d'un stage de sensibilisation aux dangers des produits
stupéfiants a servi de base à mes premiers questionnements sur notre mission en tant
qu'éducateur.
Je me trouvais à la Maison de la Justice et du Droit de Mulhouse pendant ce stage de
sensibilisation. Au cours d'une pause, je me laissais aller à la rencontre des jeunes de
manière informelle. C'est alors qu'un jeune m’interpellât très sérieusement sur la
possibilité de changer d'éducateur pour son suivi. S'ensuivait alors une discussion dans
laquelle j'essayais de comprendre les raisons qui le poussait à formuler une telle
demande.
Je compris finalement que sa nouvelle éducatrice exigeait beaucoup (trop?) de lui et
qu'ainsi il préférait son ancien éducateur qui était « plus tranquille » surtout au niveau de
la fréquence des convocations au service.
Ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'on me posait la question sur cette possibilité2 et
je m'interrogeais de savoir à quel point la posture du professionnel avait un impact sur la
relation éducative. Les relations inter-personnelles sont, en effet très prégnantes dans ce
métier.
D'autres expériences vécues en début de stage m'ont confirmé dans ce choix de sujet
passionnant et intemporel dans le milieu du travail social.
Deuxième situation : l'impact du lien, la rencontre avec Mathieu 3
Le vendredi 15 septembre 2017, la mission locale de Mulhouse organisait une
rencontre/bilan de la plate-forme d'accroche des perdus de vue4 au cours de laquelle
plusieurs associations, partenaires, ainsi que le STEMO de Mulhouse étaient conviés.
2 En efet, un autre jeune formulait directement une telle demande lors d'une actiité de chanter d'inserton (le 15 noiembre 2017) à laquelle il aiait été inscrit par son éducatrice. Il trouiait cete dernière trop dure aiec lui et ne le ménageant pas sur les actiités collecties. Je compris qu'une présence trop « forte » de l'éducateur dans le suiii impliquait un désiniestssement du jeune même si ce n'était pas fort heureusement pas l'unique raison inioquée par le mineur
3 Dans un souci d'anonymat, les prénoms ont été modifés 4 La plate-forme d'accroche est une émanaton de la mission locale qui permet à des jeunes de 16 à 25 ans,
déscolarisés et non accompagnés de réaliser des actiités pour faioriser leur inserton sociale et professionnelle
2
A cette occasion, des jeunes venant de structures différentes faisaient connaissance
autours d'activités culinaires, sportives et culturelles.
Je remarquais ce jour le jeune Mathieu qui se plaçait volontairement à l'écart du groupe et
peu enclin à se lancer dans une conversation. Je fis un premier mouvement dans sa
direction en lui demandant s'il s'était servi quelque chose au buffet. Toutes les questions
que je pouvais poser recevaient une réponse négative…
Je laissais donc passer un moment puis revenait vers lui en essayant cette fois de faire
connaissance. Adoptant une posture souriante et bienveillante je lui demandais
simplement s'il faisait du sport. J'utilisais la moquerie sur son niveau supposé au football
pour tenter d'obtenir un sourire, élément que j'estimais sur le coup indispensable pour
poursuivre la relation. Ce fut une réussite puisque pour la première fois le jeune qui
esquissait un sourire me demandait si moi-même je me « débrouillais au foot ». S'ensuivit
alors un échange sur ma récente blessure au niveau ligamentaire et je parvenais à capter
son attention lorsque je m'exprimais sur mes difficultés de la vie courante depuis la
blessure. Nous parvenions dès lors à échanger plus librement sur sa situation.
En début d'après-midi, une activité d'initiation au kendo (art martial japonais) me permit de
vivre un moment fort et éminemment questionnant. En effet, l'animateur enjoignait Mathieu
de retirer sa main de sa poche lors des exercices alors que ce dernier refusait
constamment. Je lui fis une fois la remarque en associant à la parole une tape sur l'épaule
et Mathieu s’exécutait immédiatement.
Après réflexion, de cette journée j'essayais de comprendre pourquoi ce jeune pouvait
répondre à une injonction quand elle était posée par une personne plutôt qu'une autre.
Qu'est ce que dans la posture de l'un ou de l'autre faisait que Mathieu allait écouter plutôt
une personne au détriment de l'autre ?
Selon moi, le partage d'informations personnelles des deux côtés avait été essentiel.
J'explique aujourd'hui son comportement par le fait qu'il existait suffisamment de lien entre
nous pour qu'il soit plus facile pour Mathieu de répondre à mon injonction.
3
Troisième situation : l'importance du sourire dans le travail social
J’étais marqué ce même jour par Marie, une jeune fille présente lors de l'atelier cuisine et
qui me dévisageait du regard dans un premier temps pour finalement m'interpeller en me
signifiant que je n'étais pas un éducateur, ni un jeune et qu'elle ne comprenait donc pas
l'objet de ma présence.
Je fus surpris par le temps qu'elle passait à me dévisager et après une discussion franche,
elle m'expliquait ne pas avoir l'habitude d'un visage accueillant chez les professionnels
qu'elle avait pu côtoyer. Je lui expliquais que j'étais simplement heureux d'être présent
aujourd'hui mais elle insistait sur le fait qu'un éducateur se devait d'être strict pour être
respecter et qu'elle ne pouvait m'identifier comme tel puisque je ne répondais pas à ses
représentations.
Cet échange était vraiment riche. Je me suis en effet interrogé sur la question de
l'ouverture à l'autre dans la relation éducative. Je pense véritablement que la relation ne
se décrète pas, mais se construit dans le temps. Dans ce cas, comment établir ce lien qui
plus est dans une relation contrainte5 tout en espérant que ce dernier soit sincère ? Je
demeure persuadé que cela se construit dans la confiance réciproque et que pour cela il
est nécessaire d'apprendre « à se connaître ». Le sourire et la bienveillance sont ainsi des
facteurs déterminants dans l'entrée en relation.
Toutefois, il ne faut pas faire preuve de naïveté dans ce métier. Les phases de recadrage
demeurent fréquentes et l'éducateur ne doit surtout pas s'interdire de dire les choses avec
fermeté quand cela s'impose. La fermeté doit, au même titre que le sourire, être considéré
comme un élément de la posture de l'éducateur.
Ainsi, toutes ces rencontres et ces discussions riches avec les jeunes et professionnels
m'ont donné l'envie d'aborder les éléments propres à l'établissement de la relation, en
partant de l'entrée en relation jusqu'au maintien de la qualité du lien.
Je précise concernant le type de prise en charge qu'il importe peu que l'on soit dans un
accompagnement en milieu ouvert ou en hébergement. En effet, il est bien question d'une
rencontre entre un professionnel et un jeune dans le cadre d'un mandat judiciaire. La
5 La relation éducative est forcément contrainte du fait du mandat judiciaire confiant le suivi d'une mesure éducative à un service puis à un éducateur
4
dimension du lien est forcément présente et j'ai choisie pour ma part d'approfondir cette
question dans le cadre d'un accompagnement en milieu ouvert.
Mes représentations sur le sujet
J'avais moi-même des représentations sur cette thématique. Je pensais en effet que le
métier d'éducateur était fortement animé par sa dimension créatrice de lien avec le jeune.
Tisser des liens devait pour moi être la première étape de la rencontre avec le jeune avant
même de parler des actes posés par celui-ci.
Cette hypothèse était confirmée par le fait qu'en milieu ouvert, une mesure attribuée à un
service est ensuite confiée à un éducateur qui aura la charge du suivi de cette mesure à
priori6, jusqu’à son échéance.
Dès lors, que devons-nous garder à l'esprit sur notre positionnement afin de mener au
mieux un travail éducatif ?
Le thème commençait à se délimiter et, très rapidement je me suis dirigé vers la relation
de confiance entre l'éducateur et le jeune. Je suis convaincu que l'accompagnement
éducatif nécessite la création d'un lien de qualité entre l'éducateur et le jeune. Pour cela,
la question de la confiance dans le rapport à l'autre est fondamentale.
Une fois ce postulat établi, d'autres questionnements me venaient à l'esprit concernant les
pratiques professionnelles.
En effet comment tisser du lien ? Comment faire pour qu'une relation éducative de qualité
perdure ? Et surtout que faire de cette relation de confiance ?
Le traitement d'un tel sujet m'impose de mettre en avant ce que je souhaite comprendre.
Au gré des rencontres j'en suis venu à m'interroger sur le fait de savoir :
En quoi la posture de l'éducateur de milieu ouvert détermine t-elle la qualité
du lien jeune/éducateur ?
6 Il se peut dans des cas exceptonnels que le suiii d'une mesure soit confé à un autre éducateur à l'occasion par exemple de iiolences rendant intenable la poursuite de la relaton éducatie aiec le jeune. Des situatons plus fréquentes subsistent notamment lorsqu'un éducateur se trouie en arrêt longue durée. Le transfert du suiii peut donc être temporaire ou défnitf selon les situatons
5
Il s'agit de ma question de départ et je demeure convaincu que la posture du professionnel
joue un rôle essentiel. En ce sens, l'attitude spécifique d'un éducateur peut permettre de
créer une relation de qualité suffisamment importante pour faire passer des messages au
jeune. C'est la toute la mission éducative de transmission en vue de permettre un
relèvement éducatif qui va être facilité.
L'objectif de ce travail de recherche est de pouvoir fournir modestement -au regard de
mes observations et de mes lectures- des éléments permettant de comprendre
l'importance de la posture éducative dans notre pratique et d'autres éléments plus
concrets sur les moyens dont nous disposons pour faciliter cette création de lien.
Je m'attacherai donc aussi dans ce mémoire à faire référence aux médias éducatifs
comme support et levier de la relation.
La question de la posture étant posée, il semble indispensable d'en revenir au cadre
même de notre action. Intervenant sur mandat judiciaire, l'éducateur est de fait dans une
relation contrainte. Encore plus fort, l'éducateur se trouve en plus dans une relation
asymétrique avec celui qu'il accompagne. En effet, il est le sachant aux yeux du jeune et
de sa famille, et il doit surtout rendre compte de l'investissement ou non de ce dernier au
magistrat prescripteur de la mesure.
Ces éléments doivent être pris en compte par le professionnel dans sa façon d'exercer
son travail. Comment est-il possible de forcer une relation dont le jeune pourrait ne pas
vouloir ?
En prenant de la hauteur sur la question de départ, il est possible de s'interroger sur
l'objectif dans la recherche d'une relation de qualité. Pourquoi souhaite-on créer du lien
avec le mineur ? En quoi cela aurait il une influence sur notre travail ?
Tout d'abord, quel est l'objectif véritable du suivi d'un jeune à la Protection Judiciaire de la
Jeunesse ?
Cette question, le Conseil Constitutionnel y apporte une réponse dans sa décision du 29
août 20027 en reconnaissant comme principe à valeur constitutionnelle le fait de
rechercher le relèvement éducatif et moral d'un mineur.
7 Décision n° 2002-461 du Conseil Constitutionnel en date du 29 août 2002
6
La notion de relèvement éducatif utilisé par le conseil constitutionnel n'est pas anodine.
Elle fait référence à l'action de relever et implique ainsi une intervention extérieure. La
définition du Larousse est somme toute très intéressante puisque le relèvement est défini
comme « l'action de relever quelque chose, de le mettre debout ou dans une position
normale » 8.
Trois éléments retiennent donc mon attention. Le métier que je vais exercer, comporte une
dimension créatrice de lien à laquelle je dois être attentive d'autant plus que la relation
que je vais avoir avec un jeune peut ne pas être authentique en raison du caractère
obligatoire d’une mesure, on se trouve bien dans une contrainte. Cette relation, ce lien
doit cependant poursuivre un objectif clair qui est le relèvement éducatif et moral du jeune.
Je dois donc mettre à profit ce lien, dans une relation contrainte, pour permettre au jeune
de se relever. Il s'agit également de ma démarche méthodologique dans ce travail de
recherche. Ma problématique part donc de la question de départ sur la posture éducative
pour aller plus loin dans les objectifs de la mission éducative en tenant compte de la
relation contrainte.
En quoi la création de lien, à l'épreuve de la contrainte, participe t-elle au
relèvement éducatif du jeune ?
Voulant démontrer l'importance du lien éducatif dans l'accompagnement, je présenterai
dans une première partie les enjeux du lien dans la relation éducative avant de
m'intéresser dans une seconde partie aux outils permettant de tisser du lien.
8 http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/rel%C3%A8vement/67884
PARTIE MÉTHODOLOGIQUE
Dans un souci de lisibilité, il n’y a pas lieu de répercuter ici la démarche
méthodologique relative au processus d’élaboration de la problématique ainsi que
l’élaboration d’hypothèses de recherches. Ces points ayant en effet été développés
dans l’introduction
- Méthode de recueil et d’analyse des données
Durant mon stage, j’ai été nourri de situations vécues et observées dans lesquelles j’ai pu
agir concrètement. Ces situations que j’analysais dans un second temps m’ont servi dans
le sens où elles m’ont guidés vers de nouvelles références théoriques. Pour exemple, je
compris que la situation avec Jérôme, qui me confiait son mal-être, et la relation que nous
avions construit tout au long de la mesure, m’appelait à traiter du mécanisme de relation
d’aide théorisé par Carl Rogers.
Au-delà de ces situations, j’ai voulu interroger les professionnels afin de recueillir une
multitude et une diversité d’avis sur la question. J’ai, en ce sens, élaboré une grille
d’entretien et fait le choix de n’interroger que des professionnels éducateurs. Je justifie
aujourd’hui ce choix, par le fait que cette démarche d’entretien, me prenait énormément de
temps notamment pour la retranscription complète de ceux-ci. Je n’ai donc pas pu
interroger, le responsable d’unité de ma structure, ni le psychologue du service. En
revanche, je demeure satisfait de la qualité des données et la pertinence des personnes
ayant accepté de répondre à mes questions. Je retranscris ici ma grille d’entretien
consistant en l’évocation de 5 questions.
Grille d’entretien à destination des professionnels :
1°) Lors d'un premier entretien avec un jeune, créer du lien fait-il parti de tes objectifs ? Si
oui quelle importance lui donne-tu ?
2°) Que pense tu de l'engagement émotionnel de l'éducateur dans la relation éducative ?
8
3°) Une posture stricte d'un éducateur est-elle un frein à l'établissement d'un lien éducatif ?
4°) Quel est ton avis sur la question de la confiance dans la relation éducative ?
5°) Selon toi, est ce qu'une présence renforcée de l'éducateur peut contribuer à
l'amélioration du lien éducatif ? Plus généralement le temps est-il un facteur important
dans l'établissement d'un lien ?
6°) Est ce que l'usage d'un média éducatif facilite la création de lien ? Pourquoi ? Si oui
quel type d'outil utilise tu personnellement dans tes suivis.
Concernant la formulation des questions, je veillais à ne pas orienter au maximum les
réponses pour conserver la spontanéité des acteurs. De même, il s’agissait d’entretiens
semi-directifs, dès lors, j’avais tout loisirs de pouvoir interrompre l’intervenant ou encore le
relancer sur une autre question pour prolonger la réflexion initiale ce que je ne manquais
pas de faire pour certains entretiens.
Les entretiens étaient enregistrés puis retranscrits pour l’analyse de données que
j’exploitais directement dans le corps du mémoire pour appuyer un argument ou encore
confirmer une hypothèse ou la position d’un auteur sur une question précise. La durée des
entretiens se situait entre 15 et 20 minutes chacun. J’ai pris donc la décision pour mon
recueil de données de ne procéder qu’à trois entretiens.
Je fus en partie frustré par ce travail d’autant que j’avais élaboré également une grille
d’entretien à destination des jeunes suivis au Stemo. Je n’ai malheureusement pas pu
l’exploiter compte-tenu des différents impératifs relatifs à mon stage mais également de la
mise en place de mon expérimentation. Voici la grille à destination des jeunes que j’aurais
aimé exploiter.
Grille d’entretien à destination des jeunes suivis :
- Lors d'un premier entretien avec un éducateur, qu'attends tu de lui sur le plan humain ?
- Peut-on faire confiance à son éducateur ? Qu'est ce que cela t'inspire ?
- Qu'est-ce que l'éducateur doit faire pour que le message qu'il veut envoyer passe plus
facilement ?
9
- Qu'est ce qu'un bon éducateur selon toi ? Est ce qu'il doit simplement être cool ?
- A ton avis, la posture d'un éducateur a t-elle une influence dans le suivi d'une
mesure ?
- L’élaboration des hypothèses d’action
Dans la continuité de l’hypothèse de recherche dans laquelle je cherchais à démontrer
l’impact du lien éducatif dans le relèvement du mineur, je comprenais au regard tant de
l’analyse des données, que des observations et des différentes lectures, que l’idée de
relèvement éducatif comprend une dimension de mise en mouvement du jeune suivi.
Cette mise en mouvement, devant être encouragée par l’intervenant judiciaire trouvait tout
son sens dans le faire-avec à travers l’utilisation d’un média éducatif.
Étant amateur du jeu d’échec et ayant vite vu les potentialités de l’exploitation d’un tel jeu
dans notre travail éducatif, j’étais amené à utiliser très rapidement cet outil lors de mes
entretiens éducatifs.
Mon hypothèse d’action était donc de pouvoir mobiliser un jeune dans une action
éducative tout en cultivant un lien de premier ordre. L’idée étant concrètement de
l’associer dans l’organisation d’un projet de tournoi en qualité de co-organisateur avec des
tâches précises et répondant à ses obligations d’insertion dans le cade de sa mesure.
Nous avons ainsi décidé, avec son éducateur référent, de faire participer Anouar, un jeune
suivi dans le cadre du milieu ouvert renforcé, à la co-organisation d’un tournoi d’échec
mettant en confrontation des jeunes joueurs confirmés d’un club d’échec et des amateurs
provenant d’une association de prévention locale.
Par l’aspect organisationnel, il est question de montrer ce que le jeune est capable
de faire. Il s’agissait aussi de pouvoir créer les conditions nécessaires à l’arrêt de
sa trajectoire de déviance pour un jeune multi-réitérant au sortir d’un placement en
Centre Éducatif Fermé.
- Description de la phase d’expérimentation et évaluation
La phase d’expérimentation comprenait tout d’abord la constitution d’une fiche
projet. La date du tournoi était rapidement fixée au Samedi 19 mai 2018 et je
compris dès lors qu’il n’était pas possible pour moi de répercuter les résultats du
tournoi et de faire le bilan de celui-ci en terme de présence et d’animation,
notamment concernant l’évaluation du jeune Anouar qui s’était impliqué durant
toute la phase d’organisation en amont.
- Point forts et limites de la démarche
Aujourd’hui, je suis persuadé que le fait de mettre un jeune en responsabilité peut
l’amener à se mobiliser. Anouar ressentait le portage du projet comme un défi d’autant
plus qu’il était identifié par les partenaires comme co-organisateur, il s’agissait donc pour
lui de ne pas les décevoir. Le point fort dans la conduite de ce projet a été de créer une
relation d’un autre ordre avec ce jeune. Certes, la posture était la même, je demeurai un
éducateur à ses yeux, mais le fait de l’associer, quasi d’égal à égal le rendait fier et j’ai pu
mesurer la joie avec laquelle il se présentait comme porteur.
Je fus également surpris par la tournure qu’a pris l’organisation d’un tel tournoi. En effet,
nous étions confrontés à un véritable engouement qui nous ont amené à modifier dans un
premier temps le nombre de participants et dans un second de refréner les participants
voulant toujours plus de possibilités d’inscriptions.
Je compte à l’avenir et en me servant de ce qui a été positif, rééditer ce genre de
compétitions chaque année en veillant à associer plusieurs jeunes.
Les limites du portage d’un projet impliquant une multiplicité d’acteurs étaient de ne pas
avoir une marge de manœuvre totale et ainsi être dépendant au moins en partie aux
désidératas des uns et des autres. Il fallait notamment concilier tous les calendriers et je
du me résoudre à fixer une date postérieure au rendu de mon travail de recherche.
Néanmoins, la conduite de ce projet a été pour moi une réelle réussite et je tenais encore
une fois à remercier toutes les personnes ayant contribué à l’organisation de cet
événement.
11
PARTIE 1 : LES ENJEUX DU LIEN DANS LA RELATION ÉDUCATIVE
« Ce n'est pas en regardant la lumière qu'on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité.
Mais ce travail est souvent désagréable, donc impopulaire»
Carl Gustav JUNG,
Dans cette relation, il est un des aspects qu'on ne peut négliger à savoir qu'une tierce
personne (l'éducateur) est missionnée pour intervenir sur une situation d'une autre
personne (le jeune). Cette intervention entre deux êtres doués de sentiments s'effectue
dans un contexte peu banal où les émotions peuvent être exacerbées par l'un ou l'autre
des acteurs. Le relèvement éducatif et moral -tel que voulu par les rédacteurs de
l'ordonnance de 1945- va ainsi être le fruit d'une rencontre entre deux êtres pour faciliter
chez le jeune le passage du vivre à l'exister, c'est à dire de restaurer la confiance du jeune
en la société et surtout en lui-même. Le professionnel doit donc avoir conscience que son
intervention s'effectuera avec des objectifs bien précis, qu'il mobilisera pour ce faire toutes
ses compétences en vue de favoriser un processus de (re)-construction.
Chapitre 1 : L'intervention éducative
Au cours de ma formation, j'ai été amené à vivre de nombreuses situations qui m'ont
permis de faire le constat suivant : une relation éducative s'éprouve par le temps et les
humeurs de chacun des protagonistes. Philipe GABERAN donne une très juste définition
de la relation éducative en expliquant « qu'elle n'est pas un processus de réparation ou de
normalisation de l'individu mais qu'elle est un temps et un espace, à la fois instables et sécurisés,
au sein desquels une personne requise pour ses compétences en aide une autre à passer du
vivre à l'exister »9.
Il sera donc l'occasion de voir dans une première section que la relation éducative peut en
effet se concevoir de manière spatiale et temporelle avant de s'intéresser dans une
seconde section à l'intervention de l'éducateur et la mise à profit d'un engagement
émotionnel au servir de sa pratique.
9 La relation éducative, un outil professionnel pour un projet humaniste, p.14, Philippe GABERAN, ed érès, 19 avril 2003
12
Section 1: La relation éducative: un espace et un temps propice à l'établissement d'un lien
L’intervention de l’éducateur s’effectue dans ce que l’on nomme l’aide sous contrainte. Les
parcours de vie auxquels les éducateurs sont confrontés au quotidien font de la mission
éducative un enjeu majeur. La relation éducative naissante s’éprouve pour le
professionnel qui se doit d’assurer une présence en un temps et un espace précis.
I°) Une relation éducative s'éprouve
Le 13 décembre 2017 à 20h30, Jean10, un jeune garçon de 16 ans que je suivais dans le
cadre d'une mesure de réparation, m'interpellait lors d'une action collective. Un ciné-débat
au cours duquel il me demandait de m'isoler avec lui pour me livrer une confidence, à
savoir, son mal-être et son envie de replonger dans la consommation de stupéfiants et
d'alcool…
Je pris la mesure du moment en rassurant le jeune garçon en proie à un stress évident et,
ensemble, nous nous sommes mis à la recherche de la véritable source de son mal-être.
Ce fut un moment riche d'expérience pour ma part, puisque j'ai pu faire le constat qu'en
dépit du temps contraint d'une mesure, un lien avait pu se tisser entre ce jeune et moi. Un
lien de confiance suffisamment fort pour qu'il puisse me livrer ses tourments et appeler à
l'aide son éducateur. Cette situation que j'ai analysé à posteriori11, m'a permis de
comprendre que le lien entre un éducateur et un jeune ne se décrète pas mais se construit
à travers le temps et l'espace.
En effet, ce jeune s'en est allé à une confidence lors d'une action collective, il ne l'a pas
fait au service. De plus, la mesure le concernant disposait d'un temps d’exécution très
court, l'on pouvait donc se demander si ce temps était suffisant pour construire une
relation ?
L'aspect temporel à mon sens ne doit pas être vu sur le plan quantitatif mais qualitatif. En
effet, malgré le peu de rencontre que nous avons eu entre Jean et moi, nous vivions
constamment des moments forts, que ce soit au service ou en extérieur, c'est en cela que
le lien avait pu se créer entre nous deux.
10 Le prénom a été modifié par souci d'anonymat 11 Cette situation fait l'objet de développement plus conséquent dans un Rapport d'Analyse de Pratique
Éducative se trouvant en annexe 2 du présent
13
II°) Un temps et un espace de qualité : l'éducateur assure une présence
Dans ma démarche de recherche, j'ai pu conduire des entretiens de recueil de données
en interrogeant certains professionnels du service sur la thématique de la création de lien.
Ainsi, à la question de savoir si une présence renforcée de l'éducateur contribue à
l'amélioration du lien éducatif, une éducatrice me répondait en ces termes12 :
R.B Selon toi est ce qu'une présence renforcée de
l'éducateur peut contribuer à l'amélioration du lien
éducatif ? Plus généralement le temps est-il un facteur
important dans l'établissement de ce lien ?
V.L Ouai le temps est un facteur important maintenant
je pense pas que le temps ça se mesure en nombre
d'heure auprès du jeune.
R.B Ça se mesure à la qualité de ce temps ? Et pas que
la quantité ?
V.L Ouai et même pas que à la qualité c'est à dire que tu
dois avoir suffisamment.. Tu vois des fois avec des
jeunes t'as juste des contacts téléphoniques mais faut
être la au moment clé, avoir l'impression qu'il y a
toujours quelqu'un derrière. Moi j'ai l'impression que ça
quand même c'est primordiale, c'est à dire que faire
venir un jeune et de passer toute une journée avec lui le
lundi c'est super parce qu'effectivement tu vas vivre des
choses, tu vas vivre des émotions avec lui, t'apprend à
le connaître etc.. mais si après t'as plus rien qui se passe
durant toute la semaine et que la semaine d'après tu le
vois.. tu vois
R.B Oui on repart de zéro…
V.L Mais c'est pas tellement repartir à zéro tu vois, des
fois, ya des jeunes ou par exemple tu vas le voir le
lundi, puis tu vas le croiser le mardi puis le mercredi tu
lui envoie un message genre tac tac l'essentiel qu'il ai
tout le temps l'impression que..(réfléchi) a des moments
clés ou par exemple tu sais que (réfléchi)… en fait moi
ce que je voulais expliquer c'est que le temps le plus
important c'est d'être la à des moments clés plus que de
passer... ça se mesure pas en terme d'heure que tu passe
auprès d'un jeune car ya des jeunes avec qui tu peux
passer 15 heures avec eux dans une semaine et ça aura
peut être pas plus d'impact auprès d'un jeune avec qui tu
passe qu'une heure mais lors d'un moment clé tu vois.
Moi je crois que c'est ce qu'il faut identifier dans un
suivi. Je sais pas il passe par exemple un diplôme
important, passer un coup de fil à ce moment la tu vois
c'est un moment clé ou t'apprend que le jeune est en
train de décrocher des cours et d'intervenir tout de suite
au moment du décrochage tu vois.
R.B On en revient au fait de bien cerner le jeune,
l'individualisation. donc les premiers temps sont super
importants pour savoir ensuite quand est ce qu'on peut,
quand est ce qu'on doit être la...
V.L ..Voilà.. et de réussir à créer du lien ! Parce que
concrètement si tu crée pas du lien avec le jeune il va
pas te répondre.. Si tu ne réagis qu'en terme de
convocation genre je te convoque « viens tel jour tel
heure » je fais le point et après je repars ben si t'as créée
aucun lien tu vas essayer de l'appeler pour lui donner
une info, faire un point, ben il va pas décrocher tu vas
tomber sur son répondeur. C'est la où il faut pouvoir
créer un lien de confiance qui t'identifie comme certes
appartenant au milieu de la justice mais avant tout
12 L'intégralité de l'entretien se trouve en annexe 4 du présent
14
comme éducateur et la pour accompagner et épauler à
travers cette mesure moi je pense que c'est ça qui est
important par exemple ça m'est déjà arrivé d'appeler un
jeune le 31 décembre, moment clé ou tu sais que ça va
déraper, pour lui rappeler un petit peu « déraille pas ce
soir, tu vas sortir tu vas faire nimp donc fais attention ».
Un jeune qui commence à décrocher par exemple qui va
pas à l'école, il faut essayer de le voir pour comprendre
ce qu'il ne va pas, qu'il comprenne aussi que t'es la pour
faire de l'accompagnement. Sinon si tu laisse aller,
laisse courir la mesure et après ya conseil de discipline
et tu te pointe au conseil de discipline, mais ya plus rien
à y faire ya plus rien à sauver quoi, il faut intervenir en
amont, à des moments clés et ça c'est important.
L'éducatrice fait état d'une démarche auto-centrée en direction du jeune. Elle ne conçoit
donc pas la temporalité d'un point de vue quantitatif mais va utiliser le plus justement
possible le temps dont elle dispose pour établir un lien de confiance. Elle ne nie d'ailleurs
pas cette temporalité dans la relation, puisqu'elle estime qu'il s'agit d'un facteur important
à prendre en compte pour l'éducateur.
Enfin, au travers des exemples qu'elle met en avant, on peut remarquer qu'elle cultive les
espaces en les exploitant au maximum. Elle dit ainsi, qu'il est possible d'être présente
pour le jeune par téléphone. Elle met donc bien en évidence le fait que pour créer du lien,
il faut être présent pour le jeune, cette présence pouvant se faire de manières multiples.
On remarque donc bien que si la relation éducative est un temps et un espace propice à
l'établissement d'un lien éducatif, ce temps ne doit pas être compris uniquement d'un point
de vue quantitatif. Les délais d’exécution parfois très court de certaines mesures ne
doivent pas empêcher le professionnel d'être présent et de concevoir le déroulement de la
mesure en conservant à l'esprit les objectifs dans la rencontre à l'autre.
Dans le même temps, l'espace ne doit pas être vu comme un seul lieu de rencontre
physique entre un éducateur et un jeune pour que l'on puisse aboutir à l’établissement
d'un lien. Ce lien se construit et se cultive par la présence de l'éducateur. Mais alors, qu'en
est-il de cette présence évoquée à plusieurs reprises par l'éducatrice ? A partir de quel
moment peut-on considérer cette présence, cette intervention éducative comme
authentique ?
Tout ceci n'est-il qu'une question de posture du professionnel ou celui-ci doit-il s'engager
dans la relation pour lui conférer un certain degré d'authenticité ?
Il est à noter enfin que la rencontre d'un éducateur pour un jeune est une expérience qui
peut avoir une influence sur son parcours. A ce propos, il est mis en avant dans le numéro
15
77 de la revue Agora Débat/Jeunesse que précisément, les rencontres au sein de
l'institution judiciaire ont un effet sur les processus de désistance13 chez le jeune. Le travail
de recueil de paroles d'anciens mineurs -condamnés et suivis à la PJJ durant leur
jeunesse- a permis de mettre en évidence « que les trajectoires sont finalement plus
marquées par les rencontres au sein des institutions que par l'institution elle-même et que le type
de prise en charge»14
Section 2 : l'engagement émotionnel de l'éducateur : la clé de l'authenticité ?
Si l'on s'intéresse à l'influence que peut avoir un éducateur sur un jeune, il faut d'abord
rappeler que l'on est en présence de deux personnes toutes deux douées de sentiments.
Toujours en reprenant le dossier « expériences socio-judiciaires et sorties de
délinquance » de la revue AGORA, il est notamment décrit qu'il « ne s'agit pas de n'importe
quel professionnel de la PJJ mais de personnes qui représentaient, à ce moment-là, ce que les
anciens mineurs condamnés recherchaient dans les relations avec les adultes, soit un rapport
d'autorité, soit des centres d'intérêts partagés»15.
Ce que l'auteur cherche à démontrer principalement, c'est que l'on se trouve -malgré un
contexte institutionnel- dans des rapports désinstitutionnalisés entre deux êtres dont un va
utiliser ses compétences pour aider un autre individu. On en revient à la définition de
Philipe GABERAN sur la relation éducative.
Ayant compris en quoi l'authenticité d'une relation peut contribuer à l’efficacité d'une prise
en charge, je me suis interrogé quant à l'interdépendance entre engagement émotionnel
et authenticité… En quoi s'engager émotionnellement contribue à une relation plus
authentique ?
La lecture et la compréhension de la pensée de Carl Gustav JUNG me permis d'apporter
un élément de réponse.
13 La notion de désistance peut être comprise à l'inverse de la récidive comme le processus de sortie de la délinquance d'un individu. Un observatoire de la récidive et de la désistance a d'ailleurs été créé par la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009
14 Dossier Expériences juvéniles de la pénalité, Revue AGORA Débats/Jeunesses n°77/ 2017, p.129 15 Ibid. p.130
16
I°) L'éducateur apportant sa sensibilité : Vers une nouvelle forme de
pédagogie ?
En effet, dans l'article intitulé « la révolution copernicienne de la pédagogie 16», David
LUCAS17 nous expose la pensée de Carl Gustav JUNG, célèbre psychiatre du 19e siècle
considéré comme l'inventeur de la psychologie analytique.
Carl Gustav JUNG considère que la relation pédagogique n'est pas une simple méthode
de transmission mais va dégager une deuxième conception de la pédagogie distincte
d'une méthode classique dite mécanique.
Il propose en effet de s'intéresser à la personne du pédagogue et conçoit que « l'influence
éducative peut effectivement être comprise à la lumière des enjeux de l'énergétique psychique »18,
on parle de modèle énergétiste.
Le psychiatre définit ainsi le modèle mécanique comme «des prescriptions verbales qui
impliqueraient des réponses du même ordre indépendamment de tout autre espèce de
détermination »19.
Or, le modèle énergétiste qu'il propose « porte à concevoir que l'influence pédagogique peut
aussi s'exercer de manière beaucoup plus subtile et moins mécanique que par le fait d'un simple
traitement de l'information »20.
Dans un raisonnement par analogie, on pourrait évoquer les besoins de l'enfant en
développement. Il a en effet été démontrer que les besoins affectifs de l'enfant devaient
être satisfaits au même titre que certains autres besoins primaires comme le fait de le
nourrir. L'hospitalisme par exemple désigne un syndrome de régression mentale chez
l'enfant pour qui ses besoins sur le plan de l'attachement n'ont pas été satisfaits.21
Dans ce raisonnement par analogie, on pourrait associer le modèle pédagogique
classique dit mécanique dans la satisfaction des besoins de base (se nourrir, boire,
dormir) et voir donc dans le modèle énergétiste, la satisfaction des besoins affectifs chez
16 David Lucas, « Carl Gustav Jung et la révolution copernicienne de la pédagogie », Le Portique [En ligne], 18 | 2006, mis en ligne le 15 juin 2009, consulté le 17 mars 2018. URL : http://journals.openedition.org/leportique/835
17 David LUCAS est docteur en philosophie et attaché temporaire d'enseignement et de recherche à l'université d'Orléans
18 Ibid. 19 Ibid. 20 Ibid. 21 René SPITZ a pu observer une évolution vers un état de marasme psychique et physique qu'il désigne
comme l'hospitalisme, pour les enfants ayant souffert de carence affective totale. https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2011-1-page-127.htm
17
l'enfant. Ainsi l'élève se nourrit de l'information brut de son professeur mais également de
la sensibilité avec laquelle il va la transmettre. C'est la toute la pensée de Carl Gustav
JUNG (C-G.JUNG) dans la proposition de ce modèle énergétiste. Il dira d'ailleurs que « on
se souvient certes avec reconnaissance de ses excellents maîtres, mais on éprouve de la
gratitude pour ceux qui ont sut s'adresser à l'homme en nous. La discipline à étudier est
évidemment un matériau dont on ne peut se passer, mais la chaleur est l’élément vital nécessaire
à la plante comme à l'âme de l'enfant 22».
On comprend donc, comme le soutient David LUCAS, que l'énergétique psychique (la
sensibilité du pédagogue) est susceptible de troubler la clarté d'un contenu
dialectiquement construit. Il ajoute que « ce que l'on dit s'efface au profit de ce que l'on est et
l'on ne transmet alors plus tant ce que l'on sait que ce que l'on éprouve ». Le psychiatre affirme
que « la plus belle vérité ne sert à rien tant qu'elle n'est pas devenue l’expérience première,
profonde de l'individu. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de “savoir” la vérité, mais de
l’apprendre. Non pas d’avoir une conception intellectuelle, mais de trouver le chemin qui conduit à
l’expérience intérieure irrationnelle et peut-être inexprimable en mots 23».
On peut parler ici de congruence24. L'idée dans la conception de notre travail éducatif avec
le jeune n'est pas -selon moi- de le convaincre de mettre un terme à son parcours de
délinquance mais de prouver, dès le début de prise en charge, un intérêt réel et personnel
pour sa situation. Cette préoccupation envers cet autre individu pourra être d'autant plus
authentique qu'elle a mis en mouvement nos propres émotions. Nous puisons dans notre
fonction ce qui nous permet d'entrer en relation avec l'autre, mais cette fois, avec ce qui
nous anime personnellement. Nous mettons forcément du subjectif dans cette relation, et
il est dès lors beaucoup plus difficile de tenir un discours cohérent à un jeune si nous ne
sommes pas convaincus nous-mêmes de ce que l'on transmet.
David LUCAS l'illustre très bien en évoquant la psychologie des profondeurs. Selon lui,
« elle met la relation pédagogique en demeure d’une plus grande authenticité, puisqu’il est finalement bien plus
difficile de tricher dans l’ordre de la sensibilité que dans celui de l’argumentation discursive. L’énergétique
psychique met effectivement en jeu l’être même de l’éducateur, et place l’influence pédagogique dans l’étroite
dépendance de ce que l’adulte éprouve et nourrit réellement en son for intérieur. La prise en compte d’une
quotité énergétique de la transmission éducative induit par conséquent une véritable révolution copernicienne,
puisque l’être même de celui qui éduque détermine aussi l’influence qu’il pourra exercer sur l’enfant. »25.
22 Psychologie et éducation, trad. Yves Le Lay, Paris, Buchet/Chastel, 1963, p. 257 23 L’Âme et la Vie, op. cit., p. 389 24 La congruence se définit comme « le fait de coïncider, de s'ajuster parfaitement », Dictionnaire Larousse 25 Op.cit
18
II°) La recherche de la congruence : un moyen de faire passer le message
On perçoit donc le lien entre engagement émotionnel vu comme l'expression d'une
sensibilité propre et l'authenticité dans la relation avec le jeune. Tout ceci se résume dans
la cohérence de l'éducateur au travers de son discours et de ce qu'il est. Il ne peut tricher
avec lui-même et exprime ainsi ce qu'il ressent dans son for intérieur, ce qui l'anime. Cela
permet de comprendre aussi pourquoi il existe autant de façon de faire dans les attitudes
des différents éducateurs. En effet, chacun va concevoir son travail éducatif en fonction de
sa propre personnalité. Nous mettons donc ce que nous sommes au service de notre
posture professionnelle : on parle ici traditionnellement de l'identité professionnelle.
Lors de mes entretiens exploratoires, une éducatrice me tenait le même discours. Elle
m'explique qu'elle va même amener dans sa pratique professionnelle, des éléments de sa
vie personnelle. Je retranscrits ici une partie des échanges sur ce point.
R.B Ok parfait, donc cela fait une transition, que pense-
tu de l’engagement émotionnel de l'éducateur dans cette
relation éducative ?
professionnel a sa propre personnalité et va
s'adapter aussi en fonction de sa façon d'être.
Même si certains au service ont des formations de
base différentes, par exemple pour moi je viens de
l'éducation spécialisée puis je suis devenu
éducatrice PJJ. Ce que j'ai appris dans ma
formation initiale, c'est vraiment dans « le faire
avec » dans la construction alors que l'approche
dans la formation PJJ est légèrement différente et
tient compte forcément du mandat judiciaire. Pour
autant cela fait partie de mon identité
professionnelle que j'utilise aujourd'hui en tant
qu'éducatrice PJJ. Je suis toujours dans le faire
avec et dans certaines situations avec des jeunes,
je ne suis pas mal à l'aise à l'idée qu'un jeune
sache que j'ai un enfant.. C'est aussi un peu de
moi pour permettre d'accéder à eux. Après, le
partage je vais le maîtriser aussi et je vais pas
aller trop loin, même si eux même ne vont jamais
très loin sur ce plan-là. Je veux réussir -en parlant
de petites choses comme ça- d'atteindre un
objectif sur sa situation à lui..
R.B Ok, alors quels limites dans ce cas. Si on
montre de l'émotion jusqu’où on va aller et dans
ce cas est ce qu'on peut se mettre à pleurer avec
un jeune ?
M.L Non c'est vrai, d'ailleurs ça me fait penser à
Léonardo, un jeune que je connais bien, que tu
connais aussi, que je suis depuis un long moment.
Je pense que cet affect a fait qu'il y a eu une
accroche dans la situation et que lorsqu'il va trop
loin, il va l'entendre à ma voix et va le savoir
immédiatement. Ma façon de parler avec l'émotion
que je vais apporter va lui faire dire qu'il est allé
trop loin et qu'il ne veut pas ruiner la confiance
que j'ai en lui.
19
On retrouve l'approche centrée sur le jeune ainsi qu'une maîtrise du contenu dans le
discours. On remarque toutefois que cette éducatrice n'hésite pas à apporter sa sensibilité
et construit d'ailleurs sa relation avec de l'affect. L'authenticité de la professionnelle va
ainsi permettre de faire comprendre au jeune, par un regard, par le ton de la voix, qu'il est
allé trop loin.
Carl ROGERS26 met d'ailleurs clairement en lien cette notion de congruence et
d'authenticité quand il décrit les qualités attendues d'un thérapeute. Il définira notamment
la notion de congruence ainsi : « J'entends par ce mot que mon attitude ou le sentiment que
j'éprouve, quels qu'ils soient, seraient en accord avec la conscience que j'en ai. Quant tel est le
cas je deviens intégré et unifié, et c'est que je puis être, ce que je suis au plus profond de moi-
même 27».
Lao TSEU dira sensiblement la même chose : lorsque je me laisse aller à être ce que je
suis, je deviens celui que je pourrais être...
Le lien semble indissociable de la relation éducative. Celle-ci demeure marquée par une
rencontre entre deux êtres doués de sentiments. De facto, les émotions engagées par l’un
ou l’autre des acteurs peuvent permettre de tisser un lien authentique facilitant la
transmission d’un message. Il est important dans ce cas, d’avoir à l’esprit l’objectif premier
et central dans l’accompagnement éducatif, en l’occurrence l’intérêt du jeune.
Le changement, l’évolution de ce dernier dépendra surtout de lui et, ne pas le reconnaître,
serait prendre une posture nihiliste de l’individu lui-même. Face aux dangers de la
dépersonnalisation du mineur, il faut être conscient que l’essentiel du travail à fournir doit
être entrepris par le jeune. La création du lien dans cette relation peut, à ce titre, faciliter
l’émergence des ressources propres du jeune et le rendre ainsi acteur de son propre
relèvement.
26 Carl RODGERS, psychologue américain né en 1902, a théorisé «l'approche centrée sur la personne». Il
met en avant dans ces nombreux ouvrages sa conviction que l'homme possède un fort potentiel d'évolution
et d'épanouissement inné. Il initie donc une nouvelle méthode de prise en charge basée sur la recherche de
l'autonomie du « patient ». Pour cela, il met en avant des caractéristiques propres au thérapeute permettant
d'aboutir à cette autonomie.
27 Le développement de la personne, Carl Rogers, 1968, éditions Bordas, Paris, Dunod. Ce livre a été
traduit du précédent ouvrage en anglais « On becoming a Person » publié en 1961.
20
Chapitre 2 : Le relèvement du jeune par lui-même : les objectifs poursuivis à travers
la création du lien
« Les personnes ont en elles de vastes ressources pour se comprendre et changer de manière
constructive leur façon d’être et de se comporter. Ces ressources deviennent disponibles et se
réalisent au mieux dans une relation définissable par certaines qualités »
Carl ROGERS28,
Le célèbre psychologue américain à qui l'on attribue «l'approche centrée sur la personne»
considère que la relation entre un individu et son thérapeute vise à permettre l'émergence
ou la conscience des ressources dont dispose l'individu lui-même. Il s'intéresse ainsi aux
qualités du thérapeute qui vont permettre cette prise de conscience. On parle de «relation
d'aide29» que l'on transpose d'ailleurs dans notre pratique professionnelle.
Ainsi, les éducateurs PJJ vont -dans leur prise en charge- aider un jeune ayant commis30
un ou plusieurs actes de délinquance. L'objectif de la relation étant d'une part la
transmission de valeurs éducatives et d'autres part l'accès à l'autonomie du jeune.
Pour cela il est essentiel de restaurer la confiance du jeune en la société et en lui-même,
afin de rendre possible son propre relèvement.
Il est important de préciser que la prise en charge au sein d'un service de milieu ouvert
peut concerner un mineur auteur d'infraction mais également victime d'infraction ou plus
généralement un mineur en danger notamment dans le cas des mesures judiciaires
d'investigation éducative.
Section 1 : Restaurer la confiance du jeune en la société et en lui-même
La note du 22 octobre 2015 relative à l'action éducative en milieu ouvert31 est très claire
sur la question des objectifs d'une prise en charge. En effet, on affirme d'emblée que
28 L’approche centrée sur la personne, Carl Ransom Rogers, ed Ambre, 2001 traduit par Henri-Georges Richon
29 Concept emprunté aux sciences psychologiques, la relation d'aide théorisée par Carl RODGERS se définit comme une relation thérapeutique au sein de laquelle l'aidant est essentiellement tourné vers l'autre
30 A préciser qu'en vertu du principe de présomption d'innocence, on ne peut considérer l'infraction comme étant commise par le jeune qu'une fois que ce dernier ait été jugé. Certaines mesures pré-sentencielles sont courantes à la PJJ, il faut d'autant plus être vigilant lorsque l'on caractérise certains faits commis.
31 http://www.textes.justice.gouv.fr/art_pix/JUSF1526137N.pdf
« l’entrée en relation et le lien éducatif qui s’instaurera par la suite avec le mineur ou jeune majeur,
sont des éléments capitaux de toute prise en charge ». Il est donc confirmé que le lien éducatif
est un élément capital et doit être recherché par les professionnels.
Aussi, il est rappelé que « la relation éducative tissée avec le jeune vise en effet, à la fois la
transmission des principes éducatifs et l’accès à l’autonomie de ce dernier ».
Enfin, « Dès l’entrée en relation, les professionnels doivent veiller à construire un lien ayant pour
objectif de restaurer la confiance du jeune dans le monde des adultes ». La formule employée
peut à priori surprendre et l'on aurait pu simplement parler de confiance en la société…
I°) L'inclusion sociale comme vecteur de réconciliation entre le jeune et la
société
Ce terme « monde des adultes » utilisé dans cette note vise à faire comprendre au jeune
que sa place est avec les autres individus, au sein d'un même corps social. Il s'agit ici de
faire référence au vivre-ensemble et au projet commun de faire société. C'est précisément
pour cela que les rédacteurs de la note ont immédiatement intégré cette idée de partage
d'expérience en proposant un moyen de faire pont entre ces deux mondes. On avance en
effet l'idée que «l’activité individuelle et collective comme media éducatif peut être un moyen
privilégié de construire le lien éducatif par le faire-avec».
Jean-Marie BARBIER32 distingue par exemple le terme d'inclusion sociale et d'intégration
en expliquant que c'est à la société de faire l'effort d'inclure l'ensemble des citoyens. Il dira
que «L'intégration, ce sont les citoyens qui s'adaptent au cadre sociétal ; Alors que l'inclusion,
c'est la société qui s'adapte à ses citoyens, tous ces citoyens»33.
Je souscris entièrement dans cette démarche de faire société et pour cela, il est essentiel
de mobiliser le jeune à aller au-delà de ce qu'il pense être capable de faire.
II°) Le traitement de l'estime de soi à travers la valorisation du jeune
Je me souviens encore de Valentin qui me disait se réfugier dans la consommation de
cannabis car il ne s'estimait pas capable de réussir son année au lycée. Ou encore de
Jean qui était en proie à un stress intense durant sa mesure de réparation car il ne savait
pas ce que ses parents allaient penser de lui…
32 Jean-Marie BARBIER, professeur émérite d'université en science de l'éducation a été Président de l'Association des paralysés de France de 2007 à 2013
33 http://drpicardie.blogs.apf.asso.fr/media/00/01/1608636289.pdf (consulté le 31 mars 2018)
A l'éducateur donc de savoir trouver les mots, penser ses actions qu'il va mettre en place
afin de montrer qu'un espoir, une solution est envisageable.
Je retrouvais ainsi dans les prises en charge que je menais, des jeunes qui avaient en
commun une estime très basse de leur personne. Lors des entretiens, ils m'indiquaient
qu'il était plus facile pour eux de se mettre à la marge de la société puisqu'ils se
considéraient eux-même comme «bon à rien». Jean aura des mots plus durs envers lui-
même puisqu'il dira «se détester quand il est flegme après avoir consommé du shit34».
Il s'agit dans ces situations de permettre aux jeunes d'accéder à leurs ressources propres.
Il existe plusieurs moyens d'y parvenir comme définir avec le jeune des objectifs précis35 et
atteignables, puis d'entamer les démarches nécessaires à la réalisation de ces derniers.
On pourra par exemple préparer un jeune en vue d'un entretien pour un service civique,
l'aider à effectuer un cv et une lettre de motivation, mettre en place une activité sportive
collective ou individuelle etc. L'idée étant qu'à travers ces actions, le jeune puisse élaborer
des étapes, des stratégies d'action lui permettant de sentir qu'il avance.
Ce n'est pas tant le résultat qui doit être recherché mais faire prendre conscience de ce
qu'il est capable de réaliser. Il s'agit véritablement d'être dans une démarche de
valorisation de ces compétences.
Au cours de ma formation en Pôle Territorial de Formation, nous avons eu l'occasion de
suivre des enseignements sur l'identification des compétences. Aussi, il existe des
compétences facilement transposables à tous types de référentiels professionnels.
Chaque jeune pourra objectiver des compétences acquises dans un cadre non formel
comme des activités familiales et de voisinage, lors de stages, jobs d'été, loisirs de plein
air, sport, ou encore à l'occasion d'activité en institution.
Il est donc possible de faire émerger ces compétences par le biais d'entretien
d'explicitation36. L'objectif est de pouvoir identifier chez le jeune une situation significative,
d'en décrire les actions puis questionner les savoirs mobilisés. Cette méthode est
34 Le jeune a pu s'exprimer avec recul sur sa situation lors de l'entretien bilan de la mesure le concernant. La situation de Jean a fait l'objet du rapport d'analyse annexé au présent
35 Concernant tant les objectifs de la mesure que les objectifs visant à la construction du lien. Il est également important de les rédiger et pour ce faire l'usage du Document Individuel de Prise en Charge peut faciliter ce travail
36 Méthode consistant à rendre explicite ce qui est implicite dans la réalisation d'une action, qu'elle soit mentale ou matérielle, VERMERSCH Pierre, l'entretien d'explicitation, 6e ed, ESF, 2010
23
théorisée et décrite par Gérard Malglaive37 qui parle de savoirs d'action en les subdivisant
en quatre catégories38.
L'identification de compétences objectivables chez un jeune contribue à son propre
relèvement dans le sens où il va se rendre compte qu'il dispose de ressources internes et
psychiques suffisantes pour affronter les difficultés qu'il jugeait insurmontables.
Section 2 : Le relèvement éducatif comme permettant l'accès à l'autonomisation
A l'origine de mes recherches sur le sujet de mémoire, je fus surpris de l'utilisation d'un
terme pour définir les objectifs attendus des mesures, sanctions éducatives et des peines.
Je constatais sur le site du ministère de la justice39 que les mesures, sanctions éducatives
et peines « doivent rechercher le relèvement éducatif et moral du mineur ». J'ai donc décidé de
m’interroger sur l'utilisation de ce vocable de relèvement en voulant comprendre le sens
que l'on peut y associer.
On comprend déjà qu'il existe un rapprochement entre ce terme et le principe de primauté
de l'éducatif sur le répressif que l'on retrouve dans l'ordonnance du 2 février 1945 relative
à l'enfance délinquante. En effet, l'objectif de l'ordonnance de faire primer l'éducatif se
retrouve dans les mesures et sanctions spécifiques à la justice des mineurs.
Toutefois ce terme a étonné certains professionnels de ma structure qui voulaient en
comprendre le sens, ne l'ayant eux-mêmes que très peu lu dans les différentes notes
d'orientation.
Pourtant, ce vocable donne -selon moi- un sens profond à notre action éducative puisqu'il
évoque la démarche de mobilisation du jeune, acteur de sa propre situation. Il fait en effet
référence à l'action de se relever pouvant être comprise comme le processus de
désistence mais il fait également référence à la mise en mouvement d'un jeune comme un
moyen de parvenir à cette sortie de la délinquance.
Je m’intéresserai donc tout d'abord à l'origine et la signification de ce terme ancien pour
tenter de démontrer en quoi ce vocable peut être actualisé. Je ferai ainsi référence à ma
propre pratique professionnelle pour montrer tout l'intérêt que je porte à ce terme.
37 Docteur en science de l'éducation et directeur du Centre de formation de formateurs du Conservatoire national des Arts et métiers 38 Il s'agit des savoirs théoriques, d'expériences, procéduraux et pratiques 39 http://www.justice.gouv.fr/justice-des-mineurs-10042/presentation-10043/les-mesures-les-sanctions-
educatives-et-les-peines-21653.html
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I°) Origine et connotation du relèvement éducatif : une survivance d'un terme
ancien à connotation religieuse
Sur le plan historique, on retrouve cette idée de relèvement très ancré dans le discours
religieux du 19e siècle. La ligue pour le relèvement de la moralité publique née en 1983
regroupait « des militants protestants engagés dans le combat contre la réglementation de la
prostitution 40».
De même, en 1901, est créée l'Union alémanique des sociétés féminines pour le
relèvement de la moralité qui devient en 1912 la plus grande organisation féminine de
Suisse41.
Pour faire le lien avec l'éducation, il faut s’intéresser à la création de «L’œuvre du refuge »
en 1837. Ainsi, les Sœurs de Saint-Joseph42 se consacrent alors au «relèvement morale
des filles perdues». Leur sort est décrit comme suit: «enfermées au Refuge, celles-ci
échappent aux mauvaises influences. Elles peuvent dès lors, s'amender et rentrer dans le droit
chemin»43.
L'idée de relèvement dans ce contexte fait état d'une volonté de corriger voire redresser
les trajectoires de jeunes filles dites errantes en les excluant simplement du corps social le
temps qu'elles puissent « rentrer dans le droit chemin ». Il s'agirait aujourd'hui à l'inverse de
donner un espace aux jeunes en les incluant dans la société via des activités d'insertion
par exemple.
II°) Le terme à la Protection Judiciaire de la Jeunesse
Jean-Jacques YVOREL, historien-chercheur et anciennement chargé d'enseignement à
l’École Nationale de la Protection Judiciaire de la Jeunesse dira concernant ce terme
« qu'il n'a guère été utilisé dans le monde éducatif où on utilise bien d'autre terme ou locution
comme amendement, rééducation, sortie de la délinquance etc... ».44
Il admet pourtant que ce vocable n'est pas sans lien avec la PJJ puisqu'il souligne que « le
terme relèvement apparaît 4 fois dans l'exposé des motifs de l'ordonnance de 1945 mais aussi
dans la version initiale de l'article 8 de cette même ordonnance». En revanche, il ne l'a à titre
personnel « jamais rencontré dans un rapport éducatif ».
40 Un mouvement antipornographique : la Ligue pour le relèvement de la moralité publique (1983-1946), Jean-Yves Le NAOUR, HES, 2003
41 http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F16444.php 42 Congrégation religieuse fondée féminine fondée le 15 octobre 1650 43 Études d'histoire, Quatrième série, Volume 4, p.110, Arthur CHUQUET, Université de Saint-Etienne 44 Transcription d'un échange électronique avec M. YVOREL concernant cette notion de relèvement. Mail
reçu le 28 mars 2018
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Cela correspond effectivement avec l'attitude des professionnels de ma structure qui
s'étonnent de voir ce terme apparaître dans l'ordonnance de 1945.
Ce vocable trouve pourtant son origine dans l'exposé des motifs de la loi du 22 juillet 1912
relative aux tribunaux pour enfants et adolescents et sur