Moingt pendant la Grande Guerre

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    06-Jan-2017

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  • Abb Jean-Louis Breuil

    Moingt pendant la Grande Guerre

    Soldats de Moingt

    Le 16e dans la guerre

    Les monuments du souvenir

    Prsentation et notes : Joseph Barou

    La Diana - Cahier de Village de Forez

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    La Guerre de 1914-1918 fut prpare et dclare avec la fiert toute gauloise de la Rpublique, le volontarisme et la certitude de la victoire. Nous en connaissons aujourd'hui le prix, et des dpartements entiers, comme la Haute-Loire, mettront trois gnrations pour parvenir s'en relever. Dans les villages, les vides laisss par les morts au champ d'honneur sont immenses.

    Nous avons dans les archives de la Diana quelques copies de lettres de soldats leur famille, notamment celles de Jean Abrial, natif de Boisset-les-Montrond. Il crit de l'Aisne puis de la Marne sa sur, Madame Boudol :

    Enfin il faut esprer qu'ils [les Allemands] s'ennuieront bientt car ils ont beaucoup plus de pertes que nous, esprons que ce soit bientt fini et qu'on fasse un bon dner l'arrive. (le 18 septembre 1914).

    Tu as d savoir que le cousin Claude avait t bless... l'autre officier qui a t bless avec lui est mort. Quant Claude on espre le sauver. Penses-tu qu'on sortira de cet enfer cette anne ? Hier soir, j'ai travaill prs de la tombe de Fayenet [de Boisset-les-Montrond lui aussi]. J'y ai fait une bordure avec des briques blanches que j'ai trouv... Si je puis la faire photographier, je ferai le ncessaire, ce sera un souvenir pour sa femme (le 2 mai 1916).

    Trois jours plus tard, ce soldat tlphoniste du 321e rgiment d'infanterie de Montluon succombait un obus longue porte.

    Nous pourrions malheureusement multiplier les exemples volont. Le travail de l'Abb Breuil est tout autre, donnant presque un diagnostic de la socit moingtaise au quotidien de cette poque. Il s'agit l d'un tmoignage complet et de la plus haute importance.

    Philippe Pouzols-Napolon

    secrtaire de la Diana

    Abb Jean-Louis Breuil (1852-1937) Cur de Moingt de 1904 1937

    inhum Montarcher

    (photo prise vers 1925)

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    Prsentation

    Pendant la guerre de 1914-1918, le cur de Moingt, l'abb Jean-Louis Breuil, recueille des notes concernant les jeunes gens de sa paroisse appels sous les drapeaux. Il s'intresse aussi beaucoup l'action du 16e rgiment d'infanterie. Aprs le conflit il rassemble des documents propos des monuments aux morts de Moingt.

    Le livre d'or de la paroisse de Moingt

    Son intention est de rdiger, ds qu'il le pourra, un "livre d'or" en l'honneur et la mmoire des soldats de sa paroisse. En 1919-1920, il commence la rdaction de cet ouvrage. Malheureusement il interrompt assez vite son travail. Il indique deux raisons cela : d'une part le cot de l'impression qui lui parat trop important, d'autre part le manque d'information sur plusieurs soldats. Il estime ses informations incompltes et, provisoirement, dit-il, range son manuscrit. Il ne le reprend jamais.

    Ces notes de l'abb Breuil ont t longtemps conserves la cure de Moingt. Depuis quelques annes, elles appartiennent aux archives de la Diana.

    Nous les prsentons in-extenso avec les documents divers qu'avait rassembls l'abb Breuil pour raliser son livre d'or de la paroisse de Moingt. Nous avons, l'aide de notes et d'encadrs, complt autant que possible les notices des soldats l'aide, notamment, du site officiel du ministre de la Dfense.

    Ce cahier d'histoire locale est une codition ralise par la Socit historique la Diana et la revue Village de Forez.

    L'abb Breuil avait lui-mme organis son Livre d'or en trois parties que nous avons conserves :

    - les soldats de Moingt ;

    - le 16e rgiment d'infanterie ;

    - les monuments aux morts moingtais, celui de l'glise et celui de la commune.

    Jean-Louis Breuil, cur de Moingt

    Jean-Louis Breuil est n dans une famille de paysans Montarcher le 23 novembre 1852. A 1 152 m d'altitude, Montarcher est la plus haute commune du dpartement de la Loire. Ce petit village du canton de Saint-Jean-Soleymieux a aujourd'hui moins de 100 habitants. Il en comptait 259 habitants en 1891.

    Jean-Louis Breuil est ordonn prtre le 25 dcembre 1876. Aprs avoir t cur de Lrigneux pendant neuf ans, il est install cur de Moingt le 8 novembre 1904. Il arrive dans ce village en sachant que sa tche ne sera pas facile.

    A Lrigneux, petite paroisse pourtant bien pratiquante, il s'tait heurt un conseil municipal influenc par un instituteur fortement anticlrical et quelques notables radicaux de Montbrison1.

    1 Cf. J. Barou, "Chronique villageoise, quand Lrigneux votait gauche", Village de Forez, n 30, avril 1987.

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    Une grande question agite alors les esprits : la sparation de l'Eglise et de l'Etat. De plus le village de Moingt a la rputation de ne pas tre trs fervent. Pendant des sicles, les chanoines du chapitre de Notre-Dame de Montbrison ont t seigneurs de Moingt ce qui a probablement donn aux Moingtais l'image d'une Eglise riche et dominatrice. Pendant la Rvolution, l'inverse des Montbrisonnais, les Moingtais se montrent favorables aux ides nouvelles. Il y a alors une forte flambe d'anticlricalisme2 qui laisse des traces. Il arrive encore, au dbut du XXe sicle, qu'au moment des priodes lectorales, des croix soient nuitamment dgrades.

    L'abb Breuil sait pourtant bien vite se faire accepter de la plupart des Moingtais. Plein de simplicit et sa bonhomie, c'est un homme de la campagne avec tout le bon sens paysan. Il accepte ses Moingtais et les aime tels qu'ils sont, sachant bien que tous ne sont pas des familiers de l'glise Saint-Julien. Ne dit-il pas pour les excuser du maigre rsultat d'une souscription : disons qu'un certain nombre de mes paroissiens vont ordinairement la messe Montbrison ou bien ne vont nulle part !

    Il se montre donc assez indulgent mme s'il a le temprament vif et qu'il lui arrive de traiter de bandits et d'anabaptistes des jeunes gens qui ont perturb l'inauguration du monument aux morts officiel. Il fait aussi souvent preuve d'humour mme envers lui. A Moingt, il relve les petits travers des membres du conseil municipal pour s'en moquer gentiment en priv. Il entretient toujours des relations courtoises avec tous les notables de la commune.

    Cependant on le sent beaucoup plus proche des vignerons et de jardiniers de sa paroisse que des petits bourgeois. Sa sympathie va particulirement aux gens modestes et trs pratiquants qu'il qualifie de "bonnes familles". Quelques-unes de ces familles sont parfois assez rcemment descendues des monts du Forez, comme les Nel du Cerizet auxquels il semble trs li. Cette catgorie sociale fournit la paroisse les chantres, les confrres de Saint-Vincent et ceux de Saint-Isidore, les chanteuses, les enfants de chur Quant aux jeunes gens ils adhrent aux P'tits Fifres Montbrisonnais puisque Moingt n'a pas de patronage.

    Quelques notables traditionnellement favorables l'Eglise forment le conseil de fabrique. Quand il y a appel de fonds, ils figurent aussi parmi les principaux souscripteurs avec la famille Baudot-Sirvanton qui possde alors le clos Sainte-Eugnie

    L'abb est un ardent patriote comme beaucoup de gens de son poque. Il avait tout juste 18 ans au moment de la guerre franco-prussienne de 1870. Cette priode l'a profondment marqu. Il porte un grand intrt aux questions militaires. Par exemple, il relve avec soin les faits d'armes du 16e rgiment d'infanterie, le rgiment chri des Montbrisonnais. Pour lui les grades, la hirarchie militaire, les dcorations ont une relle importance. Alors que les Moingtais morts pour la France figurent sur le monument civil avec simplement leur nom et prnom, le pre Breuil tient ce que celui de l'glise indique prcisment le grade de chacun. Ses allocutions et homlies mlent souvent l'exaltation du patriotisme au devoir de reconnaissance et au sentiment religieux. Il n'est pas tonnant qu'il ait, ds le dbut du conflit, commenc collecter notes et documents pour son "livre d'or".

    Les Moingtais victimes de la Grande Guerre

    Quel est le nombre exact de Moingtais qui ont perdu la vie cause de la Premire Guerre mondiale ? Il est bien difficile de le dire avec prcision. La liste figurant sur le monument aux morts communal comprend 51 noms, celle de l'glise seulement 41. Les critres retenus varient : soldats morts pendant le conflit ou aprs mais des suites de la guerre, ns Moingt ou habitants la commune au moment de la mobilisation Plusieurs d'entre eux n'ont pas de fiche dans les

    2 Cf. Jean Ducros, "Moingt pendant la Rvolution", Village de Forez, n 45, avril 1991.

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    archives officielles. Sans doute y a-t-il eu des omissions involontaires et des erreurs cause du nom mal orthographi ou du prnom usuel diffrent du premier prnom.

    Les morts sont tous des hommes jeunes. L'ge moyen des soldats tus est d'un peu plus de 27 ans3. Certaines classes paient un tribut particulirement lourd. Celle de 1914 compte 5 tus, celle de 1916, 4 tus

    Presque tous les soldats moingtais morts pour la France appartenaient l'infanterie, la "reine des batailles", dit-on, mais aussi la "chair canon" des armes. Parmi eux 29 servaient dans l'infanterie de ligne, dans 19 rgiments diffrents particulirement le 16e R.I. (5 Moingtais tus), le 216e (5 galement) et le 23e (2 tus). 4 appartenaient un rgiment d'infanterie coloniale et 1 au 2e rgiment de tirailleurs. 2 Moingtais taient chasseurs pied au 22e et au 52e bataillon de chasseurs pied. Enfin 1 servait au rgiment de marche de la Lgion trangre. Il s'agit d'un engag. Les autres armes sont reprsentes par le gnie (4 cas) et la cavalerie (un chasseur cheval).

    Pour les grades nous relevons 2 capitaines et 2 sous-lieutenants, ces officiers tant militaires de carrire ou, pour un cas, engag volontaire au dbut de la guerre. Ils se conduisent en hros et sont l'objet de multiples citations et dcorations. Au rang des sous-officiers figurent 1 adjudant (engag) et 4 sergents. Parmi les hommes de troupe, il y a 5 caporaux, 1 soldat de premire classe, 1 clairon et 26 soldats de deuxime classe. Leur souffrance, leur courage ont t indniables mais sont rests plus anonymes.

    L'examen de cette liste de victimes permet de dcouvrir des familles moingtaises particulirement touches. Le malheur frappe plusieurs fois aux mmes portes. Des fratries sont dcimes. Ainsi les Franois perdent trois fils comme les Epinat ; les Arthaud ont deux enfants tus, les Nel, deux galement Quatre-vingts ans ont pass, il nous est difficile aujourd'hui de nous rendre compte de ce que fut effectivement l'immensit des drames vcus.

    La difficile mission d'accompagner ces pauvres gens revenait aux autorits civiles et religieuses. Le maire avait la pnible obligation de prvenir la famille. Le cur organisait les funrailles essayant d'apporter aux proches sinon un peu de consolation du moins la compassion de l'ensemble de la population.

    Les allocutions prononces l'occasion de ces crmonies font minemment partie du lourd et long travail de deuil accomplir Les autorits civiles parlent de devoir, de patriotisme, d'honneur, et les autorits religieuses aussi en essayant d'apporter, en plus, une touche d'esprance. Dans ces moments difficiles, le cur Breuil semble trs prs de ses paroissiens prouvs.

    Le 16e d'infanterie dans la guerre

    L'abb Breuil dcrit bien le climat qui rgne au dbut d'aot 1914. La Grande Guerre vient d'clater. Tout le pays frmit et s'enthousiasme. Mais les bruits de bottes et les dclarations martiales recouvrent mal l'motion et l'inquitude de la population.

    Le dimanche 2 aot 1914 le 16e rgiment d'infanterie se rassemble Montbrison. Le corps, aux ordres du colonel Pentel, a sa garnison principale Saint-Etienne mais son dpt se trouve Montbrison, dans la caserne de Vaux.

    La mobilisation a rappel les classes 1911, 1912 et 1913 et les hommes de la plus jeune rserve. Les mobiliss affluent dans la ville et ses environs. Ainsi, le lundi matin, 800 soldats arrivent Moingt o ils sont logs un peu partout.

    3 Moyenne obtenue pour les 43 soldats ayant fait l'objet d'une fiche du ministre de la Dfense.

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    Pour sa part, le cur Jean-Louis Breuil loge dans sa cure de Moingt le commandant Louis Hertz, un officier trs aimable, intelligent et plein de cur. C'est lui qui commande Montbrison.

    Pendant 3 jours, il y a une grande agitation dans toute l'agglomration montbrisonnaise. Les soldats se prparent au dpart.

    Le mercredi, la tombe du jour, un violent orage clate sur la rgion. Le ciel semble vouloir s'associer au branle-bas de la terre, se souvient l'abb Breuil. Le commandant Hertz rentre au presbytre, tremp et trs soucieux. Au souper, il confie au prtre son inquitude : Nous partons demain 12 heures. Les nouvelles ne sont pas rassurantes. Les Allemands viennent par la Belgique. Nous pensions aller du ct de Belfort ; probablement nous irons bien plus loin. O ? Je l'ignore. Le colonel nous a dit de prendre des vivres pour 9 jours.

    Le bon cur essaie de le rassurer : Si les Allemands n'ont pas os se heurter contre nos fortifications de l'Est, c'est dj un bon point ! Mais l'officier est lucide : L'artillerie allemande est bien plus forte qu'on ne le croit... Elle est terrible, il n'y a de fortifications qui puissent lui rsister longtemps.

    Et de sombres penses envahissent l'officier. Il pressent sa fin prochaine. Il parle avec attendrissement de sa famille, confie son portefeuille au prtre et lui demande de prier pour lui

    Le jeudi 6 aot est le jour de dpart. Ecoutons encore le tmoignage du cur de Moingt :

    Le commandant a consign tous les cafs, car il ne veut pas emmener des hommes ivres. Les derniers prparatifs, les adieux, se font rapidement, sans bruit, avec une motion contenue. A la gare les trains sont prts, on enguirlande les wagons de fleurs A 11 heures, tous les soldats quips sont sur les rangs ; toute la population est sur la route pour leur faire escorte. Le cheval du commandant est la porte de la cure A midi, 1 heure et 3 heures, les 3 trains emportent nos soldats la frontire.

    Le cur n'est pas sur le quai. Il a t retenu l'glise par un baptme, clbr in-extremis avant le dpart du papa, Louis Robert, un jeune boulanger moingtais mobilis

    Durant toute la guerre l'abb Breuil suit avec le plus grand intrt les campagnes du 16e rgiment. N'avait-il pas reu les confidences d'un de ses officiers suprieurs ? Ses notes ressemblent beaucoup au texte d'un opuscule publi en 1919 Montbrison et intitul Le 16e rgiment d'infanterie, historique du Rgiment pendant la guerre de 1914-1918. Ce petit ouvrage sorti des presses de l'imprimerie militaire n'a pas d'auteur connu4.

    Jeanne d'Arc

    Le cur de Moingt consacre de longs passages de ses notes la statue de Jeanne d'Arc de son glise. Jeanne d'Arc, batifie le 18 avril 1909, est selon son expression la sainte nationale. L'glise de Moingt, comme beaucoup d'autres, se doit d'avoir une reprsentation de la bonne Lorraine.

    La paroisse achte d'abord une grande image puis, aprs souscription, une statue...

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