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Sigmund FREUD (1914) “ Le Moïse de Michel-Ange ” (Traduit de l’Allemand par Marie Bonaparte et Mme E. Marty, 1927). Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Courriel: [email protected] Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

Moise de Michel Ange

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Le lvre de Sigmund Freud sur la Statue de Moïse par Michel-Ange

Text of Moise de Michel Ange

  • Sigmund FREUD (1914)

    Le Mosede Michel-Ange

    (Traduit de lAllemand par Marie Bonaparte et Mme E. Marty, 1927).

    Un document produit en version numrique par Jean-Marie Tremblay, bnvole,professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi

    Courriel: [email protected] web: http://pages.infinit.net/sociojmt

    Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

    Une collection dveloppe en collaboration avec la BibliothquePaul-mile-Boulet de l'Universit du Qubec Chicoutimi

    Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 2

    Cette dition lectronique a t ralise par Jean-Marie Tremblay,bnvole, professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi partirde :

    Sigmund FREUD (1914) Le Mose de Michel-Ange

    Une dition lectronique ralise partir de larticle de Sigmund Freud, LeMose de Michel-Ange . Texte originalement publi en 1914.

    Traduit de lAllemand par Marie Bonaparte et Mme E. Marty, 1927. Cettetraduction a paru une premire fois dans La Revue franaise de psychanalyse,Paris, Doin, 1927. fascicules 1, 2 et 3. Larticle est aussi publi dans louvrageintitul : Essais de psychanalyse applique. Paris : ditions Gallimard, 1933.Rimpression, 1971. Collection Ides, nrf, n 263, 254 pages (pp. 9 44).

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  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 3

    Table des matires

    IIIIIIIV

    Appendice (1927)

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 4

    ditions Gallimard, 1933, pour la traduction franaise.Les traductrices se sont servies des textes contenus dans le Xe volume des

    Gesammelte Schriften (Oeuvres compltes) de Sigmund Freud, paru en 19211 l' Internationaler Psychoanalytischer Verlag , Leipzig, Vienne, Zurich.

    Les traductions du Mose de Michel-Ange, d'Une nvrose dmoniaque au XVIIesicle et du Thme des trois coffrets ont paru une premire fois dans la Revuefranaise de Psychanalyse (Paris, Doin, 1927, t. I, fasc. 1, 2 et 3).

    Elles ont t ici reprises et revues.

    Sigmund Freud

    Essais de psychanalyse applique

    Traduit de l'allemand Par Marie Bonaparte et Mme E. Marty

    Gallimard, 1933, pour la traduction franaise.Paris: rimpression, Gallimard, collection ides nrf, n 263, 1971, 254 pages.

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  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 5

    Le Mosede Michel-Ange 1

    (1914)

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    Je commence par le dclarer : je ne suis pas un vrai connaisseur d'art, mais unsimple amateur. J'ai souvent remarqu que le fond d'une couvre d'art m'attirait plusque ses qualits de forme ou de technique, auxquelles l'artiste attache en premireligne de la valeur. Il me manque, en somme, en art, une juste comprhension pourbien des moyens d'expression et pour certains effets. Ceci dit afin de m'assurer, pourmon essai, une critique indulgente.

    Mais les couvres d'art font sur moi une impression forte, en particulier les couvreslittraires et les oeuvres plastiques, plus rarement les tableaux. J'ai t ainsi amen,dans des occasions favorables, en contempler longuement pour les comprendre ma manire, c'est--dire saisir par o elles produisent de l'effet. Lorsque je ne puispas faire ainsi, par exemple pour la musique, je suis presque incapable d'en jouir. Une

    1 Ce travail a d'abord paru en fvrier 1914 dans Imago, vol. III, fasc. 1, sans nom d'auteur, avec

    cette note de la rdaction : La rdaction ne s'est pas refuse accepter cet article qui, strictement parier, ne rentre pas dans son programme, l'auteur, qui lui est connu, touchant de prsaux cercles analytiques, et sa manire de penser prsentant quelque analogie avec les mthodes dela psychanalyse.

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 6

    disposition rationaliste ou peut tre analytique lutte en moi contre l'motion quand jene puis savoir pourquoi je suis mu, ni ce qui m'treint.

    J'ai t, par-l, rendu attentif ce fait d'allure paradoxale : ce sont justementquelques-unes des plus grandioses et des plus imposantes oeuvres d'art qui restentobscures notre entendement. On les admire, on se sent domin par elles, mais on nesaurait dire ce qu'elles reprsentent pour nous. Je n'ai pas assez de lecture pour savoirsi cela fut dj remarqu ; quelque esthticien n'aurait-il pas mme considr un teldsemparement ; de notre intelligence comme tant une condition ncessaire des plusgrands effets que puisse produire une oeuvre d'art? Cependant j'aurais peine croire une condition pareille.

    Ce n'est pas que les connaisseurs et les enthousiastes manquent de mots lorsqu'ilsnous font l'loge de ces oeuvres d'art. Ils n'en ont que trop, mon avis. Mais, engnral, chacun exprime, sur chaque chef-d'uvre, une opinion diffrente, aucun nedit ce qui en rsoudrait l'nigme pour un simple admirateur. Toutefois, mon sens, cequi nous empoigne si violemment ne peut tre que l'intention de l'artiste, autant dumoins qu'il aura russi l'exprimer dans son oeuvre et nous la faire saisir. Je saisqu'il ne peut tre question ici, simplement, d'intelligence comprhensive ; il faut quesoit reproduit en nous l'tat de passion, d'motion psychique qui a provoqu chezl'artiste l'lan crateur. Mais pourquoi l'intention de l'artiste ne saurait-elle treprcise et traduite en mots comme toute autre manifestation de la vie psychique?Peut-tre cela ne se peut-il pour les chefs-d'uvre sans l'application de l'analyse.Luvre elle-mme devra ainsi tre susceptible d'une analyse si cette uvre estl'expression, effective sur nous, des intentions et des mois de l'artiste. Mai pourdeviner cette intention, il faut que je dcouvre d'abord le sens et le contenu de ce quiest reprsent dans l'uvre, par consquent que Je l'interprte. Une telle uvre d'artpeut donc exiger une interprtation ; ce n'est qu'aprs l'accomplissement de celle-cique je pourrai savoir pourquoi j'ai t la proie d'une motion si puissante. J'ai mmeJ'espoir qu'une telle impression ne sera pas affaiblie par une analyse de ce genre.

    Que l'on songe Hamlet, ce chef-duvre de Shakespeare, vieux de plus de troiscents ans 1. Je me tiens au courant de la littrature psychanalytique et je pense queseule la psychanalyse a su, en ramenant la donne de cette tragdie au thmed'Oedipe, rsoudre l'nigme de l'motion puissante qu'elle produit. Mais auparavant,quelle surabondance d'interprtations diverses impossibles concilier que d'opinionssur le caractre du hros et les intentions du pote! Shakespeare a-t-il voulu veillernotre sympathie pour un malade, pour un dgnr incapable d'adaptation ou bienpour un idaliste, exil dans notre monde rel? Et combien de ces interprtations nouslaissent tellement froids qu'elles ne peuvent rien nous apprendre sur l'impressionproduite par l'uvre, nous rduisant fonder son prestige plutt sur le seul effet de lapense et de la splendeur du style! Et tous ces efforts ne nous font-ils pas justementvoir que la dcouverte d'une source plus profonde notre motion est ncessaire ?

    La statue en marbre du Mose, dresse par Michel-Ange dans l'glise Saint-Pierre-aux-Liens, Rome, est aussi l'une de ces uvres d'art nigmatiques et grandioses.Cette statue n'est, on le sait, qu'un fragment du mausole colossal que l'artiste devaitlever au puissant Pape Jules II 2. Je suis ravi chaque fois qu' propos de cette uvreje lis par exemple qu'elle est la couronne de la sculpture moderne (H. Grimm).

    1 Jou peut-tre pour la premire fois en 1602.

    2 D'aprs Henri Thode, la statue aurait t au cours des annes 1512 1516.

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 7

    Car jamais aucune sculpture ne m'a fait impression plus puissante. Combien de foisn'ai-je point grimp l'escalier raide qui mne du disgracieux Corso Cavour la placesolitaire o se trouve l'glise dlaisse! Toujours j'ai essay de tenir bon sous leregard courrouc et mprisant du hros. Mais parfois je me suis alors prudemmentgliss hors la pnombre de la nef comme si j'appartenais moi-mme la racaille surlaquelle est dirig ce regard, racaille incapable de fidlit ses convictions, et qui nesait ni attendre ni croire, mais pousse des cris d'allgresse ds que l'idole illusoire luiest rendue.

    Cependant, pourquoi qualifiai-je cette statue d'nigmatique! Aucun doute n'estpermis : c'est bien Mose qu'elle reprsente, le lgislateur des Juifs, tenant les Tablesde la Loi. Voil qui est certain, mais rien au-del. Tout dernirement encore (1912),un crivain d'art (Max Sauerlandt) a pu crire : Aucune uvre d'art au monde n'ainspir de jugements plus contradictoires que ce Mose tte de Pan. La simple inter-prtation de la statue se heurte dj d'absolues contradictions. A la lumire d'untravail qui ne date que de cinq ans, j'indiquerai quelles hsitations sont lies lasimple conception de la grande figure du Mose. Et il ne sera pas difficile de montrerque derrire ces hsitations se dissimule tout ce qu'il y a de meilleur et d'essentielpour la comprhension de cette oeuvre d'art 1

    I

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    Le Mose de Michel-Ange est reprsent assis, le tronc de face, la tte, avec lapuissante barbe et le regard, tourne vers la gauche, le pied droit reposant terre, legauche relev de manire ce que les orteils seuls touchent le sol, le bras droit tenantles Tables de la Loi et une partie de la barbe ; le bras gauche repose sur les genoux. Sije voulais donner une description plus prcise, je serais amen anticiper sur ce quej'aurai avancer plus loin. Les descriptions des auteurs sont parfois extraordinaire-ment vagues.. Ce qui ne fut pas compris est du mme coup inexactement peru etrendu. H. Grimm dit que la main droite, sous le bras de laquelle les Tables de la Loireposent, saisit la barbe . De mme W. Lbke : Boulevers, il saisit de la maindroite la barbe superbement ruisselante. Et Springer : Mose serre contre soncorps une des mains (la gauche), et de l'autre saisit, comme inconsciemment, la barbequi ondoie, puissante. C. Justi trouve que les doigts de la main (droite) jouent avecla barbe comme l'homme civilis, lorsqu'il est agit, joue avec sa chane demontre . Mntz dit aussi que Mose joue avec sa barbe. H. Thode parle de latranquille et ferme position de la main droite sur les Tables dresses de la Loi . Dansla main droite elle-mme il ne reconnat aucun signe d'agitation comme le voudraientJusti et Boito. La main garde la position qu'elle avait lorsqu'elle tenait la barbeavant que le Titan ait tourn la tte de ct. Jacob Burkhardt indique que le

    1 Henri Thode : Michel Angelo, Kritische untersuchungen ber seine Werke (Recherche critiques

    sur ses oeuvres), t. I, 1908.

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 8

    clbre bras gauche n'a, au fond, rien d'autre faire qu' maintenir cette barbe contrele corps .

    Les descriptions ne concordant pas, nous ne nous tonnerons pas des divergencesdans la manire de concevoir certains traits particuliers de la statue. Je pense toutefoisque nous ne pouvons mieux caractriser l'expression du visage de Mose que ne l'afait Thode y lisant un mlange de colre, de douleur et de mpris, la colre dans lessourcils froncs, pleins de menaces, la douleur dans le regard des yeux, le mprisdans la lvre infrieure qui avance et dans les coins de la bouche abaisss. Maisd'autres admirateurs ont vu avec d'autres yeux. Ainsi Dupaty : Ce front augustesemble n'tre qu'un voile transparent, qui couvre peine un esprit immense 1. Parcontre, Lbke : Dans la tte on chercherait en vain l'expression d'une intelligencesuprieure; seule la capacit d'une immense colre, d'une nergie prte vaincre tousles obstacles s'exprime dans ce front contract. Guillaume (1875) diverge encoreplus dans son interprtation de l'expression du visage ; il n'y trouve pas d'motion, rien qu'une fire simplicit, une noblesse pleine d'me, l'nergie de la Foi. Le regardde Mose perce l'avenir, comme s'il voyait la dure de sa race et pressentait l'immuta-bilit de sa Loi . De mme Mntz fait errer les regards de Mose bien au-del de larace humaine, comme s'ils se fixaient sur les mystres dont lui seul a t tmoin .Pour Steinmann, ce Mose n'est plus le rigide lgislateur, le terrible ennemi dupch, rempli de la colre de, Jhovah, mais le prtre royal, que l'ge ne sauraiteffleurer et qui, bnissant et prophtisant, le rayon de l'immortalit sur le front, dit son peuple un dernier adieu .

    A d'autres enfin, le Mose de Michel-Ange n'a au fond rien dit du tout et ils ontt assez honntes pour en convenir. Ainsi un critique de la Quarterly Review, en1858 : There is an absence of meaning in the general conception, which precludesthe idea of a self-sufficing whole 2 ... Et on est surpris de voir que d'autres encoren'ont rien trouv admirer dans le Mose, qu'au contraire ils se sont levs contre lui,accusant l'attitude de la statue d'tre brutale et la tte d'tre bestiale.

    Le matre a-t-il vraiment donn la pierre une empreinte tellement vague etambigu que tant de manires de l'interprter soient possibles?

    Mais une autre question se pose, laquelle se subordonnent sans peine toutes cesincertitudes. Michel-Ange a-t-il voulu crer en Mose un caractre et un tat d'mede tous les temps , ou bien a-t-il reprsent son hros un moment dtermin, maisalors hautement significatif, de sa vie? La plupart des critiques ont opin dans cedernier sens et savent mme indiquer la scne de la vie de Mose que l'artiste, aimmortalise. Il s'agirait de sa descente du mont Sina : venant de recevoir de Dieului-mme les Tables de la Loi, il s'aperoit que cependant les Juifs ont fait un veaud'or, et dansent autour avec des cris de joie. Le regard est tourn vers cette scne ;cette vision provoque les sentiments exprims dans l'aspect de la statue, sentimentsqui vont sur-le-champ lancer la puissante figure dans l'action la plus violente. Michel-Ange a choisi le moment de l'hsitation dernire, du calme avant la tempte; l'instantsuivant Mose va s'lancer, - le pied gauche est dj soulev de terre, - briser sur lesol les Tables et dverser sa colre sur les rengats.

    1 Thode, loc, cit., p. 197, en franais dans le texte.

    2 Il y a une absence de signification dans la conception gnrale qui exclut l'ide d'un ensemble se

    suffisant lui-mme. (N. D. T.)

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 9

    Ceux qui dfendent cette interprtation ne s'accordent pas, du reste, entre eux, surcertains dtails.

    Jac. Burkhardt, : Mose semble reprsent au moment o il s'aperoit del'adoration du Veau d'or, et o il veut s'lancer. Tout son corps frmissant est prpar quelque action violente, et, vu la force physique dont il est dou, on ne peut attendrecette action qu'en tremblant.

    W. Lbke : Comme si son regard charg d'clairs venait d'apercevoir lesacrilge de l'adoration du Veau d'or, un moi intrieur fait puissamment tressaillirtout son corps. Boulevers, il saisit de la main droite sa barbe superbement ruisse-lante, comme s'il voulait rester matre encore un moment de son moi, pour claterensuite d'une manire foudroyante.

    Springer se rallie cette manire de voir, non sans faire une objection qui arrteraplus loin encore notre attention : Bouillant de force et d'ardeur, le hros ne domptequ'avec peine son agitation intrieure... 0n pense alors involontairement une scnedramatique et on suppose que Mose est reprsent au moment o il peroit l'adora-tion du Veau d'or et o, dans sa colre, il va s'lancer. Cette supposition doitcependant difficilement cadrer avec l'intention vritable de l'artiste, car le Mose,comme les cinq autres statues assises de la superstructure 1, tait destin produire uneffet d'abord dcoratif. Mais qu'une pareille supposition s'impose, voil qui tmoignede la plnitude de vie et de l'individualit essentielle du Mose.

    Quelques auteurs, bien que ne se prononant pas prcisment en faveur de lascne du Veau d'or, se rencontrent cependant sur le point essentiel de cette interpr-tation : Mose se trouverait sur le point de bondir et d'entrer en action.

    Hermann Grimm : Cette figure est empreinte d'une noblesse, d'un sentiment desa propre dignit, d'une assurance - comme si tous les tonnerres du ciel se tenaient la disposition de cet homme, et que cependant il se domptt avant de les dchaner,attendant de voir si les ennemis qu'il veut anantir oseront l'assaillir. Il est assis lcomme s'il voulait sur-le-champ s'lancer, la tte dresse firement au-dessus despaules, saisissant de la main droite, sous le bras de laquelle les Tables reposent, labarbe qui retombe en lourds flots sur la poitrine, les narines respirant, larges, labouche, les lvres frmissantes dj de paroles.

    Heath Wilson dit que l'attention de Mose semble attire par quelque chose, qu'ilest prt bondir, mais qu'il hsite encore. L'expression du regard, dans lequell'indignation et le mpris se mlent, pourrait encore se changer en piti.

    Wlfflin parle de mouvement enray . La raison de cette inhibition serait ici lavolont de la personne elle-mme, et ce qui serait ici reprsent, c'est le dernierinstant o l'on est encore matre de soi-mme avant de se dchaner, c'est--dire avantde se lever et bondir.

    C'est C. Justi qui a le mieux fond son interprtation sur la vision du Veau d'or etindiqu quels rapports certains dtails de la statue, non encore remarqus, se trouventavoir avec sa manire de penser. Il attire notre attention sur la position, en effetfrappante, des deux Tables de la Loi, qui seraient sur le point de glisser sur le sige de

    1 C'est--dire du tombeau du Pape.

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 10

    pierre : Mose ou bien regarderait dans la direction du bruit avec l'impression, sur levisage, de fcheux pressentiments, ou bien ce serait la vue de l'abomination elle-mme qui l'aurait frapp de stupeur. Pntr d'horreur et de douleur il s'est assis 1.Quarante jours et quarante nuits, il est rest sur la montagne, donc il est trs las. Toutce qui est immense : un grand destin, un crime, un bonheur lui-mme, peut bien, enun instant, tre peru, mais non compris dans son essence, sa profondeur, ses suites.En un instant il croit voir son oeuvre dtruite, il dsespre de ce peuple. A de pareilsmoments le tumulte intrieur se trahit par de petits mouvements involontaires. EtMose laisse glisser les deux Tables, qu'il tenait de la main droite, sur le sige depierre ; elles se sont arrtes sur un coin, serres par l'avant-bras contre le flanc. Lamain cependant se porte la poitrine et la barbe, et doit ainsi attirer la barbe du ctdroit au moment o la tte se tourne vers la gauche, dtruisant la symtrie de ce largeornement viril; il semble que les doigts jouent avec la barbe, comme l'hommecivilis, lorsqu'il est agit, joue avec sa chane de montre. La main gauche s'enfoncedans le vtement sur le ventre (dans l'Ancien Testament les intestins sont le sige despassions). Cependant, dj la jambe gauche se retire et la droite s'avance ; dans uninstant il va s'lancer, transfrer la force psychique de. la sensation au vouloir, le brasdroit va se mouvoir, les Tables tomber terre et des flots de sang expier la honte de ladsertion du vrai Dieu... - Ce n'est pas l encore le moment o l'action sedclenche. La douleur de l'me rgne encore, presque paralysante.

    Fritz Knapp s'exprime d'une manire toute semblable, bien que soustrayant lasituation initiale l'objection faite plus haut. Il suit d'ailleurs plus loin et pluslogiquement le mouvement dj indiqu des Tables. Des bruits terrestres lesollicitent, lui qui venait d'tre seul seul avec son Dieu. Il entend du vacarme, descris de danses chantes le rveillent de son rve. Lil, la tte, se tournent du ct dubruit. Effroi, colre, toute la furie des passions sauvages se dchane subitement dansle colosse. Les Tables de la Loi commenceront glisser, elles vont tomber terre etse briser lorsque le colosse va bondir pour foudroyer les masses rengates des motsde sa colre... Ce moment de suprme tension est choisi... Ainsi, Knapp metl'accent sur la prparation de l'action et ne croit pas, vu l'bat d'motion souveraine,que l'artiste ait voulu reprsenter une inhibition initiale.

    Nous ne contesterons pas que des essais d'interprtation, tels que ceux de Justi etde Knapp, n'aient quelque chose de particulirement intressant. Ils doivent cetteimpression ceci qu'ils ne s'en tiennent pas au seul effet gnral de la statue, maismettent en valeur des dtails caractristiques qu'on omit souvent de remarquer, toutdomin et paralys que l'on tait par le grand effet d'ensemble. Le regard et la ttetourns rsolument de ct, tandis que le reste du corps demeure droit, cadrent avecl'hypothse que quelque chose est aperu, attirant soudain l'attention de qui se trou-vait au repos. Le pied soulev de terre peut peine donner lieu une autre interprta-tion que : se prparer bondir 2. Et la position tout fait singulire des Tables, quipourtant sont des objets sacrs et non des accessoires relguer n'importe o,s'explique si l'on admet qu'elles ont gliss de par l'moi de qui les porte et qu'ellesvont tomber terre. Ainsi nous saurions que cette statue de Mose figure un momentimportant et dcisif de la vie de l'homme et nous ne risquerions pas de mconnatrece moment.

    1 Il est remarquer que l'ordonnance soigne du manteau sur les jambes de la statue assise rend

    insoutenable cette premire partie de la description de Justi. On devrait plutt admettre que Mose,assis dans le calme et saris s'attendre rien, est effarouch par une vision subite.

    2 Quoique le pied gauche de la statue si placide de -Julien, assis dans la chapelle des Mdicis, se

    soulve de la mme manire.

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 11

    Mais deux remarques de Thode nous privent nouveau de ce que nous croyionsdj acquis. Cet observateur dit qu'il ne voit pas les Tables glisser, mais demeurerfermes . Il constate la position ferme et calme de la main droite sur les Tablesdresses . En y regardant nous-mmes, nous sommes obligs de donner sans restric-tion raison Thode. Les Tables posent solidement et ne courent aucun danger deglisser. La main droite les soutient ou s'appuie sur elles. Cela n'explique pas leurposition, il est vrai, mais cette position ne peut plus rentrer dans l'interprtation deJusti et autres.

    Une deuxime remarque est encore plus dcisive. Thode rappelle que cette sta-tue a t conue pour un groupe de six et qu'elle est reprsente assise. Doublecontradiction avec l'hypothse que Michel-Ange ait voulu fixer un moment historiquedonn. Car, en ce qui touche le premier point, l'ide de grouper six figures assisescomme types de la nature humaine (vita activa, vita contemplativa) exclut la repr-sentation d'vnements historiques particuliers. Et, en ce qui touche le second, lareprsentation assise impose par l'ensemble de la conception du monument se trouveen contradiction avec le caractre mme de l'vnement, savoir la descente du montSina vers le camp .

    Admettons ces objections de Thode ; je crois que nous pourrons encore enrenforcer la porte. Le Mose devait, avec cinq autres statues (dans un projet post-rieur trois), orner le pidestal du tombeau. Celle qui devait constituer son pendant leplus proche aurait d tre un saint Paul. Deux des autres, la Vita activa et la Vitacontemplativa, Lia et Rachel, statues d'ailleurs debout, ont t excutes et placessur le monument actuel, lamentablement rduit. Cette appartenance du Mose unensemble rend inadmissible l'ide que son aspect puisse mettre le spectateur dansl'attente de le voir se lever, se prcipiter et de son propre mouvement donner l'alarme.Si les autres statues ne devaient pas tre reprsentes prtes aussi entrer en uneaction aussi violente, - ce qui est trs improbable, - il et t du plus mauvais effetque justement l'une d'elles pt donner l'illusion de quitter sa place et ses compagnes,c'est--dire de se soustraire son rle dans la structure du monument. Incohrencetrop grossire qu'on ne saurait attribuer au grand artiste sans ncessit absolue. Unefigure se prcipitant ainsi et t tout fait incompatible avec l'impression qu'auraitd produire le tombeau.

    Ainsi donc, il ne faut pas que le Mose veuille s'lancer, il faut qu'il puisse demeu-rer dans une tranquillit sublime comme les autres statues, comme celle prvue (maisnon excute par MichelAnge) du Pape lui-mme. Mais alors le Mose ne peutreprsenter l'homme saisi de colre qui, en descendant du Sina, trouva son peupleapostat, jeta les saintes Tables et les fracassa. Et en effet, je me souviens de madception, lorsque, dans mes premires visites Saint-Pierre-aux-Liens, j'allaism'asseoir devant la statue dans l'attente de la voir se lever brusquement sur son pieddress, jeter terre les Tables, et dverser toute sa colre. Rien de tout cela n'arriva;la pierre se raidit au contraire de plus en plus, une sainte et presque crasante immo-bilit en mana et j'prouvai la sensation que l se trouve reprsent quelque chosed' jamais immuable, que ce Mose resterait ainsi ternellement assis et irrit.

    Mais si nous devons abandonner l'ide que la statue reprsente le momentprcdant l'explosion de colre la vue de l'idole, il ne nous reste plus qu' nousrallier l'une des opinions qui voient dans le Mose une cration de caractre. Alors,de tous les jugements, celui de Thode semble le plus dnu d'arbitraire et le mieux

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 12

    tay sur l'analyse des intentions de mouvement qui apparaissent dans la statue : Ici, comme toujours, Michel-Ange a en vue la figuration d'un caractre type. Il dressela figure d'un passionn conducteur d'hommes qui, conscient de sa tche de donneurde lois divines, se heurte l'incomprhensive opposition humaine. Pour caractriserun tel homme, pas d'autre moyen que de faire ressortir l'nergie de la volont, et celagrce la mise en lumire d'un moi transparaissant travers le calme apparent, moiqui se fait jour dans le mouvement de la tte, la tension des muscles, la pose de lajambe gauche. Mmes moyens d'expression que pour le vir activus, le Julien de lachapelle des Mdicis. Cette caractristique gnrale est encore accentue par la miseen valeur du conflit par lequel un tel gnie faonneur d'hommes s'lve jusqu' lagnralit : la colre, le mpris, la douleur atteignent leur expression typique. Sanscela, impossible de voir clair dans l'essence d'un tel surhomme. Ce n'est pas un trehistorique que Michel-Ange a cr, mais un type de caractre d'une insurmontablenergie matrisant le monde rfractaire. Et il a, ce faisant, fusionn et les traits donnspar la Bible, et ceux de sa propre vie intrieure, avec des impressions manant de lapersonnalit de Jules Il et - je le croirais volontiers - aussi de la combativit deSavonarole.

    On peut rapprocher de ces dveloppements la remarque de Knackfuss : Le secretde l'impression faite par le Mose rsiderait dans l'opposition pleine d'art entre le feuintrieur et le calme extrieur de l'attitude.

    Quant moi, je ne trouve rien redire l'explication de Thode, mais il m'ysemble manquer quelque chose. Peut-tre le besoin se fait-il sentir d'un lien plusintime entre l'tat d'me du hros et ce contraste entre un calme apparent et un moiintrieur exprim par son attitude.

    II

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    Longtemps avant que j'aie pu entendre parler de psychanalyse, j'avais entendudire qu'un connaisseur d'art, Ivan Lermolieff, dont les premiers essais furent publisen langue allemande de 1874 1876, avait opr une rvolution dans les musesd'Europe, en rvisant l'attribution de beaucoup de tableaux, en enseignant commentdistinguer avec certitude les copies des originaux, et en reconstruisant, avec lesuvres ainsi libres de leurs attributions primitives, de nouvelles individualitsartistiques. Il obtint ce rsultat en faisant abstraction de l'effet d'ensemble et desgrands traits d'un tableau et en relevant la signification caractristique de dtailssecondaires, minuties telles que la conformation des ongles, des bouts d'oreilles, desauroles et autres choses inobserves que le copiste nglige, mais nanmoinsexcutes par chaque artiste d'une manire qui le caractrise. J'appris ensuite que sousce pseudonyme russe se dissimulait un mdecin italien du nom de Morelli. Il mouruten 1891, snateur du Royaume d'Italie. Je crois sa mthode apparente de trs prs la technique mdicale de la psychanalyse. Elle aussi a coutume de deviner par des

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 13

    traits ddaignes ou inobservs, par le rebut ( refuse ) de l'observation, les chosessecrtes ou caches.

    En deux endroits de la statue du Mose se rencontrent des dtails n'ayant pasencore t remarqus, n'ayant pas mme t correctement dcrits, dtails qui sont enrapport avec l'attitude de la main droite et la position des deux Tables. Cette mainintervient d'une faon singulire, force, et qui exige une explication, entre les deuxTables et la barbe du hros irrit. On a dit qu'avec les doigts elle fouillait dans labarbe, qu'elle jouait avec les mches, tandis que le bord du petit doigt s'appuyait surles Tables. Rien de tout cela ne concorde avec la ralit. Recherchons soigneusement- cela en vaut la peine - ce que font les doigts de cette main droite, et dcrivonsexactement la puissante barbe avec laquelle ils sont en rapport 1. On le voit alors trsnettement : le pouce de cette main est cach, l'index, et l'index seul, en contacteffectif avec la barbe. Il s'enfonce si profondment dans la molle masse pileuse quecelle-ci resurgit au-dessus et au-dessous (vers la tte et vers le ventre), dpassant leniveau du doigt qui la presse. Les trois autres doigts s'appuient contre la poitrine, lesphalanges replies, peine frls par la boucle droite de la barbe qui leur chappe. Ilsse sont pour ainsi dire carts de la barbe. On ne peut donc pas dire que la main droitejoue avec la barbe ou qu'elle y fourrage ; ceci seul est exact : un doigt unique, l'index,appuie sur une partie de la barbe et y creuse une profonde rigole. Voil certes ungeste bizarre et difficile comprendre que de presser sa barbe d'un seul doigt !

    La barbe trs admire du Mose descend des joues, de la lvre suprieure, dumenton, en un certain nombre de mches qu'on peut encore distinguer sur leurparcours. L'une des mches les plus cartes sur la droite, celle qui part de la joue, sedirige vers le bord suprieur de l'index, qui la retient. Nous admettons qu'ellecontinue glisser plus bas entre ce doigt et le pouce qui est cach. La mche oppose,du ct gauche, descend sans dviation jusqu'au bas de la poitrine. La grosse massede poils, intrieure cette dernire mche, de l jusqu' la ligne mdiane, a subi laplus surprenante des fortunes. Elle ne peut suivre le mouvement de la tte vers lagauche, mais est contrainte de former une courbe mollement droule, une sorte deguirlande venant croiser la masse pileuse interne de droite. Elle se trouve en effetretenue par la pression de l'index droit, quoique manant de gauche et constituant, enralit, la part principale de la moiti gauche de la barbe. La barbe semble donc, danssa masse principale, rejete vers la droite bien que la tte soit fortement tourne gauche. A la place o l'index doit s'enfoncer s'est form une sorte de tourbillon; l,des mches de gauche et des mches de droite s'entrecroisent, comprimes les unes etles autres par le doigt autoritaire. Par-del seulement les masses pileuses s'pandent,libres, aprs avoir t dvies de leur direction primitive et retombent verticalesjusqu' la main gauche qui, reposant ouverte sur les genoux, en reoit les extrmits.

    Je ne me fais pas illusion sur la transparence de ma description et ne me risquepas juger si l'artiste nous a facilit ou non l'explication de ce nud dans la barbe.Mais un fait est au-dessus de toute contestation : la pression de l'index de la maindroite retient surtout des mches de la moiti gauche de la barbe, et, par cette ner-gique intervention, la barbe se trouve empche de participer au mouvement de latte et du regard vers la gauche. On peut alors se demander ce que cette dispositionsignifie et quels motifs elle doit d'tre. Si rellement des considrations de ligne oude remplissage ont amen l'artiste porter vers la droite l'ondoyante masse de labarbe du Mose regardant vers la gauche, employer pour cela la pression d'un seul

    1 Voir dessins, p. 41.

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 14

    doigt semble un moyen bien peu appropri! Qui donc, aprs avoir rejet pour uneraison quelconque sa barbe de ct s'aviserait de maintenir une moiti de barbe surl'autre par la pression d'un doigt ? Peut-tre, aprs tout, ces dtails ne signifient-ilsrien et nous cassons-nous la tte propos de choses indiffrentes l'artiste ?

    Mais continuons croire la signification de ces dtails. Une solution alors seprsente qui lve toute difficult et nous fait pressentir un sens nouveau.

    Si, chez le Mose, les mches gauches de la barbe sont presses par l'index droit,peut-tre est-ce l le vestige d'un rapport entre la main droite et le ct gauche de labarbe, lequel tait plus intime dans l'instant prcdant celui qui est figur. La maindroite avait peut-tre saisi la barbe avec bien plus d'nergie, s'tait avance jusqu'aubord gauche; en se retirant dans la position o nous la voyons maintenant, une partiede la barbe l'aurait suivie, portant prsent tmoignage du mouvement qui sedroula. La guirlande de barbe marquerait la trace du chemin parcouru par la main.

    Ainsi nous aurions dcouvert un mouvement rgressif de la main droite. Cettesupposition nous en impose invitablement d'autres. Notre imagination compltel'vnement dont le mouvement dcel par l'attitude de la barbe ne serait qu'unpisode et nous ramne sans efforts l'interprtation d'aprs laquelle Mose au reposet soudain t effarouch par la rumeur du peuple et la vue du Veau d'or. Il taitassis tranquille, la tte, avec la barbe ondoyante, regardant droit devant elle; la mainn'avait probablement rien faire avec la barbe. Le bruit frappe son oreille, la tte et leregard se tournent du ct d'o vient ce bruit troublant, Mose voit la scne et lacomprend. Alors, saisi de colre, d'indignation, il voudrait s'lancer, punir les sacri-lges, les anantir. Mais la fureur, qui se sait encore loin de son but, clate enattendant dans un geste contre le propre corps. La main, impatiente, prte agir, saisitpar-devant la barbe, qui avait suivi le mouvement de la tte, la serre d'une poigne defer entre le pouce et la paume de la main, avec les doigts qui se referment, geste deforce et de violence rappelant d'autres figures de Michel-Ange. Alors - nous nesavons encore comment ni pourquoi - survient un changement : la main qui s'taitavance, plonge dans la barbe, est retire vivement, elle lche la barbe, les doigtss'en dtachent, mais ils y taient si profondment enfouis qu'en se retirant ils entra-nent une puissante mche de gauche droite et l, sous la pression d'un doigt unique,le suprieur et le plus long, cette masse va s'tendre au-dessus des mches de droite.Et cette position nouvelle, qui ne s'explique que par le mouvement l'ayant prcde,est maintenant fixe.

    Le moment est venu de rflchir. Voici ce que nous avons admis : la main droitese trouvait d'abord en dehors de la barbe ; dans un moment de violente motion elles'est porte vers la gauche pour saisir celle-ci ; enfin, elle s'est de nouveau retire,entranant avec soi une partie de la barbe. Nous avons dispos de cette main droitecomme si nous pouvions en agir avec elle notre guise. Mais en avons-nous le droit ?Cette main est-elle donc libre ? N'a-t-elle pas tenir ou porter les saintes Tables? Detelles fantaisies de gestes ne lui sont-elles pas interdites par cette importante fonc-tion? De plus, par quoi ce mouvement de recul est-il motiv, si la main avait obi un motif puissant en abandonnant sa pose premire?

    Voil des difficults nouvelles. Sans aucun doute la main droite est en rapportavec les Tables. Nous ne pouvons par ailleurs pas nier tre court d'un mobileforant la main droite la retraite infre. Mais si ces deux difficults se laissaient

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 15

    dnouer ensemble en rvlant un vnement possible comprendre sans lacunes ? Sijustement ce qui arrive aux Tables nous rendait compte des mouvements de la main ?

    Il faut remarquer propos de ces Tables une chose qui jusqu'ici ne lut pas jugedigne d'observation 1. On disait : la main s'appuie sur les Tables, ou bien : la mainsoutient les Tables. On voit d'ailleurs ds l'abord les deux Tables rectangulaires etserres l'une contre l'autre dresses sur un coin. Si l'on y regarde de plus prs, ondcouvre que le bord infrieur des Tables est autrement faonn que le bord sup-rieur, pench en avant de biais. Ce bord suprieur se termine en ligne droite, tandisque l'infrieur offre dans la partie de devant une saillie, une sorte de corne, et c'estjustement par cette saillie que les tables touchent le sige de pierre. Quelle peut trela signification de ce dtail, d'ailleurs trs inexactement reproduit dans un grandmoulage en pltre de l'Acadmie des Beaux-arts Vienne? Cette corne doit dsigner -cela est peine douteux - le bord suprieur des Tables d'aprs le sens de l'criture.Seul le bord suprieur de semblables tables rectangulaires a coutume d'tre arrondi ouchancre. Donc les Tables sont ici la tte en bas. Singulier traitement d'objets aussisacrs. Elles sont sens dessus dessous et en quilibre instable sur une pointe. Quelfacteur a pu contribuer une pareille conception? Ou bien ce dtail-l aussi aurait-ilt indiffrent l'artiste ?

    On se convainc alors de ceci : les Tables, elles aussi, ont pris cette position parsuite d'un mouvement dj accompli, et ce mouvement a dpendu du changement deposition infr de la main ; puis, son tour, ce mouvement des Tables a forc la main son ultrieur recul. Ce qui concerne la main et ce qui concerne les Tables secombine alors dans I'ensemble suivant. Au dbut, lorsque le personnage tait assis aurepos, il tenait les Tables dresses sous le bras droit. La main droite les tenait par lebord infrieur et y trouvait un appui dans la saillie dirige en avant. Cette facilit pourporter les Tables explique sans plus pourquoi les Tables taient tenues rebours.Alors survint le moment o le repos fut troubl par la rumeur. Mose tourna la tte, etquand il eut aperu la scne, son pied se prpara l'lan, sa main lcha les Tables etse porta gauche et en haut dans la barbe, comme exerant d'abord sur soi sa propreviolence. Les Tables furent alors confies la pression du bras qui devait les serrercontre la poitrine. Mais cette pression fut insuffisante et les Tables se mirent glisseren avant et en bas, leur bord suprieur d'abord maintenu horizontal se porta en avantet en bas ; le bord infrieur, priv de son soutien, se rapprocha, par son angle ant-rieur, du sige de pierre. Un instant de plus, les Tables allaient tourner sur ce nouveaupoint d'appui, atteindre, par le bord auparavant suprieur, le sol et s'y fracasser. Pourviter cela, la main droite se retire brusquement, lche la barbe dont elle entrane sansle vouloir une partie, rattrape le bord des Tables et les soutient non loin de leur anglearrire devenu maintenant l'angle suprieur. Ainsi cet assemblage qui semblesingulier, forc, de barbe, de main et de doubles Tables dresses sur la pointe, peut sedduire d'un geste passionn de la main et des consquences bien fondes qui endrivent. Veut-on annuler la trace de ces mouvements imptueux, il faut releverl'angle suprieur de devant des Tables, le repousser dans le plan gnral de la statue,carter ainsi du sige de pierre l'angle infrieur de devant (celui qui a la saillie),abaisser la main et la mettre sous le bord des Tables dont la position redevient ainsihorizontale.

    J'ai fait faire par un artiste trois dessins destins faire comprendre ma des-cription. Le troisime rend la statue telle que nous la voyons ; les deux autres repr-

    1 Voir dtail fig. D, p. 41.

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 16

    sentent les tats prparatoires qu'implique mon interprtation, le premier, celui durepos, le deuxime celui de la plus violente tension : apprts de l'lan, abandon par lamain des Tables et chute imminente de celles-ci. On peut observer que les deuxreproductions complmentaires de mon dessinateur rendent hommage aux descrip-tions inexactes des auteurs prcdents. Un contemporain de MichelAnge, Condivi,disait : Mose, duc et capitaine des Hbreux, est assis comme un sage en mdita-tion, il serre sous le bras les Tables de la Loi et se tient le menton (!) de la maingauche, comme quelqu'un de fatigu et plein de soucis. Cela ne se saurait voir dansla statue de Michel-Ange, et cependant concide presque avec la supposition surlaquelle est fond le premier dessin. W. Lbke avait crit, avec d'autres observateurs : Boulevers, il saisit de la main droite la barbe qui se rpand magnifiquement... Voil qui est inexact par rapport la reproduction de la statue, mais qui concordeavec notre deuxime dessin. Justi et Knapp ont vu, ainsi que nous l'avons mentionn,que les Tables sont en train de glisser et en danger de se briser. Ils durent se voircorrigs par Thode leur montrant que les Tables taient solidement retenues par lamain droite, mais ils auraient eu raison si, au lieu de dcrire la statue, ils avaientvoulu faire la description de notre dessin du milieu. On pourrait presque croire queces auteurs se sont carts de l'image relle de la statue et que, sans s'en douter, ilsont commenc une analyse des motifs de ses gestes, les amenant aux mmesconclusions que celles tablies par nous d'une manire plus consciente et pluspositive.

    III

    Retour la table des matires

    Si je ne me trompe, nous allons maintenant rcolter le fruit de nos peines. Nousl'avons vu : pour beaucoup de ceux que la statue impressionne, l'interprtations'impose qu'elle reprsente Mose sous l'influence du spectacle de son peuple corrom-pu dansant autour d'une idole. Mais il avait fallu abandonner cette interprtation, carla consquence en et t que Mose ft prt s'lancer sur-le-champ, briser lesTables et accomplir luvre de vengeance. Or, cela et t en contradiction avec ladestination de la statue qui devait faire partie du tombeau de Jules Il en mme tempsque trois ou cinq autres figures assises. Nous pouvons maintenant reprendre cetteinterprtation abandonne, car notre Mose ne va ni s'lancer ni jeter les Tables loinde lui. Ce que nous voyons en lui n'est pas le dbut d'une action violente, mais lesrestes d'une motion qui s'teint. Il avait voulu, dans un accs de colre, se prcipiter,tirer sa vengeance, oublier les Tables, mais il a vaincu la tentation, il va rester assisainsi, sa fureur matrise, dans une douleur mlange de mpris. Il ne rejettera pasnon plus les Tables pour les briser sur la pierre, car c'est cause d'elles qu'il a dominson courroux, c'est pour les sauver qu'il a vaincu son emportement passionn. Alorsqu'il s'abandonnait son indignation il fallait qu'il ngliget les Tables, qu'il retirt lamain qui les tenait. Elles se mirent glisser, elles furent en danger de se briser. Celale rappela lui. Il pensa sa mission et, cause d'elle, renona satisfaire sa passion.Sa main se retira brusquement et sauva les Tables avant qu'elles eussent pu tomber. Il

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 17

    resta dans cette position d'attente, et c'est ainsi que Michel-Ange l'a reprsent com-me gardien du tombeau.

    Une triple stratification, dans le sens de la verticale, est visible dans cette statue.Les traits du visage refltent les motions devenues prdominantes, le milieu du corpsmanifeste les signes du mouvement rprim, le pied indique encore par sa positionl'action projete, comme si la matrise de soi avait progress de haut en bas. Le brasgauche, dont il n'a pas t question encore, semble rclamer sa part de notreinterprtation. La main gauche repose mollement sur les genoux et enveloppe d'unefaon caressante les derniers bouts de la barbe retombante. Il semble qu'elle veuillecompenser la violence avec laquelle, un moment auparavant, la main droite avaitmalmen la barbe.

    On va maintenant nous objecter que ce n'est donc pas l le Mose de la Bible,lequel entra rellement en colre, lana les Tables et les brisa, mais un tout autreMose, n de la conception de l'artiste, qui se serait permis de corriger les textessacrs et d'altrer le caractre de l'homme divin. Nous est-il permis d'attribuer Michel-Ange cette libert, peu loigne d'tre un sacrilge?

    Le passage de l'criture Sainte, o est relate la conduite. de Mose dans la scnedu Veau d'or, est le suivant 1 :

    ... 7) L'ternel dit Mosch : va, descends, car il s'est corrompu ton peuple quetu as fait monter de l'gypte.

    ... 8) Ils se sont bien vite dtourns de la voie que je leur avais prescrite ; ils sesont fait un veau en fonte, ils se sont prosterns devant lui, lui ont fait des sacrifices etont dit : Isral! voici tes dieux qui t'ont fait monter du pays d'gypte.

    ... 9) L'ternel dit aussi Mosch : J'ai vu ce peuple, et certes il est un peuple aucou dur.

    ...10) Maintenant, laisse-moi, que ma colre s'enflamme contre eux, que je lesconsume, et je te ferai devenir une nation puissante.

    ... 11) Mosch implora l'ternel son dieu, et ditPourquoi, ternel, ta colre s'enflammera-t-elle contre ton peuple que tu as fait

    sortir du pays d'gypte avec une grande force et une main puissante ?... ... 14) L'ternel revint sur le mal qu'il avait rsolu de faire son peuple. 15) Mosch retourna et descendit de la montagne, les deux tables de tmoignage

    dans sa main, tables crites des deux faces ; sur une (face) et sur l'autre elles taientcrites.

    16) Les tables taient l'ouvrage de Dieu, et l'criture tait l'criture de Dieu,grave sur les tables.

    1 Les traductrices se sont servies de la version franaise de S. Cahen. (La Bible, Paris, chez

    l'auteur, rue Pave, n 1, 1845.) Freud avait cit la traduction de Luther en s'en excusant commed'un anachronisme (N. D. T.)

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 18

    17) Iehouschou entendit la voix retentissante du peuple, et dit Mosch : il y aun cri de guerre dans le camp.

    18) Il (Mosch) rpondit : Ce n'est ni un cri alternant de force, ni un cri alternantde faiblesse, mais c'est un cri alternant (de chant) que j'entends.

    19) Il advint qu'en s'approchant du camp il vit le veau et des danses ; la colrede Mosch s'alluma ; il jeta de ses mains les tables, et les brisa au pied de lamontagne.

    20) Il prit le veau qu'ils avaient fait, le calcina au feu et le moulut, jusqu' cequ'il ft en poudre ; il rpandit (cette poudre) sur l'eau, et en fit boire aux enfantsd'Isral...

    ... 30) C'tait le lendemain, et Mosch dit au peuple : Vous avez commis ungrand pch, et maintenant je monterai vers l'ternel ; peut-tre feraije obtenir pardon votre pch.

    31) Mosch retourna vers l'ternel, et dit : Ah! ce peuple a commis un grandpch ; ils se sont fait des dieux d'or ;

    32) Maintenant, si tu supportes leur pch... sinon efface-moi de ton livre que tuas crit.

    33) L'ternel dit Mosch : Celui qui a pch contre moi, je l'effacerai de monlivre.

    34) Va, maintenant conduis ce peuple o je t'ai dit : voici, mon ange marcheradevant toi, et au jour de mon ressentiment je leur ferai sentir leur pch.

    35) L'ternel frappa le peuple parce qu'ils avaient fait le veau, celui qu'avait faitAaron.

    Sous l'influence de l'exgse moderne, il nous est impossible de lire ce passagesans y trouver la trace d'une maladroite compilation de plusieurs rcits manant desources diffrentes. Dans le verset 8, l'ternel annonce lui-mme Mose que sonpeuple s'est montr apostat et s'est fabriqu une idole. Mose intercde pour lespcheurs. Pourtant, au verset 18, il se comporte envers Josu comme s'il ne le savaitpas et il s'emporte de colre subite (V. 19) quand il aperoit la scne de l'adorationdes faux dieux. Dans le verset 14, il a dj obtenu le pardon de Dieu pour son peuplepcheur, pourtant il retourne (V. 31) sur la montagne pour implorer ce pardon, ilavertit l'ternel de l'apostasie du peuple et obtient l'assurance que la punition seradiffrente. Le verset 35 se rapporte une punition du peuple par Dieu, dont on ne ditrien, tandis que les versets de 20 30 dcrivent le chtiment exerc par Mose lui-mme. On sait que les parties historiques de ce livre, qui raconte l'Exode, prsententdes contradictions encore plus incongrues et frappantes.

    Pour les hommes de la Renaissance, il n'y avait naturellement pas de critique dutexte biblique, ils le considraient comme cohrent et trouvaient sans doute qu'iln'offrait pas un bon point d'appui l'art descriptif. Le Mose de la Bible a t avertique le peuple s'est adonn l'adoration des faux dieux, il s'est port vers la clmence

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 19

    et le pardon, et tombe nanmoins dans un subit accs de fureur lorsqu'il aperoit deVeau d'or et la foule dansant autour. Quoi d'tonnant ce que l'artiste, voulant dcrirela raction cette douloureuse surprise de son hros, se soit rendu, pour des motifspsychiques internes, indpendant du texte biblique? De tels carts du texte del'criture n'taient nullement inhabituels, mme pour de moindres raisons, ni interdits l'artiste. Un tableau clbre du Parmesan 1, qui se trouve dans sa ville natale, nousmontre Mose assis en haut d'une montagne et prcipitant les Tables terre, quoiquele verset de la Bible dise expressment : il les brisa au pied de la montagne. Dj lareprsentation d'un Mose assis ne peut s'appuyer sur le texte biblique et elle sembledonner raison ceux qui admettent que la statue de Michel-Ange ne se propose pasde fixer un moment prcis de la vie du hros.

    Mais la transformation que Michel-Ange, d'aprs notre interprtation, fait subir aucaractre de Mose, est encore plus importante que l'infidlit au texte biblique.Mose, en tant qu'homme, tait, d'aprs les tmoignages de la tradition, irascible etsujet des emportements passionns. Dans un de ces accs de sainte colre il avaittu l'gyptien qui maltraitait un Isralite, ce qui le contraignit quitter le pays et s'enfuir au dsert. Dans un clat de passion analogue, il avait fracass les Tablescrites par Dieu lui-mme. Quand la tradition tmoigne de pareils traits de caractre,sans doute est-elle sans parti pris et a-t-elle gard l'empreinte d'une grande person-nalit ayant rellement exist. Mais Michel-Ange a plac sur le tombeau du Pape unautre Mose, suprieur au Mose de l'histoire ou de la tradition. Il a remani le thmedes Tables de la Loi fracasses, il ne permet pas la colre de Mose de les briser,mais la menace qu'elles puissent tre brises apaise cette colre ou tout au moins laretient au moment d'agir. Par-l il a introduit dans la figure de Mose quelque chosede neuf, de surhumain, et la puissante masse ainsi que la musculature exubrante deforce du personnage ne sont qu'un moyen d'expression tout matriel servant rendrel'exploit psychique le plus formidable dont un homme soit capable : vaincre sa proprepassion au nom d'une mission laquelle il s'est vou.

    L'interprtation de la statue de Michel-Ange semble ici acheve. On peut encoreposer une question : quels motifs ont pouss l'artiste choisir, pour le tombeau duPape Jules II, un Mose et surtout un Mose ainsi transform? De bien des cts, etunanimement, on a prtendu que ces motifs seraient rechercher dans le caractre duPape et dans les rapports que l'artiste avait avec lui. Jules II s'apparentait Michel-Ange en ceci qu'il cherchait raliser de grandes et puissantes choses, avant tout legrandiose par la dimension. Il tait homme d'action, sort but tait net : il visait l'unit de l'Italie sous la domination de la Papaut. Ce qui ne devait russir que plu-sieurs sicles plus tard par la coaction d'autres forces, il voulait l'atteindre seul, isol,dans le court espace de temps et de domination lui dvolu, impatient, par desmoyens violents. Il savait voir en Michel-Ange l'un de ses pairs, mais il le fit souventsouffrir par ses colres et ses manques d'gards. L'artiste se sentait dou de la mmeambitieuse violence et il se peut que, esprit spculatif autrement pntrant, il aitpressenti l'insuccs auquel tous deux taient vous. Ainsi il dota le mausole du Papede son Mose, ce qui n'tait pas sans constituer un reproche son protecteur disparu,un avertissement soi-mme, et par cette uvre de critique il sut s'lever au-dessusde sa propre nature.

    1 Jrme-Franois Mazzueli, dit le Parmesan, peintre italien n Parme, mort Casal-Majeur

    (1504-1540). (N. D. T.)

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 20

    IV

    Retour la table des matires

    En 1863, un Anglais, W. Watkiss Lloyd, a consacr un petit livre au Mose deMichel-Ange 1. Lorsque je russis me procurer cet crit de quarante-six pages, c'estavec des sentiments mls que je pris connaissance de son contenu. Ce me fut uneoccasion d'exprimenter sur moi-mme quels mobiles peu dignes et enfantinsinterviennent souvent dans nos travaux au service d'une grande cause. Je regrettai queLloyd et trouv d'avance et indpendamment de moi une bonne part de ce quim'tait cher titre de rsultat de mes propres efforts, et aprs coup seulement; je pusme rjouir de cette confirmation inattendue. Il est vrai que nos vues divergent sur unpoint dcisif.

    Lloyd a d'abord remarqu que les descriptions habituelles sont inexactes, queMose n'est pas sur le point de se lever 2, que la main droite ne saisit pas la barbe, etque son index seul repose sur elle 3.

    Il a aussi constat, ce qui est plus important, que la position de la statue repr-sente ne peut s'expliquer que par le rappel d'un moment prcdent, non reprsent, etque le fait de porter les mches gauches de la barbe vers la droite indique que la maindroite et la partie gauche de la barbe devaient se trouver prcdemment en relationintime et naturelle. Mais il prend une autre voie pour rtablir ce voisinage ncessai-rement dduit, il ne dit pas : la main se portait sur la barbe, mais : la barbe se trouvaitprs de la main. Il explique qu'on doit se figurer les choses ainsi : la tte de lastatue, juste avant la subite surprise, tait tourne en plein sur la droite au-dessus de lamain qui, avant comme aprs, tenait les Tables de la Loi . Le poids exerc sur lapaume de la main (par les Tables) fait s'ouvrir naturellement les doigts sous lesboucles retombantes et le subit mouvement de conversion de la tte de l'autre ct apour effet qu'une partie des mches se trouve un moment retenue par la main resteimmobile, constituant cette guirlande de barbe qu'il faut comprendre comme unsillage ( wake ), laiss par la main.

    Lloyd se laisse dtourner de l'autre rapprochement possible entre la main droite etla moiti gauche de la barbe par une considration qui prouve combien il a pass prsde notre interprtation. Il n'admet pas que le prophte, mme dans la plus grandeagitation, ait pu tendre la main pour tirer ainsi sa barbe de ct. Dans ce cas, laposition des doigts serait devenue tout autre, et, de plus, la suite de ce mouvement,

    1 W. Watkiss Lloyd : The Moses of Michel-Angelo, London, William, and Norgate, 1863.

    2 But he is not rising or preparing to rise ; the bust is fulIy upright, net thrown forward for the

    alteration of balance preparatory for such a movement... (p. 10).3 Such a description is altogether erroneous; the fillets of the beard are detained by the right hand,

    but they are not held, nor grasped, enclosed or taken hold of. They are oven detained butmomentarily - momentarily engaged, they are on the point of being free for disengagement (p. 11).

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 21

    les Tables, qui ne sont retenues que par la pression de la main, auraient d tomber ; ilfaudrait donc attribuer au personnage, pour qu'il pt encore retenir les Tables, ungeste maladroit dont la reprsentation quivaudrait une profanation. ( Unlessclutched by a gesture so awkward, that to imagine it is profanation. )

    Il est facile de voir quoi tient cette omission de l'auteur. Il a exactement inter-prt les singularits concernant la barbe, en y voyant les marques d'un mouvementdj accompli, mais il a nglig de tirer les mmes conclusions des particularits, nonmoins forces, de la position des Tables. Il ne tient compte que des indicationsdonnes par la barbe, et non plus de celles fournies par les Tables, dont il considre laposition finale comme ayant t aussi l'originale. C'est ainsi qu'il se barre le cheminvers une conception telle que la ntre, conception qui, par la mise en valeur de cer-tains dtails peu apparents, conduit une interprtation surprenante et de toute lafigure et des intentions qui l'animent.

    Mais qu'en serait-il si tous deux nous faisions fausse route? Si nous avions estimimportants et significatifs des dtails indiffrents l'artiste et qu'il aurait, arbitraire-ment ou pour des raisons plastiques, faits tels qu'ils sont, sans sous-entendre aucunmystre ? Aurions-nous subi le sort de tant de critiques qui croient voir distinctementce que l'artiste n'a voulu faire ni consciemment, ni inconsciemment?

    Je ne saurais en dcider. A Michel-Ange, l'artiste dans les oeuvres duquel un sigrand fonds d'ides lutte pour trouver son expression, convient-il d'attribuer uneindcision aussi nave, et cela justement quand il s'agit de ces traits frappants ettranges de la statue de Mose? Finalement, on peut ajouter en toute humilit que lacause de cette incertitude, l'artiste en partage la responsabilit avec le critique.Michel-Ange a maintes fois t dans ses crations jusqu' la limite extrme de ce quel'art peut exprimer ; peut-tre n'a-t-il pas non plus atteint le plein succs avec leMose, si son intention tait de laisser deviner la tempte qu'a souleve une motionviolente par les signes qui en demeurent, quand, la tempte passe, le calme estrtabli.

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 22

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 23

    Appendice(1927) 1.

    Retour la table des matires

    Des annes aprs la parution de ce travail sur le Mose de Michel-Ange, publieen 1914, dans la revue Imago, sans que mon nom ft mentionn, un numro duBurlington Magazine for Connoisseurs (No CCXVII, vol. XXXVIII, avril 1921)parvint entre mes mains par les soins de E. Jones, de Londres, et ainsi fut nouveausollicit mon intrt pour l'interprtation que J'avais propose de la statue. Dans cenumro se trouve un court article de H. P. Mitchell, relatif deux bronzes du XIIesicle, actuellement l'Ashmolean Museum Oxford, et attribus un minent artistede ce temps : Nicolas de Verdun. De lui nous possdons encore d'autres uvres Tournai, Arras et Klosterneuburg, prs Vienne ; le reliquaire des Trois-Rois, Cologne, est considr comme son chef-d'uvre.

    L'une des deux statuettes tudies par Mitchell est un Mose (haut d'un peu plusde 23 cm), identifi comme tel indiscutablement de par les Tables de la Loi qu'ilporte. Ce Mose est galement reprsent assis, envelopp d'un manteau larges plis ;son visage une expression mue, passionne et peut-tre afflige, sa main droitesaisit la longue barbe et en presse les mches, comme en une pince, entre la paume etle pouce, c'est--dire excute ce mme mouvement suppos, dans la figure 2 de monessai, tre le stade prliminaire de l'attitude dans laquelle nous voyons maintenantfig le Mose de Michel-Ange.

    1 A paru en allemand dans Imago, 1927, vol. Xlll, fasc. 4.

  • Sigmund Freud, Le Mose de Michel-Ange (1914) 24

    Le Mose de l'artiste lorrain tient les Tables de la main gauche par leur bordsuprieur et les appuie sur son genou ; transfre-t-on les Tables de l'autre ct et lesconfie-t-on au bras droit, alors on a rtabli la situation initiale du Mose de Michel-Ange. Si ma conception du geste par lequel Mose saisit sa barbe est admissible, leMose de l'an 1180 reproduit un moment emprunt l'orage des passions, la statue deSaint-Pierre-aux-Liens le calme aprs l'orage.

    Je crois que la trouvaille dont il est ici fait part accrot la vraisemblance del'interprtation que j'ai essaye dans mon travail de 1914. Peut-tre sera-t-il possible un connaisseur d'art de combler l'abme creus par les sicles entre le Mose deNicolas de Verdun et celui du matre de la Renaissance italienne, en montrant qu'ilexiste des types intermdiaires de Mose.

    FIN DE LARTICLE