Ofce Maurice Allais

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l'

MAURICE ALLAIS, ITINRAIRE DUN CONOMISTE FRANAISN 2009-23 Septembre 2009

Henri STERDYNIAK OFCE Universit Paris-Dauphine

OFCE - Centre de recherche en conomie de Sciences Po69, quai dOrsay - 75340 Paris Cedex 07 Tl/ 01 44 18 54 00 - Fax/ 01 45 56 06 15

www.ofce.sciences-po.fr

Maurice Allais, itinraire dun conomiste franais*Henri Sterdyniak**

Rsum : Luvre de Maurice Allais est abondante et protiforme. Elle comporte des travaux dconomie thorique et dconomie applique comme des ouvrages de politique conomique. Dans les annes 1940, il tablit rigoureusement les fondements de la thorie microconomique no-classique. Cest pour ces contributions pionnires la thorie des marchs et de lutilisation efficace des ressources quil obtient en 1988, 40 ans plus tard, le prix Nobel dconomie. Aprs la guerre, il apparat comme le chef de file des ingnieurs conomistes franais. Il dfend le planisme concurrentiel, troisime voie entre le laisser-fairisme et le planisme autoritaire. En 1952 il remet en cause la thorie de la dcision en avenir incertain. Puis, il sgare dans les arcanes de la thorie hrditaire, relativiste et logistique de la demande de monnaie et dans des travaux de physicien amateur, sisolant ainsi de la communaut scientifique. Dans les annes 1970, il remet en cause la thorie de lquilibre gnral pour proposer une thorie gnrale des surplus . Ses analyses le conduisent prconiser, au nom du libralisme, une rforme fiscale (lattribution lEtat de toutes les rentes par un impt sur le capital), une rforme montaire (le 100 % monnaie ), et lindexation de toutes les crances. Aprs son prix Nobel, il se consacre la lutte contre la mondialisation librale et la construction europenne libre-changiste.

Codes JEL : B3 Mots cls : Thorie no-classique ; montarisme ; mondialisation.

Ce texte dveloppe et met jour larticle : Jacques Le Cacheux et Henri Sterdyniak, Maurice Allais, Premier Franais prix Nobel dconomie , mimeo, 1988. Je remercie Alexandre Moatti de mavoir demand de le faire pour son sminaire de lEHESS : Une approche historique de l'alterscience . Ce texte a t prsent au congrs de lAFSE de septembre 2009.**

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Economiste lOFCE, Professeur associ lUniversit Paris-Dauphine, chercheur au SDfi-LEDa Email : henri.sterdyniak@ofce.sciences-po.fr

Itinraire dun conomiste franais

Luvre de Maurice Allais est abondante et protiforme. Elle comporte des travaux dconomie thorique et dconomie applique comme des ouvrages de politique conomique. Dans les annes 1940, il tablit rigoureusement les fondements de la thorie microconomique no-classique. Cest

pour ces contributions pionnires la thorie des marchs et de lutilisation efficace des ressources quil obtient en 1988, 40 ans plus tard, le prix Nobel dconomie1. Aprs la guerre, il apparat comme le chef de file des ingnieurs conomistes franais. Il dfend le planisme concurrentiel, troisime voie entre le laisser-fairisme et le planisme autoritaire. En 1952 ilremet en cause la thorie de la dcision en avenir incertain. Puis, il sgare dans les arcanes de la thorie hrditaire, relativiste et logistique de la demande de monnaie et dans des travaux de physicien amateur, sisolant ainsi de la communaut scientifique. Dans les annes 1970, il remet en cause la thorie de lquilibre gnral pour proposer une thorie gnrale des surplus . Ses analyses le conduisent prconiser, au nom du libralisme, une rforme fiscale (lattribution lEtat de toutes les rentes par un impt sur le capital), une rforme montaire (le 100 % monnaie ), et lindexation de toutes les crances. Aprs son prix Nobel, il se consacre la lutte contre la mondialisation librale et la construction europenne libre-changiste.

A la diffrence des sciences exactes, coexistent en conomie une pense dominante et des courants htrodoxes. Il nest pas facile de dire lesquels sont dans le vrai, lesquels sont fous. Celui qui aurait mis en cause, en 2006, les fondements des mathmatiques financires se serait dconsidr ; en 2009, la mme opinion apparat totalement respectable. Luvre de Maurice Allais comporte ainsi des parties qui ont t intgres dans le corpus dominant ; dautres qui apparaissent aujourdhui comme des impasses, des erreurs ou des divagations ; dautres enfin qui sans doute nont jamais t lues. Aussi, lapprciation que lon peut donner aujourdhui de son uvre devra sans doute tre revue. En 1988, le choix de Maurice Allais comme prix Nobel dconomie avait plong nombre dconomistes franais dans ltonnement ou la gne. Nous avions, lpoque, explicit les raisons de ce malaise dans un texte, co-crit avec Jaques Le Cacheux2, texte dont nous nous inspirons ici. Certes, ce choix apparaissait comme lhommage une longue tradition dingnieurs conomistes franais, ligne qui va de Cournot et de Dupuit en passant par Colson, Divisia et Walras jusqu Mass et Boiteux. Mais ses travaux dataient de 1943 ou de 1947, soit de plus de quarante ans. Les ouvrages de Maurice Allais de cette priode taient puiss depuis plus de trente ans, de sorte quaucun conomiste de moins de 50 ans ne les connaissait, mme parmi les Franais pour qui lobstacle de la langue ne joue pas. Ces uvres navaient gure eu de retentissement international, de sorte que le prix Nobel semblait rcompenser un prcurseur mconnu et oubli. Depuis, Maurice Allais stait cart de lvolution de la thorie conomique.1 2

Plus exactement le prix de la Banque de Sude en sciences conomiques en mmoire d'Alfred Nobel . Jacques Le Cacheux et Henri Sterdyniak, Maurice Allais, Premier Franais prix Nobel dconomie , mimeo, 1988. Ce texte a t refus par les deux revues auxquelles nous lavions soumis. Un rsum est paru dans Alternatives Economiques.

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Henri Sterdyniak

Maurice Allais ntait jamais cit dans les travaux contemporains et lui-mme nintervenait gure dans les dbats rcents ; les rares disciples qui se rclamaient de lui semblaient des malheureux englus dans les arcanes de la thorie hrditaire relativiste et logistique de la demande de monnaie . En mme temps, dans son superbe isolement, Maurice Allais prtendait avoir conu et dvelopp de nouvelles thories sur lanalyse montaire et les fluctuations conjoncturelles, thories ignores par la quasi-totalit des conomistes. Aucun manuel de macroconomie ou de thorie montaire ne discutait ou mme ne prsentait les thses de Maurice Allais. Maurice Allais apparat comme un conomiste autodidacte et franc-tireur. Il a toujours dvelopp ses ides propres, avec une mthode spcifique, en ne sintressant gure aux travaux de ses prcurseurs et de ses collgues. Il ne sest gure inscrit dans les dbats conomiques. Une grande partie de son uvre apparat aujourdhui comme un continent inexplor, que personne na pris la peine de lire ou de discuter. Cest sans doute un prcurseur, mais ses ides ont t redcouvertes par dautres et non pas dveloppes par lui ou ses disciples. Le prix Nobel avait-il couronn un savant mconnu (comme lcrit Thierry de Montbrial, 1986)3, victime de sa trop grande originalit et de sa trop grande avance sur les esprits, victime de la mconnaissance des anglo-saxons pour une uvre crite essentiellement en franais, victime de nombreux pilleurs ? De sorte quil serait urgent de lire enfin Maurice Allais ? Mais depuis 1988, cette lecture na gure progress. Ou avait-il couronn un savant fou , qui a certes fait des dcouvertes importantes il y a trs longtemps, mais qui depuis sest gar ? En fait, il a y plusieurs Maurice Allais : lconomiste thoricien prcurseur, le montariste born, le rformateur libral, laltermondialiste mais aussi le savant fou. En 1988, Maurice Allais a obtenu son prix Nobel for his pioneering contributions to the theory of markets and efficient utilization of resources. Dans sa lecture Nobel, Maurice Allais estime avoir apport cinq contributions essentielles la science conomique : - La thorie de lquilibre gnral, de lefficacit maximale et les fondements du calcul conomique. - La thorie des choix inter-temporels et de la structure capitalistique optimale. - La thorie du choix en incertitude. - La thorie de la monnaie, du crdit et de la dynamique montaire. - Lanalyse des sries temporelles et de leurs composantes exognes. A plusieurs reprises, il se plaint que les jurs Nobel nont couronn quune partie de son uvre en oubliant la dynamique montaire ou la thorie des sries temporelles . Mais ont-ils eu tort ?

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Titre repris par un surprenant ouvrage paru en 2002, qui rassemble des textes faisant lloge de Maurice Allais.

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Itinraire dun conomiste franais

Maurice Allais, microconomiste et thoricien de l'quilibre gnral4La grande majorit des travaux de Maurice Allais concerne la microconomie et la thorie de l'quilibre gnral, domaines dans lesquels il a sans doute produit ses contributions les plus importantes, dont l'originalit et surtout la postrit sont cependant difficiles cerner. C'est explicitement cette partie de son uvre, et plus prcisment ses travaux sur l'utilisation efficace des ressources, publis entre 1943 et 1947, qui ont t couronns par le jury Nobel. Le Trait d'conomie pure (1943, 1952, 1994) est incontestablement un ouvrage majeur de la littrature conomique. Maurice Allais y effectue une vaste synthse des analyses marginaliste et no-classique du XIXe sicle. Mme aujourd'hui, la lecture du Trait est impressionnante, tant par la rigueur du traitement du problme de l'quilibre gnral d'une conomie dcentralise que par le caractre pntrant des suggestions d'application qui en sont faites. Il s'agit l d'un livre dont l'importance, sinon l'influence, est comparable celle de Value and Capital de Hicks (1939) ou de Foundations of Economic Analysis de Samuelson (1947), plus rigoureux peut-tre, comme l'auteur s'est maintes fois plu le souligner. Maurice Allais y donne en effet les dmonstrations compltes des grandes proprits de l'quilibre concurrentiel. Il dmontre la stabilit de cet quilibre (sans toutefois prouver son existence) et dtermine les conditions sous lesquels il peut tre obtenu par un ttonnement walrasien. Il dmontre l'quivalence entre quilibre concurrentiel et situation defficacit (ou rendement social maximal ou optimum de Pareto) et tablit : lquilibre concurrentiel est une situation defficacit maximale et toute solution defficacit maximale peut tre ralise par un quilibre concurrentiel. Comme il le rptera souvent : Toute conomie, quelle quelle soit, collectiviste ou de proprit prive, doit sorganiser sur la base dcentralise dune conomie de march si elle veut tre efficace et utiliser au mieux les ressources dont elle dispose . Outre la caractrisation prcise des fonctions de demande (complmentarit et substituabilit des biens), on y trouve les notions cls de ces travaux postrieurs : l'utilit cardinale5, le surplus et la distinction entre les questions d'allocation et de rpartition. Allais se place dans un univers walrasien ; les transactions se font sur un march unique des prix dquilibre ( partir de 1967, il remettra ce choix en question). Il dfinit un quilibre gnral inter-temporel en prvision parfaite, en supposant quil existe des marchs pour les biens futurs.. Cependant, il mettra rapidement en doute lhypothse selon laquelle un individu est capable de tenir compte des ses satisfactions futures (Allais, 1947). De mme, en 1952, il introduira un modle dquilibre gnral avec risques et biens alatoires (Allais, 1952 b). Il suppose que lconomie comporte des secteurs diffrenci, o les rendements dchelle sont dcroissants, et des secteurs non diffrencis, rendements dchelle croissant, o loptimum suppose la proprit publique, la minimisation des cots et la vente au cot marginal. Plus de quarante ans aprs la publication de cet ouvrage, il est malais de faire la part de son originalit. Non dnu d'intrt du point de vue de l'histoire de la pense conomique, le4

Les deux ouvrages essentiels de cette priode sont Trait d'conomie pure, publi compte d'auteur en 1943, puis en 1952 par l'Imprimerie Nationale, avec une nouvelle introduction qui en souligne les apports originaux ; et Economie et intrt, publi en 1947. S'y rattachent directement d'une part Economie pure et rendement social (1945), qui rsume les enseignements du Trait, d'autre part de nombreux articles d'conomie applique (utilisation des ressources et tarification dans les monopoles publiques), dont plusieurs sont reproduits en annexe de son cours polycopi l'cole des Mines et lcole d'application de l'INSEE (Allais, 1959). 5 Allais pense que lintrospection permet de dfinir une utilit cardinal, mais il na pas besoin dutiliser celle-ci dans le Trait.

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Henri Sterdyniak

problme de l'attribution ne nous arrterait gure si l'auteur lui-mme n'en faisait si grand cas et si l'on ne devait, de ce fait, s'en remettre sa bonne foi. Maurice Allais reconnat certes bien volontiers ses principales sources d'inspiration, en particulier ses dettes envers Divisia, Fisher, Pareto et Walras (voir, sur ce point, Allais, 1981, et la troisime dition, page 30 et 31). Mais, alors qu'il se plaint de l'ignorance o le tiennent les auteurs anglo-saxons, surtout Samuelson6 qui il aurait trs tt communiqu ses rsultats, il explique longuement combien son isolement pendant la guerre a t pour lui une chance de dvelopper, hors des influences des modes, son analyse et revendique pour lui le privilge de l'ignorance de plusieurs des travaux antrieurs7. Il est, vrai dire, probable que dans ces cas, comme dans de nombreux autres, des dcouvertes voisines aient t faites indpendamment et concomitamment par plusieurs auteurs. L'influence des premiers travaux de Maurice Allais sur l'quilibre gnral et l'utilisation efficace des ressources a t importante en France, grce ses enseignements et aux lves qu'il a forms dans l'aprs-guerre. En premier lieu, les applications du calcul conomique bon nombre d'activits du secteur public se sont multiplies, mettant en uvre ses dcouvertes et celles de certains de ses lves-ingnieurs, notamment Boiteux : l'exploitation, la tarification et la gestion des houillres, de l'EDF, de la SNCF en ont t profondment amliores. D'autre part, ces premiers travaux ont donn une impulsion majeure au dveloppement de la thorie de l'quilibre gnral, en France avec Boiteux (1951) et, indirectement, chez les conomistes anglo-saxons, par l'intermdiaire de Debreu (1951 et 1954), autre lve de Maurice Allais. Pourtant, alors que Debreu reconnat sa dette envers Maurice Allais, les dveloppements successifs du modle d'quilibre gnral, tant dans la littrature anglo-saxonne qu'en franais, font gnralement rfrence au modle ArrowDebreu . Economie et intrt (1947) constitue l'bauche du deuxime tome d'une thorie gnrale en six volumes que Maurice Allais avait en projet, et qui n'a jamais abouti. C'est une contribution majeure, qui propose une synthse des thories classique et keynsienne du taux d'intrt, en introduisant des considrations temporelles dans le modle d'quilibre gnral prcdemment labor. Maurice Allais se place dans la triple filiation de Fisher qui l'ouvrage est ddi , Boehm-Bawerk et Keynes...