Pékin pirate de Xu Zechen, Philippe Rey

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Pékin pirate de Xu Zechen, Philippe Rey

Text of Pékin pirate de Xu Zechen, Philippe Rey

  • Pkin pirate

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  • XU Zechen

    Pkin pirater o m a n

    TRADUIT DU CHINOIS PAR HLNE ARTHUS

    Philippe Rey

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  • 2008 by Xu Zechen

    Pour la traduction franaise 2016, ditions Philippe Rey

    7, rue Rougemont 75009 Paris

    www.philippe-rey.fr

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    Je suis sorti !Alors que DunHuang ouvre grand la bouche pour

    crier sa libert, un tourbillon de sable et de fine poussire lui engloutit le visage. Il ternue, puis se frotte les yeux. Derrire lui, la petite porte de fer se referme dun coup sec. Quand il recrache le sable qui lui rpe la langue, le tourbillon est dj loin. Il penche la tte pour examiner le ciel voil de lss jaune. Dans ce brouillard de particules, le soleil est inoensif, comme flout par un verre dpoli ; on dirait un miroir de bronze dont les sicles ont terni lclat. Sa lumire nblouit pas, mais sut faire couler les larmes de DunHuang. Un autre tourbillon approche, oblique celui-l. DunHuang lvite de peu. Cest ce quon appelle ici une tempte de poussire de sable . Il en a entendu parler derrire les barreaux, surtout ces derniers jours, o il ntait question que de sa libration imminente et de cet ouragan. De la cellule, il observait les nuages

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    soulevs par le vent, le lss poudreux dpos sur le rebord de la fentre et les marches, mais tout est si triqu l-bas quil ne peut pas sy passer grand-chose. Sil le pouvait, DunHuang aurait plaisir retourner dire cette bande de vieux trognons que, pour vivre le vent de sable, il leur faudra sortir au grand jour dans le vaste monde.

    Il a sous les yeux une friche sauvage, quelques arbres bourgeonnants, pas encore dherbe verte. Tout gt sous le lss. DunHuang gratte du pied devant la porte, regarde au loin : pas le plus petit brin vert. Sacr climat, en trois mois, rien nest sorti de terre ! Il tire un blouson de ses aaires, pour se protger du vent sibrien, et met son sac dos en claironnant :

    Je suis sorti ! La porte de fer grince bruyamment, une tte pointe.

    DunHuang salue et se marre : Y a rien de beau voir dehors ! ton poste, sentinelle.

    La tte darde deux gros yeux, puis se rtracte lint-rieur. La porte reclaque.

    Vingt minutes de marche. Au bord de la route, DunHuang fait signe une camionnette. Il note la barbe naissante du chaueur qui linterroge : o veut-il aller ? Pkin, nimporte o en ville, ce sera parfait. Il se fait dposer lchangeur du quatrime priphrique ouest. DunHuang descend, il lui semble reconnatre les lieux, alors il prend la direction sud, tourne droite et tombe comme il le pensait sur le petit bazar o il avait achet des cigarettes ZhongNanHai. part les eets de la tempte,

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    Pkin na pas chang et cest plutt rassurant. Il redoutait que la ville se soit transforme de fond en comble durant sa brve absence. Il achte un paquet, la jeune vendeuse le reconnat-il ? Elle rit. Disons que son visage lui rap-pelle quelque chose. DunHuang prcise quil a dj achet quatre paquets chez elle. Il a dj un pied dehors quand il lentend cracher le reste des graines de pastque quelle grignotait, puis soupirer :

    Quel tar ! Il ne se retourne pas. Trop moche, mme pas la peine

    de se chamailler avec toi. DunHuang suit son chemin, mais sachant quil passe pour un de ces incapables qui ne trouvent pas de travail, il prfre rouler des mca-niques, contre-courant des passants, en balanant son sac. Remonter contresens na rien dillgal, que je sache. Il ralentit le pas et savoure une vraie cigarette. En prison, les ZhongNanHai sont introuvables comme chez lui l-bas. La premire fois quil en avait rapport deux cartouches sa famille, son pre tait fou de joie. Il en distribuait aux visiteurs et aux invits, prsentant la marque avec auto-rit : Ce sont des ZhongNanHai. Oui, comme la rsi-dence des hauts dirigeants. Oui, les hauts dirigeants de ltat en fument tous. DunHuang nest pass quune fois devant le portail de cette imposante rsidence tandis quil allait voir le lever du drapeau au cur de Pkin. Il tait tomb du lit ds quatre heures du matin et avait essuy quelques moqueries de BaoDing : Le drapeau se lve tous les matins, grande ide dy aller un jour de brouillard

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    Eectivement, quelle pure de pois ! Ce jour-l, ils devaient livrer ensemble la marchandise, mais DunHuang tenait son fameux lever de drapeau. lpoque il venait darriver la capitale et zonait avec BaoDing. Le jour viendrait o il gagnerait un argent fou, mais ce drapeau hiss flottant au vent et le pas cadenc gauche, droite, gauche, droite de la garde dhonneur peuplaient tout autant ses songes. Voil pourquoi, un vlo dlabr pour toute monture, il chevauchait en direction du centre-ville. Devant un vague portique clair, il lui avait sembl apercevoir quelques soldats en faction, rien de plus. Au retour, il avait racont lexpdition BaoDing et appris quil avait loup la fameuse rsidence de ZhongNanHai. Dommage. Plus tard, il a souvent eu envie de retourner dans le centre pour une visite, mais loccasion ne sest plus reprsente. Comme le disait BaoDing, le drapeau se lve tous les matins, on peut y aller tous les jours. Sauf si on ne trouve jamais loccasion.

    DunHuang ne sait o aller et cette seule pense laf-fole. Aucun point de chute. Toute la bande est tom-be dun coup : BaoDing, Gros Bec, Xinan et SanWan le boiteux. O trouver un abri de fortune sil ne reste presque plus personne en libert ? Dautant quil a seule-ment cinquante yuans en poche, moins les neuf yuans six dpenss en tabac. On verra bien o conduisent mes pas, en tout cas ce soir. Un drle doiseau peut nicher nimporte o de nuit. Tout au fond de la rue, le soleil amorce sa chute vers un horizon sableux comme du papier de verre : on

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    dirait une meule pesant sur le dos de la ville. Entre deux boues de cigarette, DunHuang sie pour se donner du courage. Tout a na jamais tu personne. La premire fois quil tait arriv Pkin, BaoDing tait venu le cher-cher, mais ils staient manqus de peu et DunHuang avait finalement dormi sous un changeur, une colonne entre les bras.

    La maternit, le centre des ressources humaines de la technopole ZhongGuanCun, le restaurant de la maison Bai, le Bureau central de sismologie Quand DunHuang relve enfin la tte, il est dj engag sur le pont de HaiDian. Il navait pas en tte dy passer. Il sarrte. En contrebas, un bus accordon brle magistralement un feu rouge. Non, il navait pas envie de venir ici, ni dal-ler ailleurs, du reste. Cest la sortie du pont quil a t arrt avec BaoDing aprs avoir couru dune traite depuis Pacific, lhypermarch dinformatique. Ils taient cerns et il avait le matos sur lui. Il laurait jet avant sil avait su quils se feraient piger. Il disait BaoDing : pas de pro-blme, les deux flics sont tellement gras que leur ceinture ne tient pas sur leur bedaine. Il navait pas prvu quune fois lancs, les policiers mettraient le turbo. Un fourgon les attendait la sortie du pont, trop tard pour jeter quoi que ce soit.

    Il faisait encore froid il y a trois mois. Ctait avant le nouvel an et le blizzard siait aux oreilles. Lancs comme des bolides, les deux fuyards avaient failli provoquer un carambolage sous le pont.

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    lheure quil est, BaoDing est encore sous les verrous et DunHuang se demande si sa blessure est gurie. Sa main gauche avait t crase par le pied dun policier lors de larrestation.

    DunHuang tourne dans une rue, tourne encore et sabrite en bas dun btiment pour chapper aux volutes de sable que le vent arrache au sol. Le ciel sassombrit, la nuit va tomber. Il secoue la poussire dont il est cou-vert quand dbarque une fille, sac au dos comme lui. Monsieur, voulez-vous des DVD ? dit-elle en sortant une pile de pochettes. Jai de tout : Hollywood, Japon, Core, les dernires grandes productions nationales, et aussi des classiques, des films prims aux Oscars, tout, tout, tout. Elle exhibe des pochettes colores pour quil juge par lui-mme.

    La faible lueur rend ces couleurs quivoques, mais DunHuang sait quelle propose des films sages, comme lest son visage. Elle a la peau tanne par le vent, le corps frigorifi, mais elle nest pas laide. Un frisson la saisit et la contracte comme si elle allait pleurer. Une gentille fille, il en est sr. Quel ge peut-elle avoir ? Autour de vingt-quatre, vingt-cinq ? Ou vingt-six, vingt-sept ? Pas plus de trente en tout cas. Elle est dirente de ces vendeuses de DVD, la trentaine, un gamin dans les bras, qui racolent le client dun air sulfureux : grand frre, des disques ? Y a tout. Du porno ? Haute dfinition. Ensuite, elles tentent le grand jeu et sortent des DVD cachs ici et l sur elles.

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    Je ne saurais pas o les regarder, de toute manire , dit-il, coll au mur pour esquiver une autre rafale de pous-sire.

    O les regarder ? Sur un lecteur DVD ou un ordi-nateur, rpond-elle, imperturbable. Cest moins cher quavant et je te fais un prix, six yuans pice.

    Il a besoin de souer. Elle le voit caler son bagage sur une marche et croit lavoir convaincu dacheter. Quand il sassied sur lescalier, elle saccroupit et sort une pile de disques enveloppe dans un papier journal : Tout est bon, qualit garantie.

    Gn de refuser encore fois, il cde : Daccord, je vais en prendre un.

    Merci. Lequel te plairait ? Comme tu veux, condition que ce soit un bon film. Elle marque un temps