Pensées - .PASCAL PENSÉES Présentation par Dominique DESCOTES Note sur l’édition, notes, chronologie,

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  • PENSES

  • Du mme auteurdans la mme collection

    Penses sur la justice. Trois Discours sur la condition desGrands (dition avec dossier).

    De lesprit gomtrique. Entretien avec M. de Sacy. critssur la grce. Discours sur la condition des Grands.

  • PASCAL

    PENSES

    Prsentationpar

    Dominique DESCOTES

    Note sur ldition, notes, chronologie,bibliographie, table de concordance et glossaire

    parMarc ESCOLA

    GF Flammarion

  • 1976, Paris, Flammarion,dition revue et augmente en 2015.

    Texte tabli par Lon Brunschvicg,ditions Hachette, 1897, Paris.

    ISBN : 978-2-0813-6665-7

  • PRSENTATION

    Depuis Voltaire, une longue tradition critique voit enPascal la fois un grand auteur classique et un dange-reux sducteur : il est permis au lecteur dadmirer sonart, non de se laisser prendre ses raisonnements. Defait, contrairement Descartes, Pascal na jamais faitcole : on cite beaucoup la partie morale des Penses,on connat les thories du divertissement, des deux infi-nits, et lopposition de la gomtrie et de la finesse. Maisle projet apologtique mme de Pascal gne toujours seslecteurs. Je vois trop bien la main de Pascal , ditValry, je devine trop o il veut me mener pour me laisserprendre son pige : Pascal nest pas philosophe, maisapologiste de la religion chrtienne, et la volont de per-suader effarouche souvent plus quelle ne sduit. Toutau plus reprend-on quelques-uns de ses thmes les plusbrillants, ou certaines de ses formules, en les isolant deleur contexte. Et mme par ses amis, Pascal na pas tou-jours t bien servi, puisque ses thories les plus radicalesont t attnues, affadies, et quelquefois tout faitoublies.

    Aussi Pascal est-il un auteur moins classique quon nele croit : non seulement les Penses ne sont connues quefragmentairement, et comme par chos, mais ses critssur la grce ou ses analyses du sens des critures saintesdemeurent gnralement dans 1ombre : ce sont pourtantdes pices essentielles du systme. Cette ignorance, vi-demment, a pour cause certains traits de la sensibilithistorique des lecteurs ; mais cest surtout loriginalitdes Penses qui nous droute : ni trait de philosophie,

  • PENSES8

    ni autobiographie mystique, ni seulement apologie de lareligion chrtienne, luvre de Pascal revt une forme lit-traire sans quivalent, la fois fragmentaire et systma-tique, dont le lecteur moderne lui-mme a encore quelquepeine se faire une ide densemble.

    Rien de plus artificiel, en ce sens, que disoler les Pen-ses du reste de luvre de Pascal, car elles rsonnent detous ses travaux antrieurs, scientifiques, thologiques ouphilosophiques. Dans ses notes, Pascal recueille toute sonvolution spirituelle et ses expriences dans les mondesdes savants, des religieux, des bourgeois ou des gens dequalit. Il transcrit galement ses rflexions sur sa propreuvre dans chacun des domaines quil a explors : soneffort tend toujours largir sa pense, saisir de mieuxen mieux le sens profond de ce quil a pu crire ; Pascalphilosophe revient sur Pascal gomtre ou Pascal physi-cien ; rhtoricien , il tudie le polmiste des Provin-ciales ; mais inversement, cest en thologien quil justifieses conceptions rhtoriques et son art de persuader . Tout, disait Filleau de La Chaise, pourrait avoir placedans les Penses ; en tout cas, toute lexprience pasca-lienne y trouve son reflet et sa propre critique : cestpourquoi les registres et les sujets y sont la fois variset fortement lis. Les Penses sont nes lentement, au car-refour de proccupations diverses, dans le mouvementdune rflexion qui toujours revient et sinterroge surelle-mme.

    En un sens, il est difficile de fixer la date prcise laquelle Pascal a dcid dcrire une apologie de la reli-gion chrtienne dirige contre les indiffrents et les libertins . Mais nous connaissons quelques points derepre. Ds 1648, Pascal discute avec lun de ses confes-seurs de Port-Royal, M. de Rebours, auquel il dclarepenser que les principes du sens commun peuventcontribuer ltablissement des vrits de la religion, etque le raisonnement bien conduit porte croire,contrairement une opinion largement rpandue lpoque : retourner ainsi contre les ennemis du vritable

  • PRSENTATION 9

    christianisme les armes du sens commun, cest, avant ladate, le principe de lApologie. Cette perspective devientplus nette encore dans lEntretien avec M. de Sacy (1655),o Pascal montre que les doctrines philosophiquesdpictte et de Montaigne, considres dans leurcontrarit mme, constituent la meilleure introductionpossible au christianisme : pictte a su voir la grandeuret la dignit de la nature humaine ; Montaigne, lui,a fond son scepticisme sur la considration de la corrup-tion de lhomme. Seule la religion chrtienne concilie cescontrarits dans lopposition du pch et de la grce.Elle seule, par consquent, rend intgralement comptede la nature de lhomme, ainsi que de lincapacit desphilosophes la comprendre dans sa totalit. DjPascal parle en pdagogue, presque en apologiste.

    Deux autres vnements ont encore pu contribuer lanaissance du projet apologtique : la nuit du Mmo-rial (23 novembre 1654) met fin une crise spirituellede Pascal et opre en lui une conversion qui le dcide mener le bon combat (Henri Gouhier) pour la reli-gion chrtienne, contre les jsuites dans la querelle desProvinciales, puis contre les incroyants. Mais il semblesurtout que ce soit la gurison opre, durantlanne 1656, en pleine polmique, sur la nice de Pascalpar la Sainte-pine, qui ait orient sa rflexion sur lesmiracles en gnral, considrs comme signes de lavolont divine. Sans doute ces analyses nauraient-ellespas figur dans lApologie dfinitive ; mais cest partirdelles que Pascal a largi son projet et conu certainsdveloppements. Ces diffrentes orientations, rflchieset diversifies, le conduisent concevoir son granddessein dapologie de la religion, destine tirer de leurindiffrence insolente les philosophes et les libertins.Ds 1658, le projet est largement ralis puisque, durantune confrence tenue devant les esprits les plus exigeantsde Port-Royal, Pascal expose les grandes lignes de sonouvrage, selon lordre dont Filleau de La Chaise sest faitlcho dans son Discours sur les Penses de M. Pascal. Il

  • PENSES10

    a dj commenc classer ses papiers, ordonner lesfragments de son livre, lorsque la mort lempche dache-ver son travail.

    Si llaboration du grand dessein lui-mme neremonte pas avant la seconde conversion de Pascal, lesgrands thmes des Penses, eux, prolongent, pour la plu-part, les plus anciennes proccupations de lauteur :lide, fondamentale, de la sparation du domaine de lafoi et de celui de la raison lui a t enseigne par sonpre ; cest aussi trs tt que Pascal a appris lire et connatre les critures, dont linfluence apparat claire-ment jusque dans les analyses psychologiques et moralesdes Penses ; ou encore, certaines considrations pist-mologiques remontent aux leons de mthodologie don-nes au pre Nol loccasion de la querelle du vide(1647). La recherche des sources de Pascal ou la connais-sance du contexte culturel ne sont donc jamais inutiles :tout ce qu un moment ou un autre il a pu entendre,lire ou crire lui-mme rapparat, au terme dune longuetransformation, dans les Penses. Comprendre Pascal,cest dabord savoir partir de quoi il parle, qui ilsoppose : presque constamment il crit en polmiste.

    Exprience vcue aussi bien que livresque ; parfois lesdeux puisque Pascal a pu, par exemple, la fois lire etconnatre Descartes. Il a pu frquenter des milieux trsdiffrents, scientifiques, mondains ou religieux, dans les-quels il a toujours occup une place importante. Les Pen-ses refltent ses querelles et ses discussions avec lesgrandes figures de lpoque (les jsuites, mais aussi Mr,Miton, M. de Roannez). Exprience mondaine, dabord :on sait que les rflexions sur lesprit de finesse ont tinspires par le chevalier de Mr, ami de Pascal et tho-ricien de lhonntet ; cest encore ce mme Mr qui,incapable de concevoir la divisibilit de lespace linfini,enseigne Pascal quon peut tre habile homme et man-quer desprit de gomtrie. Pascal tire galement parti deson exprience scientifique : la frquentation des milieux

  • PRSENTATION 11

    savants lui suggre dutiles rflexions sur la valeur et luti-lit de la gomtrie. Il nest pas jusqu une certaine exp-rience politique qui ne se traduise dans les Penses : latypologie des nafs, des demi-habiles et des habiles lui asans doute t suggre par lattitude turbulente de cer-tains milieux lpoque de la Fronde (alors que Pascallui-mme a toujours profess la plus grande soumissionau pouvoir royal). Enfin, les rfrences aux disputes phi-losophiques et surtout religieuses du temps, aux pro-blmes de la grce et de la morale relche, apparaissentsans cesse en filigrane dans tous les fragments delApologie.

    De la mme faon, lexprience livresque de Pascal estlargement ractive dans les Penses : pictte le stocienet Montaigne le sceptique sont les principaux interlocu-teurs de Pascal dans son grand ouvrage, en matire demorale et de connaissance de lhomme. LEntretien avecM. de Sacy les prsente comme les deux types parfaits dephilosophes et, toujours, Pascal parle la fois avec euxet contre eux ; souvent il reprend et dveloppe leurs argu-mentations, mais cest pour les critiquer radicalement parla suite. Si Pascal, cependant, a lu attentivement lesEssais, les chos nen sont pas purement livresques : lenostocisme, tout comme le scepticisme de tendance pi-curienne, sont lpoque des courants de pense bienvivants, que le christianisme peroit alors comme unedouble menace. Aussi les Penses font-elles parler, chacunen sa langue et selon son point de vue, les hommes lesplus diffrents, Montaigne, Mr, pictte, mais aussi lesgomtres, les disciples de saint Augustin , et parfoismme les jsuites ou les ennemis de la religion. Les Pen-ses sont une polyphonie de philosophes, de savants, degens du monde et de chrt