Pierrot, Colombine et Arlequin Colombine et Arlequin .3. se couchait. Ainsi ne se retrouvaient-ils qu’une demi-douzaine de fois par an. Lors de ces moments, ils se

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    PIERRE CHAFFARD-LUON

    Pierrot , Colombine e t Arlequin

    dessins de PASCAL VITTE

    Les ditions du Littraire

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    PROLOGUE : UNE LIGNE DANS LA LUNE

    IL ETAIT UNE FOIS, dans un royaume lointain, un boulanger et un meunier. Tous deux travaillaient en harmonie : le meunier faisait tourner le moulin dans la journe pour fournir la farine au boulanger qui prparait les pains durant la nuit. Ainsi quand lun tait lev, lautre dormait, et inversement. Ctaient deux amis denfance. Ils avaient jou de nombreuses annes ensemble avant dapprendre des mtiers qui les foraient se complter sans se rencontrer : il ny avait hlas pas dautre boulanger dans le village. Le calendrier leur permettait de se rencontrer uniquement lors des vendredis de Carme, jour de jene o le boulanger ne prparait pas de pain, et lors de la nuit de la Saint-Jean o personne au village ne

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    se couchait. Ainsi ne se retrouvaient-ils quune demi-douzaine de fois par an. Lors de ces moments, ils se rappelaient, le temps dune balade en fort, seuls, les joies de leur jeunesse. Mais leurs enfants, eux, se voyaient souvent. Tous les jours, le fils du boulanger courait le long du chemin de terre menant au moulin. Il enjambait les barrires, passait le long de la mare aux grenouilles et attrapait deux pommes dans le verger de la veuve Martine. La bonne dame le laissait faire la condition quil ne jette pas les trognons dans son jardin. Puis il passait le pont sur la rivire et arrivait devant la grande btisse de pierre. Plongeant sa roue dans les remous du cours deau, le moulin tait tel un gant endormi, ronflant au rythme du courant. Sous la fentre avait t install des dcennies auparavant un banc de bois sur lequel il retrouvait sa complice. Le garon lui lanait une pomme et la fille lattrapait. Elle se levait, laissant l broderies, tricots et autres activits de couture. Tous deux partaient alors dans les prs et samusaient. Un jour ils taient des chevaliers du roi affrontant ogres et dragons, un autre des corsaires ou des pirates. Toujours leur imagination les entranait sur les chemins du rve veill : les champs de bl devenaient des ocans infests de requins, les arbres de la Grande Fort chantaient des mlodies piques avec laide du vent et les paysans agacs par leurs neries se transformaient en gants sanguinaires assoiffs de sang. Tout le village, en les voyant courir, jouer et se tenir la main les imaginait maris dans quelques annes. Heureux, lun prparant les pains la nuit, lautre les vendant le jour.

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    Cependant aprs ces instants de joie, de peur et surtout de plaisir, la tombe du jour, le garon retrouvait son pre qui se levait. Un baiser et ils se sparaient, lun se dirigeant vers les bras de Morphe, lautre vers son travail au fournil. La joue blanche dune tache de farine qui ne lchait jamais sa peau, lenfant dormait, berc par la rumeur du travail paternel. Le boulanger commenait son activit. Il ptrissait sa pte la main une bonne partie de la nuit. Mais toujours venait le temps de laisser la levure agir et lensemble gonfler. Tous les soirs, durant ce temps o le fruit de son labeur reposait, lhomme prenait une petite lanterne afin de sortir, une canne pche sous le bras.

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    Lui aussi remontait le chemin de terre menant au moulin. Il enjambait les barrires, passait le long de la mare aux grenouilles o les batraciens peraient le silence de la campagne par quelques coassements pars et attrapait une pomme dans le verger de la veuve Martin. clair par sa petite bougie, il traversait le pont. Quiconque laurait crois se serait cru face un fantme revenu dentre les morts : le visage et les mains recouverts de farine, le tablier blanc, il avait lair blafard. Mais le sourire ne quittait jamais ses lvres. Le long de la rivire, il sasseyait. Toujours au mme endroit, l o la Lune offrait son reflet aux poissons. Sur la berge, les pieds non loin de leau, il jetait sa ligne dans lastre nocturne. Parfois elle ntait quun croissant, parfois elle tait pleine. Toujours elle tait l. Et lorsque le hibou le rappelait lordre, il rentrait chez lui, soufflait sa bougie, chargeait sa charrette avec les pains cuire et se rendait au four du village. L il allumait le ltre, soufflant sur les braises que la froideur de la nuit navait pas encore teintes. Il laissait le foyer rougir et la chaleur se rpandre. Et lorsque les rayons de laurore peraient la noirceur nocturne, rejoignant la lumire du four dans son combat contre lobscurit, le boulanger mettait les pains cuire. Et lorsque sept heures se mettaient briller, il sortait les pains et les posait dans son panier. Et lorsque huit heures sonnaient, lorsque tout le village se levait, lorsque la fatigue ltreignait, lui embrassait son fils et allait se coucher, laissant sa cousine le soin de vendre le fruit de son labeur.

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    Sa plus grande tristesse tait la mort de son pouse en couche. Le chagrin lavait marqu et jamais il ne stait remari. Comment laurait-il pu, lui qui ne connaissait pas dautre femme ? Aucune ne vivait la nuit. Elle, il lavait rencontr devant la lune, lorsquune insomnie avait forc la demoiselle rester veille. Le lendemain de cette rencontre, personne ne mangea de pain : le boulanger stait mari ! Mais voil presque dix ans que la belle tait partie. Dix ans, il avait un grand garon maintenant. Et il tait temps de soccuper de lui, de le former pensait le boulanger. Le jour de son anniversaire, il prit sa dcision et lui dit : Mon enfant, tu seras boulanger.

    Et sa formation commena. Il apprit faire la pte, allumer le four du village, enfourner et sortir les pains, laisser dorer la crote sans la brler, donner du plaisir aux gens par la douce odeur de pain blanc et son got savoureux. Lenfant ne monta plus au moulin dans la journe et la veuve Martin ne se fit plus prendre de pommes le matin. La nuit, par contre, ctait non plus un fruit mais deux qui disparaissaient du verger. De mme, deux lignes plongeaient dans la beaut argente de la Lune. Et Pierrot ne vit plus Colombine

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    CHAPITRE I : LE BOULANGER,

    LE FOUR ET LIMPOT

    COLOMBINE, DE SON COTE, vivait toujours au Moulin. Sans son ami Pierrot, elle errait, triste, dans les bois. Un jour son pre linscrivit lcole du cur. La jeune fille y apprit chaque matin le latin, les mathmatiques, la botanique et surtout le dessin. Un carnet la main, un crayon sur loreille, elle passait ses aprs-midi parcourir la campagne, dessinant les champs et les rivires. Ses excursions lui donnrent l'envie de toujours continuer dcouvrir le monde au-del du comt. Mais chaque fois elle revenait au village, glissait un dessin sous la porte de la boulangerie avant de remonter le chemin de terre vers sa demeure dans le soleil couchant. Lorsque les rayons quittaient la terre et que lobscurit tendait son ombre, une lumire sallumait au premier tage de la boulangerie. Une seconde suivait et toutes deux descendaient. L, lune allait

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    directement dans latelier et lautre ouvrait la porte. Pierrot laissait le vent nocturne soulever ses cheveux dans une danse timide. Il se penchait pour attraper le dessin de sa Colombine. Chaque soir, il tait merveill par son talent qui sans cesse saffirmait. Puis il faisait trois pas, que la rue soit de neige, de boue ou de terre sche. L, tourn vers le Moulin, il le regardait balancer ses grandes ailes lentement dans le vent de la nuit. Un sourire sur les lvres, il rentrait et rejoignait son pre, dposant le dessin dans son coffre au milieu la salle commune. Quatre annes passrent. Pierrot fit de mieux en mieux son mtier de boulanger. Il apprenait vite et bien de son pre : la farine sincrustait de plus en plus dans les plis de son visage. Ses mains se durcirent ptrir la pte, manier la pelle feu, porter les paniers dosier remplis de pains chauds et craquants. Il apprciait ce travail lui permettant de rendre les gens heureux. Et toujours, lors des vendredis de Carme ou des ftes de la Saint-Jean, il retrouvait Colombine. Toujours ils avaient des histoires se raconter, des souvenirs de leur enfance voquer. Un jour le roi tomba malade et salita. Tous les mdecins du royaume vinrent son chevet mais aucun ne trouva de remde. Le fils du souverain prit alors la couronne dans lattente du rtablissement du monarque. Pour sa monte sur le trne, il organisa une grande fte. Des hommes vinrent passer commande chez tous les boulangers, ptissiers et autres artisans des villages de la rgion. Au cours de la fte devait avoir lieu un concours : lhomme qui crerait la meilleure couronne de pain en lhonneur du roi deviendrait le boulanger officiel du chteau.

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    Pierrot et son pre travaillrent des nuits durant pour rivaliser avec les artisans des villages voisins. Ils affinrent leur recette pour la rendre originale : le pain tait parfait. Il craquait avec une douce musique lorsquon le rompait. Il fondait en bouche, doux comme le lait, sucr comme le miel. Fiers de leur rsultat, ils envelopprent deux des miches dans un tissu blanc et le boulanger monta au chteau pour la journe, laissant son fils le soin de tenir la maison et de prparer le pain du lendemain. Lorsque le pre revint au petit matin, il avait un regard heureux, tenant la main un rouleau de papier ltablissant comme fournisseur de sa majest le roi. Son fils courut vers lui et ltreignit. Le village stait au grand complet stait lev pour lapplaudir. Colombine embrassa Pierrot, tout le monde tait heureux ! Soudain des cavaliers se firent entendre. Le Prince venait dans le village. Bannires et oriflammes volaient dans le vent, les capes

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