PRATIQUE DE L'ENTRETIENDIT NON-DIRECTIFl .critères caractéristiques de la population totale, l'analyse

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PRATIQUE DE L'ENTRETIEN DIT "NON-DIRECTIF"l

PAR

Sophie DUCHESNE

CNRS - CEVIPOF

Conformment au projet qui sous-tend la publication de ce livre, cet articlesur le recueil d'entretiens "non-directifs"2 est rsolument pratique. Laissant dect les questions d'ordre pistmologique3, il vise rendre compte de ce qui sepasse lors d'un entretien de ce type, en livrant des observations sur le rle del'enquteur. Il s'agit de mthodologie au sens le plus technique du terme.

L'entretien dit "semi-directiP', la mthode d'entretien la plus courammentutilise en sociologie, est ralis grce un ensemble, une "grille" de questions

1. Cet article reprend l'essentiel des conseils prodigus par Guy Michelat dans le sminai-re d'initiation l'entretien non-directif qu'il a anim pendant plusieurs annes au troisimecycle de science politique de l'lEP de Paris, et dont il n'a jamais crit le dtail. Lui-mme n'apubli qu'un texte bref sur le sujet: "Sur l'utilisation de l'entretien non-directif en sociologie"Revuefranaise de sociologie, vol. XVI, 1975, pp. 229-247. l'en profite pour exprimer de nou-veau ma profonde reconnaissance envers Guy Michelat, qui a guid mon apprentissage dechercheuse. Pour ce texte, je dois remercier galement Camille Hamidi, pour les lecturesattentives qu'elle a faites de ses diffrentes versions, et pour ses suggestions avises.

2. Les guillemets sont l pour rappeler que l'expression "non-directif' dsigne l'idal verslequel doit tendre la pratique de l'interviewer, et non une ralit. Elle qualifie une attitude etnon la nature de la relation effectivement tablie entre enquteur et enqut puisqu'il estacquis - cela a dj t largement dmontr et comment - qu'en ce sens, la non-directivitest un mythe.

3. Sur les problmes pistmologiques que soulvent le recueil et l'analyse d'entretiens dece type, je me permets de renvoyer une publication antrieure: "Entretien non-prstructu-r, stratgie de recherche et tude des reprsentations", Politix nO 35, troisime trimestre1996, dossier "questions d'entretien", pp. 189-206.

CURAPP, Les mthodes au concret, PUF, 2000.

10 LES METHODES AU CONCRET

- appele aussi "guide d'entretien" - que l'enquteur pose en adaptant plusou moins, suivant la libert qui lui a t donne par le chercheur, leur ordre etleur formulation, et en sollicitant un approfondissement variable desrponses. L'entretien dit "non-directif" a ceci de caractristique que l'enqu-teur ne pose la personne qu'il interroge qu'une seule question directe, "laconsigne" ; le reste de ses interventions a seulement pour but d'encourager lapersonne interviewe enrichir et approfondir sa rponse. L'appellation"entretien non-directif" vient de Carl Rogers et de la pratique thrapeutiquequ'il a mise au point, le counseling4 Mais la technique, elle, a t labore lorsde l'enqute de la Western electric5 , une "recherche-action" qui visait accrotre la productivit dans cette entreprise. Les principes de ce typed'entretien ont t mis au point pour pallier le dcalage vident entre les ques-tions poses par les chercheurs et les sujets abords par les travailleurs inter-rogs durant l'enqute. L'entretien "non-directif" favorise un dplacement duquestionnement, tourn vers le savoir et les questions propres des acteurssociaux. La principale raison d'tre de la mthode est de recueillir, en mmetemps que les opinions des personnes interroges, les lments de contexte,social mais aussi langagier, ncessaires la comprhension des dites opinions6 Elle consiste amener la personne interroge explorer elle-mme le champd'interrogation ouvert par la "consigne", au lieu d'y tre guide par les ques-tions de l'enquteur.

Avant de voir, de la faon la plus concrte possible, les diffrentes phasesdu recueil d'entretiens de ce type - choisir les personnes interroger,prendre contact avec elles, tablir la consigne, relancer, conclure l'entretien,prparer le corpus... - Rappelons qu'il n'y a pas une conception unifie del'entretien "non-directif". La pratique dont je vais rendre compte dans cetexte est celle qu'enseignait Guy Michelat et qu'il a utilise notamment avecMichel Simon, dans leurs recherches classiques sur les rapports entre religionet politique7 Dsigne par Alain Blanchet par les termes de "clinique des ido-logies", ce type d'utilisation du "non-directif" vise au premier chef "rendrecompte des systmes de valeurs, de normes, de reprsentations, de symbolespropres une culture ou une sous-culture."8

4. Cf. Rogers (C.-R.), "The Non-Directive Method as a Technique for Social Research",American Journal of Sociology, jan. 1945.

5. Roethlisberger (F.-J.), Dickson (W.-J.) and Wright (H.-A.), Management and theWorker, Harvard University Press, 1947.

6. Sur l'histoire et les diffrents courants impliqus dans l'utilisation de l'entretien "non-directif', cf. le livre classique de Blanchet (A.) et al., L'entretien dans les sciences sociales:l'coute, le sens et la parole, Paris, Dunod, 1985.

7. Michelat (G.), Simon (M.), Classe, religion et comportement politique, Paris, Presses dela F.N.S.P. et Editions sociales, 1977.

8. Michelat (G.), "Sur l'utilisation de l'entretien non-directif en sociologie", op. cit., p. 230.

L'ENTRETIEN "NON-DIRECTIF"

I-DFINIRL~CHANTILLON

A) Reprsentativit et diversification de l'chantillon

11

La mthode non-directive, comme toute mthode scientifique, recourt des rgles de slection des personnes interroges destines assurer la repr-sentativit de l'chantillon au regard de la population concerne parl'enqute9 Comme c'est le cas pour toutes les mthodes qualitatives, la notionde reprsentativit d'un chantillon d'entretiens "non-directifs" est trs diff-rente de celle des enqutes par sondage. Un corpus d'entretiens "non-directifs" comprend gnralement une quarantaine d'entretiens, rarementplus. Leur nombre dpend thoriquement du degr d'htrognit de lapopulation mre, de la diversit des critres reprsenter. Et dans la pratiqueil dpend aussi troitement du temps et de l'argent dont on dispose pour fairela recherche. L'exprience montre que, pass trente quarante entretiens, siles personnes interroges ont t bien choisies, les informations recueillies sontredondantes ou du moins ne mettent plus en cause, fondamentalement, lastructure des rsultats obtenus10

La reprsentativit d'un chantillon de sondage, qui consiste reproduire, l'chelle de l'chantillon, dans des proportions identiques, les caractris-tiques de la population totale au regard des critres pertinents, n'a de sensque pour les grands nombres. Dans un chantillon qualitatif, c'est l'individuqui est "reprsentatif' des groupes sociaux auxquels il appartient, de la ou descultures dans lesquelles il a baign. Au niveau de l'chantillon, parler dereprsentativit signifie donc simplement que l'on s'efforce de runir des per-sonnes prsentant toutes les caractristiques pouvant engendrer des diff-rences l'gard des reprsentations tudies, compte non tenu de leur nombrerelatif dans la population d'origine. C'est pourquoi Jean-Marie Dongani,Guy Michelat et Michel Simon prfrent parler de "principe dediversification" de l'chantillon, plutt que de reprsentativitll . Les (plus ou

9. C'est d'ailleurs la question que ne manquent pas de poser tous ceux quion prssentedes rsultats obtenus par entretien: sur quels critres a t dfini l'chantillon. Derrire lebesoin de s'assurer du respect des rgles scientifiques en la matire, on sent aussi se profilercette "peur de l'objectivation" qu'voque Pierre Bourdieu dans La misre du monde (Paris,Editions du Seuil, coll. Libre examen, 1993, p. 912), qui prend ici la forme d'un agacement(pour ne pas dire plus), particulirement fort chez certains tudiants, l'ide qu'une quaran-taine de personnes permette de rendre compte des univers de reprsentation d'une populationde plusieurs millions de personnes, laquelle on appartient.

10. Il n'empche qu'on est souvent tent de multiplier les entretiens, par inquitude, cause de la difficult de mettre eu place un dispositif d'analyse appropri, et aussi parce que lerecueil des entretiens est uue activit passionnante, qu'on se rsout difficilement abandonner.

Il. Dongani (J.-M.), Michelat (G.), Simon (M.), Reprsentations du champ social, atti-tudes politiques et changements socio-conomiques, rapport multigr., Institut de sociologie del'Universit des Sciences et Techniques de Lille et CEVIPOF.

12 LES METHODES AU CONCRET

moins) quarante personnes interroges pour l'enqute seront choisies pour leurdiversit, de faon ce que soient prises en compte les situations sociales lesplus diffrentes possibles, au sein de la population tudie. Alors qu'un chan-tillon de sondage rassemble, idalement, des individus "moyens" au regard descritres caractristiques de la population totale, l'analyse qualitative des sys-tmes de reprsentation suppose l'tude de personnes aux proprits socialestrs diffrentes les unes des autres, qui cumulent les attributs d'appartenance l'un des groupes sociaux constitutifs de la population enqute, des personnesdont l'univers social et culturel est relativement homogne et ds lors, dontl'influence sur la structure du systme de reprsentations est plus facilementidentifiable. Peu importe que toutes les combinaisons, tous les "croisements",de critres pertinents (ex. une femme jeune de milieu ouvrier, une femme plusge du mme milieu, une jeune d'origine bourgeoise, une plus ge, etc.)soient "reprsents" dans l'chantillon: la mthode "non-directive" suppose dechoisir les personnes en fonction de leur appartenance, la plus forte possible12 ,aux groupes culturels dans lesquels, par hypothse, on s'attend observer desdiffrences importantes dans la part du systme de reprsentation rattach authme de l'exploration (des ouvriers compars des bourgeois, des laquesconfronts des catholiques, des femmes face des hommes, etc.)

Classiquement, on considrera que l'ge, le sexe, la position