Quelle épistémologie historique? Kuhn, Feyerabend, Hacking et l´ecole bachelardienne

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    27-Jun-2015

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Pendant un demi-sicle, la mthode approprie en philosophie des sciences dans la tradition continentale tait ltude historique ; dans la tradition anglosaxonne, lanalyse logique. Ce clivage au sein du discours philosophique sest grandement estomp de nos jours. Dune part, Kuhn a dfendu la pertinence philosophique de lhistoire des sciences. Dautre part, Vuillemin et Gilles-Gaston Granger ont promu ltude de la philosophie analytique et lemploi de ses techniques logiques. Le rapprochement des deux traditions a pris encore une nouvelle tournure dans les derniers textes de Feyerabend et dans les travaux de Ian Hacking. Celui-ci associe dlibrment les instruments historiques de lcole franaise avec les procds logiques de lcole nordamricaine.Quelle est la signification de ce rapprochement ? Quels problmes fait-il surgir ? Quelles directions de recherche ouvre-t-il ? Telles sont les questions que nous aborderons par le biais dune tude compare de certains dveloppements rcents de la philosophie des sciences en France et en Amrique du Nord.

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Quelle pistmologie historique ? Kuhn, Feyerabend, Hacking et lcole bachelardienneRSUM. Pendant un demi-sicle, la mthode approprie en philosophie des sciences dans la tradition continentale tait ltude historique ; dans la tradition anglosaxonne, lanalyse logique. Ce clivage au sein du discours philosophique sest grandement estomp de nos jours. Dune part, Kuhn a dfendu la pertinence philosophique de lhistoire des sciences. Dautre part, Vuillemin et Gilles-Gaston Granger ont promu ltude de la philosophie analytique et lemploi de ses techniques logiques. Le rapprochement des deux traditions a pris encore une nouvelle tournure dans les derniers textes de Feyerabend et dans les travaux de Ian Hacking. Celui-ci associe dlibrment les instruments historiques de lcole franaise avec les procds logiques de lcole nordamricaine. Quelle est la signification de ce rapprochement ? Quels problmes fait-il surgir ? Quelles directions de recherche ouvre-t-il ? Telles sont les questions que nous aborderons par le biais dune tude compare de certains dveloppements rcents de la philosophie des sciences en France et en Amrique du Nord. ABSTRACT. For over half a century the continental tradition favored a historical method in philosophy of science, while the Anglo-American tradition promoted a logical method. In recent years this contrast has tended to lessen. On the one hand, there has been a growing interest since the 1970s in France for the analytic tradition, due to the pioneering studies of Vuillemin and Gilles-Gaston Granger. On the other hand, Kuhn has brought out the philosophical relevance of history of science. This tendency takes a new turn in Feyerabends final texts as well as in the works of Ian Hacking. The latter deliberately combines the historical instruments of the French school with the logical techniques of the North-American school. How to understand this evolution ? What directions of research does it open up ? I address these questions by way of a comparative study of some recent developments in philosophy of science both in France and North America.

I N T RO D U C T I O N

Il pourrait sembler quune parenthse se referme aujourdhui, celle dune si longue sparation entre deux pratiques philosophiques. Pendant un demi-sicle, la mthode approprie en philosophie des sciences de ce ct-ci de lAtlantiqueRevue de Mtaphysique et de Morale, No 1/2006

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et de la Manche tait ltude historique ; de lautre ct, lanalyse logique. Cette situation sest mise en place aprs la Premire Guerre mondiale. Bachelard et Koyr rejetaient alors nettement le positivisme, qui avait longtemps domin la pense franaise. Ils affichaient une attitude raliste et se ralliaient au rationalisme. Au mme moment, les membres du cercle de Vienne se rclamaient du positivisme, qui tait apparu tardivement en Autriche, et adhraient lempirisme. Ils allaient exercer une influence dcisive sur la philosophie anglosaxonne. Le contraste ne pouvait tre plus grand : dune part, on employait les instruments de lhistoire ; de lautre, on se servait des techniques de la logique. La consquence fut deux traditions trangres lune lautre. Ce clivage au sein du discours philosophique sest grandement estomp de nos jours. Cest cette situation nouvelle que je voudrais interroger. Quelle est la nature de cette volution ? Quelle est la signification de ce rapprochement ? Dune part, Kuhn et ceux qui lont suivi ont rhabilit le contexte de dcouverte ; ils ont approfondi les mthodes historiques. Dautre part, Vuillemin et GillesGaston Granger ont promu ltude de la philosophie analytique ; ils ont appliqu aux problmes philosophiques des techniques logiques. Nous voyons surgir maintenant des recherches qui associent histoire et logique. On peut faire tat dun programme de recherche sur lequel travaillent de nombreux chercheurs en France comme ltranger, qui consiste explorer les origines du positivisme logique et les sources de la philosophie analytique. Quest-ce sinon une mise en perspective historique du projet de la construction logique du monde ? Il est mme des auteurs qui conjuguent dlibrment les deux traditions. Ainsi Ian Hacking se rclame-t-il aussi bien de lorientation historique de Foucault que de la perspective logique de Wittgenstein et dAustin 1. Ces dveloppements nous obligent rflchir derechef sur notre conception de lhistoire. Quel usage faire de la mthode historique en philosophie ? Comment articuler philosophie des sciences et histoire des sciences ? Dans les travaux actuels, je perois deux tendances qui me semblent caractriser cette nouvelle approche : lhistoricit et la rflexivit. En effet, lvolution de lpistmologie a conduit donner lhistoire plus de substance. Lexplication historique se distingue fondamentalement de la reconstruction logique : lhistoire devient dialectique. On note galement cette exigence dexpliciter la situation partir de laquelle ltude est mene. Le philosophe historien opre un retour sur les conditions de possibilit de son propre discours.

1. Ian HACKING, Historical Ontology, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2002, p. 70-71.

Quelle pistmologie historique ?

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K U H N E T BAC H E L A R D : U N M A L E N T E N D U

Essayons de dgager certaines lignes dvolution de la philosophie des sciences en Amrique du Nord et en France. On sait que les difficults rencontres par le positivisme logique ont conduit Kuhn et dautres, dans les annes soixante, remettre en cause lattention exclusive porte au contexte de justification. Le post-positivisme prend acte de lchec du positivisme logique. Cette raction part de la conviction que le positivisme fournit un cadre trop troit pour rendre justice lentreprise scientifique. Il faut largir le champ dinvestigation pour y inclure des lments historiques. Le post-positivisme opte donc pour ltude de la science dans son processus dlaboration. Ses adeptes insistent sur le fait que la philosophie des sciences doit sappuyer sur lhistoire des sciences. On commenait alors recourir cette mthode historique que les pistmologues franais navaient cess de pratiquer depuis Comte. Un rapprochement devenait possible avec lcole franaise, laquelle avait tourn le dos lanalyse logique 2. Lun des apports du post-positivisme est lide dune unit de signification plus large que la thorie en tant que systme axiomatique, le paradigme dans la terminologie de Kuhn. Seule cette structure tendue et relativement stable permet de comprendre le changement scientifique. Le paradigme comprend non seulement des lois mais galement des mthodes et des valeurs. On se rapproche de cette pluralit de facettes que Bachelard percevait dans lactivit scientifique. La notion de paradigme entrane une priodisation : la science prend, au cours du temps, diffrentes formes, autant de visions du monde. Il est difficile de ne pas voir une analogie avec les types desprits ou les pistms. Or la notion de paradigme est intimement lie une certaine conception du changement scientifique. Tous les tenants du post-positivisme acceptent, dune manire ou dune autre, lide dun dveloppement discontinu de la science. Ils rejettent le continuisme des positivistes logiques, tout comme Bachelard et Koyr rejetaient celui de leurs prdcesseurs. En mme temps, Kuhn et ceux qui appartiennent au mme mouvement de pense explorent historiquement la possibilit de remanier les noncs dobservation servant contrler les hypothses scientifiques. Ces noncs, selon les post-positivistes, ne sexpliquent pas seulement par ltat de dveloppement de nos connaissances ; ils dpendent2. On peut consulter les bilans critiques du post-positivisme tablis par Laudan et ses collaborateurs : Larry LAUDAN et al., Scientific change : philosophical models and historical research , Synthese, 69, 1986, p. 141-223 ; Arthur DONOVAN et al., Scrutinizing Science, Dordrecht, Kluwer, 1988. Ainsi que Frederick SUPPE (dir.), The Structure of Scientific Theory, Urbana, University of Illinois Press, 1977, et Understanding scientific theories : an assessment of developments, 19691998 , Philosophy of Science, 67, 2000, p. 102-115.

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fondamentalement du paradigme. Lors dune rvolution scientifique, mme les noncs proches de lobservation peuvent changer brusquement de sens ; par l, les post-positivistes remettent en cause le positivisme logique ; ils dpassent galement Popper 3. Les rvolutions scientifiques saccompagnent de commutations perceptives. On retrouve le double aspect, gnral et local, de la rupture pistmologique de Bachelard. Ainsi est mis en place un discontinuisme radical, qui est la fois gnosologique et historique. On aurait pu sattendre un ralliement des auteurs amricains et franais sous la bannire dune philosophie des sciences fonde sur lhistoire des sciences. Il nen fut rien. Les recherches menes dans deux traditions aussi diffrentes ne pouvaient se rejoindre aisment. La rception de luvre de Kuhn sur le continent europen ne pouvait avoir la mme signification : ici, la perspective historique navait jamais t abandonne. Certes, lauteur mettait profit cette diffrence ; il puisait des arguments en faveur de son approche chez des auteurs continentaux peu tudis outre-Atlantique. Il pouvait sappuyer sur tout un courant dhistoire philosophique des sciences. Kuhn montrait le lien qui peut tre tabli avec des thmes de la philosophie amricaine abords jusqualors par des mthodes analytiques. Le mrite lui revient davoir lanc un appel en faveur dun rapprochement des traditions anglo-saxonne et continentale 4. Il nen reste pas moins que Kuhn na fait que quelques pas timides dans cette direction. Il cite sporadiquement les auteurs continentaux ; ses rfrences sont subordonnes la tche quil poursuit de construire une doctrine du changement scientifique. Parfois ses lectures paraissent mme superficielles. De plus, Kuhn montre une prfrence pour les auteurs de la gnration antrieure : si Meyerson, Brunschvicg et Metzger sont cits, Canguilhem et Foucault sont passs sous silence. Il faut rappeler que les travaux de Kuhn et des autres membres de lcole amricaine ont rencontr tout dabord une certaine rsistance en France. Ainsi Canguilhem met-il un jugement svre lgard de Kuhn : celui-ci pencherait vers laristotlisme, perceptible dans la combinaison de la logique et de lempirisme par le cercle de Vienne, dont il ne se serait pas affranchi. La tradition franaise, en revanche, tendrait vers un mathmatisme militant, autant dire un platonisme revu la lumire des progrs scientifiques 5. Ainsi que lindique le nom de post-positivisme, lunit de la doctrine vient principalement de la cri3. Voir Thomas KUHN, The Structure of Scientific Revolutions, University of Chicago Press, 1962, p. 167-168, 175 ; trad. fr. L. Meyer, La Structure des rvolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983. Cf. Anastasios BRENNER, Les Origines franaises de la philosophie des sciences, Paris, PUF, 2003, chap. VII. 4. KUHN, The Essential Tension, University of Chicago Press, 1977, p. 9, 11, 108 ; trad. fr. M. Biezunski et al., Paris, Gallimard, 1990. Cf. KUHN, The Road Since Structure, J. Conant et J. Haugeland d., Chicago University Press, 2000, p. 14, note 2. 5. Voir Georges CANGUILHEM, Idologie et rationalit, Paris, Vrin, 1977, p. 26. Cf. p. 22-23.

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tique du positivisme logique. On na pas vritablement tenu compte de lapprofondissement de lpistmologie historique opre par Bachelard et ses successeurs. Comme le remarque Hacking, les thses de Kuhn pouvaient paratre du dj-vu dans le contexte de la pense franaise 6. Il y a ici, semble-t-il, une incomprhension entre lcole kuhnienne et lcole bachelardienne.

V E R S U N R A P P RO C H E M E N T

Le post-positivisme a considrablement volu depuis la publication par Kuhn de La Structure des rvolutions scientifiques en 1962. Si nous examinons la situation quelque trente ans aprs la naissance de ce mouvement, nous notons un affinement de la mthode historique. Dans un article de 1986, Scientific change , suivi dun livre, Scrutinizing Science, Larry Laudan et ses collaborateurs posent la question du rle philosophique de lhistoire des sciences. Cest le statut de lcole post-positiviste, reprsente par Kuhn, qui est en jeu. Ainsi que le note Laudan : Les thories de la science qui ont t proposes ne remplissent ni de prs ni de loin les conditions de contrle dont leurs auteurs font si grand cas en science 7. Il manque lquivalent dune mthode exprimentale pour contrler les thories du changement scientifique, un laboratoire pistmologique. Ce nest pas parce que lhistoire a fourni au point de dpart quelques intuitions philosophiques que nous ne sommes pas en droit dexiger une comparaison rigoureuse avec les donnes historiques, afin dprouver la conception globale qui a t labore. De mme, si une thorie scientifique a pu tre suggre par quelques faits, on doit encore passer au crible ses consquences. Les partisans du post-positivisme sont daccord pour attribuer un rle essentiel lhistoire des sciences ; on nest pas encore parvenu dfinir exactement ce rle. En rponse, Laudan formule le projet dlaborer un vocabulaire commun. dfaut de pouvoir examiner toutes les thories proposes, on choisira les principales, en dgageant leurs thses caractristiques. Ces thses seront compares et values la lumire dvnements historiques choisis. Lhistoire nest plus voque titre de simple justification ; elle devient un vritable tribunal. On aboutit un bilan critique tout fait remarquable. Cependant, cette problmatique nest pas entirement nouvelle : elle se trouve dj chez Dijksterhuis et dans la tradition franaise. Cet effort soriente vers ltude de cas, vers une micro-histoire. Mais en envisageant lhistoire en tant que laboratoire de lpis6. HACKING, op. cit., p. 93. Cf. p. 91-92. 7. LAUDAN, op. cit., p. 142 ; je traduis.

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tmologie, il trahit un reste de positivisme 8. On cherche calquer lpistmologie sur la science. Par l, on accorde lhistoire un rle purement externe. Plus novateurs me paraissent les derniers textes de Feyerabend. Ils signalent peut-tre la fin du post-positivisme et le dbut dune nouvelle approche. Quoi quil en soit, dans un article de 1989, Realism and the historicity of knowledge , qui fournit lun des thmes de son ouvrage posthume Conquest of Abundance, Feyerabend pose avec nettet le problme de lhistoire : Comment des enseignements qui sont le rsultat de changements historiques particuliers peuvent-ils avoir pour objet des faits et des lois qui sont indpendants de lhistoire 9 ? En dautres termes, comment nos connaissances peuvent-elles transcender le contexte historique dans lequel elles prennent naissance ? Feyerabend dveloppe ici des thmes soulevs dans son Adieu la raison 10. Cest une manire daborder la question de lobjectivit : pouvons-nous formuler, dans la situation contingente qui est la ntre, des connaissances qui soient valables universellement ? Feyerabend dgage deux prsuppositions, dont il sagit de...