Rأ‰CEPTION, TRADUCTION ET INFLUENCE DES SONNETS DE ... Castellآ  Rأ©ception des sonnets de Marguerite

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    RÉCEPTION, TRADUCTION ET INFLUENCE DES SONNETS DE MARGUERITE YOURCENAR

    EN ARGENTINE

    par Jean-Pierre CASTELLANI (Université François Rabelais, Tours, France)

    C’est le propre des écrivains cosmopolites et classiques comme Marguerite Yourcenar que d’avoir la capacité de toucher la sensibilité et l’intelligence des hommes, à des époques tout à fait différentes, dans des circonstances dissemblables, au-delà des modes superficielles. Dans sa retraite solitaire, l’écrivain crée, et la rencontre avec ses lecteurs se fait un jour selon des critères qui échappent à tout le monde et que l’on ne peut analyser qu’a posteriori. De plus, les rapports de Yourcenar avec ses lecteurs ont toujours été singuliers : la durée de sa création – depuis 1921 jusqu’à 1987, année de sa disparition – la variété des traductions de ses livres diffusés dans le monde entier, le caractère universel de sa culture et de son inspiration, qui va de la civilisation gréco-romaine à l’univers anglo-saxon en passant par l’Orient, expliquent que des relations secrètes, ambiguës et incontrôlables se sont établies entre les textes de Yourcenar et son public, ou plutôt ses publics, à des époques très différentes, dans des circonstances variées et dans des pays très éloignés. Cette œuvre de solitaire a souvent eu un succès lent à se dessiner, même en France, bien que la langue française ait toujours été celle de son écriture première. Entre le succès commercial des Mémoires d’Hadrien en 1951 et le Prix Fémina obtenu par L’Œuvre au Noir en 1968, un grand vide s’instaure ainsi entre Yourcenar et ses lecteurs français.

    L’exemple de l’Argentine peut paraître encore plus significatif de ce décalage constant dans la mesure où il s’agit d’un cas atypique : en effet, la présence de la culture hispano-américaine est assez rare dans les écrits de Yourcenar, si l’on excepte les textes consacrés à Borges. Pourtant, la

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    disparition de Yourcenar, en 1987, a reçu un écho aussi intense en Argentine qu’en France : la presse du 19 décembre 1987 consacre à cet événement une place de premier choix, caractérisé par une ferveur, une émotion et une connaissance tout à fait remarquables. L’hommage est unanime, il sanctionne une histoire d’amour commencée en 1955 avec la magnifique traduction de Mémoires d’Hadrien par Julio Cortázar et celle des « Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien » par Marcelo Zapata (aux Éditions sud-américaines, bien avant l’édition espagnole de Edhasa, en 1982 et juste après la traduction italienne en 1953 et anglaise en 1954). Déjà en 1960 Le Coup de grâce avait été traduit en Argentine sous le titre El tiro de gracia (traduction de Herman Mario Lueva, Buenos Aires, Companía General Fabril Editora, Col. Anaquel).

    On sait la relation intellectuelle et humaine qui s’établit entre Yourcenar et Jorge Luis Borges, qui se reflète dans l’essai : « Borges ou le voyant », dans le recueil En pèlerin et en étranger, publié, en 1989, après sa mort1. Ce texte, rédigé alors que Yourcenar est en pleine gloire, correspond à une admiration plutôt proche de celle d’un jeune écrivain débutant et admiratif devant un Maître. Borges s’impose à Yourcenar, c’est pourquoi elle lui consacre une conférence qui n’est pas à classer dans les causeries alimentaires qu’elle a pu donner pour survivre dans les années de l’après-guerre ou pour mieux vivre, plus tard. Il s’agit d’un discours qui peut être intégré dans le groupe de ces textes circulaires où l’hommage ou l’analyse servent autant la connaissance de celui qui en bénéficie que celui qui les profère. Il s’inscrit dans un groupe que l’on pourrait appeler "lecture critique d’autres écrivains" : outre Borges, on y trouve Oscar Wilde, Henry James, Goethe, Huysmans, Virginia Woolf, Enrique Larreta, Roger Caillois. Il s’agit, en réalité, de la conférence qu’avait présentée Yourcenar à l’Université Harvard et c’est vraisemblablement celle qu’elle préparait pour Copenhague en décembre 1987 mais qu’elle ne devait jamais prononcer car elle meurt le 17 décembre à l’hôpital de Bar Harbor, ayant dû annuler ce dernier voyage qu’elle projetait de faire en Europe. Le choix du grand écrivain argentin n’est sûrement pas fortuit et à travers lui, et ce qu’elle dit de lui, il y a un message sur Yourcenar elle-même. Quand cet autre, vu et présenté par l’auteur, est écrivain lui-même, la démarche devient encore plus subtile, 1 Marguerite YOURCENAR, En pèlerin et en étranger, Paris, Gallimard, 1989.

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    plus complexe et plus porteuse de sens car tout portrait d’autrui peut devenir et devient, forcément, une sorte d’autoportrait par procuration. Dans la réflexion sur l’autre apparaît ainsi une réflexion sur sa propre vie ou conception de la littérature. Grâce à ce genre de texte, nous pénétrons nous-mêmes dans un cercle d’amitié, de complicité, d’identification dont nous étions exclus jusqu’au moment de son aveu public.

    Le destin devait les faire se rencontrer par l’intermédiaire d’un réseau commun d’amitiés : celle de Victoria Ocampo, fondatrice de la revue argentine Sur, et grande amie de Borges, proche de Silvina Ocampo qui devait épouser Adolfo Bioy Casares, le plus grand ami de Borges, rencontrée en 1951 grâce à un dîner avec Max-Pol Fouchet. Celle aussi de Roger Caillois dont un des projets était de faire entrer à l’Académie française des écrivains comme Borges ou Yourcenar.

    Yourcenar devait rencontrer Borges à Genève au cours de son dernier voyage en Europe, après la mort de Jerry Wilson. En 1986 elle se rend à Bruxelles pour y voir André Delvaux à propos de l’adaptation cinématographique de L’Œuvre au Noir, et à Genève pour y rendre visite à Borges qui se trouvait alors à l’hôtel, peu avant sa mort. Yourcenar a raconté à La Voix du Nord cette extraordinaire entrevue entre l’auteur des Yeux ouverts et le poète aveugle :

    Je l’aimais beaucoup, je sens le monde plus pauvre de la mort de Borges. Il avait gardé toute sa lucidité, sa fermeté. Comme c’est étrange qu’il soit mort de façon très borgésienne, venant de louer un appartement qui n’avait pas de numéro, dans une rue qui n’avait pas de nom... Je lui ai demandé : Borges, quand est-ce que vous sortirez du labyrinthe ? Il m’a fait cette réponse : quand tout le monde en sera sorti2.

    C’est précisément par le biais de ces deux femmes extraordinaires que

    furent Silvina et Victoria Ocampo que se fonda l’influence peu connue de Yourcenar sur une génération de jeunes poètes argentins, dont l’une des manifestations est la traduction de sonnets des Charités d’Alcippe par l’un des représentants de ce courant : Juan José Hernández que nous allons commenter dans la deuxième partie de notre exposé.

    2 La Voix du Nord, 16/08/1986.

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    Ces deux femmes ne pouvaient qu’être fascinées par Yourcenar et réciproquement comme celle-ci l’était par Borges, et de façon curieuse c’est par la poésie que va s’établir ce lien. En effet, elles représentent ce que l’on pourrait appeler l’establishment intellectuel argentin des années 30 et, plus particulièrement, celui de la capitale fédérale Buenos-Aires. Silvina, née en 1903 (comme Yourcenar) est élevée dans une famille aisée, et dans la maison familiale on trouve de nombreux ouvrages en langue anglaise et française, de poésie surtout. Cette bibliothèque des Ocampo est d’ailleurs devenue un lieu culte et sa partielle destruction en 2002 a provoqué un traumatisme national qui a conduit à une restauration récente et à une réouverture, signe du regain culturel en 2004. Dans cette Argentine des années 20 et 30 l’influence européenne est prépondérante, l’Argentine est une des plus grandes puissances mondiales sur le plan économique et, dans le domaine culturel, elle est à l’affût de tous les mouvements novateurs, venus d’Europe de façon privilégiée. C’est le pays de toutes les avant-gardes, en peinture, architecture, littérature, éditions de livres et de revues, rejoignant en cela les idéaux européens et laïcs de Sarmiento. Les deux sœurs Ocampo, deux femmes justement, ce qui donne plus de valeur à leur démarche et explique sans doute le rapprochement avec Yourcenar, participent activement à cette effervescence. C’est ainsi que Silvina prend des cours de dessin auprès de Giorgio de Chirico à Paris, et que Victoria (née en 1890) invite l’architecte Le Corbusier pour mener à bien un projet de transplantation d’un arrondissement parisien dans le quartier de Buenos-Aires appelé la Recoleta. C’est elle aussi qui fonde, en 1931, la revue Sur (qui va être publiée jusqu’en 1970) dans laquelle vont être présentés de nombreux textes novateurs et qui va exercer une grande influence dans les milieux littéraires argentins. Dans ce travail de divulgation de la culture européenne Sur introduira en Amérique latine des auteurs comme Virginia Woolf, Albert Camus, Jean-Paul Sartre ou Marguerite Yourcenar. Sa mère fut scandalisée par les audaces de sa fille et elle s’opposait par exemple à ce que celle-ci peignît, en particulier des nus surréa