Romans inachevés

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  • Guy de Maupassant

    Romans inachevs

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  • Guy de Maupassant

    Romans inachevs

    Lme trangre LAnglus

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 558 : version 1.0

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  • Du mme auteur, la Bibliothque :

    Mademoiselle Fifi Contes de la bcasse

    Pierre et Jean Sur leau

    La maison Tellier La petite Roque

    Une vie Fort comme la mort

    Clair de lune Miss Harriet

    La main gauche Yvette

    Linutile beaut Monsieur Parent

    Le Horla Les soeurs Rondoli

    Le docteur Hraclius Gloss et autres contes Les dimanches dun bourgeois de Paris

    Le rosier de Madame Husson Contes du jour et de la nuit

    Mont-Oriol La vie errante

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  • Romans inachevs

    dition de rfrence : Paris, Gallimard, ditions de la Pliade, 1987.

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  • Dans La Revue de Paris du 15 novembre

    1894 : Interrompu comme on sait par la maladie et

    par la mort, Guy de Maupassant a laiss deux romans inachevs : Lme trangre et LAnglus. Tmoignant tous les deux quil fut frapp en pleine matrise, ils ne peuvent quaugmenter ladmiration pour son talent et la piti pour son malheur. Sa famille a bien voulu nous rserver lhonneur de les publier lun et lautre ; on nous permettra de lui prsenter ici lhommage de notre gratitude.

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  • Lme trangre

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  • I Il y avait encore peu de monde dans la salle de

    jeu, parce quon donnait ce soir-l, pour la premire fois, au thtre du nouveau Casino dAix1, une comdie dHenry Meilhac2. Autour des quatre tables cependant une couronne dhabitus se pressait dj, assis et debout, hommes et femmes, enfermant les croupiers dans le cercle ordinaire des joueurs infatigables. Mais le reste de la grande pice demeurait vide, vides les longs divans accroupis au pied des murs, les

    1 Il sagit dAix-les-Bains, o Maupassant fit trois cures en

    1888, 1890 et 1891. La seconde, effectue en aot-septembre, correspond la priode durant laquelle il prpare Lme trangre. Aix possdait un cercle o se tenaient les jeux et un autre tablissement, la villa des Fleurs o se donnaient concerts et spectacles ; lcrivain frquentait volontiers cette dernire.

    2 Henry Meilhac (1831-1897) fut lun des plus gnreux fournisseurs de la scne franaise durant la seconde moiti du XIXe sicle. On ne sait quelle pice prcise songe ici Maupassant.

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  • fauteuils bas dans les coins, les chaises au cuir dj terni. Le salon prcdent aussi tait dsert, et lhuissier chane sy promenait, les mains derrire le dos, lhuissier bienveillant charg de reconnatre les gens douteux qui cherchent entrer dans ce lieu sans avoir t prsents et timbrs honntes par le visa de ladministration des jeux.

    Un bruit dargent discret, mais continu, un petit bruit de source dor, de source de louis coulant sur les quatre tapis, chantait au-dessus des voix humaines plus discrtes, plus sourdes, calmes encore.

    Un homme se prsenta pour entrer, grand, mince, assez jeune. Il avait cette allure aise des garons qui ont pass leur adolescence dans les habitudes lgantes de la vie riche et parisienne. Le haut de la tte tait un peu chauve, mais les cheveux blonds qui restaient autour frisaient gentiment sur les tempes, et une jolie moustache, aux bouts tortills par le petit fer, sarrondissait bien sur sa lvre. Son il bleu clair paraissait bienveillant et gouailleur, et il portait dans toute

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  • sa personne un air de hardiesse, daffabilit et de ddain gracieux montrant que ce ntait point l un tout rcent parvenu ou un de ces rdeurs de casinos qui courent le monde, en qute de rapines.

    Comme il allait franchir la grande baie que drapait une portire suspendue, lhuissier, trs poli, sapprocha en demandant :

    Monsieur veut-il me rappeler son nom ? Il rpondit sans sarrter : Robert Mariolle. Jai t inscrit tantt. Parfaitement, monsieur, je vous remercie. Alors il pntra dans la seconde salle,

    cherchant quelquun du regard. Une voix lappela, et un homme de petite

    taille, lgrement obse, touchant la quarantaine, parfaitement correct, vtu de ltrange veste de premier communiant dite smoking, mise la mode par un prince fteur, sapprocha, les mains tendues.

    Mariolle les prit et les serra, un sourire sur les lvres, disant :

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  • Bonjour, mon cher Lucette. Le comte de Lucette, un aimable, riche et

    insouciant clibataire, passait ses jours et ses annes aller o tout le monde va, faire ce que tout le monde fait et dire ce que tout le monde dit, avec un certain esprit bon enfant qui le faisait rechercher. Il demanda, marquant son intrt :

    Eh bien ! et le cur ? Oh ! a va bien, cest fini. Tout fait ? Oui. Tu es venu Aix pour la convalescence ? Comme tu le dis. Je change dair. En effet, lair o lon a aim peut toujours

    garder le dangereux microbe de lamour. Non, mon cher. Il ny a plus aucun danger.

    Mais je suis rest trois ans avec elle. Il faut donc que je modifie mes habitudes ; et pour cela il ny a rien de tel quun dplacement.

    Tu es arriv ce matin ? Oui.

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  • Et tu vas demeurer ici quelque temps ? Jusqu ce que je mennuie. Oh ! tu ne tennuieras pas, cest amusant ici,

    mme trs amusant. Et Lucette fit un tableau dAix. Il raconta cette

    ville de douches et de casinos, dhygine et de plaisir, o tous les princes de la terre que les trnes ont rejets fraternisent avec tous les rastaquoures dont les prisons nont pas voulu. Il exprima, avec sa verve familire, cette salade unique de mondaines et de drlesses, dnant aux tables voisines, parlant haute voix les unes des autres, et jouant, une heure plus tard, coude coude autour du mme tapis. Il montra, spirituellement, cette familiarit suspecte, cette bienveillance incomprhensible de gens inabordables ailleurs, et qui ont choisi pour faire la fte, et sacoquiner avec nimporte qui, cette petite ville de Savoie. Les mmes altesses, les mmes souverains futurs ou dpossds, les ducs, grands ducs ou petits ducs, oncles, cousins ou beaux-frres des rois, les mmes grandes dames franaises ou cosmopolites qui mettent,

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  • dordinaire, des distances incommensurables entre eux et les simples bourgeois, qui forment pendant lhiver, Cannes, des groupes aristocratiques impntrables que peut seule entrouvrir lhypocrisie anglaise, ou les immenses fortunes amricaines et juives, se prcipitent, aussitt les chaleurs venues, dans les bruyants casinos dAix avec la seule envie, dirait-on, de sencanailler librement.

    Le comte de Lucette racontait avec un ton jovial et ddaigneux dhomme bien lev qui fait les honneurs dun mauvais lieu, qui sy plat, se moque de lui-mme autant que des autres, et accentue la peinture pour la rendre plus saisissante. Sa petite figure grasse, rase, que deux bouts de favoris coups net la hauteur des oreilles rendaient plus large encore, avait la mimique gaie, vive, un peu force de ces amateurs bien ns qui ont de lesprit dans les salons, et il citait des faits, narrait des anecdotes, nommait des femmes, dnonait avec bienveillance des scandales damour ou de jeu.

    Mariolle lcoutait avec un sourire sur la

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  • bouche, lapprouvait par moments, avait lair de trouver exquis ce bavardage bien prpar, mais son il bleu semblait terni, voil par une pense pniblement chasse.

    Son ami stant tu, un silence eut lieu, et il dit, comme sil et oubli Aix et tous ces gens voqus :

    As-tu su la dernire crasse quelle ma faite ?

    Lautre, fort surpris, demanda : Quelle crasse ? Qui donc ? Henriette. Ah ! ta ci-devant bien-aime ? Oui. Non, je ne sais pas. Raconte. Elle ma fait prter de largent une

    marchande la toilette chez qui elle avait des rendez-vous.

    Lucette clata de rire, trouvant le tour dlicieux.

    Mariolle reprit :

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  • Oui, elle ma apitoy, me donnant cette procureuse pour sa cousine. Et il y avait l-dedans une histoire de sduction, dabandon denfant laiss la charge de cette pauvre femme ; tout un roman, un roman imbcile combin dans une tte de fille et de fille de concierge.

    Lucette riait toujours. Et tu as t pris, toi ? Ma foi, oui. Comme cest drle, toi, tant ce que tu es,

    lev comme tu las t sur les genoux de ton papa, le pre Mariolle, le plus roublard des hommes.

    Mariolle eut un petit mouvement des paules plein de ddain pour lui-mme et peut-tre pour tout le monde ; et il murmura :

    Avec les femmes, les plus fins sont des imbcilesa.

    a partir de la rplique suivante, Maupassant avait crit un

    autre dveloppement : Quand on les aime. / Je ne lai jamais

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  • aime. / Henriette Lambel ? / Oui, Henriette Lambel, je ne lai jamais aime. / Rpte encore ? / Je ne lai jamais aime. / Non... elle est trop forte, celle-l / Cest la vrit, mon cher. / Alors pourquoi es-tu rest coll avec elle pendant trois ans, bien quelle ft une rosse ? Car tu le savais, quelle tait une rosse. / Je le savais. / Elle te trompait. Le savais-tu, quelle te trompait ? / Je lai su. / Donc tu acceptais tout, ce qui est excusable quand on aime, mais ce qui devient incomprhensible quand on naime pas. / Mon cher, coute. Je vais essayer de me faire comprendre, ce qui nest pas trs facile, et de texpliquer le genre dattachement qui me liait cette fille. / Oh ! je devine : la chair et ses artifices. / Non, autre chose : son charme pervers. / Alors, tu laimais ? / Non, je subissais un attrait que je dtestais, contre lequel aussi je ne pouvais me dfendre. / Cest une des formes de lamour. / Non, cest une des formes de la faiblesse humaine, et une des preuves de la puissance et du dan