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Sand Dames

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Les dames vertes

George SandLes dames vertes

BeQLes dames vertespar

George Sand

(Aurore Dupin)

La Bibliothque lectronique du Qubec

Collection tous les ventsVolume 335: version 1.01De la mme auteure, la Bibliothque:

La Comtesse de Rudolstadt

Consuelo

Le meunier dAngibault

Horace

La dernire Aldini

Le secrtaire intime

Les matres mosastes

Voyage dans le cristal

Indiana

Valentine

Leone Leoni

Lelia

La mare au diable

La petite Fadette

Un bienfait nest jamais perdu

SimonFranois le Champi

Teverino

Lucrezia Floriani

Le chteau des Dsertes

Les matres sonneurs

Francia

Pauline, suivi de Metella

La marquise, suivi de Lavinia et Mattea

Les ailes de courage

Lgendes rustiques

Un hiver Majorque

Aldo le rimeur

Journal dun voyageur pendant la guerre

Nanon

Les dames vertes

dition de rfrence:

Paris, Michel Lvy frres, diteurs, 1875.I

Les trois painsCharg par mon pre dune mission trs dlicate, je me rendis, vers la fin de mai 1788, au chteau dIonis, situ une dizaine de lieues dans les terres, entre Angers et Saumur.

Javais vingt-deux ans, et jexerais dj la profession davocat, pour laquelle je me sentais peu de got, bien que ni ltude des affaires ni celle de la parole ne meussent prsent de difficults srieuses. Eu gard mon ge, on ne me trouvait pas sans talents; et le talent de mon pre, avocat renomm dans sa localit, massurait, pour lavenir, une brillante clientle, pour peu que je fisse defforts pour ntre pas trop indigne de le remplacer. Mais jeusse prfr les lettres, une vie plus rveuse, un usage plus indpendant et plus personnel de mes facults, une responsabilit moins soumise aux passions et aux intrts dautrui.Comme ma famille tait dans laisance, et que jtais fils unique, trs choy et trs chri, jeusse pu choisir ma carrire; mais jeusse afflig mon pre, qui senorgueillissait de sa comptence me diriger dans le chemin quil mavait fray davance, et je laimais trop tendrement pour vouloir faire prvaloir mes instincts sur ses dsirs.Ce fut une soire dlicieuse que celle o jachevais cette promenade cheval travers les bois qui entourent le vieux et magnifique chteau dIonis. Jtais bien mont, vtu en cavalier avec une sorte de recherche, et accompagn dun domestique dont je navais nul besoin, mais que ma mre avait eu linnocente vanit de me donner pour la circonstance, voulant que son fils se prsentt convenablement chez une des personnes les plus brillantes de notre clientle.La nuit sclairait mollement du feu doux de ses plus grandes toiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriades dastres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant des nuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel dt, assez pur pour tre encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne pas effrayer de son incommensurable richesse. Ctait, si je peux ainsi parler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encore la terre, dadmirer les lignes vaporeuses de ces troits horizons, de respirer sans ddain son atmosphre de fleurs et dherbages, enfin de se dire quon est quelque chose dans limmensit et doublier que lon nest quun atome dans linfini. mesure que japprochais du parc seigneurial, les sauvages parfums de la fort simprgnaient de ceux des lilas et des acacias qui penchaient leurs ttes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientt, travers les bosquets, je vis briller les croises du manoir, derrire leurs rideaux de moire violette, coups des grands croisillons noirs de larchitecture. Ctait un magnifique chteau de la renaissance, un chef-duvre de got ml de caprice, une de ces demeures o lon se sent impressionn par je ne sais quoi dingnieux, dlgant et de hardi qui, de limagination de larchitecte, semble passer dans la vtre et sen emparer pour llever au-dessus des habitudes et des proccupations du monde positif.Javoue que le cur me battait bien fort en disant mon nom au laquais charg de mannoncer. Je navais jamais vu madame dIonis. Elle passait pour tre la plus jolie femme du pays; elle avait vingt-deux ans, un mari qui ntait ni beau ni aimable, et qui la ngligeait pour les voyages. Son criture tait charmante, et elle trouvait moyen de montrer non seulement beaucoup de sens, mais encore beaucoup desprit dans ses lettres daffaires. Ctait, en outre, un trs noble caractre. Voil tout ce que je savais delle, et cen tait bien assez pour que jeusse peur de paratre gauche et provincial.Je devais tre trs ple en entrant dans le salon.Aussi ma premire impression fut-elle comme de soulagement et de plaisir lorsque je me trouvai en prsence de deux grosses vieilles femmes trs laides, dont lune, madame la douairire dIonis, mannona que sa bru tait chez une de ses amies du voisinage et ne rentrerait probablement que le lendemain.Vous tes quand mme le bienvenu, ajouta cette matrone, nous avons beaucoup damiti et de reconnaissance pour monsieur votre pre, et il parat que nous avons grand besoin de ses conseils, que vous tes sans doute charg de nous transmettre.Je venais de sa part pour parler daffaires madame dIonis...La comtesse dIonis soccupe daffaires, en effet, reprit la douairire comme pour mavertir dune bvue commise. Elle sy entend, elle a une bonne tte, et, en labsence de mon fils, qui est Vienne, cest elle qui suit cet ennuyeux et interminable procs. Il ne faut pas que vous comptiez sur moi pour la remplacer, car je ny entends rien du tout, et tout ce que je peux faire, cest de vous retenir jusquau retour de la comtesse en vous offrant un souper tel quel et un bon lit.L-dessus, la vieille dame, qui, malgr la petite leon quelle mavait donne, paraissait une assez bonne femme, sonna et donna des ordres pour mon installation. Je refusai de manger, ayant pris mes prcautions en route, et sachant quil nest rien de plus gnant que de manger tout seul, sous les yeux de gens qui lon est compltement inconnu.Comme mon pre mavait donn plusieurs jours pour macquitter de ma commission, je navais rien de mieux faire que dattendre notre belle cliente, et jtais, vis--vis delle et de sa famille, un envoy assez utile pour avoir droit une trs cordiale hospitalit. Je ne me fis donc pas prier pour rester chez elle, bien quil y et un tournebride trs confortable, o les gens de ma sorte allaient ordinairement attendre le moment de sentretenir avec les gens de qualit. Tel tait encore le langage des provinces cette poque, et il fallait en apprcier les termes et la valeur pour se tenir sa place, sans bassesse et sans impertinence, dans les relations du monde. Bourgeois et philosophe (on ne disait pas encore dmocrate), je ntais nullement convaincu de la supriorit morale de la noblesse. Mais, bien quelle se piqut aussi de philosophie, je savais quil fallait mnager ses susceptibilits dtiquette, et les respecter pour sen faire respecter soi-mme.Javais donc, un peu de timidit passe, aussi bon ton que qui que ce soit, ayant dj vu chez mon pre des spcimens de toutes les classes de la socit. La douairire parut sen apercevoir au bout de quelques instants, et ne plus se faire de violence pour accueillir, sinon en gal, du moins en ami, le fils de lavocat de la maison.Pendant quelle me faisait la conversation, en femme qui lusage tient lieu desprit, jeus le loisir dexaminer et sa figure et celle de lautre matrone, encore plus grasse quelle, qui, assise quelque distance, et remplissant le fond dun ouvrage de tapisserie, ne desserrait pas les dents et levait peine les yeux sur moi. Elle tait mise peu prs comme la douairire, robe de soie fonce, manches collantes, fichu de dentelle noire pass par-dessus un bonnet blanc et nou sous le menton. Mais tout cela tait moins propre et moins frais; les mains taient moins blanches quoique aussi poteles; le type plus vulgaire, bien que la vulgarit ft dj trs accuse dans les traits lourds de la grosse douairire dIonis. Bref, je ne doutai plus de sa condition de fille de compagnie, lorsque la douairire lui dit, propos de mon refus de souper:Nimporte, Zphyrine, il ne faut pas oublier que M. Nivires est jeune et quil peut avoir encore faim, au moment de sendormir. Faites-lui mettre un ambigu dans son appartement.La monumentale Zphyrine se leva; elle tait aussi grande que grosse.Et surtout, lui dit sa matresse lorsquelle fut au moment de sortir, quon noublie pas le pain.Le pain? dit Zphyrine dune petite voix grle et voile qui faisait un plaisant contraste avec sa stature.Puis elle rpta:Le pain? avec une intonation bien marque de doute et de surprise.Les pains! rpondit la douairire avec autorit.Zphyrine parut hsiter un instant et sortit; mais sa matresse la rappela aussitt pour lui faire cette trange recommandation:Trois pains!Zphyrine ouvrit la bouche pour rpondre, leva tant soit peu les paules et disparut.Trois pains! mcriai-je mon tour. Mais quel apptit me supposez-vous donc, madame la comtesse?Oh! ce nest rien, dit-elle. Ils sont tout petits!Elle garda un instant le silence. Je cherchais un peu ce que je trouverais lui dire pour relever la conversation, en attendant que jeusse le droit de me retirer, lorsquelle parut en proie une certaine perplexit, porta la main au gland de la sonnette et sarrta pour dire, comme se parlant elle-mme:Pourtant, trois pains!...Cest beaucoup, en effet, repris-je en rprimant une grande envie de rire.Elle me regarda, tonne, ne se rendant pas compte davoir parl tout haut.Vous parlez du procs? dit-elle comme pour me faire oublier sa distraction: cest beaucoup, ce quon nous rclame! Croyez-vous que nous le gagnerons?Mais elle couta fort peu mes rponses vasives, et sonna dcidment; un domestique vint, qui elle demanda Zphyrine. Zphyrine revint, qui elle parla dans loreille; aprs quoi, elle parut tranquillise et se mit babiller avec moi, en bonne commre, trs borne, mais bienveillante et presque maternelle, me questionnant sur mes gots, mon caractre, mes relations et mes plaisirs. Je me fis plus enfant que je ntais pour la mettre son aise; car je remarquai vite quelle tait de ces femmes du grand monde qui ont su se passer de la plus mdiocre intelligence, et qui nont aucun besoin den rencontrer davantage chez les autres.En somme, elle avait tant de bonhomie, que je ne mennuyai pas beaucoup avec elle pendant une heure, et que je nattendis pas avec trop dimpatience la permission de la quitter.Un valet de chambre me conduisit mon appartement; car ctait presque un appartement complet: trois pices fort belles, trs vastes, et meubles en vieux Louis XV, avec beaucoup de luxe. Mon propre domestique, qui ma bonne mre avait fait la leon, tait dans ma chambre coucher, attendant lhonneur de me dshabiller, afin de paratre aussi instruit de son devoir que les valets de grande maison.Cest fort bien, mon cher Baptiste, lui dis-je quand nous fmes seuls ensemble, mais tu peux aller dormir. Je me coucherai moi-mme et me dshabillerai en personne, comme jai fait depuis que je suis au monde.Baptiste me souhaita une bonne nuit et me quitta. Il ntait que dix heures, je navais nulle envie de dormir sitt, et je me disposais aller examiner les meubles et les tableaux de mon salon, lorsque mes yeux tombrent sur lambigu qui mavait t servi dans ma chambre, prs de la chemine, et les trois pains mapparurent dans une mystrieuse symtrie.Ils taient passablement gros et placs au centre du plateau de laque, dans une jolie corbeille de vieux saxe, avec une belle salire dargent au milieu, et trois serviettes damasses lentour.Que diable y a-t-il dans larrangement de cette corbeille? me demandai-je, et pourquoi cet accessoire vulgaire de mon souper, le pain, a-t-il tant tourment ma vieille htesse? Pourquoi trois pains si expressment recommands? Pourquoi pas quatre, pourquoi pas dix, si lon me prend pour un ogre? Et, au fait, voil un trs copieux ambigu, et des flacons de vin avec des tiquettes qui promettent beaucoup; mais pourquoi trois carafes deau? Voil qui redevient mystrieux et bizarre. Cette bonne vieille comtesse simagine-t-elle que je suis triple, ou que japporte deux convives dans ma valise?Je mditais sur cette nigme, lorsquon frappa la porte de lantichambre.Entrez! criai-je sans me dranger, pensant que Baptiste avait oubli quelque chose.Quelle fut ma surprise de voir apparatre, en coiffe de nuit, la puissante Zphyrine, tenant dune main un bougeoir, de lautre, mettant un doigt sur ses lvres, et savanant vers moi avec la risible prtention de ne pas faire crier le parquet sous ses pas dlphant. Je devins certainement plus ple que je ne lavais t en me prparant paratre devant la jeune madame dIonis. De quelle effroyable aventure me menaait donc cette volumineuse apparition?Ne craignez rien, monsieur, me dit ingnument la bonne vieille fille, comme si elle et devin ma terreur, je viens vous expliquer la singularit... les trois carafes... et les trois pains!Ah! volontiers, rpondis-je en lui offrant un fauteuil, jtais justement fort intrigu.Comme femme de charge, dit Zphyrine, refusant de sasseoir et tenant toujours sa bougie, je serais bien mortifie que monsieur crt de ma part une mauvaise plaisanterie. Je ne me permettrais pas... Et pourtant je viens demander monsieur de sy prter pour ne pas mcontenter ma matresse.Parlez, mademoiselle Zphyrine, je ne suis pas dhumeur me fcher dune plaisanterie, surtout si elle est divertissante.Oh! mon Dieu, non, monsieur, elle na rien de bien amusant, mais elle na rien de dsagrable non plus. Voici ce que cest. Madame la comtesse douairire est trs... elle a une tte bien...Zphyrine sarrta court. Elle aimait ou craignait la douairire et ne pouvait se dcider la critiquer. Son embarras tait comique, car il se traduisait par un sourire enfantin relevant les coins dune toute petite bouche dente, laquelle faisait paratre plus large encore sa figure ronde et joufflue, sans front et sans menton. On et dit la pleine lune se manirant et faisant la bouche en cur, comme on la voit reprsente sur les almanachs ligeois. La petite voix essouffle de Zphyrine, son grasseyement et son blaisement achevaient de la rendre si invraisemblable, que je nosais la regarder en face, dans la crainte de perdre mon srieux.Voyons, lui dis-je pour lencourager dans ses rvlations, madame la comtesse douairire est un peu taquine, un peu moqueuse!Non, monsieur, non! elle est de trs bonne foi; elle croit... elle simagine...Je cherchais en vain ce que la douairire pouvait simaginer, lorsque Zphyrine ajouta avec effort:Enfin, monsieur, ma pauvre matresse croit aux esprits!Soit! rpondis-je. Elle nest pas la seule personne de son sexe et de son ge qui ait cette croyance, et cela ne fait de tort personne.Mais cela fait quelquefois du mal ceux qui sen effrayent, et, si monsieur craignait quelque chose dans cet appartement, je puis lui jurer quil ny revient rien du tout.Tant pis! Jaurais t bien content dy voir quelque chose de surnaturel. Les apparitions font partie des vieux manoirs, et celui-ci est si beau, que je ne my serais reprsent que des fantmes trs agrables.Vraiment! monsieur a donc entendu parler de quelque chose?Relativement ce chteau et cet appartement? Jamais. Jattends que vous mappreniez...Eh bien, monsieur, voici ce que cest. En lanne... je ne sais plus, mais ctait sous Henri II; monsieur doit savoir mieux que moi combien il y a de temps de cela: il y avait ici trois demoiselles, hritires de la famille dIonis, belles comme le jour, et si aimables, quelles taient adores de tout le monde. Une mchante dame de la cour, qui tait jalouse delles, et de la plus jeune en particulier, fit mettre du poison dans leau dune fontaine dont elles burent et dont on se servait pour faire leur pain. Toutes trois moururent dans la mme nuit, et, ce que lon prtend, dans la chambre o nous voici. Mais cela nest pas bien sr et on ne se lest imagin que depuis peu. On faisait bien, dans le pays, un conte sur trois dames blanches qui staient montres longtemps dans le chteau et les jardins; mais ctait si vieux, quon ny pensait plus et que personne ny croyait, lorsquun des amis de la maison, M. labb de Lamyre, qui est un esprit gai et un beau parleur, ayant dormi dans cette chambre, rva ou prtendit avoir rv de trois femmes vertes qui taient venues lui faire des prdictions. Et, comme il vit que son rve intressait madame la douairire et divertissait la jeune comtesse, sa bru, il inventa tout ce quil voulut et fit parler ses revenants sa fantaisie, si bien que madame la douairire est persuade que lon pourrait savoir lavenir de la famille et celui du procs qui tourmente M. le comte, en venant bout de faire revenir et parler ces fantmes. Mais, comme toutes les personnes que lon a loges ici nont rien vu du tout, et nont fait que rire de ses questions, elle a rsolu dy faire coucher celles qui, ntant prvenues de rien, ne songeraient ni inventer des apparitions, ni cacher celles quelles pourraient voir. Voil pourquoi elle a command quon vous mt dans cette chambre, sans vous rien dire; mais, comme madame nest pas bien... fine, peut-tre! elle na pas pu sempcher de me parler devant vous des trois pains.Certainement, les trois pains dabord, et les trois carafes ensuite, taient faits pour me donner penser. Pourtant, je confesse que je ne trouve absolument rien qui ait rapport...Ah! si fait, monsieur. Les trois demoiselles du temps de Henri II ont t empoisonnes par le pain et leau!Je vois bien la relation, mais je ne comprends pas que cette offrande, si cen est une, puisse leur tre bien agrable. Quen pensez-vous vous-mme?Je pense que l o sont leurs mes, elles nen savent rien, ou sen soucient fort peu, dit Zphyrine dun air de supriorit modeste. Mais il faut que vous sachiez comment ces ides-l sont venues ma bonne vieille matresse. Je vous apporte le manuscrit que madame dIonis, sa belle-fille, madame Caroline, comme nous lappelons ici, a relev elle-mme sur de vieux griffonnages trouvs dans les archives de la famille. Cette lecture vous intressera plus que ma conversation, et je vais vous souhaiter le bonsoir... aprs, cependant, vous avoir adress une petite prire.De tout mon cur, ma bonne demoiselle: que puis-je faire pour vous?Ne dire personne au monde, si ce nest madame Caroline, qui ne le trouvera pas mauvais, que je vous ai prvenu; car madame la douairire me gronderait et ne se fierait plus moi.Je vous le promets; et que dois-je dire demain, si lon minterroge sur mes visions?Ah! voil, monsieur... Il faut que vous ayez la bont dinventer quelque chose, un rve sans suite ni sens, ce que vous voudrez, pourvu quil y soit question de trois demoiselles: autrement, madame la douairire sera comme une me en peine et sen prendra moi, disant que je nai pas mis les pains, les carafes et la salire; ou bien que je vous ai averti, et que votre incrdulit a fait manquer lapparition. Elle est persuade de la mauvaise humeur de ces dames, et du refus quelles font de se montrer ceux qui se moquent davance, ne ft-ce que dans leur pense.Rest seul, aprs avoir promis Zphyrine de me prter la fantaisie de sa matresse, jouvris et lus le manuscrit dont je ne rapporterai que les circonstances relatives mon histoire. Celle des demoiselles dIonis me parut une pure lgende, raconte par madame dIonis, sur la foi de documents peu authentiques, quelle critiquait elle-mme de ce ton lger et railleur qui tait alors de mode.Je passe donc sous silence la chronique froidement commente des trois mortes, qui mavait paru plus intressante dans les sobres paroles de Zphyrine, et je rapporterai seulement le fragment suivant, transcrit par madame dIonis, dun manuscrit dat de 1650, et rdig par un ancien chapelain du chteau:Cest de fait que jai ou raconter, dans ma jeunesse, comme quoi le chteau dIonis fut hant par des esprits, au nombre de trois, et montrant lapparence de dames richement habilles, lesquelles sans menacer personne, paraissaient chercher quelque chose dans les chambres et offices de la maison. Les messes et prires dites leur intention ne les ayant pu empcher de revenir, on simagina de faire bnir trois pains blancs et de les mettre en la chambre o les demoiselles dIonis avaient dcd. Cette nuit-l, elles vinrent sans faire de bruit ni effrayer personne de leur vue, et on trouva, le lendemain, quelles avaient comme grignot les pains, la manire des souris, mais nen avaient rien emport; et, la nuit suivante, elles recommencrent se plaindre et faire crier les huis et grincer les targettes. Cest pourquoi on imagina de leur mettre trois cruches deau claire, dont elles ne burent point, mais dont elles rpandirent une partie. Enfin, le prieur de Saint-*** conseilla de les apaiser tout fait en leur offrant une salire remplie de sel blanc, par la raison quelles avaient t empoisonnes dans un pain sans sel; et, ds que la chose fut faite, on les entendit chanter un trs beau cantique, o lon assure quelles promettaient, en latin, des bndictions et dheureuses fortunes la branche cadette dIonis, qui avait recueilli leur hritage.Ceci se passa, ma-t-on dit, du temps du roi Henri le IVme, et, depuis, on nen a plus entendu parler; mais cest une croyance qui a dur longtemps aprs, dans la maison dIonis, quen leur faisant cette offrande minuit, on peut les attirer et savoir delles les choses de lavenir. On dit mme que, si trois pains, trois carafes et une salire se trouvent par leffet du hasard sur une table, dans ledit chteau, on voit ou on entend, en ce lieu, des choses surprenantes. ce fragment, madame dIonis avait ajout la rflexion suivante: Il est bien regrettable pour la maison dIonis que ce beau miracle ait cess: tous ses membres eussent t vertueux et sages; mais, bien que jaie entre les mains une formule dinvocation rdige par quelque astrologue attach jadis la maison, je nespre pas que les dames vertes veuillent jamais sy rendre.Je restai quelque temps absorb, non par leffet de cette lecture, mais bien par la jolie criture de madame dIonis, et par llgante rdaction des autres rflexions qui accompagnaient la lgende.Je ne faisais pas, comme je me le permets aujourdhui, la critique du facile scepticisme de cette belle dame. Jtais sa hauteur en ce genre. Ctait la mode de prendre les choses fantastiques, non par leur ct artiste, mais par leur ct ridicule. On tait tout frais fier de ne plus donner dans les contes de nourrice, dans les superstitions de la veille.Jtais, du reste, fort dispos devenir amoureux. On mavait tant parl, la maison, de cette aimable personne, et ma mre mavait si bien recommand, mon dpart, de ne pas me laisser tourner la tte, que ctait moiti fait. Je navais encore aim que deux ou trois cousines, et ces amours-l, chantes par moi en vers aussi chastes que mes flammes, navaient pas tellement consum mon cur, quil ne ft prt se laisser incendier beaucoup plus srieusement.Javais emport un dossier que mon pre mavait engag tudier. Je louvris consciencieusement; mais, aprs en avoir lu quelques pages avec les yeux, sans quun seul mot arrivt mon cerveau, je reconnus que cette manire dtudier tait parfaitement inutile, et je pris le sage parti dy renoncer. Je crus rparer ma paresse en pensant srieusement au procs des dIonis, que je connaissais sur le bout du doigt, et je prparais les arguments par lesquels je devais convaincre la comtesse de la marche suivre. Seulement, chacun de ces arguments merveilleux se terminait, je ne sais comment, par quelque madrigal amoureux, qui navait pas un rapport direct avec la procdure.Au milieu de cet important travail, la faim me prit. La Muse nest pas si rigoureuse aux enfants de famille habitus bien vivre, quelle leur interdise de souper de bon apptit. Je me disposai donc faire honneur au pt qui me souriait travers mes dossiers et mes hmistiches, et je dpliai la serviette pose sur mon assiette, o, ma grande surprise, je trouvai un quatrime pain.Cette surprise cda vite un raisonnement trs simple: si, dans les projets et prvisions de la douairire, les trois pains cabalistiques devaient rester intacts, il tait naturel quon en et consacr un la satisfaction de mon apptit. Je gotai les vins et les trouvai dune si bonne qualit, que je fis gnreusement aux fantmes le sacrifice de ne pas entamer une seule des carafes deau qui leur taient destines.Et, tout en mangeant avec grand plaisir, je me mis enfin songer cette chronique, et me demander comment je raconterais les prodiges que je ne pouvais me dispenser davoir vus. Je regrettais que Zphyrine ne met pas donn plus de dtails sur les fantaisies prsumes des trois mortes. Lextrait du manuscrit de 1650 ntait pas assez explicite: ces dames devaient-elles attendre que je fusse endormi pour venir, comme des souris, grignoter sur ma table les pains dont on les savait si friandes? ou bien allaient-elles mapparatre dun moment lautre, et sasseoir, lune ma gauche, la seconde ma droite, et la troisime en face de moi?Minuit sonna, ctait lheure classique, lheure fatale!IILapparitionMinuit sonna jusquau douzime coup, sans quaucune apparition se produisit. Je me levai, pensant que jen tais quitte: javais fini de manger, et, aprs une douzaine de lieues cheval, je commenais sentir le besoin du sommeil, lorsque lhorloge du chteau, qui avait un trs beau timbre grave et retentissant, se mit recommencer les quatre quarts et les douze heures avec une lenteur imposante.Avouerai-je que je me sentis un peu mu de cette sorte de retour de lheure fantastique que je croyais rvolue? Pourquoi pas? Javais fait jusque-l si bonne contenance de philosophe! Pour tre un fervent disciple de la raison, je nen tais pas moins un trs jeune homme, et un homme dimagination, lev sur les genoux dune mre qui croyait encore fermement toutes les lgendes dont elle mavait berc, lesquelles ne mavaient pas toujours fait rire.Je maperus de limperceptible malaise que jprouvais, et, pour le combattre, car jen fus trs honteux, je me htai de me dshabiller. Lhorloge avait fini, jtais dans mon lit, et jallais souffler ma bougie, lorsquune horloge plus loigne du village se mit sonner son tour les quatre quarts et les douze heures, mais dune voix si lugubre et avec une si mortelle nonchalance, que jen fus srieusement impatient. Pour peu quelle et, comme celle du chteau, double sonnerie, il ny avait pas de raison pour en finir.Il me sembla, en effet, pendant quelques minutes, que je lentendais recommencer, et quelle sonnait trente-sept heures; mais ctait une pure illusion, comme je men assurai en ouvrant ma fentre. Le plus profond silence rgnait dans le chteau et dans la campagne. Le ciel tait voil tout fait; on napercevait plus aucune toile; lair tait lourd; et je voyais des voles de phalnes et de noctuelles sagiter dans le rayon de lumire que ma bougie projetait au dehors. Leur inquitude tait un signe dorage. Comme jai toujours beaucoup aim lorage, je me plus en respirer les approches. De courtes rafales mapportaient le parfum des fleurs du jardin. Le rossignol chanta encore une fois et se tut pour chercher un abri. Joubliai ma sotte motion en jouissant du spectacle de la ralit.Ma chambre donnait sur la cour dhonneur, qui tait vaste et entoure de constructions magnifiques, dont les masses lgres se dcoupaient en bleu ple sur le ciel noir, la lueur des premiers clairs.Mais le vent se leva et me chassa de la fentre, dont il semblait vouloir emporter les rideaux. Je fermai tout, et, avant de me recoucher, je voulus braver les spectres et satisfaire Zphyrine en accomplissant avec conscience ce que je prsumai tre les rites de lvocation. Je nettoyai la table et en tai les restes de mon repas. Je plaai les trois carafes, autour de la corbeille. Je navais pas drang le sel; et, voulant me venger de moi-mme en provoquant jusquau bout ma propre imagination, je mis trois chaises autour de la table et trois flambeaux sur la table, un devant chaque fauteuil.Aprs quoi, jteignis tout et mendormis tranquillement, sans manquer de me comparer sire Enguerrand, dont ma mre mavait souvent chant, sous forme de complainte, les aventures dans le terrible chteau des Ardennes.Il faut croire que mon premier sommeil fut trs profond, car je ne sais ce que devint lorage, et ce ne fut pas lui qui me rveilla; ce fut un cliquetis de verres sur la table, que jentendis, dabord travers je ne sais quels rves, et que je finis par entendre en ralit. Jouvris les yeux, et... me croie qui voudra, mais je fus tmoin de choses si surprenantes, quaprs vingt ans, le moindre dtail en est rest dans ma mmoire, aussi net que le premier jour.Il y avait de la clart dans ma chambre, bien que je ne visse aucun flambeau allum. Ctait comme une lueur verte trs vague, qui semblait partir de la chemine. Cette faible clart me permit de voir, non pas distinctement, mais assurment, trois personnes ou plutt trois formes assises sur les fauteuils que javais disposs autour de la table, lune droite, lautre gauche, la troisime entre les deux premires, vis--vis de la chemine et le dos tourn mon lit. mesure que ma vue shabituait cette lueur, je croyais reconnatre, dans ces trois ombres, des femmes vtues ou plutt enveloppes de voiles dun blanc verdtre, trs amples, qui par moments me semblaient tre des nuages, et qui leur cachaient entirement la figure, la taille et les mains. Je ne sais si elles agissaient, mais je ne pouvais saisir aucun de leurs mouvements, et cependant le cliquetis des carafes continuait, comme si elles les eussent pousses et heurtes, selon une sorte de rythme, contre la corbeille de porcelaine.Aprs quelques instants accords, je le confesse, une terreur trs vive, je pensai que jtais dupe dune mystification, et jallais sauter rsolument au milieu de la chambre pour faire peur qui voulait meffrayer, lorsque, me souvenant que dans cette maison je ne pouvais avoir affaire qu des femmes honntes, peut-tre de grandes dames qui me faisaient lhonneur de se moquer de moi, je tirai brusquement mon rideau et me rhabillai la hte.Quand ce fut fait, jcartai le rideau afin de guetter le moment de surprendre ces malignes personnes par un grand clat de ma plus grosse voix. Mais quoi! plus rien! tout avait disparu. Jtais dans une obscurit profonde. cette poque, on navait pas trouv le moyen de se procurer instantanment de la lumire; je navais pas mme celui de men procurer lentement laide de la pierre fusil. Je fus rduit mapprocher ttons de la table, o je ne trouvai absolument rien que les fauteuils, les carafes, les flambeaux et les pains, dans lordre o je les avais placs. Aucun bruit apprciable navait trahi le dpart des tranges visiteuses: il est vrai que le vent soufflait encore trs fort et sengouffrait en plaintes lamentables dans la vaste chemine de ma chambre.Jouvris la fentre et ma jalousie, contre laquelle jeus lutter pour lassujettir. Il ne faisait pas encore jour, et le peu de transparence de lair extrieur ne me permit pas de voir toutes les parties de ma chambre. Je fus rduit ttonner partout, ne voulant pas appeler ni interroger, tant je craignais de paratre effray. Je passai dans le salon et dans lautre pice, me livrant sans plus de bruit aux mmes recherches, et je revins masseoir sur mon lit pour faire sonner ma montre et songer mon aventure.Ma montre tait drgle et les horloges du dehors sonnrent une demie, comme pour me dclarer quil ny avait pas moyen de savoir lheure.Jcoutai le vent et tchai de me rendre compte de ses bruits et de ceux qui pourraient partir de quelque coin de mon appartement. Je mis mes yeux et mes oreilles la torture. Jy mis aussi mon esprit pour lui demander si je navais pas rv ce que javais cru voir. La chose tait possible, bien que je ne pusse me rendre compte du rve qui avait d prcder et amener ce cauchemar.Je rsolus de ne pas men tourmenter davantage et dattendre sur mon lit le retour du sommeil sans me dshabiller, en cas de mystification nouvelle.Je ne pus me rendormir. Je me sentais cependant fatigu, et le vent me berait irrsistiblement; je massoupissais chaque instant; mais, chaque instant, je rouvrais les yeux et regardais, malgr moi, dans le noir et dans le vide avec mfiance.Je commenais enfin sommeiller, lorsque le cliquetis recommena, et, cette fois, ouvrant les yeux bien grands, mais ne bougeant pas, je vis les trois spectres leur place, immobiles en apparence, avec leurs voiles verts flottant dans la lueur verte qui partait de la chemine.Je feignis de dormir, car il est probable que lon ne pouvait voir mes yeux ouverts dans lombre de lalcve, et jobservai attentivement. Je ntais plus effray; je nprouvais plus que la curiosit de surprendre un mystre plaisant ou dsagrable, une fantasmagorie trs bien mise en scne par des personnages rels, ou... Javoue que je ne trouvais pas de dfinition la seconde hypothse: elle ne pouvait tre que folle et ridicule, et cependant elle me tourmentait comme admissible.Je vis alors les trois ombres se lever, sagiter et tourner rapidement et sans aucun bruit, autour de la table, avec des gestes incomprhensibles. Elles mavaient paru de mdiocre stature tant quelles avaient t assises: debout, elles taient aussi grandes que des hommes. Tout coup, une dentre elles diminua, reprit la taille dune femme, devint toute petite, grandit dmesurment et se dirigea vers moi, pendant que les deux autres se tenaient debout sous le manteau de la chemine.Ceci me fut trs dsagrable; et, par un mouvement denfant, je mis mon oreiller sur ma figure, comme pour lever un obstacle entre moi et la vision.Puis jeus encore honte de ma sottise, et je regardai attentivement. Le spectre tait assis sur le fauteuil plac au pied de mon lit. Je ne vis pas sa figure. La tte et le buste taient, non pas ombrags, mais comme briss par le rideau de lalcve. La lueur du foyer, devenue plus vive, dessinait seulement la moiti infrieure dun corps et les plis dun vtement dont la forme et la couleur navaient plus rien de dtermin, mais dont la ralit ne pouvait plus tre rvoque en doute.Cela tait dune immobilit effrayante, comme si rien ne respirait sous cette sorte de linceul. Jattendis quelques instants qui me parurent un sicle. Je sentis que je perdais le sang-froid dont je mtais arm. Je magitai sur mon lit; jeus la pense de fuir je ne sais o. Jy rsistai. Je passai la main sur mes yeux, puis je lavanai rsolument pour saisir le spectre par les plis de ce vtement si visible et si bien clair: je ne touchai que le vide. Je mlanai sur le fauteuil: ctait un fauteuil vide. Toute clart et toute vision avaient disparu. Je recommenai parcourir la chambre et les autres pices. Comme la premire fois, je les trouvai dsertes. Bien certain de navoir, cette fois, ni rv ni dormi, je restai lev jusquau jour, qui ne tarda pas paratre.On a beaucoup tudi, depuis quelques annes, les phnomnes de lhallucination; on les a observs et caractriss. Des hommes de science en ont fait lanalyse sur eux-mmes. Jai vu mme des femmes dlicates et nerveuses en subir les accs frquents, non pas sans souffrance et sans tristesse, mais sans terreur, et en se rendant trs bien compte de ltat dillusion o elles se trouvaient.Dans ma jeunesse, on ntait pas si avanc. Il ny avait gure de milieu entre la ngation absolue de toute vision et la croyance aveugle aux apparitions. On riait de ceux qui taient tourments de ces visions, que lon attribuait la crdulit et la peur, et que lon nexcusait que dans le cas de grave maladie.Il marriva donc, pendant ma terrible insomnie, de minterroger svrement et de me faire une trs dure et trs injuste rprimande sur la faiblesse de mon esprit, sans songer me dire que tout cela pouvait tre leffet dune mauvaise digestion ou dune influence atmosphrique. Cette ide me ft venue difficilement; car, sauf un peu de fatigue et de mauvaise humeur, je ne me sentais pas du tout malade.Bien rsolu ne me vanter personne de laventure, je me couchai et dormis trs bien jusqu lheure o Baptiste frappa chez moi pour mavertir de lapproche du djeuner. Jallai lui ouvrir aprs avoir bien constat que ma porte tait reste ferme au verrou, comme je men tais assur avant de mendormir; javais fait et je fis encore la mme observation sur lautre porte de mon appartement, je comptai les gros pitons de fer qui assujettissent les plaques des chemines; je cherchai en vain la possibilit et les indices dune porte secrte. quoi bon, dailleurs? me disais-je mlancoliquement, pendant que Baptiste me poudrait les cheveux; nai-je pas vu un objet qui navait pas de consistance, une robe ou un suaire qui sest vanoui sous ma main?Sans cette circonstance concluante, jaurais pu attribuer tout une moquerie de madame dIonis; car jappris de Baptiste quelle tait rentre la veille, vers minuit.Cette nouvelle marracha mes proccupations. Je donnai des soins ma coiffure et ma toilette. Jtais un peu contrari dtre vou au noir par ma profession; mais ma mre mavait muni de si beau linge et dhabits si bien coups, que je me trouvai, en somme, fort prsentable: je ntais ni laid ni mal fait. Je ressemblais ma mre, qui avait t fort belle; et, sans tre fat, jtais habitu voir dans tous les yeux limpression favorable que produit une physionomie heureuse.Madame dIonis tait au salon quand jy entrai. Je vis une femme ravissante, en effet, mais beaucoup trop petite pour avoir figur de sa personne dans mon trio de spectres. Elle navait, dailleurs, rien de fantastique ni de diaphane. Ctait une beaut du genre rel, frache, gaie, vivante, portant avec grce ce que lon appelait, dans le style du temps, un aimable embonpoint, parlant avec finesse et justesse sur toutes choses, et laissant percer une grande nergie de caractre sous une grande douceur de formes.Je compris, au bout de quelques paroles changes avec elle, comment, grce tant desprit et de rsolution, de franchise et dadresse, elle venait bout de vivre en bonne intelligence avec un assez mauvais mari et une belle-mre trs borne. peine le djeuner fut-il commenc, que la douairire, mexaminant, me trouva souffrant et ple, quoique jeusse assez oubli mon aventure pour manger de bon apptit et me sentir doucement mu des aimables soins de ma belle htesse.Me rappelant alors les recommandations de Zphyrine, je mempressai de dire que javais bien dormi et fait des rves trs agrables.Ah! jen tais sre! scria la vieille dame navement enchante. On rve toujours bien dans cette chambre-l! Faites-nous part de vos rves, monsieur Nivires?Ils ont t trs confus; je crois pourtant me rappeler une dame...Une seule?Peut-tre deux!Peut-tre trois aussi? dit madame dIonis en souriant.Prcisment, madame, vous me rappelez quelles taient trois!Jolies? dit la douairire triomphante.Assez jolies, bien quun peu fanes.Vraiment? reprit madame dIonis, qui semblait sentendre avec les yeux de Zphyrine, assise au petit bout de la table, pour me donner la rplique. Et que vous ont-elles dit?Des choses incomprhensibles. Mais, si cela intresse madame la comtesse douairire, je ferai mon possible pour men souvenir.Ah! mon cher enfant, dit la douairire, cela mintresse un point que je ne puis vous dire. Je vous expliquerai a tout lheure. Commencez par nous raconter...Raconter me sera bien difficile. Peut-on raconter un rve?Peut-tre! si on vous aidait dans vos souvenirs, dit avec un grand sang-froid madame dIonis, rsigne flatter la manie de sa belle-mre; ne vous ont-elles point parl de la prosprit future de cette maison?Il me semble bien que oui, en effet.Ah! vous voyez, Zphyrine, scria la douairire, vous qui ne croyez rien! et je parie quelles ont parl du procs! Dites, monsieur Nivires, dites bien tout!Un regard de madame dIonis mavertit de ne pas rpondre. Je dclarai navoir pas entendu un mot du procs dans mes songes. La douairire en parut trs contrarie, et se tranquillisa bientt, en disant:a viendra! a viendra!Ce a viendra me sembla trs dsobligeant, bien quil ft dit avec une bienveillance optimiste. Je ne me souciais nullement de recommencer une aussi mauvaise nuit; mais, mon tour, je me rsignai vite lorsque madame dIonis me dit demi-voix, pendant que la douairire querellait Zphyrine sur son incrdulit:Cest bien aimable vous de vous prter la fantaisie du jour dans notre maison. Jespre que vous naurez, en effet, chez nous, que de bons rves; mais vous ntes pas absolument forc de voir toutes les nuits ces trois demoiselles. Il suffit que vous en parliez aujourdhui sans rire mon excellente belle-mre. Cela lui fait grand plaisir et ne compromet pas votre courage. Tous nos amis sont dcids les voir pour avoir la paix.Je fus assez ddommag et assez lectris par lair dintimit confiante que prenait avec moi cette charmante femme, pour recouvrer ma gaiet ordinaire, et je me prtai, durant tout le repas, retrouver peu peu le souvenir des choses merveilleuses qui mavaient t rvles. Je promis surtout de longs jours la douairire, de la part des trois dames vertes.Et mon asthme, monsieur? dit-elle, vous ont-elles dit que je gurirais de mon asthme?Pas prcisment; mais elles ont parl de longue vie, fortune et sant.Tout de bon? Eh bien, vraiment, je nen demande pas davantage au bon Dieu. prsent, ma fille, dit-elle sa bru, vous qui racontez si bien, faites donc part ce bon jeune homme de la cause de ses rves et dites-lui lhistoire des trois demoiselles dIonis.Je fis ltonn. Madame dIonis demanda la permission de me confier le manuscrit quelle navait rdig, disait-elle, que pour se dispenser de faire trop souvent le mme rcit.Le djeuner tait fini. La douairire alla faire sa sieste.Il fait trop chaud pour aller au jardin en plein midi, me dit madame dIonis, et, pourtant, je ne veux pas vous faire travailler ce maudit procs en sortant de table. Si vous voulez visiter lintrieur du chteau, qui est assez intressant, je vous servirai de guide.Accepter la proposition est dun indiscret et dun malappris, rpondis-je, et pourtant jen meurs denvie.Eh bien, ne mourez pas, et venez, dit-elle avec une gaiet adorable.Mais elle ajouta aussitt, et fort naturellement:Viens avec nous, ma bonne Zphyrine, tu nous ouvriras les portes.Une heure plus tt, ladjonction de Zphyrine met t fort agrable; mais je ne me sentais plus si timide auprs de madame dIonis, et javoue que ce tiers entre nous me contraria. Je navais certes aucune sotte prsomption, aucune ide impertinente; mais il me semblait que jaurais caus avec plus de sens et dagrment dans le tte--tte. La prsence de cette pleine lune affadissait toutes mes ides et gnait lessor de mon imagination.Et puis Zphyrine ne songeait qu la chose que je me serais justement plu oublier.Vous voyez bien, madame Caroline, dit-elle madame dIonis en traversant la galerie du rez-de-chausse, il ny a rien du tout dans la chambre aux dames vertes. M. Nivires y a parfaitement dormi!Eh! mon Dieu, ma bonne, je nen doute pas, rpondit la jeune femme. M. Nivires ne me fait pas leffet dun fou! Cela ne mempchera pas de croire que labb de Lamyre y a vu quelque chose.En vrit? dis-je un peu mu. Jai eu lhonneur de voir quelquefois M. de Lamyre; je le croyais aussi peu fou que moi-mme.Il nest pas fou, monsieur, reprit Zphyrine, cest un badin qui raconte srieusement des folies.Non! dit madame dIonis avec dcision, cest un homme desprit qui se monte la tte. Il a commenc par se moquer de nous et nous faire des contes de revenants. Il tait facile alors, non pour notre bonne douairire, mais pour nous, de voir quil plaisantait. Mais peut-tre ne faut-il pas trop plaisanter avec certaines ides folles. Il est trs certain pour moi quune nuit il a eu peur, puisque rien na pu le dcider depuis rentrer dans cette chambre. Mais parlons dautre chose; car je suis sre que M. Nivires est dj rassasi de cette histoire; moi, jen ai par-dessus la tte, et, puisque tu lui as montr davance le manuscrit, me voil dispense de men occuper davantage.Cest singulier, madame, reprit Zphyrine en riant, on dirait que vous-mme, votre tour, vous commencez croire quelque chose! Il ny a donc que moi dans la maison qui resterai incrdule!Nous entrions dans la chapelle, et madame dIonis men fit rapidement lhistorique. Elle tait fort instruite et nullement pdante. Elle me montra, en me les expliquant, toutes les salles importantes, les statues, les peintures, les meubles rares et prcieux que contenait le chteau. Elle mettait tout une grce incomparable et une complaisance inoue. Je devenais amoureux, comme qui dirait vue dil, amoureux au point dtre jaloux lide quelle tait peut-tre aussi aimable avec tout le monde quelle ltait avec moi. Nous arrivmes ainsi dans une immense et magnifique salle, divise en deux galeries par une lgante rotonde. On appelait cette salle la bibliothque, bien quune partie seulement ft consacre aux livres. Lautre moiti tait une sorte de muse de tableaux et dobjets dart. La rotonde contenait une fontaine entoure de fleurs. Madame dIonis me fit remarquer ce monument prcieux, que lon avait rcemment retir des jardins pour le mettre labri et le prserver daccident, la chute dune grosse branche layant un peu endommag dans une nuit dorage.Ctait un rocher de marbre blanc sur lequel senlaaient des monstres marins, et, au-dessus deux, sur la partie la plus leve, tait assise avec grce une nride, que lon regardait comme un chef-duvre. On attribuait ce groupe Jean Goujon, ou tout au moins lun de ses meilleurs lves.La nymphe, au lieu dtre nue, tait chastement drape; circonstance qui faisait croire que ctait le portrait dune dame pudique qui navait ni voulu poser dans le simple appareil dune desse, ni permettre que lartiste interprta ses formes lgantes pour les placer sous les yeux dun public profane. Mais ces draperies, dont la partie suprieure de la poitrine et les bras jusqu lpaule taient seuls dgags, nempchaient pas dapprcier lensemble de ce type trange qui caractrise la statuaire de la renaissance, ces proportions lances, cette rondeur dans la tnuit, cette finesse dans la force, enfin ce quelque chose de plus beau que nature qui tonne dabord comme un rve, et qui, peu peu, sempare de la plus enthousiaste rgion de lesprit. On ne sait si ces beauts ont t conues pour les sens, mais elles ne les troublent pas. Elles semblent nes directement de la Divinit dans quelque den, ou sur quelque mont Ida, dont elles nont pas voulu descendre pour se mler nos ralits. Telle est la fameuse Diane de Jean Goujon, grandiose, presque effrayante daspect, malgr lextrme douceur de ses linaments, exquise et monumentale, mouvemente comme la vigueur physique, et cependant calme comme la puissance intellectuelle.Je navais encore rien vu ou rien remarqu de cette statuaire nationale que nous navons peut-tre jamais assez apprcie, et qui met la France de cette poque ct de lItalie de Michel-Ange. Je ne compris pas demble ce que je voyais; jy tais mal dispos, dailleurs, par la comparaison de ce type surprenant avec la beaut rondelette et mignonne de madame dIonis, un vrai type Louis XV, toujours souriant, et plus saisissant par le sentiment de la vie que par la grandeur de la pense.Ceci est plus beau que le vrai, nest-ce pas? me dit-elle en me faisant remarquer les longs bras et le corps de serpent de la nride.Je ne trouve pas, rpondis-je en regardant avec une ardeur involontaire madame dIonis.Elle ne parut pas y faire attention.Arrtons-nous ici, me dit-elle. Il y fait trs bon et trs frais. Si vous voulez, nous allons parler daffaires. Zphyrine, ma chre bonne, tu peux nous laisser.Jtais enfin seul avec elle! Deux ou trois fois, depuis une heure, son beau regard, naturellement vif et aimant, mavait donn le vertige, et je mtais imagin que je me jetterais ses pieds si Zphyrine net t l. Mais peine fut-elle partie, que je me sentis enchan par le respect et la crainte, et que je me mis parler du procs avec une lucidit dsespre.

III

Le procsAinsi, me dit-elle aprs mavoir cout avec attention, il ny a pas moyen de le perdre?Lavis de mon pre et le mien est que, pour le perdre, il faudrait le vouloir.Mais votre excellent pre a bien compris que je le voulais absolument?Non, madame, rpondis-je avec fermet; car il sagissait de faire mon devoir, et je rentrais dans le seul rle convenable que jeusse jouer auprs de cette noble femme; non! mon pre ne lentend pas ainsi. Sa conscience lui dfend de trahir les intrts qui lui ont t confis par M. le comte dIonis. Il croit que vous amnerez votre poux une transaction, et il la rendra aussi acceptable que possible aux adversaires que vous protgez; mais il ne se rsoudra jamais vouloir persuader M. dIonis que sa cause est mauvaise en justice.En justice lgale! rpliqua-t-elle avec un triste et doux sourire, mais, en justice vraie, en justice morale et naturelle, votre digne pre sait bien que notre droit nous conduit exercer une cruelle spoliation.Ce que mon pre pense cet gard, rpondis-je un peu branl, il nen doit compte qu sa propre conscience. Quand lavocat peut dfendre une cause o les deux justices dont vous parlez sont en sa faveur, il est bien heureux, bien ddommag de celles o il les trouve en opposition; mais il ne doit jamais approfondir cette distinction quand il a accept bien volontairement son mandat, et vous savez, madame, que mon pre na consenti poursuivre M. dAillane que parce que vous lavez voulu.Je lai voulu, oui! jai obtenu de mon mari que ce soin ne ft pas confi un autre; jai espr que votre pre, le meilleur et le plus honnte homme que je connaisse, russirait sauver cette malheureuse famille de la rigoureuse poursuite de la mienne. Un avocat peut toujours se montrer retenu et gnreux, surtout quand il sait quil ne sera pas dsavou par son principal client. Et cest moi qui suis ce client, monsieur! Il sagit de ma fortune et non de celle de M. dIonis, que rien ne menace.Il est vrai, madame; mais vous tes en puissance de mari, et le mari, comme chef de la communaut...Ah! je le sais de reste! Il a sur ma fortune plus de droits que moi-mme et il en use dans mon intrt, je veux le croire; mais il oublie, en ceci, celui de ma conscience: et pour qui? Il a une immense fortune personnelle, et pas denfants; jai donc devant Dieu le droit de me dpouiller dune partie de mon opulence pour ne pas ruiner dhonntes gens, victimes dune question de procdure.Ce sentiment est digne de vous, madame, et je ne suis pas ici pour contester un si beau droit, mais pour vous rappeler notre devoir, nous autres, et vous prier de ne pas exiger que nous y manquions. Tous les mnagements conciliables avec le gain de votre procs, nous les aurons, dussions-nous encourir les reproches de M. dIonis et de sa mre. Mais reculer devant la tche accepte, en dclarant que le succs est douteux et quil y aurait profit transiger, cest ce que ltude approfondie de laffaire nous interdit, sous peine de mensonge et de trahison.Eh bien, non! vous vous trompez! scria madame dIonis avec feu: je vous assure que vous vous trompez! Ce sont l des subtilits davocat qui font illusion un homme vieilli dans la pratique, mais quun jeune homme sensible ne doit pas accepter comme une rgle absolue de sa conduite... Si votre pre sest charg du procs, et vous convenez quil la fait ma requte, cest parce quil pressentait mes intentions. Sil les avait mconnues, je men affligerais et je croirais que lon na pas pour moi dans votre maison lestime que jaimerais vous inspirer. L o lon sent que la victoire serait horrible, on ne doit pas craindre de proposer la paix avant la bataille. Agir autrement, cest se faire une fausse ide du devoir. Le devoir nest pas une consigne militaire; cest une religion, et la religion qui prescrirait le mal, nen serait pas une. Taisez-vous! ne me parlez plus de votre mandat! Ne mettez pas lambition de M. dIonis au-dessus de mon honneur; ne faites pas de cette ambition une chose sacre; cest une chose fcheuse, et rien de plus. Unissez-vous moi pour sauver des malheureux. Faites que je puisse voir en vous un ami selon mon cur, bien plutt quun lgiste infaillible et un avocat implacable!En me parlant ainsi, elle me tendait la main et minondait du feu enthousiaste de ses beaux yeux bleus. Je perdis la tte, et, couvrant cette main de baisers, je me sentis vaincu. Je ltais davance, jtais de son avis avant de lavoir vue.Je me dfendis cependant encore. Javais jur mon pre de ne pas le faire cder aux considrations de sentiment que sa cliente lui avait fait pressentir par ses lettres. Madame dIonis ne voulut rien entendre.Vous parlez, me dit-elle, en bon fils qui plaide la cause de son pre; mais jaimerais mieux que vous fussiez moins bon avocat.Ah! madame, mcriai-je tourdiment, ne me dites pas que je plaide ici contre vous, car vous me feriez trop har un tat pour lequel je sens bien que je nai pas linsensibilit quil faudrait.Je ne vous fatiguerai pas du fond du procs intent par la famille dIonis la famille dAillane. Lentretien que je viens de rapporter suffit lintelligence de mon rcit. Il sagissait dun immeuble de cinq cent mille francs, cest--dire de presque toute la fortune foncire de notre belle cliente. M. dIonis employait fort mal limmense richesse quil possdait de son ct. Il tait perdu de dbauche, et les mdecins ne lui donnaient pas deux ans vivre. Il tait trs possible quil laisst sa veuve plus de dettes que de bien. Madame dIonis, renonant au bnfice de son procs, tait donc menace de retomber, du fate de lopulence, dans un tat de mdiocrit pour lequel elle navait pas t leve. Mon pre plaignait beaucoup la famille dAillane, qui tait infiniment estimable et qui se composait dun digne gentilhomme, de sa femme et de ses deux enfants. La perte du procs les jetait dans la misre; mais mon pre prfrait naturellement se dvouer lavenir de sa cliente et la prserver dun dsastre. L tait pour lui le vritable cas de conscience; mais il mavait recommand de ne pas faire valoir cette considration auprs delle. Cest une me romanesque et sublime, mavait-il dit, et plus on lui allguera son intrt personnel, plus elle sexaltera dans la joie de son sacrifice; mais lge viendra, et lenthousiasme passera. Alors, gare aux regrets! Et gare aussi aux reproches quelle serait en droit de nous faire pour ne pas lavoir sagement conseille!Mon pre ne me savait pas aussi enthousiaste que je ltais moi-mme. Retenu par des affaires nombreuses, il mavait confi le soin de calmer llan gnreux de cette adorable femme, en nous abritant derrire de prtendus scrupules qui ntaient pour lui quaccessoires. Ctait une pense trs sage; mais il navait pas prvu et je navais pas prvu moi-mme que je partagerais si vivement les ides de madame dIonis. Jtais dans lge o la richesse matrielle na aucun prix dans limagination; cest lge de la richesse du cur.Et puis cette femme qui faisait sur moi leffet de ltincelle sur la poudre; ce mari hassable, absent, condamn par les mdecins; la mdiocrit dont on la menaait et laquelle elle tendait les bras en riant... que sais-je!Jtais fils unique, mon pre avait quelque fortune, je pouvais en acqurir aussi. Je ntais quun bourgeois anobli dans le pass par lchevinage, et, dans le prsent, par la considration attache au talent et la probit; mais on tait en pleine philosophie, et, sans se croire la veille dune rvolution radicale, on pouvait dj admettre lide dune femme de qualit ruine, pousant un homme du tiers dans laisance.Enfin, mon jeune cerveau battait la campagne, et mon jeune cur dsirait instinctivement la ruine de madame dIonis. Pendant quelle me parlait avec animation des ennuis de lopulence et du bonheur dune douce mdiocrit la Jean-Jacques Rousseau, jallais si vite dans mon roman, quil me semblait quelle daignait le deviner et y faire allusion dans chacune de ses paroles enivres et enivrantes.Je ne me rendis cependant pas ouvertement. Ma parole tait engage: je ne pouvais que promettre dessayer de flchir mon pre; je ne pouvais faire esprer dy russir, je ne lesprais pas moi-mme: je connaissais la fermet de ses dcisions. La solution approchait; nous tions bout de lenteurs et de procdure vasive. Madame dIonis proposait un moyen, dans le cas o elle mamnerait ses vues: ctait que mon pre se fit malade au moment de plaider, et que la cause me ft confie... pour la perdre!Javoue que je fus effray de cette hypothse et que je compris alors les scrupules de mon pre. Tenir dans ses mains le sort dun client et sacrifier son droit une question de sentiment, cest un beau rle quand on peut le remplir ouvertement par son ordre: mais telle ntait pas la position qui mtait faite. Il fallait, pour M. dIonis, sauver les apparences, faire adroitement des maladresses, employer la ruse pour le triomphe de la vertu. Jeus peur, je plis, je pleurai presque, car jtais amoureux, et mon refus me brisait le cur.Nen parlons plus, me dit avec bont madame dIonis, qui parut deviner, si elle ne lavait dj fait, la passion quelle allumait en moi. Pardonnez-moi davoir mis votre conscience cette preuve. Non! vous ne devez pas la sacrifier la mienne, et il faudra trouver un autre moyen de salut pour ces pauvres adversaires. Nous le chercherons ensemble, car vous tes avec moi pour eux, je le vois et je le sens, malgr vous! Il faut que vous restiez prs de moi quelques jours. crivez votre pre que je rsiste et que vous combattez. Nous aurons lair, pour ma belle-mre, dtudier ensemble les chances de gain. Elle est persuade que je suis ne procureur, et le ciel mest tmoin quavant cette dplorable affaire, je ne my entendais pas plus quelle, ce qui nest pas peu dire! Voyons, ajouta-t-elle en reprenant sa belle et sympathique gaiet, ne nous tourmentons pas et ne soyez pas triste! Nous viendrons bout de trouver de nouvelles causes de retard. Tenez, il y en a une bien singulire, bien absurde et qui serait cependant toute puissante sur lesprit de la bonne douairire, et mme sur celui de M. dIonis. Ne la devinez-vous pas?Je cherche en vain.Eh bien, il sagirait de faire parler les dames vertes.Quoi! rellement, M. dIonis partagerait la crdulit de sa mre?M. dIonis est trs brave, il a fait ses preuves, mais il croit aux esprits et il en a une peur effroyable. Que les trois demoiselles nous dfendent de hter le procs, et le procs dormira encore.Ainsi, vous ne trouvez rien de mieux, pour satisfaire le besoin que jprouve de vous seconder, que de me condamner dabominables impostures? Ah! madame, que vous savez donc lart de rendre les gens malheureux!Comment! Vous vous feriez scrupule aussi de cela? Ne vous tes-vous pas dj prt de bonne grce... une plaisanterie sans consquence, fort bien! Mais, si M. dIonis sen mle, et quil me somme de dclarer sur lhonneur...Cest vrai! encore une ide qui ne vaut rien! Reposons-nous de chercher pour aujourdhui. La nuit porte conseil; demain, peut-tre vous proposerai-je enfin quelque chose de possible. La journe savance, et jentends labb de Lamyre qui nous cherche.Labb de Lamyre tait un petit homme charmant. Bien quil et la cinquantaine, il tait encore frais et joli. Il tait bon, frivole, bel esprit, beau diseur, facile, enjou, et, en fait dopinions philosophiques, de lavis de tous ceux qui il parlait, car la question pour lui ntait pas de persuader, mais de plaire. Il me sauta au cou et me combla dloges dont je fis bon march quant lui, sachant quil en tait prodigue avec tout le monde, mais dont je lui sus plus de gr qu lordinaire, cause du plaisir que madame dIonis parut prendre les couter. Il vanta mes grands talents comme avocat et comme pote, et me fora de rciter quelques vers qui parurent gots plus quils ne valaient. Madame dIonis, aprs mavoir compliment dun air mu et sincre, nous laissa ensemble pour vaquer aux soins de sa maison.Labb me parla de mille choses qui ne mintressaient pas. Jaurais voulu tre seul pour rver, pour me retracer chaque mot, chaque geste de madame dIonis. Labb sattacha moi, me suivit partout et me fit mille contes ingnieux que je donnai au diable. Enfin la conversation prit un vif intrt pour moi, quand il voulut bien la replacer sur le terrain brlant de mes rapports avec madame dIonis.Je sais ce qui vous amne ici, me dit-il. Elle men avait parl davance. Sans savoir le jour de votre visite, elle vous attendait. Votre pre ne veut pas quelle se ruine, et il a parbleu bien raison! Mais il ne la convaincra pas, et il faudra vous brouiller avec elle ou la laisser faire sa tte. Si elle croyait aux dames vertes, la bonne heure! Vous pourriez les faire parler son intention; mais elle ny croit pas plus que vous et moi!Madame dIonis prtend cependant que vous y croyez un peu, monsieur labb!Moi? elle vous la dit? Oui, oui, je sais quelle traite son petit ami de grand poltron! Eh bien, chantez le duo avec elle; je nai pas peur des dames vertes, je ny crois pas; mais je suis sr dune chose qui me fait peur, cest de les avoir vues.Comment donc arrangez-vous ces choses contradictoires.Cest bien simple. Il y a des revenants ou il ny en a pas. Moi, jen ai vu, je suis pay pour savoir quil y en a. Seulement, je ne les crois pas malfaisants, et je nai pas peur quils me battent. Je ne suis pas n poltron; mais je me mfie de ma cervelle, qui est un salptre. Je sais que les ombres nont pas de prise sur les corps, pas plus que les corps nont de prise sur les ombres, puisque jai saisi la manche dune de ces demoiselles sans lui trouver aucune espce de bras. Depuis ce moment, que je noublierai jamais, et qui a chang toutes mes ides sur les choses de ce monde et de lautre, je me suis bien jur de ne plus braver la faiblesse humaine. Je ne me soucie pas du tout de devenir fou. Tant pis pour moi si je nai pas la force morale de contempler froidement et philosophiquement ce qui dpasse mon entendement; mais pourquoi men ferais-je accroire? Jai commenc par me moquer, jai appel et provoqu lapparition en riant. Lapparition sest produite. Bonjour! jen ai assez dune fois, on ne my reprendra plus.On peut croire que jtais vivement frapp de ce que jentendais. Labb y mettait une bonne foi vidente. Il ne se croyait pas poursuivi par une manie. Depuis lmotion quil avait prouve dans la chambre aux dames, il navait jamais rv delles, il ne les avait jamais revues. Il ajoutait quil tait bien certain que les ombres ne lui eussent t hostiles et nuisibles en aucune faon, sil avait eu le courage ncessaire pour les examiner.Mais je ne lai pas eu, ajouta-t-il, car jai presque perdu connaissance, et, me voyant si sot, jai dit: Approfondisse qui voudra le mystre, je ne men charge pas. Je ne suis pas lhomme de ces choses-l.Jinterrogeai minutieusement labb. trs peu de dtails prs, sa vision avait t semblable la mienne. Je fis un grand effort sur moi-mme pour ne pas lui laisser pressentir la similitude de nos aventures. Je le savais trop babillard pour men garder inviolablement le secret, et je redoutais les sarcasmes de madame dIonis plus que tous les dmons de la nuit: aussi fis-je trs bonne contenance devant toutes les questions de labb, assurant que rien navait troubl mon sommeil; et, quand vint le moment de rentrer, onze heures du soir, dans cette fatale chambre, je promis fort gaiement la douairire de garder bonne note de mes songes et pris cong de la compagnie dun air vaillant et enjou.Je ntais pourtant ni lun ni lautre. La prsence de labb, le souper et la veille sous les yeux de la douairire avaient rendu madame dIonis plus rserve quelle ne lavait t avec moi dans la matine. Elle semblait aussi me dire dans chaque allusion notre soudaine et cordiale intimit: Vous savez quel prix je vous lai accorde! Jtais mcontent de moi: je navais su tre ni assez soumis ni assez en rvolte. Il me semblait avoir trahi la mission que mon pre mavait confie, et cela sans profit pour mes chimres damour.Ma mlancolie intrieure ragissait sur mes impressions, et mon bel appartement me sembla sombre et lugubre. Je ne savais que penser de la raison de labb et de la mienne propre. Sans la mauvaise honte, jaurais demand dtre log ailleurs, et jeus un mouvement de colre vritable lorsque je vis entrer Baptiste avec le maudit plateau, la corbeille, les trois pains et tout lattirail ridicule de la veille.Quest-ce que cela? lui dis-je avec humeur. Est-ce que jai faim? Est-ce que je ne sors pas de table?En effet, monsieur, rpondit-il. Je trouve cela bien drle... Cest mademoiselle Zphyrine qui ma charg de vous lapporter. Jai eu beau lui dire que vous passiez les nuits dormir, comme tout le monde, et non manger, elle ma rpondu en riant: Portez toujours, cest lhabitude de la maison. a ne gnera pas votre matre, et vous verrez quil ne demandera pas mieux que de laisser cela dans sa chambre.Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de le reporter sans rien dire dans loffice. Jai besoin de ma table pour crire.Baptiste obit. Je menfermai, et me couchai aprs avoir crit mon pre. Je dois dire que je dormis merveille et ne rvai que dune seule dame, qui tait madame dIonis.Le lendemain, les questions de la douairire recommencrent de plus belle. Jeus la grossiret de dclarer que je navais fait aucun rve digne de remarque. La bonne dame en fut contrarie.Je parie, dit-elle Zphyrine, que vous navez pas mis le souper des dames dans la chambre de M. Nivires?Pardonnez-moi, madame, rpondit Zphyrine en me regardant dun air de reproche.Madame dIonis semblait me dire aussi, des yeux, que je manquais dobligeance. Labb scria navement:Cest singulier! Ces choses-l narrivent donc qu moi?Il partit aprs le djeuner, et madame dIonis me donna rendez-vous, une heure, dans la bibliothque. Jy tais midi; mais elle me fit dire par Zphyrine que dimportunes visites lui taient survenues et quelle me priait de prendre patience. Cela tait plus facile demander qu obtenir. Jattendis; les minutes me semblaient des sicles. Je me demandais comment javais pu vivre jusqu ce jour sans ce tte--tte que jappelais dj quotidien, et comment je vivrais quand il ny aurait plus lieu de lattendre. Je cherchais par quels moyens jen amnerais la ncessit, et, rsolu enfin entraver, de tout mon faible pouvoir, la solution du procs, je mingniais de mille subterfuges qui navaient pas le sens commun.Tout en marchant avec agitation dans la galerie, je marrtais de temps en temps devant la fontaine et masseyais quelquefois sur ses bords, entours de fleurs magnifiques artistement disposes dans les crevasses du rocher brut sur lequel on avait exhauss le rocher de marbre blanc. Cette base fruste donnait plus de fini luvre du ciseau et permettait de faire retomber leau des vasques en nappes brillantes dans les rcipients infrieurs, garnis de plantes fontinales.Cet endroit tait dlicieux, et le reflet du vitrail colori donnait par moments les tons changeants et lapparence de la vie aux figures fantastiques de la statuaire.Je regardai la nride avec un tonnement nouveau, ltonnement de la trouver belle et de comprendre enfin le sens lev de cette mystrieuse beaut.Je ne songeais plus la critiquer au profit de celle de madame dIonis. Je sentais que toute comparaison est purile entre des choses et des tres qui nont point de rapport entre eux. Cette fille du gnie de Jean Goujon tait belle par elle-mme. La face tait dune sublime douceur. Elle semblait communiquer la pense un sentiment de repos et de bien-tre analogue la sensation de fracheur que procurait le murmure continu de ses eaux limpides.Enfin madame dIonis arriva.Il y a du nouveau, me dit-elle en sasseyant familirement prs de moi, voyez ltrange lettre que je reois de M. dIonis...Et elle me la montra avec un abandon qui mmut vivement. Jtais indign contre ce mari dont les lettres une telle femme pouvaient tre montres sans embarras au premier venu.La lettre tait froide, longue et diffuse, lcriture grle et saccade, lorthographe trs douteuse. En voici la substance:Vous ne devez pas vous faire de scrupule de mener les choses jusquau bout. Je nen ai aucun dinvoquer la lgalit rigide. Je refuse tout arrangement autre que celui que jai propos aux dAillane, et je veux voir la fin de ce procs. Libre vous, quand il sera gagn, de leur tendre une main secourable. Je ne mopposerai pas votre gnrosit; mais je ne veux pas de compromis. Leur avocat ma offens dans son plaidoyer en premire instance, et lappel quils ont interjet est dune prsomption qui na pas de nom. Je trouve M. Nivires trs endormi, et je lui en tmoigne mon dplaisir par le courrier de ce jour. Agissez de votre ct, stimulez son zle, moins que quelque ordre suprieur ne vous vienne des... Vous savez ce que je veux dire, et je mtonne que vous ne me parliez pas de ce qui a pu tre observ dans la chambre aux... depuis mon dpart. Personne na-t-il le courage dy passer une nuit et dcrire ce quil y aura entendu? Faudra-t-il sen tenir aux assertions de labb de Lamyre, qui nest pas un homme srieux? Obtenez dune personne digne de foi quelle tente cette preuve, moins que vous nayez la vaillance de la tenter vous-mme, ce dont je ne serais pas surpris!En me lisant cette dernire phrase, madame dIonis partit dun clat de rire.Je trouve M. dIonis admirable! dit-elle. Il me flatte pour mamener une preuve laquelle il na jamais voulu se prter pour son compte, et il sindigne de la poltronnerie des gens auxquels rien ne le dciderait donner lexempleCe que je trouve de plus remarquable en tout ceci, lui dis-je, cest la foi de M. dIonis ces apparitions et son respect pour les arrts quil les croit capables de rendre.Vous voyez bien, reprit-elle, que ctait l le seul moyen de faire flchir sa rigueur envers les pauvres dAillane! Je vous le disais, je vous le dis encore, et vous ne voulez pas vous y prter, quand loccasion est si belle! On nirait peut-tre pas, tant lon est press de croire aux dames vertes, jusqu vous demander votre parole dhonneur!Il me semble, au contraire, quil me faudrait jouer srieusement ici le rle dimposteur, puisque M. dIonis demande lassertion dune personne digne de foi.Et puis vous craindriez le ridicule, le blme, les lazzis qui ne manqueraient pas de sattacher vous! Mais je pourrais vous rpondre du silence absolu de M. dIonis sur ce point.Non, madame, non! je ne craindrais ni le ridicule ni le blme, du moment quil sagirait de vous obir. Mais vous me mpriseriez si je mritais ce blme par un faux serment. Pourquoi donc, dailleurs, ne pas tenter damener les dAillane une transaction honorable pour eux?Vous savez bien que celle que M. dIonis propose ne lest pas.Vous nesprez pas modifier ses intentions?Elle secoua la tte et se tut. Ctait me dire loquemment quel homme sans cur et sans principes tait ce mari, indiffrent tant de charmes et livr tous les dsordres.Cependant, repris-je, il vous autorise tre gnreuse aprs la victoire.Et qui croit-il donc avoir affaire? scria-t-elle en rougissant de colre. Il oublie que les dAillane sont lhonneur mme et ne recevront jamais, titre de grce et de bienfait, ce que lquit leur fait regarder comme la lgitime proprit de leur famille.Je fus frapp de lnergie quelle mit dans cette rponse.tes-vous donc trs lie avec les dAillane? lui demandai-je. Je ne le pensais pas.Elle rougit encore et rpondit ngativement.Je nai jamais eu de grandes relations avec eux, dit-elle, mais ils sont mes parents assez proches pour que leur honneur et le mien ne fassent quun. Jai la certitude que la volont de notre oncle tait de leur lguer sa fortune. Dautant plus que M. dIonis, mayant pouse pour ce quon appelait mes beaux yeux, na pas eu bonne grce ensuite vis--vis de moi me chercher un hritage et vouloir faire casser ce testament pour dfaut de forme.Puis elle ajouta:Est-ce que vous ne connaissez aucun dAillane?Jai vu le pre assez souvent, les enfants jamais. Le fils est officier dans je ne sais quelle garnison... Tours... dit-elle vivement.

Puis elle ajouta plus vivement encore: ce que je crois, du moins!On dit quil est fort bien?On le dit. Je ne le connais pas depuis quil a ge dhomme.

Cette rponse me rassura. Il mtait pass un instant par la tte que le motif du dsintressement magnanime de madame dIonis pouvait bien puiser sa plus grande force dans une passion pour son cousin dAillane.Sa sur est charmante, dit-elle; vous ne lavez jamais vue?Jamais. Nest-elle pas encore au couvent?Oui, Angers. On assure que cest un ange. Ne serez-vous pas bien fier quand vous aurez russi plonger dans la misre une fille de bonne maison, qui comptait, bon droit, sur un mariage honorable et sur une vie conforme son rang et son ducation? Cest l le grand dsespoir qui attend son pauvre pre. Mais voyons, dites-moi vos expdients; car vous avez cherch et trouv quelque chose, nest-ce pas?Oui! rpondis-je aprs avoir rflchi comme on peut rflchir dans la fivre, oui, madame, jai trouv une solution.

IV

LimmortelleJeus peine donn cette esprance de succs, que je meffrayai de lavoir eue moi-mme. Mais il ny avait plus moyen de reculer. Ma belle cliente me pressait de questions.Eh bien, madame, lui dis-je, il faut trouver le moyen de faire parler loracle, sans jouer le rle dimposteur; mais il faut que vous me donniez, sur lapparition dont ce chteau passe pour tre le thtre, des dtails qui me manquent.Voulez-vous voir les vieilles paperasses do jai tir mon extrait? scria-t-elle avec joie. Je les ai ici.Elle ouvrit un meuble dont elle avait la clef et me montra une assez longue notice, avec commentaires crits diverses poques par divers chroniqueurs attachs la chapelle du chteau ou au chapitre dun couvent voisin qui avait t scularis sous le dernier rgne.Comme je ntais pas press de prendre un engagement qui et abrg le temps accord ma mission, je remis la lecture de ce fantastique dossier la veille, et je me laissai chastement cajoler par mon enchanteresse. Je mimaginai quelle y mettait une dlicate coquetterie, soit quelle tnt ses ides au point de se compromettre un peu pour les faire triompher, soit que ma rsistance excitt son lgitime orgueil de femme irrsistible, soit enfin, et je marrtais avec dlices cette dernire supposition, quelle sentt pour moi une estime particulire.Elle fut force de me quitter: dautres visites arrivaient. Il y eut du monde dner; elle me prsenta ses nobles voisins avec une distinction marque, et me tmoigna devant eux plus dgards que je navais peut-tre droit den attendre. Quelques-uns parurent trouver que ctait trop pour un petit robin de ma sorte, et tentrent de le lui faire entendre. Elle prouva quelle ne craignait gure la critique, et montra tant de vaillance me soutenir, que jen devins un peu fou.Lorsque nous fmes seuls ensemble, madame dIonis me demanda ce que je comptais faire des manuscrits relatifs lapparition des trois dames vertes. Javais la tte monte, il me semblait que jtais aim et que je ne devais plus redouter de railleries. Je lui racontai donc ingnument la vision que javais eue, et celle, toute semblable, que mavait raconte labb de Lamyre.Me voil donc forc de croire, ajoutai-je, quil est certaines situations de lme o, sans frayeur comme sans charlatanisme et sans superstition, certaines ides se revtent dimages qui trompent nos sens, et je veux tudier ce phnomne, dj subi par moi, dans les relations sages ou folles de ceux chez lesquels il a pu se produire. Je ne vous cache pas que, contrairement mes habitudes desprit, loin de me dfendre du charme des illusions, je ferai tout mon possible pour leur abandonner mon cerveau. Et si, dans cette disposition desprit toute potique, je russis voir et entendre quelque fantme qui me commande de vous obir, je ne reculerai pas devant le serment que pourront exiger ensuite M. dIonis et sa mre. Je ne serai pas forc de jurer que je crois aux rvlations des esprits et aux apparitions des morts, car je ny croirai peut-tre pas pour cela; mais, en affirmant que jai entendu des voix, puisque aujourdhui mme je puis affirmer que jai vu des ombres, je ne serai pas un menteur; et peu mimporte de passer pour un insens, si vous me faites lhonneur de ne pas partager cette opinion.Madame dIonis montra un grand tonnement de ce que je lui disais, et me fit beaucoup de questions sur ma vision dans la chambre aux dames. Elle mcouta sans rire, et mme elle stonna du calme avec lequel javais subi cette trange aventure.Je vois, me dit-elle, que vous tes un esprit trs courageux. Quant moi, votre place, jaurais eu peur, je le confesse. Avant que je vous permette de recommencer cette preuve, jurez-moi que vous nen serez ni plus effray ni plus affect que la premire fois.Je crois pouvoir vous le promettre, lui rpondis-je. Je me sens excessivement calme, et, duss-je voir quelque spectacle effrayant, jespre rester assez matre de moi-mme pour ne lattribuer qu ma propre imagination.Est-ce donc cette nuit que vous voulez faire cette vocation singulire?Peut-tre; mais je veux dabord lire tout ce qui y a rapport. Je voudrais aussi parcourir quelque ouvrage sur ces matires, non un ouvrage de critique dnigrante, je suis bien assez port au doute, mais un de ces vieux traits nafs, o, parmi beaucoup denfantillages, il peut se trouver des ides ingnieuses.Eh bien, vous avez raison, dit-elle, mais je ne sais quel ouvrage vous conseiller: je nai gure fouill dans ces vieux livres. Si vous voulez, demain, chercher dans la bibliothque...Si vous le permettez, je ferai cette tude tout de suite. Il nest que onze heures, cest le moment o votre maison devient calme et silencieuse. Je veillerai dans la bibliothque, et, si je puis venir bout de mexalter un peu, je serai dautant mieux dispos retourner dans ma chambre pour offrir aux trois dames le souper commmoratif qui a la vertu de les attirer.Jy ferai donc porter le fameux plateau, dit madame dIonis en souriant, et jai besoin de mefforcer de trouver cela fort singulier pour nen tre pas un peu mue.Quoi! madame, vous aussi...?Eh! mon Dieu, reprit-elle, que sait-on? On rit de tout, aujourdhui; en est-on plus sage quautrefois? Nous sommes des cratures faibles qui nous croyons fortes: qui sait si ce nest point cause de cela que nous nous rendons plus matriels que Dieu ne le voudrait, et si ce que nous prenons pour de la lucidit nest pas un aveuglement? Comme moi, vous croyez limmortalit des mes. Une sparation absolue entre les ntres et celles qui sont dgages de la matire est-elle chose si claire concevoir que nous puissions la prouver?Elle me parla dans ce sens pendant quelques instants, avec beaucoup desprit et dimagination; puis elle me quitta un peu trouble, en me suppliant, pour peu que jeusse quelque trouble moi-mme et que je vinsse tre assig dides noires, de ne pas donner suite mon projet. Jtais si heureux et si touch de sa sollicitude, que je lui exprimai mon regret de navoir pas un peu de peur braver pour lui marquer mon zle.Je remontai ma chambre, o Zphyrine avait dj dispos la corbeille; Baptiste voulait men dbarrasser.Laisse cela, lui dis-je, puisque cest lhabitude de la maison, et va te coucher. Je nai pas plus besoin de toi que les autres jours.Mon Dieu! monsieur, me dit-il, si vous le permettiez, je passerais la nuit sur un fauteuil dans votre chambre.Et pourquoi cela, mon ami?Parce quon dit quil y revient. Oui, oui, monsieur, jai fini par comprendre les domestiques. Ils ont grandpeur, et moi qui suis un vieux soldat, je serais content de leur prouver que je ne suis pas si sot queux.Je refusai et le laissai arranger ma couverture, pendant que je descendais la bibliothque, aprs lui avoir dit de ne pas mattendre.Je parcourus cette immense salle avant de me mettre au travail, et je my enfermai avec soin, dans la crainte dy tre troubl par quelque valet curieux ou moqueur. Puis jallumai un chandelier dargent plusieurs branches et commenai dpouiller le fantastique dossier relatif aux dames vertes.Les apparitions frquentes, observes et rapportes avec dtail, des trois demoiselles dIonis, concidaient de tout point avec ce que javais vu et avec ce que labb mavait racont. Mais ni lui ni moi navions pouss la foi ou le courage jusqu interroger les fantmes. Dautres lavaient fait, disaient les chroniqueurs, et il leur avait t donn de voir les trois vierges, non plus sous lapparence de nuages verdtres, mais dans tout lclat de leur jeunesse et de leur beaut; non pas toutes la fois, mais une en particulier, pendant que les deux autres se tenaient lcart. Alors cette funbre beaut rpondait toutes les questions srieuses et dcentes que lon voulait lui adresser. Elle dvoilait les secrets du pass, du prsent et de lavenir. Elle donnait de judicieux conseils. Elle enseignait les trsors cachs ceux qui taient capables den bien user en vue du salut. Elle disait les malheurs viter, les fautes rparer; elle parlait au nom du ciel et des anges; enfin, ctait une puissance bienfaisante pour ceux qui la consultaient avec de bons et pieux desseins. Elle ntait grondeuse et menaante quavec les railleurs, les libertins et les impies. Le manuscrit disait: Dune intention mchante et fallacieuse, on leur a vu faire de grandes punitions, et ceux qui ne sy porteront que par malice et vaine curiosit peuvent sattendre des choses pouvantables, quils seront bien marris davoir cherches.Sans sexpliquer sur ces choses pouvantables, le manuscrit donnait la formule de lvocation et tous les rites observer, avec un si grand srieux et une si nave bonne foi, que je my laissai aller. Lapparition prenait dans mon imagination des couleurs merveilleuses qui me sduisaient et me faisaient rellement dsirer, plutt que craindre, dtre gagn par la persuasion. Je ne me sentais nullement attrist et glac par lide de voir marcher et dentendre parler des morts. Tout au contraire, je mexaltais dans des rves lysens, et je voyais une Batrix se lever dans les rayons de mon empyre.Et pourquoi naurais-je pas ces rves, mcriai-je intrieurement, puisque jai eu le prologue de la vision? Ma sotte terreur ma rendu indigne et incapable dtre initi plus avant aux rvlations swedenborgistes, auxquelles croient dexcellents esprits, et dont jai eu le tort de me moquer. Je dpouillerai le vieil homme avec plaisir, car ceci est plus riant et plus sain pour lme dun pote que la froide ngation de notre sicle. Si je passe pour fou, si je le deviens, quimporte! Jaurai vcu dans une sphre idale, et je serai peut-tre plus heureux que tous les sages de la terre.Je me parlais ainsi moi-mme, la tte dans mes mains. Il tait environ deux heures du matin, et le plus profond silence rgnait dans le chteau et dans la campagne, lorsquune musique douce et charmante, qui semblait partir de la rotonde, marracha ma rverie. Je levai la tte et reculai le flambeau plac devant moi, pour voir de qui me venait cette gracieuset musicale. Mais les quatre bougies qui clairaient pleinement ma table de travail ne suffisaient pas me faire distinguer mme le fond de la salle, plus forte raison, la rotonde place au del.Je me dirigeai aussitt vers cette rotonde, et, ntant plus offusqu dune autre lumire, je distinguai les parties suprieures du beau groupe de la fontaine, claires en plein par la lune, qui donnait dans une des fentres en voussure de la coupole. Le reste de la salle circulaire tait dans lombre. Pour massurer que jtais seul, comme il me semblait ltre, jouvris le volet de la grande porte vitre qui donnait sur le parterre, et je vis quen effet il ny avait personne. La musique avait sembl diminuer et se perdre mesure que japprochais, et je ne lentendais presque plus. Je passai dans lautre galerie, que je trouvai galement dserte, mais o les sons qui mavaient charm se firent de nouveau entendre trs distincts, comme sils partaient, cette fois, de derrire moi.Je marrtai sans me retourner, pour les couter. Ils taient doux et plaintifs et ne formaient aucune combinaison mlodique que je fusse en tat de comprendre. Ctait plutt une suite daccords vagues trs mystrieux, forms comme au hasard, et par des instruments quil met t impossible de nommer, car leur timbre ne ressemblait rien qui me ft connu. Lensemble en tait agrable, quoique trs mlancolique.Je revins sur mes pas et massurai que ces voix, si on pouvait les appeler ainsi, partaient bien rellement de la conque des tritons et des sirnes de la fontaine, augmentant et diminuant dintensit selon que leau, qui tait devenue irrgulire et intermittente, se pressait ou se ralentissait dans les vasques.Je ne vis rien l de fantastique, car je me rappelai avoir entendu parler de ces girandes italiennes qui produisaient, au moyen de lair comprim par leau, des orgues hydrauliques plus ou moins russies. Celles-ci taient fort douces et trs justes, peut-tre parce quelles ne jouaient aucun air et ne faisaient que soupirer des accords harmoniques, comme font les harpes oliennes.Je me souvins aussi que madame dIonis mavait parl de cette musique en me disant quelle tait drange, et que parfois elle se mettait aller toute seule pendant quelques instants.Cette explication ne mempcha pas de poursuivre le cours de mes songeries potiques. Jtais reconnaissant envers la capricieuse fontaine qui voulait bien chanter pour moi seul, par une si belle nuit et au milieu dun si religieux silence.Vue ainsi au clair de la lune, elle tait dun effet prestigieux. Elle semblait verser, dans les frais roseaux placs sur ses bords, une pluie de diamants verts. Les tritons, immobiles dans leurs mouvements tumultueux, avaient quelque chose deffrayant, et leurs plaintes mourantes, mles au petit bruit des cascatelles, les faisaient paratre comme dsespres davoir leurs esprits violents enchans dans des corps de marbre. On et dit dune scne de la vie paenne ptrifie tout coup sous le geste souverain de la nride.Je me rendis compte alors de lespce deffroi que cette nymphe mavait caus en plein jour, avec son calme superbe au milieu de ces monstres tordus sous ses pieds.Une me impassible peut-elle exprimer la vraie beaut? pensai-je; et, si cette crature de marbre venait sanimer, toute magnifique quelle est, ne ferait-elle pas peur, par cet air de suprme indiffrence qui la rend trop suprieure aux tres de notre race?Je la regardai attentivement dans le reflet de la lune qui baignait ses blanches paules et dtachait sa petite tte pose sur un cou lanc et puissant comme un ft de colonne. Je ne pouvais distinguer ses traits, car elle tait place sur une certaine hauteur; mais son attitude dgage se dessinait en lignes brillantes dune grce incomparable.Cest vritablement l, pensai-je, lide que jaimerais me faire de la dame verte, car il est certain que, vue ainsi...Tout coup, je cessai de raisonner et de penser. Il me semblait voir remuer la statue.Je crus quun nuage passait sur la lune et produisait cette illusion; mais ce nen tait pas une. Seulement, ce ntait pas la statue qui remuait, ctait une forme qui se levait de derrire elle, ou d ct delle, et qui me paraissait toute semblable, comme si un reflet anim se ft dtach de ce corps de marbre et let quitt pour venir moi.Je doutai un instant du tmoignage de mes yeux, mais cela devint si distinct, si vident, que je fus persuad bientt de voir un tre rel, et que je nprouvai aucun sentiment de terreur, ni mme de trs grande surprise.Limage vivante de la nride descendait, comme en voltigeant, les plans ingaux du monument. Ses mouvements avaient une aisance et une grce idales. Elle ntait pas beaucoup plus grande quune femme relle, bien que llgance de ses proportions lui conservt ce cachet de beaut exceptionnelle qui mavait effray dans la statue; mais je nprouvais plus rien de semblable, et mon admiration tenait de lextase. Je lui tendais les bras pour la saisir, car il me semblait quelle allait slancer jusqu moi en franchissant un escarpement de cinq six pieds qui nous sparait encore.Je me trompais. Elle sarrta sur le bord de la rocaille et me fit signe de mloigner.Jobis machinalement et je la vis sasseoir sur un dauphin de marbre, qui se mit pousser de vritables rugissements. Aussitt toutes ces voix hydrauliques grossirent comme une tempte et formrent un concert vraiment diabolique autour delle.Je commenais en avoir les nerfs agacs, lorsquune lumire glauque, qui ne semblait tre quun clair de lune plus brillant, jaillit je ne sais do, et me montra nettement les traits de la nride vivante, si semblables ceux de la statue, que jeus besoin de regarder encore celle-ci pour massurer quelle navait pas quitt son sige de pierre.Alors, sans plus songer rien expliquer, sans dsirer de rien comprendre, je menivrai, dans une muette stupeur, de la beaut surnaturelle de lapparition. Leffet quelle produisit sur moi fut si absolu, que je neus pas mme la pense de mapprocher pour massurer de son immatrialit, comme javais fait lorsquelle stait produite dans ma chambre.Si jy songeai, ce dont je ne saurais me rendre compte, la crainte de la faire vanouir par une curiosit audacieuse me retint probablement.Comment naurais-je pas t matris par le dsir den rassasier mes yeux? Ctait la nride sublime, mais avec des yeux vivants, des yeux clairs, dune douceur fascinatrice, et des bras nus, aux contours de chair transparente et aux mouvements mlleux comme ceux de lenfance. Cette fille du ciel semblait avoir quinze ans tout au plus. Elle exprimait la forte chastet de ladolescence par lensemble de sa forme, tandis que son visage sclairait des sductions de la femme arrive au dveloppement de lme.Sa parure trange tait exactement celle de la nride: une robe ou tunique flottante, faite de je ne sais quel tissu merveilleux dont les plis mlleux semblaient avoir t mouills; un diadme cisel avec un soin exquis, et des flots de perles senroulant aux tresses dune chevelure splendide, avec ce mlange de luxe singulier et de caprice heureux qui caractrise le got de la renaissance; un contraste charmant et bizarre entre le vtement tout simple, qui ne puisait sa richesse que dans laisance de son arrangement et le fini minutieux des bijoux et des mignardises de la coiffure.Je laurais regarde toute ma vie sans maviser de lui parler. Je ne mapercevais pas du silence qui avait succd au vacarme de la fontaine. Je ne sais mme pas si je la contemplai un instant ou une heure. Il me sembla tout dun coup que je lavais toujours vue, toujours connue: cest peut-tre que je vivais un sicle par seconde.Elle me parla la premire. Jentendis et ne compris pas tout de suite, car le timbre dargent de sa voix tait surnaturel comme sa beaut et en compltait le prestige.Je lcoutais comme une musique, sans chercher ses paroles un sens dtermin.Enfin, je fis un effort pour secouer cette ivresse, et jentendis quelle me demandait si je la voyais. Je ne sais pas ce que je lui rpondis, car elle ajouta:Sous quelle apparence me vois-tu?Et je remarquai seulement alors quelle me tutoyait.Je me sentis entran lui rpondre de mme; car, si elle me parlait en reine, je lui parlais, moi, comme la Divinit.Je te vois, lui dis-je, comme un tre auquel rien ne peut tre compar sur la terre.Il me sem