Sarko m'a tuer-Gerard Davet&Gérard Lhomme

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Autres ouvrages de Fabrice LhommeLe Procs du Tour, Denol, 2000 Renaud Van Ruymbeke : le juge, ditions Priv, 2007 Le Contrat : Karachi, laffaire que Sarkozy voudrait oublier (avec Fabrice Arfi), Stock, 2010

Couverture Atelier Didier Thimonier ditions Stock, 2011 ISBN 978-2-234-06964-0

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Pour Sylvie, Lisa et Nicolas, sans qui rien ne serait. mes parents, Paule et Daniel, pour leur soutien constant. G. D. Jane, Emma, Natacha, Billy et Wendy, pour leur amour et leur patience. mon ami Lennart, pour son courage. F. L.

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Il ny a pas le pouvoir, il y a labus de pouvoir, rien dautre. Henry de Montherlant, Le Cardinal dEspagne

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Prface

Ce jour-l, Yves Bertrand avait souhait nous voir, de toute urgence, dans un caf proche du parc Monceau. En cette fin du mois de juillet 2010, rythme par les innombrables rpliques dun sisme judiciaire nomm Woerth-Bettencourt, on sy tait rendus, un peu circonspects. Lex-patron des Renseignements gnraux, hors du circuit depuis plusieurs annes dj du fait de son statut de chiraquien assum, avait srieusement pti de laffaire de ses carnets, dans lesquels il consignait les faits les plus anodins ou les rumeurs les plus folles. Bertrand avait sa mine des mauvais jours. Il voulait nous mettre en garde. Des services de renseignements, o il a conserv de prcieux contacts, lui remontaient des bruits inquitants. en croire ses informateurs, les journalistes en charge des affaires sensibles particulirement ceux du Monde et de Mediapart taient dans le collimateur du prsident de la Rpublique. Faites vraiment attention vous, ce nest pas une plaisanterie, llyse est trs remont , avait lch Bertrand, avant de conclure sur cette mtaphore hyperbolique : Lorsque Sarkozy prend quelquun en grippe, il ne le lche pas ; il vous tuera, comme moi il ma tu. Dans le mtier de journaliste denqute, il convient autant que possible dcarter toute paranoa et dviter de saccorder trop dimportance. Mais Bertrand sait de quoi il parle. En prenant le risque de dplaire Nicolas Sarkozy, au dbut des annes 2000, lancien responsable policier, qui avait pactis avec Dominique de Villepin ds 1995, signa son arrt de mort professionnel. Sagissant des auteurs de ces lignes, force est de constater, avec le recul, que lavertissement dYves Bertrand ntait, finalement, peut-tre pas si farfelu. Des attaques parfois injurieuses profres par le premier cercle sarkozyste contre les -6-

journalistes du site Mediapart, dont le seul tort tait davoir lanc laffaire Woerth-Bettencourt en rvlant les enregistrements clandestins oprs par un majordome puis les dclarations fracassantes dune comptable, aux surveillances tlphoniques manifestement illgales perptres contre leurs collgues du Monde, dcidment trop bien renseigns sur les dveloppements de cette mme affaire, jusquaux soupons despionnage gnralis des reporters un peu trop curieux de savoir ce que cache laffaire de Karachi, les manuvres dintimidation nont pas manqu. Sans compter cette troublante pidmie de cambriolages ayant vis les mmes journalistes, et dont les auteurs restent ce jour inconnus Sarkozy ma tu. Cette petite phrase qui, faute de conjugaison non incluse, fait cho au clbre Omar ma tuer , Yves Bertrand nest pas le seul lavoir spontanment prononce au cours de cette enqute dont il nous a, bien involontairement, donn lide. Ils sont prfets, gendarmes, journalistes, policiers, dputs, magistrats Ce ne sont certes pas tous des vedettes dans leur domaine, certains dentre eux tranent mme derrire eux quelques casseroles, mais ils ont t victimes du mme phnomne dans les deux sens du terme. Ils forment une drle de confrrie, celle des damns du sarkozysme, mme si quelques-uns, comme Patrick Devedjian, sont entre-temps revenus en grce cela sappelle la politique. Venus dunivers diffrents, issus de bords politiques parfois opposs, dots de personnalits souvent antagonistes, ils ont en commun davoir suscit le courroux, puis la vindicte dun homme la rancune lgendaire. Pour avoir, la plupart du temps leur corps dfendant, contrari son irrsistible ascension vers le pouvoir, et/ou son exercice, ils ont subi ses foudres. t placs en quarantaine. Blacklists . Dans un systme dont on peut mesurer chaque jour un peu plus le dvoiement prsidentialiste, voire monarchique, dplaire au souverain, cest sexposer des mesures de rtorsion dautant plus redoutables que ces reprsailles manent de lappareil dtat tout entier. Inlassable contempteur de la prsidence Chirac, dont il na eu de cesse de stigmatiser la suppose faiblesse, Nicolas Sarkozy na, en effet, jamais fait mystre de sa -7-

volont de raffirmer lautorit de lexcutif en lespce celle du prsident de la Rpublique, le Premier ministre ayant t publiquement raval par lui au rang de simple collaborateur . Il lui fallait, pour atteindre son objectif, mettre en place un dispositif. Ainsi, ds sa nomination au ministre de lIntrieur, en 2002, puis, surtout, son arrive llyse cinq ans plus tard, Nicolas Sarkozy installa aux postes cls des hommes srs, issus de ce rseau quil stait patiemment constitu depuis les annes 1980 et ses dbuts en politique. Sans tats dme, ces hommes de confiance, la plupart du temps extrmement comptents chacun dans leur domaine, ont fait allgeance leur chef. Ils dirigent la police, la justice, les services secrets, des mdias, des officines Du coup, jamais sans doute un prsident de la Rpublique na dispos dautant dinformations croustillantes. Les procs-verbaux les plus intressants remontent directement vers les plus proches collaborateurs du chef de ltat, lequel sait tout des petits et grands secrets de ses amis comme de ses rivaux, ainsi quen tmoigne la msaventure survenue la dpute socialiste Aurlie Filippetti, narre dans ce livre. Mais la mission de ces hommes du prsident ne se rsume pas la collecte de renseignements sur des adversaires potentiels. Ils sont dabord l pour riger un cordon scuritaire autour du chef de ltat afin de le prserver, notamment, des journalistes, policiers et autres magistrats un peu trop curieux. Et, bien sr, en cas d agression , organiser la riposte Lanecdote remonte la mi-juillet 2010. Au lendemain de la publication par Le Monde de dclarations tires du procsverbal du gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, Patrice de Maistre, mettant en difficult ric Woerth, Nicolas Sarkozy entre dans une colre noire. Il fait passer un message clair deux de ses fidles, placs par lui au sommet de la hirarchie policire : Frdric Pchenard, directeur gnral de la police nationale (DGPN), et Bernard Squarcini, patron de la Direction centrale du renseignement intrieur (DCRI). Exigeant de connatre lorigine de la fuite, il leur lance : Vous ne me protgez pas ! On connat la suite : la DCRI passe au crible les -8-

appels tlphoniques des sources supposes du journaliste du Monde sans doute ceux du reporter, galement afin, au mpris de la loi du 4 janvier 2010 sur le secret des sources, de tenter didentifier des informateurs. Un collaborateur de la garde des Sceaux, David Snat, qui a eu le malheur dtre en contact tlphonique avec ce journaliste, y a laiss son poste, sa sant, sans doute sa carrire, et beaucoup dillusions, comme il le raconte dans cet ouvrage. Cest un point commun celles et ceux qui ont t viss par une fatwa : tous tmoignent de lextrme brutalit du traitement qui leur a t rserv. Comme sil ne fallait pas seulement casser, mais aussi humilier, avilir. Et, accessoirement, dissuader. Faire peur aux empcheurs de tourner en rond potentiels. Ceux qui ont eu le malheur dtre lobjet de cette vendetta parlent aussi dacharnement. Pour ne point rougir devant sa victime, lhomme qui a commenc par la blesser, la tue , crivait Balzac dans Le Mdecin de campagne. La rupture, chre Nicolas Sarkozy, cest donc aussi cette indite violence dtat. Quand il ne prend pas soin de lexercer lui-mme, les plus zls de ses collaborateurs devancent ses dsirs. cet gard, le harclement judiciaire et policier auquel a t soumise Claire Thibout, lex-comptable des Bettencourt, qui avait eu linconscience dvoquer un financement illicite de la campagne prsidentielle de Nicolas Sarkozy, est exemplaire. Le chef de ltat sest occup personnellement du cas de cette femme, dfinitivement traumatise davoir t dclare, lespace dun t, ennemie dtat . Le fait que cette frocit ne soit pas rserve aux hauts fonctionnaires, dcideurs politiques et autres personnalits relve davantage du symptme que de lanecdote. Car mme les anonymes y ont droit, linstar de cet homme qui, parce quil avait refus de lui serrer la main au Salon de lagriculture, en fvrier 2008, sest fait insulter par Nicolas Sarkozy (le tristement clbre Casse-toi, pauvre con ). Aurait-on pu imaginer un seul de ses prdcesseurs, Jacques Chirac, Franois Mitterrand, Valry Giscard dEstaing, Georges Pompidou ou Charles de Gaulle, sabaisser une telle sortie ? En ce sens, les exemples regroups dans cet ouvrage, loin dtre exhaustifs, permettent de jeter une lumire crue sur le -9-

vrai visage du sixime prsident de la Ve Rpublique : un homme clivant, dont on est soit lami, soit lennemi. Ce trait de caractre a-t-il sa place au sommet de ltat ? Bien plus quune idologie, dont on serait bien en peine de dfinir les contours, le sarkozysme est dabord, et surtout, une mthode. Lancien conseiller gnral (RPR) des Hauts-de-Seine Didier Schuller na pas oubli lune de ses premires rencontres en tte--tte avec celui qui tait alors le tout jeune maire de Neuilly-sur-Seine. Ce devait tre en 1986, confie-t-il, jtais directeur gnral de loffice HLM du dpartement. Il ma reu dans son bureau et, l, ma lanc presque immdiatement : Tu sais, jai lintention dtre prsident de la Rpublique. Jtais assez stupfait, videmment. Et il a ajout aussitt : Alors, tu seras avec moi ou contre moi ? Tout le sarkozysme, alors encore balbutiant, est contenu dans cet incroyable change, qui fait cho un autre, encore plus difiant, rapport au cur de cet ouvrage par lhomme daffaires