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www.gottschalk.fr, oct. 2013 H. BARBEDETTE ÉTUDES SUR LES ARTISTES CONTEMPORAINS STEPHEN HELLER SA VIE ET SES OEUVRES DEUXIÈME ÉDITION AUGMENTÉE D'UN SUPPLÉMENT PARIS MAISON J. MAHO, ÉDITEUR J. HAMELLE, SUCCESSEUR 2 5 , RUE DU F A U B O U R G - S A I N T - H O N O R E , 25 1882

STEPHEN HELLER - gottschalk.fr Barbedette FR.pdf · 3 STEPHEN HELLER I Stephen Heller est né le 15 mai 1813 à Pesth, en Hongrie. Mais son nom, comme le caractère de sa musique,

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Text of STEPHEN HELLER - gottschalk.fr Barbedette FR.pdf · 3 STEPHEN HELLER I Stephen Heller est né le 15...

www.gottschalk.fr, oct. 2013

H. BARBEDETTE

TUDES SUR LES ARTISTES CONTEMPORAINS

STEPHEN HELLER

SA VIE ET SES OEUVRES

DEUXIME DITION

AUGMENTE D'UN SUPPLMENT

PARIS

MAISON J. MAHO, DITEUR

J. HAMELLE, SUCCESSEUR

2 5 , RUE DU F A U B O U R G - S A I N T - H O N O R E , 25

1882

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AVERTISSEMENT

En 1866, un illustre critique, M. Ftis disait ceci de Stephen Heller :

A une poque de dcadence gnrale, qui ne peut plus se dissimuler et frappe aujourd'hui tous les yeux, au

milieu de ce temps de l'amoindrissement de l'art, invitable lorsque le sentiment et les convictions morales

s'affaissent, il est consolant de rencontrer et l quelque me bien trempe, capable de rsister l'entranement

et de manifester l'nergie de son individualit par le ddain des courants vulgaires et par des productions

empreintes de l'originalit de la pense et de la forme. Soit que celte originalit clate dans des uvres de

grandes proportions, soit qu'elle se renferme dans un petit cadre, elle

a droit nous intresser, et ce qu'elle aura produit se placera parmi les monuments de l'histoire de l'art.

Le courage de M. Stephen Heller remplir sa mission spciale mrite d'autant plus d'loges qu'il ne fut pas

d'abord apprci ce qu'il valait et que, loin d'tre dcourag par l'oubli o il tait laiss, il s'leva de plus en plus

et perfectionna chaque jour, par le travail, le talent que Dieu avait mis en lui.

La vraie posie, sans laquelle il n'y a pas de vie dans l'art, peut se rencontrer dans l'lgie aussi bien que dans le

long pome. Dans l'exigut des dimensions, le grand, le beau, trouvent leur place, parce que lintelligence ne

mesure pas la grandeur ou la beaut la taille de l'uvre. Ces qualits sont celles que Stephen Heller fait clater

dans le cadre restreint o il a contraint sa pense de se renfermer. On ne les lui conteste plus aujourd'hui. Car, si

le public prend souvent en dfiance un nom inconnu, quelque soit le talent, il accueille avec joie celui qui a

triomph de toutes les rsistances.

Ces lignes, vraies il y a dix ans, le sont plus que jamais, aujourd'hui que Stephen Heller a

conquis une juste notorit, et voil pourquoi nous mettons en tte de nos tudes sur les

Artistes contemporains le nom d'un matre pour le talent et le caractre duquel nous

ressentons une admiration relle et une vive sympathie.

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STEPHEN HELLER

I

Stephen Heller est n le 15 mai 1813 Pesth, en Hongrie.

Mais son nom, comme le caractre de sa musique, dclent une origine allemande1.

Son pre lui ft faire ses tudes au collge des pres Piaristes; mais, ce qui

dominait chez l'enfant tait un got des plus vifs pour la musique. Celui qui guida ses

premiers pas dans la carrire artistique n'tait pas fait, cependant, pour lui tracer les routes de

l'idal : c'tait un basson de la musique d'un rgiment d'artillerie, un Bohme, en garnison

Pesth ; plus tard, un bon matre le remplaa, M. Franz Braur. A l'ge de neuf ans, Heller

excuta avec son matre, au thtre de Pesth, le concerto de Dusseck pour deux pianos.

Quelques annes aprs, les succs qu'il obtint et sa prdilection pour la musique dcidrent

son pre cder ses instances et celles de quelques amis ; il lui laissa la libert de suivre

une carrire vers laquelle l'entranait une vocation irrsistible; il renvoya Vienne pour y

continuer ses tudes, sous la direction de Charles Czerny. Mais le clbre musicien mettait

son enseignement un prix tellement exorbitant, que l'enfant ne put recevoir qu'un petit nombre

de leons de cet excellent matre; il devint lve d'un autre professeur renomm Vienne,

et comme musicien et comme un des amis peu nombreux de Beethoven, qui l'estimait

particulirement, M. Antoine Halm.

En 1827, le jeune Heller se fit entendre dans des concerts Vienne et Pesth : il

avait 12 ou 13 ans. Ce fut alors que commena son odysse, son tour d'Allemagne qui

devait le porter un jour Paris, o, comme Chopin, il fixerait jamais sa rsidence.

Accompagn de son pre, qui se chargeait de tous les dtails matriels et financiers,

l'enfant parcourut la Hongrie, la Pologne, l'Allemagne du nord, en donnant des concerts. Il y

avait, cette poque, une sorte d'engouement pour les enfants prodiges ; ils pullulaient. Le

jeune Heller avait des doigts agiles, l'aplomb de l'inexprience ; il avait, de plus, une facult

rare, le don de l'improvisation. L'affiche annonait, qu' la fin du concert, Stephen Heller

improviserait sur des thmes donns par l'honorable auditoire, et ces fantaisies libres (freie

phantasie), comme on les appelait, charmaient le public.

Que pouvaient tre ces lucubrations d'une jeune imagination laquelle les uvres

des grands matres n'avaient pas servi d'aliment? L'enfant ne connaissait rien de Beethoven,

presque rien de Mozart ou d'Haydn, pas un quatuor, pas une symphonie ; peut-tre avait-il

entendu Vienne quelques-uns de ces chefs-d'uvre ; mais il n'y avait prt qu'une oreille

distraite ou ennuye. Son ducation musicale se bornait savoir jouer nettement certains

concertos de Moschels, Hummel, Ries et plusieurs variations brillantes, ainsi que des

rondeaux de ces mmes auteurs; des airs varis de Herz, enfin des morceaux de concert de

Kalkbrenner.

Si cette existence ne contribua pas former le got musical du jeune virtuose, elle

ne fut pas strile d'autres points de vue. Si elle ne fit pas l'artiste, elle fit l'homme. Le jeune

Heller tait trs-observateur : c'tait une nature rflchie ; les impressions se fixaient dans son

1 Le pre et la mre de S. Heller taient ns en Bohme, prs d'Eger. Ses grands parents taient Autrichiens.

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cerveau et y laissaient une empreinte durable. Lorsque l'artiste se rvla, il n'eut plus qu'

consulter sa mmoire, et, en retrouvant comme dans un casier bien ordonn les souvenirs de

sa jeunesse, il n'eut qu' laisser errer ses doigts sur le piano pour en faire jaillir une foule de

mlodies dont les origines lointaines taient ces premires impressions d'un jeune cur et

d'une intelligence prcoce.

Que ne vit-il pas ! que n'entendit-il pas pendant ces trois ou quatre annes o,

comme le jeune Meister, il fit son apprentissage de la vie dans les coulisses du vaste monde !

Il vit toute sorte d'artistes, les uns reconnus grands dans l'univers entier, les autres grands

seulement dans leur village ; il vit de doctes professeurs de grandes universits, dont les

femmes et les filles parlaient de Mozart et de Beethoven comme leurs pres parlaient de

Grotius et de Puffendorf, ou de Virgile et de Tacite, et qui jouaient avec dlices les

variations de Herz et l'Orage de Steibelt.

Tout le monde, en Allemagne, cultivait la musique et se piquait d'tre artiste, depuis

le souffleur du thtre de Dessau, qui avait, en Allemand qui se respecte, compos sa part

d'oratorios et de symphonies, jusqu'au prsident de la Cour suprme qui ne ddaignait pas de

soupirer un tendre lied. Tous accueillaient avec bienveillance le jeune garon qui savait si

agrablement faire parler le forte-piano.

Pendant que son pre prenait sa charge tous les soins matriels que ncessitait la

situation de belligrants cherchant se faire nourrir par l'ennemi, ainsi que doit agir tout

envahisseur, le jeune Heller observait, observait sans cesse et classait dans sa tte le tableau

mouvant que droulait ses yeux ce monde madgyar et slave si plein de contrastes tranges.

Il vit des nobles polonais fiers de leur race et encore pleins des passions et des vices de l'ge

fodal ; d'autres plus instruits, plus clairs, plus gnreux; des grands seigneurs russes,

despotes et tyrans, adorant Voltaire, Rousseau, et faisant donner le knout des femmes;

d'autres fins et dlicats comme des petits matres du dix-septime sicle. Il vit les patriotes sur

les grands chemins de l'exil, emportant dans leur cur bris l'image adore de la patrie. En se

rapprochant des contres plus polices de l'Allemagne, que de fois n'eut-il pas affaire

l'innombrable tribu des journalistes rps, des barbouilleurs incompris, des musiciens indits!

Gothe a racont les annes d'apprentissage et les annes de voyage de Wilhelm

Meister : il est regretter que Heller n'ait pas fix sur le papier ses souvenirs. Les impressions

de l'enfance sont toujours les plus vives et les plus durables. C'est le point de dpart de la vie,

et telle rsolution de l'ge mr dpend d'une de ces empreintes reste latente dans un coin du

cerveau. C'est ce qui donne tant de charme aux rcits qui nous sont donns de l'enfance des

grands hommes et des hros, rels ou imaginaires.

Aprs avoir pass son hiver Cracovie, le jeune Heller visita Breslau, Dresde,

Leipsig, Magdebourg, Brunswick, Cassel, Hanovre et Hambourg; il passa dans cette dernire

ville son second hiver, en donnant, comme partout, des concerts. Mais, dj fatigu, dgot

de la vie nomade, il songeait retourner en Hongrie.

Il se remit donc en route avec son pre, passant par Cassel, Franckfort, Nuremberg

et Augsbourg. Il arrivait dans cette dernire ville, extnu de fatigue et malade ; il approchait

de ses dix-sept ans et commenait comprendre que son ducation musicale tait faire, qu'il

n'tait qu'un pianiste aux doigts agiles, ne connaissant de l'art que ce que l'on appelait les

morceaux de concert. Quelques leons lmentaires d'harmonie, qu'il avait reues Pesth du

vieil organiste Cibalka, composaient tout son bagage scientifique.

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Une dame du grand monde d'Augsbourg, amateur passionne du piano, entendit

Heller son concert, et s'intressa lui. Cette dame avait des enfants qui commenaient se

livrer l'tude de cet instrument. Heller fut pri de leur donner des leons et invit se loger

prs de ses lves en qualit d'ami. Son pre le laissa dans cet intrieur et retourna Pesth,

dans sa famille. A cette poque, un artiste franais, compositeur dramatique et auteur d'un

Macbeth, Chlard, tait Augsbourg et dirigeait l'Opra. Ses conseils guidrent Heller,

pendant quelque temps, dans les tudes de composition. Mais la connaissance qui lui fut la

plus avantageuse fut celle du comte Fugger, descendant de l'illustre famille des Fugger,

homme distingu entre tous, officier suprieur de l'arme bavaroise. Ses camarades

n'apprciaient pas ses talents militaires, mais c'tait un homme d'une immense lecture; il

possdait une riche bibliothque littraire et musicale ; c'tait un penseur, un philosophe, un

chrtien dans le sens le plus lev du mot. Ce fut lui qui ouvrit les yeux du jeune Heller sur la

mauvaise voie qu'on lui faisait suivre; il lui communiqua les trsors de sa bibliothque. Ce

furent les sonates de Beethoven qui firent entrevoir au jeune virtuose comme un nouveau

monde jusqu'alors ignor. Le moment tait favorable : le jeune homme commenait se

dgoter de la carrire de donneur de concerts. Il sentait confusment qu'il ne suivait pas les

voies de l'art vritable. Il lut de bons livres, s'initia aux meilleures sources de la musique

ancienne, connut les belles uvres modernes. Il se plut aimer, adorer Beethoven, Mozart,

Haydn : plus tard, Mendelsshon et Chopin. Le premier, il joua Augsbourg, dans ses

concerts, les uvres de ce dernier matre; mais, il faut le dire, sans succs.

Chopin ne devait tre compris que bien plus tard. Heller s'exera la composition : il

composa plusieurs morceaux pour piano seul, ou avec accompagnement; il crivit des lieder

sur des textes de Gothe, Heine, Rckert, Uhland. Aprs quelques annes passes ainsi, il

fit un voyage Pesth, pour revoir ses parents. Mais il ne tarda pas revenir dans sa chre ville

d'Augsbourg, o il put s'abandonner compltement ses travaux.

En 1836, il lui tomba sous les yeux un numro de la Zeitschrift (journal) rdig par

Schumann Leipsig. Celui-ci offrait les honneurs de sa critique aux jeunes compositeurs

indits, et les invitait lui envoyer de bons manuscrits. Heller avait crit et publi, pendant

ses voyages, cinq ou six airs varis, rondeaux et fantaisies brillantes. Mais, aprs ses tudes

srieuses Augsbourg, il avait crit un scherzo et trois impromptus (op. 7 et 8) qui taient

d'une tendance bien diffrente. Il envoya ces manuscrits, avec une lettre Schumann.

La curiosit de ce matre fut veille ; il se fit donner les six premiers ouvrages

d'Heller et lui crivit qu'il tait loin de trouver dans ces premiers essais l'lvation de pense

des uvres 7 et 8. Il combla d'aise le jeune compositeur en lui faisant savoir qu'il avait fait

accepter ces deux ouvrages par l'diteur Kistner, Leipsig. Heller ne connaissait pas une note

de Schumann ; il le prenait mme pour un crivain purement thorique et esthtique. Il

entretint avec lui une correspondance qui ne cessa que peu d'annes avant la maladie qui

devait emporter le grand compositeur. Schumann se montra, pour le jeune Heller, plein de

bienveillance; il lui prodigua les encouragements. Il fit encore agrer par l'diteur Kistner une

sonate, op. 9, qui n'a jamais t publie en France. S. Heller a longtemps conserv les lettres

de Schumann; malheureusement, il les perdit dans un dmnagement et eut le regret bien vif

de ne pouvoir les communiquer madame Schumann, alors qu'elle prparait les lments

d'une biographie de son mari.

En 1837, Kalkbrenner vint Augsbourg, et daigna jouer, dans un concert, un duo

avec Stephen Heller ; il lui dit qu'il devrait complter son ducation de pianiste par quelques

annes d'tudes avec lui. Son jeu brillant et lgant plaisait beaucoup, et le jeune Heller le

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considrait, avec Moschels qu'il avait entendu Vienne, comme le plus merveilleux des

pianistes.

De son ct, Schumann lui crivait de bien travailler le piano; il lui affirmait que rien

n'tait plus important que de se rendre apte dire ses propres compositions ; que personne

ne peut mieux les rendre que l'auteur lui-mme, qu'il fallait tout prix acqurir le mcanisme

ncessaire pour traduire ses penses. Ces conseils dune part, de l'autre lloquence

toute parisienne de Kalkbrenner qui promettait au jeune virtuose, s'il venait Paris, de l'aider

de ses conseils, de son amiti, de son influence, dcidrent tout fait Heller quitter sa chre

ville d'tudes calmes et sereines. Il dit adieu cette vie si douce, si assure, si exempte de tout

souci.

Ce qui rendit moins amer ce sacrifice, fut la mort du comte Fugger. En le perdant,

Heller perdait plus qu'un ami, presque un pre, lhomme enfin qui lui rendait le sjour

d'Augsbourg inapprciable. Le comte lui avait promis qu'il lui lguerait sa bibliothque et ses

pianos. Les princes Fugger n'eurent peut-tre pas connaissance de cette promesse ; leur parent

tant mort sans faire de dispositions testamentaires, les hritiers dispersrent cette riche

collection.

Heller partit donc pour Paris, o il arriva dans le cours d'octobre 1838, avec une

modique somme et sans autres ressources esprer. Il alla voir Kalkbrenner, prit deux ou trois

leons de piano, mais fut bien vite oblig de les interrompre. Les conditions imposes par le

professeur taient singulires : payer 500 francs par an, rester cinq ans sous sa direction (cette

direction consistait en un examen mensuel: il dlguait pour matre de piano un de ses lves),

ne jamais rien publier sans son autorisation, de peur que l'lve ne compromt la renomme

du matre.

Les premires annes de sjour de notre compositeur Paris furent douloureuses.

C'tait une nature fire et discrte, doue d'une insurmontable timidit. Le jeune Heller tenait,

en outre, maintenir avec une sorte de passion la libert de ses actes et de ses penses. Il

n'changeait aucune satisfaction de vanit, de gloriole, d'amour-propre contre le sacrifice de

son indpendance. Il ne tenait qu' lui, ds son arrive Paris, de se mettre en relation avec

des gens influents ou en passe de le devenir. Ceux qui frquentaient les cercles o on tenta de

l'introduire sont, depuis, arrivs de hautes positions dans les finances, les ambassades, les

grandes fonctions publiques, les arts mmes. La frquentation de certains salons de femmes

distingues, dans les premires annes du rgne du roi Louis-Philippe, tait un moyen presque

sr d'arriver une sorte de notorit. Distingu de sa personne, dou de qualits aimables, le

jeune Heller tait sr d'arriver, s'il et fait comme les autres. Il prfra creuser son sillon

tout seul, sans appui. Il le creusa, mais lentement et au prix de bien des tristesses. Il aimait

l'art pour l'art et non pour les succs qu'il procure. Il tait inhabile rciter les phrases

mensongres qui sont de mise dans le monde. Il aimait en tout la simplicit et la droiture. Il

n'admettait pas qu'on pt sacrifier ses convictions aux ncessits de situation. Il usa donc peu

des gens influents, ne fit que traverser le monde en observateur, et, ddaignant les avis des

gens pratiques, s'enferma chez lui pour crire et pour penser. Les rares tentatives qu'il avait

faites pour se produire n'avaient pas t, du reste, de nature l'encourager. Au moment o il

vint Paris, le got pour la musique de piano tait bien moins dvelopp que depuis une

dizaine d'annes. Heller avait jou quelquefois en petit comit son scherzo op. 24, ses tudes

op. 16, etc.. Les qualits de cette musique dlicate avaient presque toujours chapp aux

auditeurs. Heller ne joua plus du tout, et c'est un prodige que ses ouvrages aient pu agir et

parler pour lui. Quand un artiste ne paie pas de sa personne, il faut au moins que des amis

travaillent pour lui ; ils sont rares les artistes qui ont bien voulu populariser quelques-unes de

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ses uvres, et cependant l'uvre de Heller fourmille de pages admirables, de morceaux

succs pour l'artiste qui saurait ou voudrait les interprter !

Le pianiste Charles Hall, jadis tabli Paris, o il tait extrmement aim et

apprci, fut un des rares artistes qui osrent jouer en public de la musique de Heller. M.

Charles Hall perdit une partie de sa clientle la suite des vnements de 1848 et se fixa

Londres, o il occupe une minente position artistique. C'est un admirable pianiste et un grand

musicien. Il joua non seulement de petites pices de Heller, mais encore le Caprice

symphonique, op. 282.

Quoi qu'il en ft, sans que l'auteur ait concouru son propre succs, sa musique a

fait son chemin dans le monde; elle est aujourd'hui toute publie en Allemagne, en Angleterre

et en France. Le moment semble venu de jeter un coup d'il d'ensemble sur une uvre

considrable qui sera de plus en plus apprcie, et qui laissera une trace durable dans l'histoire

de la musique.

II

Heller a compos une uvre au moins aussi considrable que celle de Chopin. Sauf

le concerto, le trio, la mazurka, il a abord les mmes genres. L'tude, le prlude, la sonate,

le scherzo, l'impromptu, la ballade, le nocturne, la valse, la tarentelle, la polonaise sont des

formes qui lui sont familires. En chacun de ces genres, il a t mme plus fcond que

Chopin.

Comme lui, il appartient une nationalit sympathique la France, une race

remarquable par ses aptitudes musicales.

Chopin est slave, Heller est hongrois. Htons-nous de dire cependant que sa

musique, tout allemande, ne se ressent pas de cette origine. Nous avons vainement cherch,

dans ses nombreuses compositions, l'empreinte originelle de la race, le coloris tout particulier

des chants populaires de la Hongrie, ou tout au moins un cho de ces chants tsiganes qui sont

si rpandus dans ce pays et qui se distinguent par une saveur si singulire et si pntrante.

C'est tout au plus si, dans quelques pices de lAlbum ddi la jeunesse, on en trouve un

lger souvenir. L'empreinte s'accentue davantage dans une des phantasies Stcke ddies

Madame Berthold Damcke. Nous la trouvons complte, pourtant, dans une trs-belle

polonaise sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir.

Comme Chopin, Heller n'a gure crit que pour le piano. Comme lui, il a presque

tout tir de son propre fond et, sauf en ses premires uvres de jeunesse, il n'a pas cd

cette tentation qui portait les pianistes du temps montrer leur virtuosit en traitant plus ou

moins brillamment des motifs d'opra.

Comme Chopin, c'est un rveur, un pote, un mlancolique. Comme lui, il a horreur

de la banalit; sa forme est exquise, sa pense toujours noble, et, cependant, Chopin a conquis

une brillante renomme qui na pas encore fait cortge Stephen Heller.

2 On doit mentionner aussi parmi les rares artistes qui ont tent de populariser la musique de S. Heller, lminent

professeur M. Lecouppey, qui, le premier entre ses collgues du Conservatoire, a introduit les uvres du

compositeur dans lenseignement autoris.

8

Cherchons un peu les causes de ces destins si diffrentes. Nous les trouverons dans

les circonstances d'abord, en second lieu dans certaines diffrences de caractre entre les deux

talents.

Chopin venait en France au moment o les sympathies pour la Pologne taient leur

comble. Sa destine se reliait en quelque sorte celle d'une nation malheureuse. Aux curs

sensibles et aux imaginations vives, il apparaissait couronn de l'aurole des martyrs ; il

offrait l'attrait mystrieux qui s'attache tous ceux qui viennent d'un pays lointain. Chopin

tombait en plein romantisme et sa vie tait un roman. Un amour bris, une patrie perdue, les

amertumes de l'exil, une sant si frle que sa vie ne semblait plus qu'un souffle, il n'en

fallait pas davantage pour mouvoir ces belles duchesses qui s'honoraient d'tre ses lves et

qui se pressaient autour de son piano, alors qu'il consentait laisser errer ses doigts sur les

touches sonores. Sa mort mme fut potique et aida sa renomme. Ce lit couvert de fleurs,

ces grandes dames pleurant son chevet, cette me s'envolant comme un souffle arien de ce

corps auquel elle tenait peine, c'tait dj une lgende ; toutes ces circonstances donnaient

la musique de Chopin une vogue et une notorit inoues. Tout le monde voulut avoir t

lve de ce matre, qui en avait eu si peu. Chacun voulut jouer de sa musique, quoique bien

peu en comprissent et en pntrassent le sens intime.

Cette musique avait, du reste, tout ce qu'il fallait pour plaire cette poque de

romantisme : Chopin tait un des grands dsesprs du sicle. Ses accents avaient quelque

chose de profondment tragique et, comme sa douleur tait vraie, elle trouvait facilement un

cho dans les curs. Il y a ceci noter encore : Chopin tait du grand monde. Son dsespoir

tait plein de distinction et d'aristocratie ; sa musique tait de mise dans les salons. Disons-le

cependant : ce que le public comprit le mieux tout d'abord, ce ne furent pas ses uvres

capitales, ce furent ses petites pices faciles et nanmoins exquises, ses mazurkas, ses valses,

quelques nocturnes ; le reste suivit, et les pianistes amoureux du succs s'aperurent bientt

que les grandes uvres de Chopin taient de nature faire valoir leur virtuosit. Ds lors la

vogue fut immense.

Heller n'atteignait peut-tre pas la grande individualit artistique de Chopin, mais sa

musique mritait d'tre classe un rang trs-rapproch de celle de l'illustre matre. Comment

se fait-il que justice lui ait t si tardivement rendue?

Nous venons de l'expliquer en partie : Heller tait venu obscur Paris et y avait vcu

obscur; il n'excutait pas sa musique ; il n'avait pas de lgende ; mais il y a une autre cause

qui tient au caractre propre de ses compositions. A un moment o le public tait avide de

virtuosit, Heller avait dclar la guerre la virtuosit. Jamais il ne voulut sacrifier cette

fausse desse ; dans sa musique, il ne demande rien ou presque rien l'effet extrieur, tout au

sentiment. De plus, c'est un mlancolique, mais ce n'est pas un dsespr. Sa douleur est

discrte, elle fuit les grands clats.

La musique de Chopin a quelque chose de dominateur qui s'impose ; la musique de

Heller, toute distingue qu'elle soit, est plus retenue et plus modeste. C'est la musique du

foyer, celle qui convient aux heures de recueillement et d'panchement familier; le moment

viendra o, sans tre gale celle de Chopin, elle sera aussi populaire et certainement plus

accessible.

9

III

L'uvre de Stephen Heller se compose d'environ 150 numros, dont plusieurs

correspondent des recueils assez considrables. Chez Heller, comme chez la plupart de ceux

auxquels il a t donn de fournir une carrire artistique assez longue, on remarque, non pas

une succession de styles diffrents, mais pour ainsi dire des manires diffrentes d'un mme

style. Bien peu ont chapp ces transformations qui procdent d'une loi de nature.

Dans la premire partie de sa carrire musicale, le compositeur cherche sa voie; il

est oblig pour se faire connatre, de cder aux exigences du jour, de traiter en forme de

fantaisies ou de simples variations les thmes ou mlodies la mode. Il dsire cependant tre

lui-mme, il hasarde de temps autre un caprice original, un impromptu, une pice

caractristique; lartiste de talent s'y rvle; mais le style n'a pas encore toute sa fermet,

l'individualit ne s'affirme pas d'une manire complte : ce ne sont que les promesses de

l'avenir.

Mais voici que bientt lartiste arrive la pleine possession de lui-mme. On voit

clore une riche moisson d'uvres ciseles avec un got parfait. La pense est nette; les

dveloppements sont sobres. Le style s'affermit; il s'accuse, il revt une originalit propre.

C'est l'poque fconde ; c'est l't de la vie.

Les uvres de ce moment fortun ne sont pas toujours celles que l'auteur prfre ; ce sont

presque toujours celles que l'avenir sanctionne.

Quand arrive l'automne de la vie, les ides n'ont plus la fracheur de la jeunesse, la

force, la prcision, la fermet de l'ge mur; les grands artistes alors se laissent aller volontiers

la tentation de chercher de nouvelles formules, d'explorer linconnu.

Heller n'en est pas encore l ; il n'a pas eu ses trois styles, il n'a pas parcouru le cycle

entier du dveloppement artistique ; mais son uvre est assez considrable pour qu'on puisse

en aborder fructueusement l'tude.

L'uvre d'un artiste ses dbuts ne peut tre l'objet d'une monographie srieuse.

Que de fois des promesses brillantes a succd la plus ingrate strilit ! Que de fois n'a-t-on

pas vu des talents humbles et modestes grandir jusqu'au gnie !

Quand l'artiste, au contraire, a dpass le printemps de la vie, donn sa moisson, son

uvre est intressante tudier : c'est un tout en quelque sorte organique. On peut l'analyser,

discerner les lments qui l'ont form, indiquer dans quelles proportions ils se sont combins,

lui assigner un rang dans l'histoire de l'art.

10

IV

Stephen Heller procde avant tout de Mendelssohn, et cependant il a un style lui,

une originalit propre. Ceci demand tre expliqu.

Le grand ducateur musical de notre temps est Mendelssohn ; aucun musicien n'a

chapp son influence, et ceux-l mme qui visent l'originalit la plus grande laissent

entrevoir partout la marque puissante de ce grand gnie. Schumann, qui tint aprs lui le

sceptre de la musique en Allemagne, en procde immdiatement, et les compositeurs qui

aspirent en ce moment une haute situation musicale en Europe, Raff, Brahms, Rubinstein

sont en quelque sorte ses disciples3.

Mendelssohn avait toutes les qualits requises pour jouer le rle de grand pontife de

la musique qu'avaient joue avant lui Sbastien Bach et Haendel. Sa personnalit tait trs

correcte et trs-digne ; ses vertus domestiques imposaient le respect; il tait riche; ses

relations taient immenses ; par suite de sa situation exceptionnelle de fortune, il avait pu

amasser en lui des trsors d'instruction littraire et musicale et devenir le musicien le plus

lettr, le plus instruit de son temps. Il pratiquait son art avec la ferveur du prtre qui accomplit

les actes de son ministre ; il n'en parlait qu'avec les formules d'un pieux respect, il ne livrait

la publicit que des uvres amenes par lui la perfection, et, s'il sortait de sa tombe, il

dsavouerait la publication de ses uvres posthumes. Il avait un scrupule infini de la forme :

ses moindres lieder sont aussi travaills, aussi finement cisels que ses uvres de grande

haleine.

Ses compositions taient accueillies par le public avec une faveur qui ne se dmentit

presque jamais. Les artistes trangers venaient recevoir, aux concerts de la Gevandhaus, qu'il

dirigeait, la conscration de leur rputation musicale. Les plus grands lui demandaient des

conseils.

C'tait bien l un rle de pontife qu'il jouait, sans que personne chercht contester

ses droits. Il n'y eut plus aprs lui de personnalit aussi haute : Schumann tait une

organisation trop incomplte pour hriter de toute son autorit : celui qui devait sombrer dans

la folie ne pouvait aspirer ce rle de calme et puissant dominateur.

Mendelssohn justifiait-il cette grande situation par une originalit extrme qui ft de

lui un rvlateur, le prophte d'un ordre nouveau ? Tentons de dfinir ce qu'il faut entendre

par l'originalit dans les arts. Le premier qui imagina de tracer des signes sur le sable, de

ptrir l'argile entre ses doigts pour reproduire les formes qui avaient frapp ses yeux ; le

premier qui essaya d'imiter, soit avec sa voix, soit par quelque moyen mcanique le chant des

oiseaux, celui-l fut le premier artiste, le plus original de tous, et encore eut-il un matre, la

nature, qu'il cherchait reproduire. Ceux qui vinrent aprs lui perfectionnrent ses procds,

mirent, sans doute, quelque chose d'eux-mmes dans leur uvre ; mais, dans cette uvre, il y

avait ce qu'avait trouv le premier inventeur. Il en fut toujours ainsi. Haydn et Mozart

procdent des matres italiens; Beethoven procde d'Haydn et de Mozart.

De mme, Mendelssohn profita de tout ce qu'avaient fait ses devanciers. Il

amalgama ce qu'il y avait de plus rigoureux dans Bach avec ce qu'il y avait de plus

3 En ce qui touche la musique dramatique, l'influence de Weber a t plus prpondrante. Meyerbeer procde de

Weber, ainsi que Wagner. Chez nous, Gounod se rattache davantage la tradition de Mendelssohn.

11

romantique dans Weber, et, pourtant, malgr ce qu'en a dit M. Ftis, il se cra un style, un

style auquel il mit son empreinte, qui est bien lui, et qui n'est ni le style de Bach, ni le style

de Weber. L'originalit d'un artiste est faite, pour partie, de l'originalit des artistes qui l'ont

prcd. C'est ainsi que le chimiste forme de nouveaux corps avec des lments dj connus.

Seulement la personnalit de l'artiste joue ici un grand rle ; c'est cette personnalit qui

imprime l'uvre un caractre tout particulier. Le caractre de l'artiste est-il calme, son esprit

est-il contemplatif et rveur, ce caractre se retrouvera dans son uvre ; son temprament est-

il fivreux, emport, son me est-elle impressionnable, cette impressionnabilit vous en

retrouverez le signe dans ses compositions. Le milieu, aussi, a son importance. Les

productions artistiques n'auront plus le mme cachet selon qu'elles verront le jour en des

temps calmes ou en des temps troubls, au sein d'une vie sociale paisible et bien rgle, ou au

cours d'vnements qui rendent l'existence complexe et difficile.

Cette thorie demanderait de longs dveloppements. Bornons-nous nous rsumer

et dire : Dans l'uvre d'un grand matre, il y a trois catgories d'lments discerner :

d'abord les lments qui concourent former le style. Les plus nombreux proviennent de la

tradition; quelque habile que soit la combinaison, on peut toujours arriver discerner ce qui

est traditionnel de ce qui est propre l'auteur. Il y a ensuite les lments qui proviennent du

temprament de l'artiste, ce sont l les vritables facteurs de l'originalit, ceux qui la

constituent ; car, pour la troisime catgorie d'lments, ceux qui naissent du milieu et des

circonstances extrieures, ils se subordonnent gnralement au caractre propre de l'individu

qui voit les choses d'une faon relative : tel reste calme dans un milieu troubl ; tel se trouble

au moindre incident, au sein du milieu le plus paisible.

Si nous appliquons cette thorie Schumann, nous pourrons en vrifier l'exactitude.

Le style de ce matre procde de la tradition, de celle qui, par Mendelssohn, remonte Weber,

Bach et au-del. On peut discerner les lments dont s'est form son style; mais ce qui fait

surtout son originalit, c'est son temprament, temprament mal quilibr, mal pondr, qui le

pousse parfois aux inspirations les plus sublimes, et qui, d'autres fois, le maintient dans des

rgions o l'air manque, o la voix est touffe, o la pense ne revt mme pas une forme

perceptible. Schumann nous apparatra un jour resplendissant de lumire, le lendemain plong

dans l'ombre la plus dsolante. C'est une des figures les plus curieuses qui puissent tenter la

plume d'un biographe ou d'un critique. Sa vie fut un roman, et le roman finit de la faon la

plus lamentable. Schumann est pourtant une des grandes figures de l'art; il a exerc, il exerce,

il exercera longtemps une grande influence.

Si nous avons parl de Mendelssohn et de Schumann propos de Heller, c'est qu'il

nous paraissait difficile de parler de ce dernier sans parler des deux grands matres la

tradition desquels il semble se rattacher. Un fait curieux noter, cependant, est le suivant :

lorsque S. Heller communiqua ses premiers essais Schumann, celui-ci fut frapp de

certaines analogies qui existaient entre sa musique et celle du jeune matre. Or S. Heller ne

connaissait alors pas une note de la musique de Schumann qu'il prenait pour un pur critique.

Mais c'est surtout de Mendelssohn qu'il procde comme style; ce n'est gures que comme

tendances qu'il nous semble avoir certaines affinits avec Schumann ; du reste, cette filiation

artistique une fois reconnue, htons-nous d'ajouter que le style de notre compositeur est loin

d'tre une copie ; il est empreint, au suprme degr, de la vraie originalit, celle qui nat du

caractre et du temprament.

12

V

On trouve dans le catalogue des uvres de Stephen Heller, publi Leipsig (1868),

complt jusqu' la prsente anne 1876, une srie d'une quarantaine de morceaux d'une

nature toute particulire : ce sont ceux que l'auteur n'a pas tirs de son propre fonds, mais du

fonds d'autrui, des caprices, des rondos, des improvisations, des variations sur des airs d'opra

ou des mlodies en renom. Il y a tout un classement faire parmi ces uvres : les unes sont

des produits de la jeunesse : l'artiste n'ayant pas encore conquis son style, ne se croyant pas

assez sr de lui-mme, s'essaie timidement sur les ides d'autrui. C'est le seul moyen de se

faire connatre, de prendre rang, sauf plus tard se rvler sous un jour plus personnel. Il faut

se rendre compte des circonstances particulires qui poussent les artistes, mme les plus

grands, publier des compositions de cette nature. Le got de la musique est universellement

rpandu ; mais il est loin d'tre pur ; le gros public accueille plus volontiers des productions

lgres, des broderies sur un thme qui a flatt son oreille, que des uvres austres

savamment combines. Ces uvres, quand elles se produisent, ne sont recherches que d'un

petit nombre d'adeptes. Pour qu'un diteur risque l'impression de semblables compositions, il

faut qu'il s'approvisionne, auprs de l'auteur, de toute une srie d'opuscules dans le got du

jour, menue marchandise qui l'indemnisera de ses frais, parce qu'elle est d'un coulement

facile. Ce n'est que lorsque le nom de l'artiste est fait, qu'il a acquis une notorit qui s'impose,

que les diteurs lui permettent enfin de suivre sa voie, de ne plus faire au public des

concessions qui lui sont pnibles. C'est ainsi que les plus grands matres, Beethoven et

Mozart, ont d livrer la publicit des uvres secondaires, tels que rondos, airs varis dont

s'accommodait fort bien le public et qui servaient faire passer les chefs-d'uvre.

Heller na pas chapp au sort commun. Il a t amen composer, sur les opras en

vogue d'Auber, d'Halevy, sur le Dserteur de Monsigny, le Dsert de Flicien David, le

Prophte de Meyerbeer, les mlodies, alors trs-prises, de Reber, et cela sur la commande

des diteurs, des caprices, des impromptus, des variations qu'il regrette peut-tre aujourd'hui

d'avoir livrs la publicit, mais sans lesquels il n'et peut-tre pas pu faire passer ses uvres

originales. Beaucoup de ces morceaux, cependant, sont charmants, et, dans tous, se rvlent

l'lgance et la distinction qui font le charme du talent de S. Heller.

Il en est, parmi eux, qu'il ne doit pas regretter trop amrement, parce qu'ils

rpondent une sympathie personnelle. Ce sont ceux qui lui ont t inspirs par des matres

pour lesquels il a toujours profess une sorte de culte, Schubert, Mendelssohn, Beethoven.

Les mlodies de Schubert sont une mine fconde o l'on ne saurait trop puiser ; ce

n'est pas un travail dont il faille rougir ni se lasser que celui qui consiste tirer de cet crin

inpuisable les perles sans prix qu'il renferme, et de pouvoir dire au public : coutez ! Cela est

si beau que, sous quelque forme qu'on vous le prsente, ce sera pour vous un enchantement.

Non ! Heller n'a pas fait un travail strile en crivant une dizaine de caprices sur les plus

clbres mlodies de l'illustre matre et en publiant un album de trente lieder, transcrits avec

une merveilleuse sagacit.

Mais ce que nous devons signaler surtout l'attention de nos lecteurs, ce sont

certains morceaux inspirs par Mendelssohn.

Nous ne parlerons pas des caprices secondaires sur des mlodies de ce compositeur (op. 67 et

72), nous arrivons de suite trois uvres qui nous semblent d'une importance capitale : nous

voulons parler des uvres 69, 76 et 77.

13

L'uvre 69 est intitule : Fantaisie en forme de sonate sur un chant populaire (es ist

bestimmt in Gottes Rath). En prenant pour motif le sujet trs-simple de ce lied, sans jamais

l'abandonner, en l'adaptant, au moyen de simples artifices de rhythme, la forme de l'andante,

du scherzo, du finale, Heller a crit une uvre trs-intressante, trs-belle, et dans laquelle il a

tellement fait abstraction de son propre style pour n'employer que celui de son modle, qu'il

serait trs-facile de prsenter un auditeur non prvenu, le morceau comme tant un morceau

de Mendelssohn.

Mme remarque pour l'uvre 76, caprice sur des thmes de l'opra le Retour de

l'tranger, qui est dun degr suprieur encore, et du meilleur Mendelssohn.

Dans l'uvre 77, Saltarelle, sur un motif de la quatrime symphonie, Heller a mis

davantage du sien. Ce morceau, nanmoins, forme avec les deux prcdents, un ensemble

digne de la plus grande attention.

Heller s'est essay un travail de mme nature dans ses belles tudes sur

Freyschutz. C'est bien l du style de Weber, et du plus beau. Le compositeur s'est

merveilleusement appropri la manire et jusqu'aux traits de ce matre, et il a fait une uvre

(op . 127) qui devrait servir de type tous ceux qui croient pouvoir se permettre d'illustrer (le

mot est la mode) les uvres immortelles des matres.

Dans les uvres 130 et 133, l'auteur a employ le mme systme pour Beethoven.

Dans l'uvre 130, il a pris pour motif de trente-trois variations, celui qui avait dj servi

Beethoven pour une uvre analogue ; dans l'uvre 133, il a vari l'admirable motif de

l'andante, de la sonate en fa mineur. Ces deux uvres demandent, pour tre interprtes, un

excutant de premier ordre. Elles se distinguent par une connaissance trs-approfondie du

style de Beethoven, dont un grand nombre d'uvres sont mises profit pour servir, au moyen

d'artifices de rhythme et d'harmonie, de formules certaines variations. Ces deux uvres sont

des plus remarquables, et nous admirons l encore le talent avec lequel Heller s'est tir d'une

entreprise dangereuse.

VI

Quoique Heller professe une prdilection trs-particulire pour les petits cadres, les

tableaux de genre et de sentiment, il a compos des uvres de grande haleine, et il y a

manifest tant d'aptitudes que nous nous demandons par quel concours de circonstances ou de

ncessits, ce beau talent n'a pas plus souvent dploy ses ailes et plan sur les grands

horizons.

Nous avons plus d'une fois manifest nos prfrences pour cette magnifique forme

musicale qui a nom sonate, et qui est celle de toutes les grandes uvres, depuis la simple

sonate de piano jusqu' la symphonie. Elle a cela de particulirement fcond que chaque

partie peut en tre dtache pour servir de cadre des uvres tendues, de telle sorte que

l'andante, le scherzo, le rondo, dvelopps sparment, constitueront des uvres o le

compositeur saura dployer les ressources les plus varies. Voyons ce que Heller a ralis, en

traitant la sonate et ses drivs.

14

La premire sonate (op. 9), crite dans un style trs-tendu et qui ne nous parat pas

suffisamment mlodique, n'a t publie qu'en Allemagne, Leipsig ; lorsqu'il la composa,

l'auteur l'envoya morceau par morceau Schumann. Tout en y reconnaissant les germes d'un

vrai talent, l'illustre compositeur-critique fit ses rserves sur cette uvre, dont il publia, du

reste, l'analyse dans son journal.

La sonate op. 65 est crite d'une main trs-sre. Le style est ferme et serr, tout est

lev dans cette uvre. Mais les mlodies ne sont pas suffisamment pntrantes ni varies.

Dans le premier morceau, le motif est plutt une formule qu'un chant, formule laquelle

l'auteur reste fidle jusqu' la fin. Les dveloppements sont d'une rare sagacit ; mais le style

est haletant et le caractre gnral trop sombre. La ballade qui sert d'andante rentre dans le

mme ordre d'ides; l'intermezzo ne s'en loigne pas non plus ; on retrouve dans le trio la

formule mme qui dtermine le premier morceau de la sonate. Le meilleur morceau nous

semble l'pilogue, qui se distingue par des qualits nergiques. Telle est notre impression au

sujet de cette uvre, remarquable plus d'un titre, mais dont le dfaut capital nous parat tre

une trop grande uniformit de styl.

La troisime sonate (op. 88) est moins serre de style, moins dveloppe; mais il se

dgage de toutes ses parties un charme pntrant, qui nous fait dire que c'est l une des

meilleures inspirations de Heller. Le premier morceau est extrmement mlodique ; lauteur y

a introduit un dveloppement qui ne trouve en gnral sa place que dans le concerto; c'est une

sorte de cadence qui prpare la conclusion. Mais ce procd est employ avec tant de

discrtion qu'il ne change pas le caractre du morceau. Le scherzo oscille entre un rhythme

trois temps qui a quelque affinit avec celui de la tarentelle et un rhythme trois temps plus

accentu. L'effet produit est charmant. L'allegretto, trs-sobre de dveloppements est d'un

caractre mlancolique plein de posie. Le final, trs-court, brille par la gaiet et l'entrain. Ces

diffrences de teinte entre les diverses parties de la sonate produisent un heureux effet et

soutiennent jusqu'au bout l'attention.

Heller a publi quatre scherzi. Le premier (op. 8), ddi Robert Schumann, est un

morceau crit avec soin et puret, qui indique des tendances leves, rvle un compositeur

d'avenir, mais qui est infrieur aux uvres de mme nature qui lui ont succd.

L'uvre 24, ddie Liszt, est pleine de fracheur, de jeunesse, d'originalit. C'est

bien l une uvre crite au printemps de la vie, o tout est lumineux et souriant. Le scherzo

fantastique (op. 57) appartient un ordre d'ides plus troubl. C'est l une uvre qui ne

dment pas son titre. Heller a trouv des accents d'une extrme originalit. Toute la premire

partie se distingue par une science des rhythmes peu commune et des oppositions de nuance

saisissantes. La partie intermdiaire est tout fait trange; en tudiant l'ensemble du morceau,

on se prend regretter qu'il n'ait pas t crit pour l'orchestre. Il y a l matire une

remarquable transcription orchestrale.

Le quatrime scherzo (op. 108) est exclusivement du domaine du piano. C'est une

uvre aimable qui peut rivaliser avec les bonnes inspirations de Chopin en ce genre.

Nous arrivons des compositions qui doivent tre signales d'une faon toute

spciale: nous voulons parler des grands caprices, pices d'une facture qui n'a pas de

prcdent. Dans ces remarquables productions, Heller se rvle avec des qualits qui lui sont

particulires, une originalit qui est bien lui, des procds qu'il ne doit personne.

15

Le caprice op. 27 dbute par une admirable introduction du caractre le plus lev et

le plus grandiose. Le presto est tourdissant de verve, et, quoique le caractre mlodique ne

soit pas extrmement saillant, les dveloppements sont si ingnieux, les effets si piquants et si

inattendus, que l'intrt ne languit pas un seul instant.

Le Caprice symphonique (op. 28) est couru sur un plan trs tendu. Les traits sont

brillants, les chants d'une distinction extrme, les dveloppements sont conduits avec une

habilet qui n'exclut jamais l'inspiration. Ce long morceau se termine en majeur par un beau

chant la Mendelssohn, qui s'panouit dans une coda blouissante. Au temps o Charles

Hall joua en public ce beau morceau, l'ducation musicale du public ne le mettait pas encore

mme d'en saisir toute la valeur.

Le Presto capriccioso (op. 64) est presque aussi dvelopp, mais dans un genre

totalement diffrent. Rien de plus ingnieux que ce charmant morceau qui fourmille de chants

suaves, de traits dlicats, d'inspirations potiques. C'est une merveille d'un bout l'autre.

Le Caprice humoristique (op. 112) est moins longuement trait. Le mezzo canto est

un peu dcousu; mais la premire partie, reproduite la fin avec de lgers changements, est

ptillante d'esprit et d'imprvu.

La Fantaisie pour piano (op. 54) est une uvre vigoureuse, nergique, une trs-belle

inspiration. Elle se termine par une coda d'un grand clat. Nous aimons moins la Fantaisie

caprice (op. 113), qui n'a pas la mme fermet et, malgr des passages intressants, est loin de

produire le mme effet.

Le musicien qui a crit la sonate op. 88, le scherzo fantastique, les quatre caprices et

la fantaisie op. 54 tait videmment dou par la nature pour crire des uvres de longue

haleine et des uvres symphoniques. Comment a-t-il t conduit choisir le plus souvent,

pour contenir sa pense, de petits cadres ? Pourquoi est-il devenu un admirable peintre de

chevalet, quand il aurait pu faire de la grande peinture et s'inscrire au rang de ces grands

matres qui n'ont jamais trouv de limites assez vastes pour contenir leur gnie ? Ne serait-

ce pas l une douloureuse histoire raconter, celle de bien des artistes rebuts par les

difficults de la vie, rduits la presque impossibilit de se faire connatre et applaudir, s'ils

veulent dpasser un certain horizon et s'ils n'ont pas l'nergie suffisante pour affronter la lutte?

VII

Le caractre de Stephen Heller, dit M. Fetis, le porte la rverie; ami de la

solitude, il vite le contact pernicieux de la vulgarit qu'on s'expose coudoyer, aussi bien

dans le salon que dans la rue. Il vit avec sa pense, avec les potes ses amis de tous les jours ;

il travaille ses heures et quand l'ide le presse. Ses rves ne sont pas toujours

mlancoliques, comme paraissent le faire croire l'extrieur de sa personne et sa conversation.

Rien ne prouve mieux la varit de ses impressions que la nature trs-diverse des morceaux

qu'il a composs. Il peint aussi bien l'entrain du scherzo, de la chasse, de la valse que la douce

joie pastorale, la dsinvolture lgante des arabesques, la ptulance de la tarentelle; la passion

ardente ct de la passion sereine, la fracheur du matin et le calme du soir, partout la libre

fantaisie.

16

Heller a compos un grand nombre de valses; dans les cinq premires uvres (42,

43, 44, 59, 62), on sent l'influence de Chopin : coupe et dveloppements analogues, mme

distinction dans la forme, mme posie dans la pense. Ces cinq valses seraient signes

Chopin que personne n'y contredirait; elles iraient aux nues et on les proclamerait des chefs-

d'uvre. Sans accorder cette qualification ambitieuse un genre de pice qui n'a jamais eu la

prtention de s'lever au sublime, nous dirons que les valses de Heller peuvent soutenir la

comparaison avec celles du matre polonais ; le seul reproche qu'on puisse leur faire, si

toutefois c'en est un, c'est de trop rappeler un modle reprsent comme inimitable.

Les deux valses (op. 95) ddies M. Antonin Marmontel, dclent un caractre

plus personnel, en mme temps qu'une tendance plus mlancolique. Ce double caractre

s'accentue encore davantage dans les valses-rveries (op. 122), qui sont au nombre de neuf.

Ce sont des pices trs-courtes, toutes de sentiment, qui n'ont rien de commun avec la valse

que le rhythme et qui plairont plus aux mes rveuses que les brillants morceaux qui sont les

premiers en date dans l'uvre de Heller.

Les douze lndlers qui composent l'uvre 97 ont une saveur toute particulire. Les

pices de cette nature ne comportent pas un long dveloppement. C'est une forme populaire

que certains compositeurs allemands ont traite avec un rare bonheur. Les lndlers de Heller

semblent un souvenir du pays viennois. La pice n 7 n'est pas sans quelque analogie avec une

pice de Schubert, qui, lui aussi, affectionnait ce genre de composition. Dans l'uvre 107, le

compositeur a cherch donner ses lndlers un plus grand dveloppement ; il est rsult de

ce travail un ensemble de pices d'un caractre lev et original, mais qui ne correspondent

plus leur titre.

Heller a t plus fcond que Chopin, qui n'a crit qu'une tarentelle ; il en a crit sept

et une vnitienne, qui n'est qu'une varit du genre. La vnitienne op. 52 et la tarentelle op. 53

sont les pices qui nous plaisent le plus : elles ont lentrain et la gat que comporte la nature

de l'uvre. Dans ses dernires pices ddies Mme

Schumann , dans les tarentelles op. 37,

Heller a cherch sortir du moule convenu. Jusqu' quel point a-t-il russi ? Il est bien

difficile de donner une allure nouvelle, d'imprimer un cachet nouveau un genre de

composition dont la forme est en quelque sorte strotype et consacre par l'usage.

La polonaise est un genre bien plus lev que la valse et la tarentelle ; le rhythme est

plein de noblesse et permet la pense un essor plus nergique. Combien nous regrettons que

Heller n'ait compos que trois polonaises (op. 104, op. 132)! La premire se distingue par une

allure chevaleresque, la fois imptueuse et lgante. Il n'y aurait reprocher cette pice

qu'un peu d'incertitude dans le chant du milieu. Mais ce caractre vague fait attendre et dsirer

la reprise du motif, dont le retour fait beaucoup d'effet. Dans les deux pices de l'uvre 132,

dans la premire surtout, le musicien s'lve une grande hauteur. La polonaise en fa mineur

rappelle les plus belles inspirations de Chopin ; il y a, dans cette remarquable composition une

fiert d'allure, une prcision de pense, une noblesse de sentiments peu communes. L'auteur a

bien rendu le caractre national de cette danse guerrire. Rarement sa pense s'est leve

autant d'nergie et d'originalit. La polonaise en la mineur n'est pas la hauteur de cette

premire pice, mais elle brille galement par un grand caractre.

En rsum, dans ce qu'on est convenu d'appeler musique de danse, valses et

polonaises surtout, Heller a os lutter avec Chopin ; ses cinq premires valses et ses

polonaises sont dignes de ce grand et regrett matre.

17

VIII

Il est difficile de parler dimpromptu sans songer aux morceaux dlicieux que ce

dernier a composs sous ce titre. S. Heller ne s'est pas beaucoup loign de la forme adopte

par Chopin : une premire partie mouvemente et rapide, un mezzo canto, puis la reprise du

motif de la premire partie. Les morceaux qu'il a composs dans ce genre comptent au

nombre de ses meilleures productions.

Citons limpromptu op. 84, allegro vivace en notes rptes, dites alternativement

par chacune des deux mains ; les deux impromptus op. 129, d'un caractre bien plus

individuel et d'une teinte potique des plus suaves. Nous mettrons encore au nombre des

impromptus deux intermdes de concert (op. 135), qui sont conus sur le mme plan et sont

lun et l'autre ravissants.

D'une facture diffrente sont les quatre phantasies Stcke (op. 99), ddies Mme

Damcke, sorte d'impromptus d'un beau caractre. Les deux premires pices sont des plus

intressantes; la troisime, en style hongrois, a moins de valeur ; la quatrime, sorte de rcit,

serait irrprochable s'il n'tait coup deux fois, par un 2/4 un peu court, qui n'a pas la mme

lvation.

IX

Les nocturnes de Heller n'ont pas la valeur des nocturnes de Chopin, qui sont

tellement parfaits qu'il y a presque impossibilit les galer.

L'auteur, dans ce genre de morceaux (op. 91, 103, 131), a tent des voies nouvelles.

Il est certain que le n 2 de l'uvre 91 ne se rapporte en rien aux formules ordinaires. Le n 1

de l'uvre 131, le plus joli de tous, est coup par une sorte de tarentelle trs-vive dont l'effet

est trange. Le n 3 dbute comme une polonaise et se termine avec un clat qui n'est pas dans

le style habituel de ce genre de composition.

Comme originalit, nous prfrons le n 3 de l'uvre 91, nocturne srnade ddi

Mlle

Ninette Falck, composition trs-potique d'un grand effet, mais qui en ralit est une

srnade et une trs-jolie srnade.

Ce dernier titre n'appartient en propre qu' l'uvre 56. C'est une des pices les plus

connues du matre; elle est trs-dveloppe, pleine de dtails piquants et date d'une poque o

l'auteur accusait avec beaucoup de fermet les procds particuliers qui lui constituent un

style bien reconnaissable : une certaine faon de moduler qui donne sa musique un coloris

tout spcial, l'emploi alternatif des deux mains que dj Mendelssohn avait pratiqu presque

l'tat de systme, une certaine disposition du chant prsent l'octave par les deux mains la

fois, etc.. La srnade de Heller mrite d'tre cite parmi ses meilleures productions; mais

c'est une uvre qui s'adresse aux dlicats et qui ne serait pas suffisamment apprcie par un

public vulgaire.

18

Dans le genre ballade nous trouvons deux uvres: l'uvre 121 , trois morceaux

ddis M. Vincent Adler (ballade, conte, Rve du gondolier) et l'uvre 113, trois ballades

ddies M. Auber. Cette dernire uvre, d'un caractre un peu svre, est d'une tude

intressante; mais l'uvre 121 plaira davantage. La ballade et le conte brillent par une

mlodie saisissante, des traits heureux, un cachet potique. Le Rve du gondolier, est une

composition un peu courte, mais pleine de charmes.

Les deux canzonnette (op. 60 et 100) ont t composes un assez long intervalle

l'une de l'autre. Nous ne savons pourquoi Heller a choisi cette appellation. La chansonnette

italienne est habituellement fort courte et conue dans un rhythme populaire. La forme

adopte par l'auteur est au contraire, dveloppe et savante. De ces deux uvres, celle que

nous prfrons est la premire (op. 60) ; elle est extrmement intressante, malgr l'tranget

du premier motif qui s'annonce d'une faon singulirement lourde et vague ; peu peu la

mlodie s'lve, se dessine. Un des mrites de ce petit morceau est la faon habile dont il est

conduit; l'intrt va croissant, et quand, la fin, reparat le motif du dbut, on ne lui trouve

plus le mme caractre d'tranget. La coda est trs-brillante, mais, nous le rptons, il n'y a

pas l la plus petite apparence d'une chansonnette.

L'auteur a trait la romance sans paroles dans son uvre 105, trois pices trs-

simples et fort jolies, et dans son uvre 120 (mlodies), bien suprieure, selon nous, la

prcdente. S'il nous est permis de manifester nos prfrences, nous indiquerons, dans le

recueil, le n 4, andante, d'une lvation trs-grande, et les deux pices 5 et 6, Demande et

Rponse, qui sont des plus intressantes.

X

Dans certaines uvres, les Promenades d'un solitaire, les Bois, les Scnes

pastorales,... Heller a voulu exprimer les sensations ou plutt les sentiments qu'inspire le

tableau des champs. Qu'il nous soit permis de revenir sur un sujet que nous avons dj

effleur au cours de notre notice biographique sur Chopin : l'influence qu'exerce sur les arts la

contemplation de la nature. Il y a peu de sujets d'tude plus intressants.

Les Grecs, nos matres en toutes choses, vivant sous un ciel pur, en face d'une mer

bleue, baigns dans la lumire, conurent le plus souvent, du monde extrieur, une ide

sereine qui se reflte dans tout ce qu'ils ont produit : leurs statues ont un caractre de majest

tranquille, de beaut chaste qu'on n'a jamais atteint aprs eux.

Les peuples de l'antiquit vivaient plus rapprochs que nous de la nature; mais tout

en l'aimant, ils la craignaient aussi. Pour certains d'entre eux, c'tait un tre suprieur dont il y

avait tout redouter, un dieu capricieux et mobile, charmant dans ses caresses, mais

impitoyable dans ses colres ; la nature semblait avoir des passions comme les hommes. Un

brillant soleil clairait-il les collines et les promontoires, une pure brise rafrachissait-elle

l'atmosphre, l'ocan venait-il, en cadence, briser ses flots bleus sur le rivage, les anciens

voyaient dans la nature une mre heureuse prodiguant ses enfants le sourire de ses yeux et le

parfum de sa chaude haleine. Les nuages, au contraire, couraient-ils sur la vaste tendue,

19

c'taient les soucis qui obscurcissaient son front. La pluie tombait-elle en masses presses,

c'taient ses larmes ; l'orage grondait-il, la foudre sillonnait-elle la rue, c'taient les clats de

sa colre.

La nature tait donc aussi un tre redoutable, et cet aspect avait surtout frapp les

vieux potes romains, qui chantaient plus volontiers les horreurs sacres des grands bois, les

mystres effrayants des sombres gouffres que les bienfaisantes larmes de l'aurore et la douce

srnit des champs. Virgile seul, l'entre des temps nouveaux, envisagea la nature sous son

ct le plus riant, sous son jour le plus pur.

Le moyen ge, plein de superstitions et de terreurs, voit partout le dmon, peuple les

forts de fes et d'esprits lmentaires, revient aux plus folles imaginations paennes.

Les modernes ont mieux compris la nature. La science a fait justice de ces

hallucinations qui pouvantrent nos pres ; elle a fait tomber le rideau pais qui dissimulait

les vritables contours. Le monde est le thtre o se joue notre destine, thtre o tout vit,

tout se meut, tout s'agite, depuis les lments qui se rapprochent en vertu d'affinits

mystrieuses jusqu' l'homme, la plus intelligente et la plus vive des cratures.

L'crivain, prosateur ou pote, dcrit la nature dans ses livres; le peintre la reproduit

en l'idalisant; le musicien ne peut que traduire, dans sa langue, les impressions qu'il reoit du

monde extrieur. Il n'entre pas dans notre cadre de longuement disserter sur la peinture et de

noter les mrites de nos modernes paysagistes. Non seulement ils peignent la nature avec un

savoir-faire merveilleux, mais ils savent mettre dans leur toile une pense intime, un reflet

vivant des motions qu'ils ont ressenties; leur uvre nous dit sous quel aspect ils ont vu le

monde extrieur, quelle impression a branl leur me. Mettez deux peintres de gnie en face

du mme site: ils le reproduiront l'un et l'autre; mais les deux toiles ne se ressembleront en

rien. Ce qui dterminera notre impression, ce sera moins le paysage en lui-mme que

l'motion prouve par le peintre. C'est ce qui fait la diffrence de l'art avec la photographie.

La photographie nous donne la reproduction matrielle, inerte, non vivante. L'artiste est en

communion avec la nature: pour lui, elle vit, elle palpite, elle parle; son contact, il vibre lui-

mme, il pense ; il met sa pense dans sa toile, et la toile vit son tour.

Le musicien ne peut reproduire la nature ; mais il peut nous dire ce qu'il a ressenti

son contact. Chez certains musiciens, la sensation domine; tel Beethoven dans la Pastorale,

Weber dans le Freyschtz ; chez d'autres, le sentiment.

Chez notre musicien, qui n'est ni un Beethoven, ni un Weber, mais qui, dans de tout

petits cadres, a atteint la perfection, le sentiment rgne en matre. Voyons comment Heller l'a

exprim dans les uvres charmantes qu'on appelle les Promenades d'un solitaire, les Bois, les

Rveries pastorales, etc.

En intitulant son premier recueil les Promenades d'un solitaire, Heller semble avoir

emprunt Rousseau le titre d'un de ses ouvrages. Cette supposition devient une certitude si

l'on remarque que l'uvre 101 de notre compositeur rpond la mme procupation ; elle est

intitule : Rveries d'un promeneur solitaire (J.-J. Rousseau) pour piano 4. Rousseau aimait et

comprenait la nature. Il et voulu passer sa vie dans la contemplation et les paisibles rveries,

4 En tte d'une Rverie, op. 58, nous trouvons une pigraphe tire de luvre du clbre philosophe.

20

au fond des valles du, Jura ou dans quelque le solitaire des lacs de la Suisse; mais son

caractre inquiet, sa croyance des complots imaginaires trams contre lui ne lui permirent

jamais de trouver le repos qu'il souhaitait. Quand sa fin approcha, il chercha un asile la

campagne pour abriter ses derniers jours; il voulait finir au sein de la nature qu'il avait tant

aime. Ses Rveries sont comme son adieu la terre. Il y a des choses singulires dans ces

Rveries : parfois Rousseau s'anantit dans la contemplation de la nature et tourne au

panthisme, tmoin le passage de la cinquime Promenade:

Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'le et j'allais volontiers

m'asseoir au bord du lac, sur la grve, dans quelque anse cache : l, le bruit des vagues et

l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon me toute autre agitation, la

plongeaient dans une rverie dlicieuse, o la nuit me surprenait souvent sans que je m'en

fusse aperu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renfl par intervalle,

frappant sans relche mon oreille et mes yeux, supplaient aux mouvements internes que la

rverie teignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans

prendre la peine de penser. De temps autre naissait quelque faible et courte rflexion sur

l'instabilit des choses de ce monde, dont la surface m'offrait l'image; mais bientt ces

impressions lgres s'effaaient dans l'uniformit du mouvement continu qui me berait et

qui, sans aucun secours actif de mon me, ne laissait pas de m'attacher, au point qu'appel par

l'heure et le signal convenu, je ne pouvais m'arracher de l sans effort.

Mais, le plus souvent, au sein de la nature, Rousseau cause de lui-mme et peu du

thtre merveilleux au milieu duquel il promne ses pas inquiets et son me trouble. C'est en

cela que l'uvre de notre compositeur se rapproche de celle du philosophe genevois. On sent

que Heller, dans ses promenades solitaires, s'est inspir de la nature, ou plutt qu'elle lui a

inspir une foule d'ides conformes aux tableaux qui se droulaient devant son imagination.

Mais ces ides qu'il a fixes et runies dans son recueil, on sent qu'il leur a donn leur forme

dfinitive chez lui, devant sa table, au coin de son feu, et personne n'y a perdu. Ce n'est pas de

l'aubpine en fleur, du fleuve tranquille, de la cascade jaillissante, de la neige et des vents que

nous entretient le pote-musicien, mais de lui-mme et des impressions qu'il a ressenties en

prsence de ces scnes relles ou imaginaires ; et peut-tre Heller ne s'est-il pas tant promen

que le titre de son recueil pourrait le faire croire : nest-ce-pas surtout sa pense qui a voyag,

voqu les souvenirs de la jeunesse, rveill des impressions jadis ressenties et restes latentes

dans quelque recoin de son cerveau ! Weber, du reste, qui avait si admirablement peint la

chasse et ses motions, les bois et leur pouvante sacre , avait-il eu besoin de courir les

champs et les forts pour trouver des accents si vrais et si admirables !

Que S. Heller ait parcouru les sentiers, le bton du voyageur la main, ou que son

imagination seule ait suffi la tche, nous devons reconnatre que les Promenades d'un

solitaire sont l'expression vraie de sentiments qui sont ns ou ont pu natre au sein de la

nature. Tout serait citer dans cette belle srie d'uvres (op. 78, 80, 89); mais, s'il fallait

exprimer nos prfrences personnelles, nous les donnerions aux nos

1 et 2 de l'uvre 78; 2,

3 et 6 de l'uvre 80; 3 de l'uvre 89, qui se distinguent par une vigueur d'allure, une

nettet et une prcision admirables. Le n3 de l'uvre 89, orchestr la Mendelssohn, ferait

une courte mais superbe page instrumentale.

Dans les Bois, la sensation semble dominer un peu plus que le sentiment. Ces pices

sont plus descriptives que les Promenades d'un solitaire. Cela tient peut-tre ce que, pour

peindre les bois, la chasse, il y a certaines formules convenues auxquelles s'est habitue

l'oreille, et qui, immdiatement, rappellent l'objet auquel elles correspondent. Ces formules,

21

Heller n'a pas ddaign de les employer, et c'est peut-tre ce qui donne un caractre plus

particulirement descriptif ce second recueil.

On ne peut songer aux bois, la chasse, sans voquer Weber. Il semble qu'en

publiant son uvre, Heller n'ait pas chapp l'influence de ce grand musicien. Les Bois

plairont peut-tre gnralement moins que les Promenades dun solitaire. La pense pourtant

est plus leve, l'expression musicale plus puissante. Beaucoup de pices appelleraient la

traduction orchestrale. Notons le n 1 de l'uvre 86, plein de mystre et de posie, le n 3

nergique et passionn, le n 6 d'une harmonie si fine et si distingue, et le beau finale qui

rappelle et rsume les diffrents motifs du recueil.

Les diverses pices de l'uvre 128 ont des titres : lEntre en fort, la Promenade du

chasseur, la Fleur solitaire, le Retour sont des inspirations charmantes. Le dernier recueil (op.

136) offre un intrt tout particulier : l'auteur a song aux personnages du Freyschtz :

Agathe, Max, Gaspard, Annette. Il s'est inspir de certaines situations du livret, et, appropriant

son style aux mmes donnes, il a essay, dans une proportion plus restreinte, de lutter avec

son illustre devancier. C'tait hardi. Nous ne prtendons pas que le tableau de chevalet gale

la grande toile du matre, mais il faut reconnatre que Heller a su tre intressant dans des

conditions si difficiles.

Il y a d'autres pices de Heller dans le style pastoral : ce sont trois glogues (op. 92),

ddies M. Lecouppey, d'un caractre bien fin et bien dlicat; deux Scnes pastorales

(op. 50), moins travailles, moins dlicatement ciseles, mais d'une allure trs-franche et d'un

effet plus sr; des Bergeries (op. 106), petites pices fort originales qu'il serait intressant

de comparer aux Bagatelles de Beethoven, si remarquables malgr leur titre modeste.

La pense de Heller revt trs-volontiers la forme de lied5. Beaucoup de ses pices,

quel que soit le nom qu'il a cru devoir leur donner, sont bien des lieder dans le sens le plus

lev. Cette forme, tout allemande, est une des plus heureuses qu'on ait imagines en dehors

des formes classiques ; c'est un cadre de proportions modestes, mais dans lequel des artistes

de gnie comme Schubert, Mendelssohn et Schumann ont souvent renferm tout un drame.

L'uvre 73 de Heller est bien intressante ce titre : rien de plus suave que son Chant du

berceau, de plus dramatique que son Chant du soldat et de plus vigoureux que le Chant du

chasseur. Ces trois petits pomes sont exquis.

Heller peint volontiers la chasse. Dans ses Bois, il n'a eu garde d'y manquer ; il a

crit un morceau de chasse (op. 102) et enfin la Chasse, tude caractristique (op. 29). Ce

morceau remarquable a t, pour ainsi dire, la premire pice de Heller que le public ait

apprcie et adopte. Pendant longtemps les amateurs, les artistes mme ne connaissaient que

la Chasse, le reste passait inaperu. Mme encore certaines personnes ne se doutent pas qu'

ct de la Chasse, il y a une montagne de belle et charmante musique, o l'auteur a mis tout

son cur, dploy les plus rares qualits inventives, la sensibilit la plus exquise. Heller est l

auteur de la Chasse, comme autrefois, en France, Schubert tait lauteur de la Srnade. On

ne saurait dire ce qu'il en cote parfois un artiste d'avoir compos une pice succs : on a

jet vingt ans la tte de Berlioz sa Marche des plerins ; c'tait un texte commode pour

dprcier le reste.

5 Heller a crit dans sa jeunesse une cinquantaine de lieder qui n'ont jamais t publis, ni en

Allemagne ni en France.

22

XI

Les dix-huit morceaux qui composent le recueil des Nuits blanches (op. 82) n'ont

aucune prtention descriptive. Ce sont des effusions lyriques, des pices toutes de sentiment.

La forme en est belle et la mlodie presque toujours remarquable.

Les trois recueils que nous venons de citer, les Promenades d'un solitaire, les Bois

et les Nuits blanches, feront poque dans l'histoire de la musique, parce que l'artiste a t

rellement inventeur. Dans ces pices la forme est absolument nouvelle : ce n'est pas la

romance sans paroles, ce n'est pas le nocturne, c'est une conception tout fait originale, qui

appartient en propre Heller, comme on peut dire que la romance sans paroles appartient

Mendelssohn. On n'avait jamais rien crit de semblable avant lui, et si des pices de ce genre

ont t crites dans ces derniers temps, on peut affirmer que Heller en a t le rel initiateur.

Sous le chiffre d'uvres 126, Heller a compos, pour le piano, trois ouvertures de

styles diffrents, l'une pour un drame, l'autre pour une pastorale, la troisime pour un opra

comique. Il a prouv par cette tentative qu'il pouvait parfaitement atteindre le style

symphonique. De ces trois pices, celle qui nous parat suprieure est l'ouverture destine un

drame.

Nous allons runir dans une mme tude un certain nombre de pices, de diffrentes

formes et de diverses dimensious, que l'auteur et t fort embarrass de classer lui-mme, et

auxquelles il a donn des titres trs-vagues, ne pouvant faire autrement.

Six feuillets d'album (op. 83). Nous eussions intitul Prludes ces charmantes

compositions trs-courtes qui rappellent les meilleurs inspirations de l'uvre 81 publie

antrieurement.

Pour un Album (op. 110). Deux morceaux, l'un assez dvelopp, en style lev,

sombre, mais un peu froid, le second trs-court : Allegretto con tenerezza.

Petit album (op. 134). Ici nous trouvons la plus grande diversit de genres : une

Novelette (titre emprunt Schumann), un Scherzo, une Romance, une Arabesque, Question,

Rponse. Est-ce une illusion du titre? Il nous a sembl que la premire pice (Novelette)

rappelait tout fait le style de Schumann dans ses premires mesures. La Romance est

charmante, mais les deux pices qui nous paraissent les plus intressantes sont les deux

dernires : Question, Rponse. C'est la seconde fois que le musicien emploie cet artifice.

L'ide est ingnieuse et l'effet trs-heureux, presque saisissant.

Album la jeunesse (op. 138). Encore un titre la Schumann ; vingt-cinq pices

en quatre livres, avec des titres explicatifs: vingt-cinq petits joyaux cisels avec un soin

extrme et une rare perfection. La srie intitule Tziganyi (les Bohmiens) est

particulirement intressante.

Feuilles volantes (op. 126). Cinq morceaux plus dvelopps, d'un caractre un

peu vague, mais d'une posie qui n'est pas sans charmes. Le n3, fa majeur est une pice tout

fait remarquable.

23

Deux cahiers (op. 114). Contenant un prlude trs-beau comme toutes les uvres

de Heller qui portent ce nom ; une pice avec un titre emprunt Schumann (kinder-scenen),

charmante et nave. La troisime pice (presto scherzozo) n'est pas la hauteur des Scherzi

prcdemment analyss.

Op. 111. Morceaux de ballet. Recueil trs-beau, trs-symphonique.

Convenablement orchestr, il constituerait un remarquable intermde, surtout si l'on

adjoignait comme finale la troisime pice de l'uvre 118, qui est, n'en dplaise l'auteur, un

vritable morceau de virtuose, difficile et de grand effet. On pourrait nanmoins l'adapter

l'orchestre; ce serait une excellente conclusion l'uvre 111, dont la dernire pice finit

pianissimo. Les autres pices de l'uvre 118, intitules Boutade, Feuillet d'album, sont trs-

courtes. Le Feuillet d'album est une romance sans paroles, d'un joli caractre.

Op. 124, Scnes denfant. Encore un titre que le compositeur a emprunt

Schumann, dont les scnes d'enfants sont si connues et si remarquables. Il tait dangereux de

lutter avec un pareil modle. On ne saurait mconnatre, cependant, que les kinder-scenen de

notre compositeur sont intressantes, mlodieuses, bien rhythmes; l'auteur n'a pas mis de

titre ces pices, et c'est dessein. Il n'a voulu que peindre lenfance en gnral, sa navet,

son inconscience, tandis que Schumann, dans chaque tableau, a eu un but prcis et dtermin

qu'il indique.

XII

Dans le prlude encore, Heller a t vraiment novateur. Pr-ludium, morceau qui se

joue avant un autre. Autrefois toute fugue tait prcde de son prlude. Tantt le prlude

avait une forme vague, comme dans certaines pices de Hndel; le plus souvent, comme chez

Bach, il avait une forme trs-serre; c'tait presque une fugue, ou tout au moins un morceau

trait en imitation ou en canon.

Plus tard il fut admis qu'avant de jouer un solo, le pianiste devait laisser courir un

instant ses doigts sur le piano et, pendant quelques secondes, prparer l'auditeur l'audition

du morceau. Quelques auteurs, Clmenti, Czerny, etc., ont vu l une matire codifier,

rglementer, et crivirent des prludes dans tous les tons. C'tait l le rsultat d'une erreur,

puisqu'un prlude dans un ton donn ne s'applique pas ncessairement au caractre d'un

morceau crit dans ce ton.

Les admirables prludes de Chopin chappent ce systme. Mais tous ne sont pas

de vrais prludes; les uns sont des tudes, des pices compltes ; les autres des embryons de

morceau, des cartons dont il a profit dans la suite, et dont il a tir des uvres plus tendues,

qu'il serait facile de dsigner.

Heller a fait du prlude un petit morceau court, complet nanmoins dans toutes ses

parties, se suffisant lui-mme; il a cr un genre. Citons ses Arabesques (op. 49), sa

premire tentative dans cette voie; ses Prludes (op. 79) dj en progrs sur l'uvre

prcdente ; enfin, les prludes op. 81, recueil vraiment admirable o tout serait mentionner.

24

Les pices intitules: Chanson de mai, Rverie, Feu follet, Arabesque, Berceuse, Sonnet, sont

de petits chefs-d'uvre, de got et de sentiment.

Dans les trois remarquables prludes op. 117, ddis M. Niels Gade, Heller a cru

devoir s'carter de la forme habituelle qu'il a adopte. Ces pices sont plus dveloppes, et

peut-tre le titre d'tude leur aurait-il mieux convenu que celui de prlude.

Op. 119, Prludes mademoiselle Lili. Ici, nous tombons dans l'excs contraire.

Ils sont trente-deux en trente-quatre pages. C'est de l'imperceptible comme proportion, et

pourtant comme cela est charmant de pense, dlicat de forme, plein d'invention ! Mais

combien peu comprendront ce qu'il y a d'art et de vritable posie dans toutes ces petites

pages si finement crites, et combien, mme parmi les admirateurs sincres de Heller,

prfreront les uvres 49, 79 et 81, moins raffines, plus corses et plus vigoureuses !

XIII

Heller a crit plus de deux cents tudes de piano. C'est un des matres les plus

fconds en ce genre. Disons cependant que les tudes de Heller ne ressemblent en rien aux

compositions qui portent gnralement ce titre ; il n'a pas voulu faire des tudes utilitaires,

propres draciner certains dfauts inhrents tous les lves, et leur donner de l'agilit, du

mcanisme. Il n'a pas voulu, non plus, faire de ces grandes tudes dont Chopin a pos le

dernier modle. Il a crit de petits pomes lyriques, sans penser un instant quelque but

d'cole; il a voulu faire d'agrables morceaux, ne rejetant aucun rhythme, aucune harmonie,

s'astreignant seulement ne pas dpasser un certain degr de difficult, simplifiant la forme et

vitant tout ce qui n'tait pas absolument ncessaire l'expression de sa pense.

Son point de dpart a t l'uvre 16, l'Art de phraser, vingt-quatre tudes,

composes librement sans proccupation d'diteur; ces tudes affectent toutes les formes,

surtout celle du lied. On y trouve des prludes, impromptus, chansonnettes, romances,

glogues, etc. Quand Heller les joua Paris, elles ne furent pas suffisamment apprcies. Une

amie claire des arts, Mme Jenny Mongolfier, qui tait la premire autorit musicale de

Lyon, o elle vit trs-ge et retire du monde, vit par hasard ces tudes, publies chez M.

Schlesinger; elles la frapprent, et elle crivit Heller pour s'informer de cet auteur inconnu

qui avait fait de si charmantes pices. Depuis, elle fit, dans les limites de ses moyens, tout ce

qu'elle put pour populariser l'ouvrage. Mais elle prouva des rsistances.

Le succs vint cependant, et, avec le succs, les diteurs. On commanda des tudes

l'auteur, et c'est ainsi qu'il lui fallut crire les vingt-cinq tudes de l'uvre 45 pour faire

introduction l'uvre 16; puis l'uvre 46 pour prparer aux tudes de l'uvre 45, et enfin

l'uvre 47 pour servir de prologue l'uvre 46. Il lui fallut composer trois ou quatre tudes

par jour, retrancher des passages que lditeur trouvait trop savants ou trop difficiles, en

ajouter d'autres... Eh bien ! ce furent ces tudes qui, pendant longtemps, eurent le seul, le

vritable succs. Heller tait cit comme un agrable compositeur d'tudes; le reste ne

comptait pas. Ces tudes sont une source de revenu pour les diteurs, pendant que

certaines compositions o Heller a mis toute son me et tout son talent restent inconnues sur

les rayons. Aprs trente ans, un professeur de piano du Conservatoire de Vienne (M. Hans

25

Schmit) vient de publier un travail de bndictin sur toutes les tudes ; il y a ajout les

prludes op. 81 et l'uvre 138, il a class les deux cent quatre pices dont se composent ces

recueils, indiqu l'ordre d'aprs lequel il faut les travailler, en les dclarant indispensables

pour l'art du piano moderne.

L'op. 90, Nouvelles tudes, appartient un tout autre ordre d'ides que les uvres

16, 45, 46, 47. Heller ne les a pas faites sur commande. C'est une srie de morceaux qui

rappellent les Promenades d'un solitaire, dans un ordre d'ides tout fait lev. Depuis les

premiers qui peignent l'enfant mutin gar dans les bois, jusqu'aux derniers qui peignent les

souffrances de l'ge mur, le ct dramatique de la vie, l'inspiration ne faiblit pas, et, sans

l'avoir voulu, Heller a peut-tre crit l une de ses uvres les plus personnelles et les mieux

inspires.

Op. 125 : Vingt-quatre Nouvelles tudes d'expression. C'est dans l'ordre d'ides des

Prludes Lili. C'est de l'infiniment petit, du plus charmant et du plus dlicat. La dernire

pice : la Leon de piano, avec l'exercice des cinq doigts et le souvenir de Cramer, est une des

plus aimables fantaisies que l'on puisse imaginer.

Heller a crit des tudes spares, op. 96, op. 116. Dans l'tude op. 96 il a, contre ses

habitudes, sacrifi la virtuosit. Des deux tudes de l'uvre 116, nous prfrons la premire,

qui dborde de sentiment et de posie.

XIV

Dans cette rapide analyse de l'uvre de Heller nous avons d ngliger bien des

morceaux. Il en est qu'il serait injuste de passer sous silence, notamment les douze pices

crites avec le violoniste Ernst, sous le titre de Penses fugitives, qui sont charmantes.

Nous donnons, du reste, la fin de cette tude, la liste complte des compositions de Heller.

Ce catalogue permettra de juger de l'importance du monument et inspirera plus d'un le vif

dsir d'en connatre les dtails.

XV

Le troisime style d'un artiste consiste quelquefois dans l'exagration de certains

procds pour lesquels il se passionne.

Dans les premiers temps de sa carrire artistique, Heller a crit des morceaux assez

dvelopps. Il en a mme crit depuis. Il y a aujourd'hui chez lui une tendance restreindre

les proportions de ses uvres. Il s'est, sans doute, aperu avec effroi que, pour maintenir

l'attention du public pendant toute l'tendue d'un concerto, d'un caprice longuement trait,

voire mme d'une sonate, il ne fallait pas s'abstraire trop longtemps dans l'ide pure, mais

flatter de temps autre l'oreille en usant des ressources matrielles qui font briller

26

linstrument, avoir recours, en un mot, la virtuosit. Or, Heller n'aime pas la virtuosit. L

o la virtuosit apparat trop, pense-t-il, le penseur s'efface; donc pas de virtuosit.

Il y a du vrai dans cette manire d'envisager l'art. Il est vident, que si l'on s'attache

trop l'effet matriel, on nglige la pense. Mais est-il absolument sage de renoncer tout

jamais ce procd? Un pianiste devra-t-il proscrire impitoyablement le trait brillant, le

passage, comme disent les Allemands? Il est certain qu'une certaine cole, qui tend

disparatre, en avait abus au point d'touffer la pense sous les ornements, en admettant

toutefois qu'il y et une pense cache.

Le trait, cependant, peut tre mlodieux par lui-mme ou, encore, accentuer, sous-

entendre, rappeler une pense dj mise. S'il est bien rhythm, symtrique, n'est-il pas un

repos pour l'auditeur, un temps d'arrt qui lui permet, pendant que son oreille est doucement

caresse, de mditer l'ide premire du compositeur, d'en prvoir, d'en attendre le retour; et

combien de traits dlicieux de Hummel, de Field, de Chopin ne sont pas eux-mmes de

vritables mlodies !

En supprimant, de parti pris, tout ce qui touche ce genre de virtuosit, on en arrive

fatalement diminuer les proportions de l'uvre, car l'oreille ne pourrait longtemps se

complaire en des uvres de longue haleine o il n'y aurait jamais un instant de repos ou de

dtente.

Nous savons bien que la grandeur n'est que chose relative, que tout est affaire de

proportions, de symtrie, que la beaut peut rsider aussi bien dans une symphonie que dans

un lied et qu'un tableau de Meissonier peut valoir une toile d'Ingres.

Gardons-nous nanmoins d'exagrer les consquences de ce principe. Nos yeux et

nos oreilles sont faits de certaines proportions qu'il ne faut pas restreindre plaisir.

Ces rserves faites sur certaines uvres minuscules de Heller, nous voudrions

caractriser le rle de cet minent artiste et lui assigner un rang parmi les matres.

Est-ce un classique, est-ce un romantique? Question que l'on se serait gravement

pose, il y a quelques vingt ans. Aujourd'hui, il n'est pas plus question des classiques et des

romantiques au dix-neuvime sicle que de la grande querelle des Gluckistes et des

Piccinnistes au dix-huitime : Querelles de mots et non de choses. Heller est tout

simplement un grand artiste qui a voulu et qui a su tre novateur.

L'art n'est pas circonscrit dans des limites troites qu'il soit jamais interdit de

franchir. Les purs classiques taient insenss quand ils ne concevaient, pour les manifestations

de l'art, que certaines formes convenues. Les romantiques n'taient pas plus sages lorsqu'ils

proscrivaient d'une manire absolue ces formes consacres par le temps, par l'exprience, par

l'admiration de tous les sicles.

Il est certain que si l'on veut crire une sonate, un trio, un quatuor, une symphonie,

dans une autre forme que celle qui fut illustre par Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn,

on court grand risque de faire fausse route et de manquer l'effet. Un jour Beethoven, infidle

sa propre tradition, imagina de mler les voix aux instruments, dans la symphonie; il ne

commit qu'une grosse erreur, erreur sublime, tempre par le gnie, si lon veut, mais que l'on

doit condamner au nom des principes. Mendelssohn eut le tort de vouloir l'imiter.

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Dans des temps plus rapprochs, Berlioz, un incontestable gnie, crivit des

symphonies en dehors de toute les rgles suivies jusqu'alors ; il oublia que le discours

musical, comme le discours parl, obit des prescriptions inviolables, qu'il lui faut une

exposition, un dveloppement suivi, raisonn, sagement rgl, une conclusi