Trajectoires résidentielles et recompositions urbaines ?· 2013-10-16 · TRAJECTOIRES RÉSIDENTIELLES…

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  • TRAJECTOIRES RSIDENTIELLES ET RECOMPOSITIONS URBAINES

    BOGOTA

    Frankoise DUREAU*

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    ans le panorama de lurbanisation latino-amicaine, la Colombie prsente des traits originaux : relhtivement tardive, lurbanisation colombienne a aussi t particulirement rapide en comparaison aux autres pays de la

    rgion, mais surtout elle a donn naissance un rseau urbain assez quilibr. Echappant la rgle, la plus courante en Amrique latine, de la concentration de lexplosion urbaine sur la capitale, le rseau urbain colombien prsente un pro- fil particulier, nettement quadricphale. Toutefois, depuis une quinzaine dannes, ce relatif quilibre entre Bogota et les trois autres mtropoles millionnaires tend voluer au profit de Bogota, qui occupe une place croissante en temes dmo; graphiques, politiques et conomiques (Goueset, 1994). Dans un contexte de ralentissement du rythme durbanisation du pays, la primaut de Bogota saffii- me sensiblement : les changements structurels de lconomie colombienne et la mondialisation de lconomie se traduisent dans la participation de Bogota au processus de mtropolisation qui marque actuellement la plante. La concentraiion croissante de la population urbaine et des fonctions mtropolitaines Bogota saccompagne depuis les annes 1980 de profondes transformations dans le rythme, les composantes et les formes du dveloppement de la capitale, et de rapides recompositions intemes. Dans un contexte de croissance dmographique encore soutenue, la dynamique dexpansion spatiale sexerce de plus en plus intensment au del des limites du District, dans les communes de la priph- rie mtropolitaine ; dans le mme temps, apparaissent de nouvelles logiques de localisation rsidentielle, produisant des modifications importantes dans la rpar- tition du peuplement et les formes de la sgrgation au sein de Bogota.

    Des enqutes ralises en 1993 et 1994 dans certains quartiers de la capitale et des communes de la priphrie mtropolitaine] permettent danalyser ces nouveaux comportements rsidentiels et leurs effets sur les structures urbaines. Apprhendant les stratgies rsidentielles des populations comme le produit des arbitrages entre leurs aspirations et les contraintes auxquelles elles se ORSTOM

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  • DOSSIER

    trouvent confrontes (Brun, 1993), laccent sera mis dune part sur les rap- ports entre mobilit rsidentielle et mobilit quotidienne, dautre part entre le niveau micro de ces mobilits spatiales et le niveau macro des processus de production de lespace rsidentiel. Nous nous livrerons dans cet article une lec- ture des mobilits diffrentielles de trois groupes sociaux contrasts, corres- pondant autant de niveaux de matrise de lespace mtropolitain. Outre la population la plus dmunie, centre dattention de la majorit des tudes sur les villes du tiers monde, nous nous intresserons aux comportements des classes moyennes et des populations aux plus hauts revenus : elles ont un rle clef dans la mise en place et les recompositions actuelles des structures de la capitale colombienne. Cest dans cette perspective systmique et diffrentielle que sera replace lanalyse de la mobilit spatiale comme facteur des transformations actuelles que connat la capitale colombienne.

    UN RYTHME DE CROISSANCE EN BAISSE, MAIS ENCORE SOUTENU

    Au dbut du sicle, Bogota compte peine 100.000 habitants. Son rythme de croissance sacclre sensiblement partir des annes 1950 : Bogota est alors la capitale latino-amricaine qui a le rythme de croissance le plus rapide, avec un taux de 6,9% par an entre 1951 et 1964. Comme dans les autres grandes villes colombiennes, mais moins fortement que dans celles-ci, le rythme de croissance de la capitale se ralentit depuis une vingtaine dannes. Son taux daccroissement passe en dessous du seuil de 4% au milieu des annes 1970. Fin 1993, la capitale colombienne rasse ble prs de 55 millions dhabitants, et

    deux phnomnes majeurs de lhistoire dmographique de la Colombie : la tran- sition dmographique, amorce la fin des annes 1930, et la baisse dintensi- t des flux migratoires en direction des plus grandes villes du pays depuis le milieu des annes 1970, aprs la priode dexode rural massif des annes 1960.

    croit un rythme proche de 3% par an 7 . Cette volution traduit directement les

    Lvolution des coinposantes de la croissance

    Tandis quen 1950 peine plus dun tiers de la population colombienne rsi- dait en ville, la population urbaine reprsentait dj les 2/3 de la population totale au dbut des annes 1980. Depuis les annes 1960, et spcialement pen- dant la premire moiti des annes 1970, la Colombie a t soumise un vaste processus dexode rural : entre 1964 et 1973, plus de 250 O00 personnes ont migr chaque anne depuis les zones rurales vers les viUes (Banguero, 1985). Cet exode rural a t largement polaris par les quatre plus grandes villes, qui ont absorb 40% du total des flux migratoires du pays pendant la priode intercen- sitaire 1964-1973 (Rueda, 1979). Aprs une phase dexode rural intense, se produisent au milieu des annes 1970 des changements importants dans linten- sit et la direction des flux migratoires, conduisant une diminution de lapport de la migration dans la croissance dmographique de Bogota et des autres mtro-

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  • poles colombiennes, et une augmentation de cette contribution la croissan- ce des priphries mtropolitaines et des villes secondaires. Le taux annuel de migration nette de Bogota passe de 2,1% au dbut des annes 1970 1,2% au dbut des annes 1980 (Granados, 1992). Une diversification sensible des direc- tions de la migration, mais aussi une plus grande complexit des trajectoires

    temporaires, marquent la dernire dcennie en Colombie. Cependant, au del de son effet direct sur la croissance de la capitale, lexode rural intense poursuit ses effets au-del de sa priode de maximale intensit, travers les modifications apportes la structure par sexe et ge de la capitale. En effet, lon retrouve globalement dans la capitale colombienne les traits classiques de la migration vers les villes latino-amricaines : caractre fminin (depuis les annes 1950, stant accentu au cours des anne 1960) et jeunesse des migrants (ge moyen la migration lgrement suprieur 20 ans).

    du processus de transition dmographique, lheure actuelle, Bogota prsente globalement les plus faibles niveaux de fcondit et de mortalit du pays. Les modalits de la transition renforcent leffet dune migration compose majori- tairement de jeunes adultes sur la structure dmographique de la capitale : la proportion dadultes de 15 64 ans y est trs leve (65% en 1990). Cette struc- ture par ge maintient laccroissement naturel un rythme soutenu : de lordre de 2,1% en 1980-1985, ce taux ne passera en dessous de 1,5% que dans les dernires annes de ce sicle. Comme dans les autres grandes villes colom- biennes, lapport des flux migratoires vers Bogota sefface donc progressivement au regard de la croissance naturelle, que la jeunesse de la population, produit des mouvements migratoires des dcennies prcdentes, maintient un niveau lev : tandis que laccroissement naturel nexpliquait en 1973 que 37% de la croissance de Bogota (Dane, 1978), et 51% en 1979, il est responsable de 78% de cel- le-ci en 1990 (Yepes et Bosoni, 1993).

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    , migratoires et le dveloppement de nouvelles formes de mobilit spatiale, plus I

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    I Profitant de lensemble des facteurs propices une ralisation prcoce et rapide

    La redistribution gographique de la croissance Outre la baisse dintensit des flux migratoires et la transition dmographique,

    un troisime fait, dmographique majeur intervient dans la dynamique dmo- graphique de la capitale : la transformation des schmas de distribution go- graphique de laccroissement de la population (Granados, 1992), au profit de communes priphriques. En effet, laccroissement de la population est main- tenant plus rapide dans les communes voisines de la capitale que dans la capi- tale proprement dite. Observable ds la priode intercensitaire 1973-1985, la croissance acclre des communes de la priphrie mtropolitaine se poursuit actuellement : au dbut des annes 1990, le rythme de croissance des 8 communes voisines de Bogota est deux fois plus rapide (5,9% par an) que celui de la capi- tale (Granados, 1992). Entre 1990 y 1995, on estime quun cinquime de laccroissement dmographique.tota1 de laire mtropolitaine de Bogota se ra- lise au del des limites de la mtropole proprement dite, ,dans la priphrie mtropolitaine.

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    Ainsi, depuis le milieu des annes 1970, la dynamique dmographique de la capitale colombienne connat des changements importants. Aprs une phase de croissance acclre et circonscrite dans les limites administratives du District, Bogota est entre dans une tape de croissance moins rapide mais encore sou- tenue, marque par une dynamique dtalement sur les communes de la priphrie mtropolitaine. A lheure actuelle, le dveloppement de la capitale colom- bienne intgre un nombre croissant de communes contigiies au District, com- me Soacha ou Chia, mais aussi des communes de la Sabana4 plus loignes com- me Madrid qui seraient en train de polariser ce processus dexpansion (Cuervo, 1992).

    UNE DYNAMIQUE DE PEUPLEMENT MARQUE PAR UNE EXPANSION SPATIALE CONTINUE

    ET UNE SEGREGATION TRES MARQUEE

    Jusquen 1938, la capitale conserve le caractre concentrique et relativement compact des sicles prcdents : la densit avoisine alors 130 habitants par hec- tare. Limite sur sa bordure orientale par une chane montagneuse, los cerros orientales, Bogota peut par contre stendre sans contrainte naturelle dans les autres directions, sur les terres planes de la Sabana. La croissance dmogra- phique particulirement rapide du dbut des annes 1940 jusquau milieu des annes 1970 se traduit par une expansion spatiale encore plus spectaculaire : en 1973, la capitale est 12 fois plus tendue quen 1938, alors que dans le mme temps la population est multiplie par 9 (MOHAN, 1981). La densit atteint alors son niveau minimum, passant en dessous du seuil des 100 habitants par hec- tare. La dynamique dtalement de Bogota se poursuit durant les annes 1980. Entre les recensements de 1973 et 1985, les arrondissements centraux prsen- tent des taux ngatifs. Dans le mme temps, les arrondissements ayant des rythmes de croissance trs rapide, avec des taux compris entre 7 et 13%, sont tous situs dans la partie priphrique du District. Et ce mouvement dexpan- sion franchit mme les limites de la capitale et sexerce sur les communes priphriques.

    Cet talement continu sur les terres de la Sabana saccompagne partir des annes 1940 de la mise en place de structures fonctionnelle et sociale trs mar- que~~ . En effet, partir des annes 1940, le centre de la capitale, dont la fonc- tion commerciale et financire s&me, est progressivement abandonn par les classes aises pour des localisations plus septentrionales, le long des cerros orientales. Simultanment, saccentue le caractre populaire du sud, tandis que lindustrie se concentre louest, aux environs de la gare de chemin de fer. Ds les annes 1950, se trouvent ainsi mises en place les structures majeures de Bogota, qui ne feront que saccentuer durant les deux dcennies suivantes. Les classes aises poursuivent leur dplacement progressif vers le nord, tandis que le front dexpansion sud de la ville est le fait des populations pauvres. Quant aux classes moyennes, dont le nombre crot rapidement durant cette priode, soit elles occupent les quartiers abandonns par les familles les plus aises, soit elles se concentrent dans la partie occidentale de la capitale. Cette division sociale des espaces rsidentiels saccompagne de la consolidation de la structuration fonc-

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    tionnelle articule autour de deux axes principaux : un axe tertiaire centre-nord, et un axe industriel centre-ouest. Dune ville mononuclaire et relativement compact, Bogota passe en moins dun demi sicle une ville semi-circulaire, poly- nuclaire, avec une forte spcialisation fonctionnelle, se traduisant par une gran- de concentration des zones demploi6, et une sgrgation sociale trs marque (Carte 1).

    A partir des annes 1980, la dynamique dexpansion spatiale, qui sexerce de plus en plus intensment dans les communes de la priphrie mtropolitaine, saccompagne de nouveaux mouvements, lis des changements sensibles dans les logiques de localisation rsidentielle des diffrentes couches de la population de Bogota. Selon Jaramillo (1992 et 1994), laugmentation des distances et une relative pnurie de terres seraient lorigine dune nette baisse dintensit de la dynamique dexpansion spatiale, saccompagnant dune revalorisation des loca- lisations centrales et dun processus de densification de la capitale ; ce proces- sus se traduirait aussi par une diminution de la sgrgation spatiale. Certes, comme nous le verrons en dtail, le dplacement continu des familles aux plus hauts revenus vers le nord se freine sensiblement, sinverse mme au profit de localisations plus centrales. Et les classes moyennes commencent sinstaller dans des zones du sud et du sud-ouest traditionnellement occupes par les secteurs populaires et dans lextrme priphrie nord de la capitale. Lvolution des taux de croissance par arrondissement la fin des annes 1980 confirme la ralit de ces changements : ils se traduisent par une relative homognisation et une redistribution gographique des taux de croissance des arrondissements du District de Bogota. Par contre, lhypothse dun arrt de la dynamique dexpan- sion spatiale ne semble pas se vrifier pour autant. Si, la fm des annes 1980, les croissances les plus rapides ne sobservent plus dans les arrondissements priphriques de Bogota, cest que le front dexpansion mtropolitain a franchi les limites du District. La pnurie de terrains lintrieur du primtre urbain du District tend transfrer les occupations illgales de terres des classes popu- laires sur les communes de la priphrie mtropolitaine comme Soacha, o le contrle de terres est aussi moins strict. A lautre extrmit de la ville, au nord, les communes priphriques telles que Chia et Cota, sont depuis une dizaine dannes le territoire o sexerce de faon privilgie la dconcentration urbai- ne des classes relativement aises. Ces populations viennent y chercher une qualit de vie et un environnement quelles ne peuvent plus trouver dans une capi- tale gravement affecte par le manque despace vkts, les encombrements et la pollution. En fait, ltalement des banlieues populaires et la dconcentration urbaine de populations plus favorises sur les communes de la priphrie mtro- politaine semblent sexercer simultanment avec les recompositions internes et les processus de redensification de certains quartiers consolids du District. La flexibilit des comportements rsidentiels de la population, mais aussi celle des agents du secteur de la construction, ainsi que le caractre permissif du cadre rgle- mentaire dans une...

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