Travail de femme - Anne-Marie Caron

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TÉMOIGNAGE EXTRAIT D'UN JOURNAL DE BORD SOUS L'OCCUPATION ALLEMANDE (Avril-Août 1944, à Juvisy)

Text of Travail de femme - Anne-Marie Caron

  • ANNEMARIE CARON

    TRAVAIL DE FEMME

    TMOIGNAGE EXTRAIT D'UN JOURNAL DE BORD

    SOUS L'OCCUPATION ALLEMANDE

    (AVl'il-Aot 1944, Juvisy)

    FIRMIN -DIDOT ET Cie

  • TRAVAIL DE FEMME

  • ANNE-MARIE CARON

    TRAVAIL DE FEMME

    TMOIGNAGE EXTRAIT D'UN JOURNAL DE BORD

    SOUS L'OCCUPATION ALI.EMANDE

    (Avril-Aot 1944 Juvisy)

    LIBRAIRIE DE PARIS FIRMIN-DIDOT ET Cie

    56, rue Jacob, Paris

  • A LA GLOIRE DE LA S. N. C. P.,

    DE SES CHEFS, DE SES CHEMINOTS

    ET DE TOUS CEUX QUI ONT LUTT A JUVISY FIREMEN'C et aussi

    A MES PARENTS

    qui surent si courageusement accepter qu'un de leurs enfants reste au danger.

  • JOURS DE VIE - JOURS DE MORT

    1

    22 avril 19~4 : 6 h. ~5 - Devant le 6, rue de Berri, un camion nous attend; dans la brume pntrante et triste de cette matine d'avril, dix jeunes femmes en tenue bleu marine sont l, prtes monter rapidement. Mlle B., ma nouvelle Directrice la Croix-Rouge, m'entrane la phar-macie o nous prenons la valise pour le poste de secours que je suis charge de crer et de faire fonctionner Juvisy, dans ce nouveau service des Chantiers de Travailleurs o les Allemands dpor-tent plus ou moins d'hommes ... suivant les possi-bilits ...

    On se hisse dans le camion l'une prs de l'au-tre; la valise, les pancartes, les fleurs ... car beau-coup vont aux obsques des victimes du bombar-dement du 19 avril, les autres vont la morgue, au Centre d'accueil, la cantine, etc ... , toutes crations rapides et urgentes dans ces immenses dtresses humaines. (Juvisy fut presque entire-ment dtruite lors de ce premier bombardement.)

    Le camion dmarre. Nous sommes silencieuses; chacune pense la mission qu'elle a remplir. En cours de route nous prenons quelques per-sonnes qui essayent de faire de l'auto-stop pour se rendre sur les lieux. Grand deuil. Dj! On se tasse pour un peu plus; une femme pleure silen-cieusement. D'autres couronnes s'ajoutent aux

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    prcdentes, s'amoncellent en un tas branlant au centre du camion, la route file, file derrire nous ...

    Juvisy. Nous sommes arrives. Le camion nous secoue fortement; il a peine se frayer un pas-sage parmi les pierres, restes de pans de murs effondrs qui sont venus joncher le sol; je tends le cou pour apercevoir ce spectacle de ds.olation qui sera encore le mien pendant si longtemps, hlas!

    Nous dbarquons en plein quartier dtruit: le collge, la mairie, l'hpital... un amoncellement de pierres, de poutres, de pltre, bordant de gantes marmites. Dj des quipes sont au tra-vail : on dblaye les quelques rues qui sont c.om-pItement obstrues. Le cur serr la vue de tant de dsastre, nous descendons silencieuse-ment.

    Nous entrons dans l'cole moiti dmolie; gauche, un tableau noir o sont inscrits enc.ore des mots d'enfants; droite, une salle nue blanche, o s'allongent des files de cercueils (hier encore on a retir 50 morts des dcombres) ... sai-sissant spctacle o la vie et la mort 8.ont presque confondues et sans limite ...

    Munie de la valise de secours, je suis Mlle B. en direction de la gare qui, elle-mme, n'a pas souffert ( ironie!). Il faudra aller plus loin dans le triage)) pour constater des dgts importants.

    On me prsente aux diverses personnalits; je suis trs bien accueillie. En principe, un infir-mier as~re une permanence p.our les cheminots; moi, je suis charge de 2.500 requis de l'O. T. qui travaillent plus loin sous la frule allemande;

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    je dois m'en occuper au point de vue mdico-social, ce qui ne se rvlera pas toujours facile ... !

    Nous choisissons l'emplacement du poste de secours : ce sera un petit p.oste sur la voie en plein chantier, poste qui changera d'ailleurs, suivant la grappe humaine. Mlle B. me laisse alors avec l'infirmier O. T. rencontr par hasard - car les Allemands ont mme nomm un infirmier - trs gentil d'ailleurs (il est Espagnol); nous dblayons, levons pierres, pltre, vitres brises; la poussire vole; nous sommes noirs; je tousse, crache, mouche ... ouf, un petit trou dehors pour respirer. La pice commence ressembler quelque chose. L'infirmier me quitte alors pour assurer son service au chteau o il rside. Je vais cher-cher un seau d'eau, car videmment il n'y a ni eau, ni gaz, ni lectricit, et il faut aller 50 m. de l, escaladant les dcombres, tirer l'eau d'un tonneau pos provisoirement en gare et marqu eau potable ; c'est la seule que l'on puisse prendre... Je la transporte travers les rails dfoncs, les trous, les fils, etc ... c'est lourd; le soleil tape, mais je suis tout ma nouvelle tche heureuse. A l'arrive, je me mets en devoir de laver les meubles; nous les avons dnichs dans les pices voisines : deux tabourets, une table, une chaise, un banc, quel luxe!. .. C'est alors que je m'aperois que l'eau de lavage est coupe de vinl Tant pis, les meubles sont lavs l'eau et au vin!

    Deux descentes de lit rouges viennent gayer la pice qui est maintenant splendide . . .

    Mais l'ingnieur et son adjoint choisissent prcisment ce m.oment pour visiter le poste et m'emmener djeuner; ils me trouvent dans un

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    tat de salet qui me fait un peu honte; heureu~ sement, je ne vois pas la couleur de mon cou et, table, je puis garder le plus possible mes mains sur les genoux . ..

    La cantine S. N. C. F. installe dans un hangar de fortune est sympathique, ingnieurs, chefs de section et de district, avec lesquels il est facile de parler des hommes; chic atmosphre; ce n'est pas la dernire fois que j'aurai l'occasion d'admirer l'organisation de la S. N. C. F., Juvisy tout au moins.

    Parmi les 2.500 travailleurs qui sont ici par-pills sur le chantier, travaillant sous la frule allemande, il y a au moins vingt nationalits : Espagnols chapps de la guerre civile d'Espagne, Serbes, Hongrois, Roumains, Sudois, Arabes, etc ...

    Leur misre est effrayante; au point de vue nourriture: caf le matin, soupe midi, ou, plus souvent, rien du tout, pain et potage le soir , et. .. iravail obligatoire sous menace de coups de 8 heures du matin 19 heures le soir. 1/2 heure d'arrt midi. Inutile de dire qu'ils ne font pas grand-chose, paresse (si l'on peut dire) encou-rage par les chefs de districts malgr les menaces des dirigeants allemands, et par moi qui fais pansements sur pansements supplmentaires, parfois inutiles, et qui suis trs vite mal vue de ces derniers; mais le jeu)) vaut la peine: il s'agit de retarder le plus possible, sinon d'emp-cher les passages d convois allemands.

    Misre vestimentaire aussi: certains vont pieds nus sur ce silex coupant qui cale les traverses; d'autres ont des vtements dans un tel tat qu'ils

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    sont irrparables et les laissent presque nus. Misre... misre ...

    Je dcouvre ainsi au fur et mesure des jour-nes une nouvelle misre laquelle j'ai toujours essay de remdier, mais avec bien peu de rsultats, hlas!

    Sur ces visages profondment marqus par la souffrance, ces visages d'hommes rduits en ani-maux, on lit parfois un sourire; certains ont le courage de blaguer. Plusieurs expriment leur joie d'avoir une femme, une femme franaise parmi eux. Je souhaite de tout cur de ne pas dcevoir leur attente, de les rassurer et les protger dans toute la mesure de mes faibles forces. Mais ce ne sera pas toujours facile ...

    23 avril 1944. - Aujourd 'hui dimanche. Debout 6 heures et demie, je pars prendre le train en gare d'Austerlitz. L, j'assiste aux pre-miers pas du soleil : aurore claire, ciel bleu, brume; il fera beau aujourd'hui. J'aime me lever tt; j'ai l'impression que le m.onde est tout neuf, tout moi, que l'on respire un air tout fait diffrent, un air pur dont la nuit a chass la lourdeur et les misres, un air d'enthousiasme qui veut balayer les peines et vivre ...

    Athis-Mons, tout le monde descend, voie coupe; il faut aller pied; nous longeons la Seine. Beaucoup de brume, h~au qui coule, calme. Au loin, les cloches sonnent... C'est limanche aujourd'hui, et que l'on travaille, que l'on souffre, c'est dimanche.

    Avant le pont de Lyon, qui se trouve peu prs mi-chemin entre Athis et Juvisy et qui sur-

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    plombe la Seine en direction de Villeneuve-Saint-Georges (voie P .-L.-M.), un car s'est arrt. Des sentinelles allemandes encadrent un groupe d'hommes, misrables, dguenills, maigres et dcharns, tous plus ou moins vtus de costumes de toile grise; ils sont comme plants le long de la route et relvent la tte ... : N'avez-vous pas une cigarette pour les prisonniers ~ )) Interns ci-vils politiques ... cette pense me traverse comme un clair; les voil! Mais que font-ils l~ ~ Ce n'est que plm tard que j'apprendrai qu'on les transporte tous les jours pour dterrer les bombes non clates et trop enfonces, au risque de heurter l'amorce de la bombe et de sauter avec. J'aurai par la suite plusieurs fois l'occasion de les voir l'ur le chantier et de m'en occuper, mais par prudence, j'examine les lieux pour, plus tard, pouvoir pntrer dans leur camp)) si nces-saire.

    Puis au poste, les blesss arrivent rapidement: petites blessures sans gravit, parfois dcouvertes pour faire une petite promenade ...

    Un Franais , un Arabe, une nationalit incon-nue; on essaye de se comprendre; l'un vient spcialement parce qu'il est fatigu. On le laisse se reposer un peu; il est heureux de parler.

    L'infirmier de l'O. T., qui vient parfois, me raconte alors comment ayant fait la guerre avec les rouges, il a t exil de son pays lors de la victoire de Franco, alors que son frre. qui se trouvait dans une autre rgion, avait d, lors de cette terrible guerre, opter pour Franco et se battre contre lui. Singuliers al'pects de la guerre!

    On vient poser des carreaux; nouveau geste de

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