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Une ingénierie politique. Augustin Cauchy et les élections du 23 avril 1848

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Genèses, 49, décembre 2002, p. 5-25.{numéro consacré aux "Formes et formalités du vote" et coordonné par Olivier Ihl et Nicolas Mariot}Cet article examine ce que recouvre l’expertise des mathématiciens et géomètres de l’Académie des Sciences dans l’organisation du suffrage universel lors du scrutin du 23 avril 1848. L’historiographie n’a cessé d’insister sur le rôle prééminent des juristes emmené par Cormenin dans ces préparatifs. Or, l’emprise des ingénieurs réformateurs fut essentielle. Et avec eux une « science de gouvernement » sur laquelle se penche l’auteur. Celle d’un savant : Augustin Cauchy, célèbre mathématicien français du XIXe siècle. Celle d’un réseau aussi : celui des Ponts et Chaussées et de l’Ecole Polytechnique. Analyser leur part dans les Instructions électorales d’avril 48 ne revient donc pas à réparer une injustice mais à analyser l’entrée en jeu d’une véritable ingénierie électorale.

Text of Une ingénierie politique. Augustin Cauchy et les élections du 23 avril 1848

D O S S I ERGenses 49, dc. 2002, pp. 4-28

UNE INGNIERIE POLITIQUE.AUGUSTIN CAUCHY ET LES LECTIONS DU 23 AVRIL 1848

Olivier Ihl

L

1. Le gouvernement provisoire issu de la rvolution de Fvrier annona, ds le 2 mars, la tenue dlections gnrales pour nommer une Constituante. Les lecteurs devaient lire neuf cents reprsentants au scrutin plurinominal majoritaire dans le cadre du dpartement. Prvu dabord pour le 9 avril, ce dernier fut repouss au 23 avril sous la pression de difficults matrielles . Sur son droulement, voir Raymond Huard, Le suffrage universel en France, 1848-1946, Paris, Aubier, 1991, pp. 19 et suiv. 2. Voir Paul Bastid, Lavnement du suffrage universel, Paris, Puf, 1948, pp. 26 et suiv. 3. Daniel Stern [pseudonyme] Histoire de la Rvolution de 1848, Paris, Charpentier, 1862, t. II, p. 193. 4. Odilon Barrot, Mmoires posthumes, Paris, Charpentier, 1872, t. II, p. 100.

anecdote avait pris valeur de condamnation. Consulte en mars 1848 sur lorganisation du suffrage universel, lAcadmie des sciences naurait livr quun diagnostic fantaisiste. Charge de lever les difficults que prsentait le dpouillement attendu de plus de neuf millions de voix1, elle se serait mprise en reprenant le mode de dcompte de la Monarchie censitaire. Do un chiffre o lineptie le dispute laccablement : le dpouillement allait prendre jusqu trois cent cinquantequatre jours. Caricature, lexpertise avait donn naissance une ide aussi fausse que tenace : lorganisation du suffrage universel stait faite grce aux jurisconsultes du ministre de lIntrieur et par les seuls rpublicains de la veille . Elle tait leur grande uvre2. Pour loccasion, la romancire et prtresse de la Rpublique, la comtesse Marie dAgoult avait enfourch son cheval de bataille. Ceux qui juraient lopration matriellement impossible ntaient que des habiles et de dsigner ple-mle les hommes de lInstitut et les adversaires politiques du nouveau gouvernement3. Habiles : le mot revient sous la plume de lancien ministre de LouisPhilippe, Odilon Barrot, comme un chef daccusation. Mais pour dnoncer cette fois lcole logicienne, celle qui se formule en quation pour ainsi dire algbrique et qui poursuit labsolu dans la politique, cest--dire lcole la plus absurde et la plus dangereuse qui puisse exister pour un tat4 . En dpit dintentions opposes, les jugements finissaient par se rejoindre: ici dans la mfiance, l dans la dfiance pour ces savants rests anonymes. Lhistoriographie de la Seconde Rpublique nest pas en reste. Pour

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Charles Seignobos, le recours lAcadmie des sciences na t que prtexte derratiques performances mathmatiques5. Une faon de dire que le gouvernement provisoire avait relev un dfi que les savants, eux-mmes, ntaient pas parvenus mettre en quation. Mmorialistes et historiens nont pas os mettre en doute un constat aussi vigoureusement assn. Sans doute ont-ils craint de ntre pas assez verss dans les aspects techniques de la mcanique lectorale . Ou de mettre mal des engagements qui en semparant de lexprience en ont pourtant fait oublier lhistoire. Car du coup, cest toute lemprise des ingnieurs rformateurs sur lorganisation du suffrage universel qui sen est trouve occulte. Et avec eux une science de gouvernement, celle qui a trait au maniement des technologies du suffrage. Derrire la figure dcrie de la Science, il y avait des savants. Un en particulier : Augustin Cauchy, lun des plus clbres mathmaticiens franais du XIXe sicle. Un rseau aussi : celui des Ponts et Chausses et de lcole polytechnique qui, au sein du Bureau des longitudes, militait depuis des annes contre le ministre Guizot. Reconstituer leur rle dans les prparatifs des Instructions lectorales davril 1848 ne revient pas rparer une injustice. Cest analyser lentre en jeu dune ingnierie lectorale, en retrouvant le sens des concepts comme des savoir-faire, des transactions comme des concurrences qui en forment la trame.

Les nigmes du vote universelPourquoi sintresser la disqualification de cette expertise lectorale ? Il y a, en fait, plusieurs raisons pour rouvrir, ou plutt ouvrir un tel dossier . La premire, la plus vidente, ce sont les obscurits qui maillent le grand rcit des prparatifs du premier scrutin au suffrage universel : pourquoi le gouvernement provisoire sest-il adress lAcadmie des sciences et non lAcadmie des sciences morales et politiques qui portait bien haut le flambeau dune science de gouvernement ? Quels problmes posait exactement le dpouillement de ce premier scrutin de masse ? Do viennent les formules de calcul qui maillent partir de dbut avril 1848 les circulaires lectorales du ministre de lIntrieur, prcisant et rectifiant de nombreuses dispositions initiales ? Comment les autorits ont pu connatre pour le dpartement

5. Charles Seignobos, La Rvolution de 1848 et le Second Empire (18481859), in Ernest Lavisse (d.), lHistoire de la France contemporaine, Paris, Hachette, 1921, t. VI, p. 74. Mme tonalit chez Georges Weil qui, rangeant la docte assemble dans le camp des conservateurs et prsentant lexpertise comme tant de sa seule initiative, crit les calculs de lAcadmie furent djous , Les lections lgislatives depuis 1789, Paris, F. Alcan, 1895, p. 169.

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D O S S I ERFormes et formalits du vote Olivier Ihl Une ingnierie politique. Augustin Cauchy et les lections du 23 avril 1848

6. Sur ces figures de savants et dartisans, voir Eva G. R. Taylor, The Mathematical Practitioners of Tudor and Stuart England, Cambridge, Cambridge University Press, 1954. 7. Ces hommes (Charles Dunoyer, Charles Dupin, Joseph Garnier ou Michel Chevalier) trouvaient soutien au Conservatoire des arts et mtiers ou au Collge de France mais surtout auprs du ministre Guizot, voir Martin S. Staum, French Lecturers in Political Economy, 1815-1848 : Varieties of Liberalism , History of Political Economy, vol. 30, n 1, 1998, pp. 95-120. 8. Le Moniteur du 22 octobre 1847. Lors du dbat parlementaire de fvrier 1831, largument du nombre avait servi dissuader dabaisser le cens en de de 240 francs : comment peut-on Paris faire voter sans confusion 36 40 000 lecteurs ? , cit dans G. Weil, Les lections lgislatives, op. cit., p. 144.

de la Seine, le plus peupl des dpartements franais, les rsultats avant mme la fin du dpouillement qui dura quatre jours ? Certains commentateurs du temps parlent de la mthode probabiliste mais sans donner dindication. Il est vrai que dautres avaient fait plus : ils en avaient nonc les rgles. Ils staient mis la tche. Un zle pour lequel ils pouvaient esprer tre rcompenss. Seconde raison : cette disqualification, sentence reste sans jugement, a fait perdre de vue laction des ingnieurs, statisticiens et gomtres dans l organisation du suffrage universel. Leur rle fut assez semblable aux practitioners de lAngleterre des Tudor slanant lassaut de l arithmtique politique grce leurs travaux sur les effets descompte, les pompes air ou les tables de mortalit6. Il peut aussi sanalyser comme une revanche : celle des ingnieurs polytechniciens contre les promoteurs de lconomie politique, hostiles aux modles mathmatiques comme linterventionnisme des hommes de 18487. Reste quavec les uns ou avec les autres, la comparaison conserve sa part dapproximation. Il ne sagissait pas, en avril 1848, de fonder une nouvelle science, celle des lections, mais simplement de forger et dans la prcipitation des techniques auxiliaires du pouvoir. Dabrger les oprations de collecte, de totalisation et de classement des voix recueillies. Compter des bulletins : cest maintenant lobjet de cette instrumentation scientifique qui paratra bien lmentaire. Livrer les rsultats dune lection : nest-ce pas, lheure des enqutes sortie des urnes ou de linformatique, le signe par excellence dune science infuse ? Sauf quen portant sur des millions de votants, lopration pouvait lgitimement inquiter (Illustration 1). Elle navait pas de prcdent comparable, sorganisait en quelques semaines, portait sur des bulletins qui contenaient, selon les dpartements, entre trois et trente-quatre noms devant tre lus haute voix lors du dpouillement, avec les prnoms, noms et qualits de chaque candidat y compris ceux nayant jamais fait acte de candidature puisquil ntait pas juridiquement requis de se dclarer. La difficult tait relle. Par comparaison, en 1847, la moiti des collges comptait moins de cinq cents lecteurs et encore les votants ngalaient pas les inscrits. Paris, sur les douze arrondissements, deux dputs seulement totalisaient plus de huit cents voix8. Pour autant, il ne sagit pas ici de sengager dans ce que les Anglo-saxons appellent une disputed autorship. Nulle intention de

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Illustration 1. Cette caricature intitule le Triage parlementaire illustre lincertitude de lquation dmocratique. Qui passera travers le tamis et atteindra le Palais Bourbon ? Ouvriers ou bourgeois ? Certains sont trop gros pour passer travers le tamis. La Silhouette n 19, dimanche 13 mai 1848. D.R.

rhabiliter les hommes de science face aux hommes de droit ( qui toutefois la plus belle part fut faite dans lhistoriographie), encore moins de dvoiler les secrets de fabrication dune loi, simplement de mieux comprendre les conditions qui furent lorigine de sa mise en uvre. La rdaction du clbre dcret proclamant le suffrage universel fut, on le sait, le fait de deux juristes Louis de Cormenin et Franois Isambert. Prsent la sance du 2 mars, au ministre des Affaires trangres, le texte fut mis aux voix et adopt par le gouvernement provisoire ; deux jours plus tard, la discussion reprit pour en prciser les articles principaux9. Mais lon sent bien quentre ces quelques lignes, codifies la hte, et les volumineuses instructions (plus dune centaine de pages) adresses aux commissaires de la Rpublique et aux maires par le 1er Bureau de ladministration gnrale du ministre de lIntrieur, un travail spcifique a t ralis. En un mot, que dautres hommes sont en

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