Géopolitique des classes moyennes - J.F. Fiorina s'entretient avec Julien Damon

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  • CLES Comprendre Les Enjeux StratgiquesLes entretiens gopolitiques mensuelsdu directeur n28 - septembre 2013 n28Gopolitique des classes moyennesJean-Franois Fiorina sentretient avec Julien Damon

    Professeur associ Sciences Po (Master Urbanisme), enseignant HEC et chroniqueur au quotidien Les chos, Julien Damon est un spcialiste des questions de pauvret et dexclusion.Dans son rcent ouvrage - Les classes moyennes, Puf, 2013 - il sinterroge sur lavenir de ces dernires. Un thme dune brlante actualit lheure o elles se trouvent sur le devant de la scne et en pleine bullition dans les pays mergents, pendant quelles semblent perdre pied dans lunivers occidental.

    Dans de nombreuses rgions du monde, ces derniers mois, les classes moyennes ont t lorigine de grands mouvements de contestation. Le Brsil constitue un exemple emblma-tique de cette prise de conscience. Comment lexpliquez-vous ?

    Toutes les analyses des experts convergent : nous allons assister une forte monte en puissance des classes moyennes dans les pays mergents. En 2012, la Banque mondiale notait quen moins dune dcennie, le volume de la classe moyenne dans la zone Amrique latine-Carabes avait augment de 50 %, passant de 103 millions dindividus en 2003 152 millions en 2009. Au sein du seul Brsil, depuis lan 2000, ce sont 40 millions de gens qui se sont extirps du stade de pauvret. Les autorits brsiliennes estiment que plus de la moiti de la population se situe dsormais dans la classe moyenne, visant l des mnages avec des revenus mensuels stalant entre 515 et 2 225 /mois. En dpit des diffrences inhrentes des configurations culturelles et sociales pour le moins dissemblables, le fait est que lon observe partout une monte inluctable des classes moyennes, celles-ci tant dsormais perues comme des moteurs tout la fois de croissance et de confiance.

    Lconomiste Homi Kharas, dans ses travaux pour lOCDE, pense que la fourchette dfinissant les classes moyennes stablit entre 10 et 100 $ de pouvoir dachat par personne et par jour. Considrant145 pays, reprsentant 98 % de la population mondiale et 99 % du PIB, il estime quen 2009, 1,8 milliard de gens relvent de cette "classe moyenne mondiale", qui devrait crotre 3,2 milliards en 2020 et 4,9 en 2030. 95 % de cette croissance viendrait dAsie. Pour revenir votre question, si lon en reste aux chiffres de 2009, on saperoit que la moiti de cette "classe moyenne mondiale" relve des conomies mergentes forte croissance. Dans les projections faites lhorizon 2030, les Etats-Unis voient le poids de leurs classes moyennes rester constant, mais lEurope dcliner partir de 2020.

    CLES - Les entretiens gopolitiques mensuels du directeur - n28 - septembre 2013 - www.grenoble-em.com - 1 -

    Julien Damon et Jean-Franois Fiorina : lmergence de nouvelles classes moyennes va bouleverser lchiquier gopolitique et goconomique.

  • Comment se situent aujourdhui les classes moyennes au sein de la population mondiale ?

    Si lon se reprsente la population mondiale comme une pyramide avec les plus pauvres en bas et les plus riches en haut, et en se fiant aux donnes conjugues de lOCDE et de Mc Kinsey, on obtient en 2010 la rpartition suivante. A la base, on trouve 4,5 milliards de personnes vivant avec moins de 10 $ par jour. Ensuite, environ 2 milliards de personnes disposant dun revenu schelonnant entre 10 et 100 $ par jour. Enfin, au sommet de la pyramide, se situe 0,5 milliard de personnes avec un revenu quotidien suprieur 100 $. La monte en puissance des classes moyennes que vous voquez a donc un impact en termes conomiques, sociaux et politiques. Les experts travaillant pour la Banque mondiale ou lOCDE aiment dailleurs rappeler cette phrase dAristote selon lequel, "lorsque la classe moyenne est importante, il y a moins de risques de discordes et de divisions".

    Au-del de la rduction de la pauvret et des ingalits, la monte en puissance des classes moyennes engendre des consquences dans plusieurs domaines : des demandes fortes en matire dinvestissement dans les services sociaux et sanitaires, un accroissement de la libralisation conomique accompagn dune exigence en matire de gouvernance, ce qui sous-entend moins de corruption et plus de parti-cipation. Les revendications observes au dbut de lt au Brsil recouvraient ces trois champs. La sortie de la simple logique de survie saccompagne donc dexi-gences dordre thique, avec des consquences trs pratiques dans la manire de concevoir la vie sociale et politique. Pour preuve les mouvements qui agitent la socit indienne en ce qui touche au statut des femmes

    Est-ce le rsultat dune fascination pour le modle occidental ? Ou doit-on distinguer entre aspirations conomiques et volont de prserver son mode de vie social et culturel ?

    Il faut effectivement tre prudent en ce domaine. Dans des configurations extrmement diffrentes, on doit cependant reconnatre que ces classes moyennes qui mergent sont consommatrices et aspirent des degrs divers atteindre des niveaux de vie - et parfois des modes de vie - occidentaliss, sans toujours y parvenir bien sr. Mais il faut se garder de tout observer au seul prisme quantitatif et conomique. Si ces classes moyennes se distinguent des pauvres par une volont dmancipation et des exigences nouvelles en matire sociale et politique, en revanche on nobserve pas une internationalisation des classes moyennes qui se traduirait dans les faits par une tendance luniformisation culturelle ou politique sur le modle occidental. Pour reprendre la formule bien connue de Karl Marx, rien ne serait plus faux que de dire : "Classes moyennes de tous les pays, unissez-vous !" Un tel slogan naurait aucun sens, dabord parce quil se trouve de facto dpourvu de fondement.

    Les paramtres sociaux, religieux, culturels, demeurent incontournables. Laspira-tion un niveau de vie digne, tel que prn idalement par le modle occidental, nexclut nullement un attachement aux traditions. Contrairement ce que lon pourrait croire superficiellement, il ny a pas de nivellement par le bas. Ladhsion, consciente ou pas, au fait national, demeure un lment clivant. Ce constat, les grandes multinationales lont dailleurs parfaitement intgr dans leurs stratgies de dveloppement en adaptant leurs produits aux aspirations et aux particularismes locaux. Et il est dautant plus impratif de prendre en compte ces aspects gopoli-tiques que la bonne dynamique de la croissance mondiale repose et va encore plus reposer demain sur ces classes moyennes des pays mergents. Il est indniable que le centre de gravit de lconomie mondiale est en train de se dplacer. Dans ces pays qui accdent la croissance, ces glissements produisent des chocs puisque des perceptions diffrentes du monde sont dsormais luvre. On ne peut plus y gouverner aujourdhui comme hier. En matire durbanisme ou de sant, ddu-cation ou de protection sociale, de lutte contre la corruption ou dexercice des droits civiques, les classes moyennes souhaitent se faire entendre et ne pas tre considres comme une simple agrgation de capacits consommatrices. Or ces volutions ne peuvent se faire correctement quen respectant les hritages locaux et le patrimoine intellectuel et spirituel des populations.

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    Les experts travaillant pour la Banque mondiale ou

    lOCDE aiment rappeler cette phrase

    dAristote selon lequel, "lorsque la classe moyenne est importante, il y a moins de risques de discordes et

    de divisions".

    Les paramtres sociaux, religieux, culturels,

    demeurent incontournables. Laspiration un niveau

    de vie digne, tel que prn idalement par le modle

    occidental, nexclut nullement un attachement

    aux traditions.

  • Vous relevez quil existe un marqueur international de la classe moyenne : la voiture

    Il existe une kyrielle de dfinitions de la classe moyenne ou des classes moyennes. Mais prendre la voiture comme seuil daccs cette dfinition a le mrite de la simplicit et de la logique. En effet, souvenons-nous que cest avec la Ford T que lAmrique dcouvre sa middle class et propose au monde son fameux American way of life. La floraison de lindustrie automobile en Europe aprs-guerre inaugure la phase des Trente Glorieuses. Chaque foyer aspire avoir sa deux chevaux ou sa quatre chevaux. Ce qui a une incidence directe sur le rseau de transports, lamnagement urbain ou limmobilier. Dailleurs, trs vite, dobjet de luxe, lautomobile devient un outil indispensable, sans lequel on ne peut travailler. Si lon connat le nombre de voitures dun pays et quon le multiplie par le nombre moyen dindividus par mnage, on obtient une photographie approximative mais assez juste de la classe moyenne. Et la progression est bien reprsentative de cette

    extension. Un exemple : en 2010, dans les seuls BRIC, plus de 14 millions de voitures ont t mises en circulation. Autrement dit, prs de 50 millions de personnes ont accd dans ces pays au statut envi de classe moyenne.

    Dans des zones gographiques donnes, le terme de classe moyenne na pas forcment le mme sens selon les pays. Quid de lEurope et de la France ?

    Effectivement, tout dpend de la perception que lon a. Car dun pays lautre, on ne dsigne pas sous ce vocable des catgories analogues. Un mnage qui se considre dans la catgorie "aise" en Roumanie ou en Bulgarie nentre mme pas dans la catgorie classe moyenne si lon se rapporte ltalon europen. Il faut donc tre trs prudent. Cependant, on peut

    dire quau sein de lUnion europenne, les classes moyennes sont majoritaires. La France est dailleurs lun des pays europens o les classes moyennes sont les plus nombreuses, regroupant 59 % de la population. Si dans quelques pays europens, on observe une rtractation (en volume, mais sans relle diminution du niveau de vie), il nen demeure pas moins que le taux de croissa