Defier le recit des puissants ken loach

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    28-Aug-2014

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  • Dfier le rcit des puissants Ken Loach avec la collaboration de Frank Barat Nous voici au cur de la rsistance et de la cration tout la fois. Dfier le rcit des puissants, cest dfier ces films parfaits formats par Hollywood, faisant de nous des citoyens passifs, dociles, sans esprit critique. Car ily a bel et bien une esthtique de la soumission.
  • En revanche, y a-t-il une esthtique de la rsistance ? Ken Loach rpond oui . Mais soyons clairs. Sil est un des rares aujourdhui assurer que la lutte des classes est toujours aussi vivante, il ne cde jamais pour autant la propagande. Il dit : Je ne filme jamais un visage en gros plan ; car cest une image hostile, elle rduit lacteur, le personnage un objet. Or on peut faire ce quon veut dun objet, lexclure, lexpulser... Mais si la camra est comme un il humain, alors elle capte toutes les prsences, les motions, les lumires, les fragilits. Et nous devenons tous des film makers . Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou Lauteur : Ken Loach, Palme dor
  • Cannes en 2006 pour Le vent se lve, est sans conteste lun des plus grands cinastes engags de notre temps. Il partage sa vie entre ses films, sa maison de production Sixteen Films Londres, et son jardin de Bath o il vit avec sa famille. Jimmys Hall est son dernier film (mai 2014).
  • Ken Loach Dfier le rcit des puissants avec la collaboration de Frank Barat (Traduit de langlais par Florent Barat)
  • REMERCIEMENTS Ce livre est n dun travail dquipe. Il aurait t trs difficile de le raliser sans les personnes suivantes. Merci infiniment Ken Loach, un ami et un exemple, pour mavoir fait confiance et avoir accept de se livrer comme il la fait. Je lui en suis extrmement reconnaissant. Merci Sylvie Crossman et Jean- Pierre Barou, pour avoir eu lide dun tel projet aprs avoir lu lentretien que javais ralis avec Ken Loach pour lmission Le mur a des oreilles ; Conversations pour la Palestine .
  • Merci Ann Cattrall, Rebecca OBrien, Paul Laverty, Tania El Khoury, Ewa Jasiewicz, Maria Matheas, Fay De Pourcq, Herve Landecker et Rafeef Ziadah pour leur aide, y compris les commentaires sur les questions et les retours sur le texte lui-mme. Merci Joss Barratt pour la superbe photo de couverture. Merci ma famille extraordinaire. Maman, papa, Mae, Christopher, Laury et Romane. Merci Florent Barat, qui en plus dtre une personne incroyablement talentueuse, dont les crits me font
  • rire, pleurer et rflchir, est mon frre et mon plus proche compagnon depuis trente-trois ans maintenant. Enfin merci Jeanne et Leo. Pour tre mon tout et sans qui rien ne serait possible. Frank Barat
  • INTRODUCTION Les joies de la cration dun film tiennent limprvisibilit des relations interpersonnelles. tout ce qui fait que nous sommes humains. Nos fragilits, nos contradictions, nos checs, nos inadquations. Cest a qui rend le processus merveilleusement exaltant. Ken Loach
  • Crer du dsordre Ce livre nest pas uniquement un livre sur les films de Ken Loach, cest aussi loccasion dexplorer la vie dun cinaste qui se bat depuis des annes pour construire une socit quitable et plus juste. Jai pass deux jours discuter avec Ken Loach dans une petite pice chaleureuse, niche au dernier tage des bureaux de Sixteen Films, plutt bruyante et claire la lumire naturelle. Sylvie Crossman et Jean- Pierre Barou, les fondateurs dIndigne ditions et Florent Barat, qui a assur la traduction franaise de cet ouvrage, taient galement prsents. Une pice limage du cinaste. Sans artifices, sans
  • maquillage, sans fioritures. Une pice o lon sassoit, discute, rit, dbat, cre, rflchit et coute. Une pice qui en dit long sur cet homme considr aujourdhui comme lun des plus importants ralisateurs europens et parmi les plus influents. En effet, peu de cinastes ont ce point, et avec une telle constance, mis leurs convictions au service de leurs films, sans pour autant tomber dans la propagande. Mais en cherchant plutt patiemment, film aprs film, construire une esthtique de lengagement capable de convaincre un large public, sensible lefficacit sans appel de lart mme si ce mot, galvaud dans nos socits utilitaristes, bute parfois sur les lvres
  • de Ken, minutieux ouvrier de la pellicule, de limage, de la lumire et du son. Modeste, comme son habitude, Ken ntait pas sr que quiconque voudrait lentendre ou le lire. Il nous livre pourtant un rcit fort o la voix dominante nest plus celle des puissants. Au cours dune carrire de plus de quarante ans, Ken Loach a reu les prix les plus prestigieux dont la Palme dor p o ur Le vent se lve, le Csar du meilleur film tranger pour Land and Freedom et Just a Kiss, ainsi quun Ours dor dhonneur pour lensemble de son uvre au Festival international du film de Berlin, en 2014. Pour Ken Loach, il est essentiel de penser le cinma comme un moyen de
  • briser le rcit des lites, des puissants, un moyen de contrecarrer la vision dichotomique du nous contre eux , denrayer la stratgie du diviser pour mieux rgner . Pour moi, activiste luttant pour la justice sociale, il fut exaltant de discuter politique avec Ken Loach. Ce fils dlectricien n en 1936 Nuneaton, quelque cent soixante kilomtres au nord-ouest de Londres, ne conoit pas le cinma et la politique comme des pratiques spares, les deux sujets se mlant au cours de la conversation sans transition et Ken soulignant sans cesse la diffrence primordiale entre faire des films politiques et faire de la politique grce au cinma , ce quil fait depuis
  • ses dbuts. Jai rencontr Ken Loach pour la premire fois au cinma en 1995. Je reus Land and Freedom comme un coup de massue. Ce film me marqua jamais et mouvrit les yeux sur cet autre cinma. Le ntre. Des annes plus tard, en 2009, Ken Loach fut lun des premiers rpondre lappel du tribunal Russell sur la Palestine, tribunal des peuples cr sur le modle de celui fond en 1966 par les philosophes Bertrand Russell et Jean- Paul Sartre pour sopposer la guerre du Vietnam. Je travaillais comme coordinateur de cette initiative, et loccasion me fut donne de rencontrer Ken et son scnariste et plus proche
  • collaborateur Paul Laverty, lors dune confrence de presse Bruxelles. Il mimpressionna alors par sa simplicit, sa gentillesse, son humour, son intelligence et son envie dapprendre et de comprendre. partir de ce jour, Ken est rest un fidle soutien du tribunal jusqu sa fin en 2013. Quand Sylvie Crossman et Jean- Pierre Barou me contactrent et me proposrent de travailler sur un livre avec lui, je fus ravi et impatient de commencer. Nous avions dj un grand homme en commun : Stphane Hessel, auteur dIndignez-vous ! et prsident dhonneur du tribunal Russell. Admiratif de lhomme et de luvre collective quil construit depuis tant
  • dannes, ce fut extraordinaire pour moi de passer quelques heures couter Ken Loach me parler de sa vision de la fabrication dun film, o tout le monde, de lingnieur du son au rgisseur plateau, est un artisan, un maillon essentiel de la chane. Pour Ken, nous sommes dabord des citoyens, nous faisons partie dune communaut dtres humains et notre rle est dagir contre linjustice, quelle nous touche personnellement ou quelle frappe nos frres. La lutte est une ralit quotidienne, sans trve ni repos. Et le cinma un bon moyen de rappeler quelle est aussi universelle. Que lhistoire dune famille perdue dans la banlieue londonienne peut rsonner dans
  • le cur de milliers de personnes des milliers de kilomtres de l. Que celle de lIrlande peut trouver cho dans un village palestinien. Un film peut tre ltincelle qui dclenche le feu de la colre, mais celui-ci stouffera si on ne lalimente pas. Il est donc grand temps, comme le dit Ken, de crer du dsordre . Le moment est venu dagiter, dduquer, dorganiser ! Frank Barat
  • N DFIER LE RCIT DES PUISSANTS ous faisons des films pour tenter de subvertir, crer du dsordre et soulever des doutes. Agiter, duquer, organiser. Il faut donc agiter, et cest ce que nous essayons de faire : enrayer la mcanique, bousculer le statu quo, dfier le rcit des puissants. Lart est produit par ceux qui ressentent un besoin compulsif de peindre, dcrire, de filmer. Les tentatives artistiques naissent invitablement de nos expriences et de nos perceptions, car elles sont notre unique matriau de travail, cest tout ce
  • que nous avons pour crer. Les problmes commencent quand le commerce sen mle, quand lunique objectif devient la fabrication dune marchandise pour faire du profit. partir de ce moment-l, la qute du profit impose le contenu et seul ce qui est commercialement exploitable peut tre produit. Comme le disait William Blake : Partout o largent simmisce, il nest plus possible de faire de lart, mais la guerre seulement1. Ceux qui veulent vraiment communiquer, quel que soit le mdia quils utilisent, le feront parce quils sont proccups par ltat du monde, par la condition humaine. Cest cela le moteur. Peu importent lhistoire que nous
  • racontons ou les images que nous montrons, nos choix sont le reflet de nos proccupations. Faire quelque chose de compltement libre dans un monde o rgne loppression montre clairement nos priorits, lesquelles induisent un positionnement politique. La plupart des crations artistiques sinscrivent dans un contexte politique et ont une incidence politique. Pour quun film soit rellement politique, dans le sens o il peut tre un outil, un moyen politique, il doit y avoir une cohrence entre sa sensibilit et son contenu. Cest ce qui me drange dans les grosses productions amricaines qui traitent de bons sujets. Ce sont des films hollywoodiens, avec une star
  • hollywoodienne, de vrais films revendicatifs, avec un bon message, clair, mais compltement perverti par la mthode employe pour faire le film. On entend frquemment dire quil faut une grande star pour quun film soit vu par le plus grand nombre, mais alors ce nest plus le mme film. En discours sous- jacent de ce type de film, on trouve lacceptation de la hirarchie, de lextrme richesse, du pouvoir des grandes entreprises et de tout ce qui va avec. En mme temps, il ne sagit pas de dire : Je crois en la proprit commune des moyens de production, de distribution et dchange, et donc je vais faire de cette conviction le thme de
  • mon film. Cette vision et nos convictions politiques ne dictent pas directement nos films : elles les colorent, guident le choix des sujets, permettent de distinguer une histoire qui vaut la peine dtre raconte de celle qui manque dintrt. Elles influencent galement nos partis pris esthtiques parce quelles dterminent la manire dont nous allons filmer les personnages. Les histoires doivent tre vcues, les personnages sont contradictoires et le plaisir de faire un film tient la dcouverte de la manire tout fait imprvisible dont les gens interagissent. Cest de l que naissent la comdie et la tragdie, de l que surgit tout ce qui fait de nous des tres humains. Les
  • personnages que nous mettons lcran sont pleins de contradictions, de failles et de dfauts. Cest la fragilit de lhumain qui est dramatique, pas la perfection strotype. Nous trouvons des personnages, une histoire, et cest limplication de ces personnages dans cette histoire qui tmoigne de notre vision du monde.
  • Lobjectif comme il humain Si lobjectif de la camra est comme un il humain et que nous abordons les personnages du film comme si nous les observions de nos yeux, alors nous pouvons avoir le sentiment dentrer en relation avec eux. Dans la vie, on nentre pas en contact avec les gens en gros plan mais, au grand maximum, dans un cadre qui va de la tte aux paules. Langle de lobjectif utilis doit donc tre sensiblement similaire afin de filmer les personnages de manire respectueuse et mettre le spectateur dans la position dune autre personne. Si la camra se substitue lil, nous obtenons une rponse humaine. Tandis que si lon utilise un objectif grand angle
  • et que lon installe la camra tout prs de la personne filme, comme certains photographes et ralisateurs le font, on obtient une image lgrement dforme, plutt dsagrable, quon ne voit jamais dans la vraie vie, et on transforme les personnes en objets. En tant que spectateur, cest rebutant, on a envie de sloigner. On a limpression denvahir leur espace. De plus, on doit essayer de se mettre la place de tous les personnages, mme ceux dont on ne partage pas forcment les points de vue. On doit voir le monde travers leurs yeux. Diffrents procds permettent de parvenir cet effet, mais mon avis le meilleur moyen est de montrer tous les
  • personnages de manire ce que les spectateurs puissent les comprendre, entrer en relation avec eux, se sentir solidaires et comprendre les enjeux de chacun. Traiter les autres avec respect implique un certain positionnement politique. Une organisation sociale et conomique juste se fonde sur le respect mutuel, le sens de lgalit et la dignit avec laquelle chacun est trait.
  • Le cinma comme rvlateur Dune certaine manire, le cinma peut permettre aux gens dtre qui ils sont, de se rvler. Ce qui, mon sens, diffrencie le travail de lacteur de thtre de celui du cinma. Dans les films, on veut que les personnes se rvlent, et peut-tre dune manire dont elles nont pas toujours conscience parce quon peut voir lincertitude dans le regard, lindcision, lesprit au travail derrire les yeux. Au thtre, il faut construire une interprtation consciemment, on la rpte, on la joue tous les soirs ; on doit connatre les balises du jeu et les motivations qui vont nous mener dune
  • scne une autre. Au cinma, on veut vivr...