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Duhem 1277 cyrille michon-revu - caphi.univ- · PDF fileouvrages d’histoire des sciences, des Origines de la statique (1905) au ... Histoire des doctrines cosmologiques de Platon

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  • Cyrille Michon

    Les condamnations de 1277 et la naissance de la science moderne. Perspectives cavalires sur la thse de Duhem

    Parler dengendrement mutuel de la science et de lEurope, cest dire que la science fait (ou a fait) lEurope et que lEurope fait (ou a fait) la science. On peut concevoir la relation de manire synchronique : la vie scientifique un moment donn a particip la constitution dune communaut europenne, ou de manire diachronique : il y a eu un engendrement de la science par lEurope, cest--dire par la culture europenne, ce qui ne pourrait se comprendre, me semble-t-il, que dans le sens o une culture a progressivement produit ce que lon convient dappeler science . Posons la question grossirement : pourquoi la science est-elle ne en Europe, pourquoi cette poque, et non au sein dune autre civilisation et/ou une autre poque ? Y a-t-il une explication, ou est-ce seulement un fait contingent qui aurait pu ne pas se produire, la culture indienne ou chinoise donnant lieu la physique mathmatique, ou encore la culture musulmane, qui disposa avant la culture chrtienne des mmes bases thoriques de la philosophie naturelle ?

    Cette question renvoie la thse de lengendrement de la science moderne par la culture mdivale, dfendue par Pierre Duhem dans ses ouvrages dhistoire des sciences, des Origines de la statique (1905) au Systme du Monde (achev/inachev en 1916 et publi intgralement en 1958). La thse a t critique, les connaissances de Duhem ont t dpasses et ses interprtations contestes. Elle nest pourtant pas morte, et, avec des amnagements, de grands historiens des sciences sinscrivent encore dans son sillage. Sans compter que la masse de documents lus, traduits, comments par Duhem est telle que le Systme du monde a longtemps t, et reste peut-tre encore, une mine et une porte dentre privilgie pour toute recherche sur la pense mdivale en matire de cosmologie. Les comptences mises en jeu par Duhem et

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    par les historiens qui lont suivi sont telles quil me serait bien impossible de prtendre apporter mon grain de sel. Mais la question est intressante, et je propose les remarques qui suivent plus comme une introduction au dbat. Je vais commencer par prciser la thse de Duhem, voquer grands traits ses arguments, et proposerai pour finir quelques lments de rflexion.

    La thse de Duhem

    Il convient de distinguer une thse troite et une thse large, ou plutt une thse ngative et une thse positive. La premire porte sur la mise en cause de la physique aristotlicienne, qui rend possible, voire appelle, la constitution dune nouvelle physique. La seconde porte sur ces lments de nouvelle physique, dont Duhem voit la constitution commencer ds le XIVe sicle et conduire graduellement lavnement de la mcanique et de la physique mathmatise de Galile, Descartes et Newton.

    La thse troite et ngative assigne la naissance de la science moderne au jour des condamnations de 1277, soit le 16 mars de cette anne ( quoi on pourrait ajouter une condamnation semblable faite quelques mois plus tard Oxford, par Robert Kilwardby). Ces condamnations furent le rsultat dune enqute demande par le pape lvque de Paris, propos de certaines thses enseignes dans les coles et qui pouvaient troubler les esprits. Sept ans plus tt (1270), le mme vque avait dj sanctionn treize thses que lon associe aux doctrines dAristote irrecevables par la foi chrtienne, mais mises en avant par le Commentateur, Averros : notamment lternit du monde et lunicit de lintellect. Ces thses taient enseignes, ou au moins prsentes, dans la facult des arts, ce qui avait dj suscit de violentes diatribes de la part de certains thologiens, notamment Bonaventure (dans ses Collationes in Hexaemeron en 1267). Deux ans plus tard (1272), les matres s arts avaient eux-mmes promulgu un statut o ils sinterdisaient de sexprimer en matire de pure thologie, et sobligeaient dfendre la foi en cas de sujet mixte, relevant des deux disciplines. Alain de Libera parle ainsi des condamnations de 1277 comme de la conclusion dun syllogisme rpressif dont la majeure est constitue par celles de 1270 et

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    la mineure par le statut de 12721. Mais alors quil sagit bien dune intervention de lautorit dans le champ de la philosophie, qui largit les condamnations de 1270 de nombreux thmes de cosmologie pripatticienne (219 articles sont condamns, mettant en cause des ncessits qui simposeraient Dieu mme quant la constitution du monde ; la nature des substances spares, anges ou intelligences, le dterminisme psychologique, le statut des accidents, celui de la matire et de la forme, et quelques questions de thologie rvle), Duhem prtendit quelles avaient libr la philosophie naturelle du joug grandissant de laristotlisme.

    Cette thse fut nonce plusieurs reprises par Duhem, la premire fois dans ses Etudes sur Lonard de Vinci :

    Sil nous fallait assigner une date la naissance de la Science moderne, nous choisirions sans doute cette anne 1277 o lvque de Paris proclama solennellement quil pouvait exister plusieurs Mondes, et que lensemble des sphres clestes pouvait, sans contradiction, tre anim dun mouvement rectiligne2.

    On voit que, des 219 articles condamns par lvque de Paris comme erreurs, profres ou non, par certains matres s arts, voire certains thologiens, de luniversit de Paris, Duhem en retient deux :

    larticle 34 (27) qui soutient que la cause premire ne peut pas faire plusieurs mondes ;

    larticle 49 (66) qui pose que Dieu ne peut pas dplacer le monde en ligne droite laissant ainsi un espace vide3.

    1. A. de Libera, Raison et foi. Archologie dune crise dAlbert le Grand Jean-Paul II, Paris, d. du Seuil, 2003, p. 218. 2. P. Duhem, Etudes sur Lonard de Vinci, vol. II, Montreux, d. des Archives contemporaines, 1984 [1909], p. 412. 3. Soit, en latin : 34 : Quod Prima Causa non posset plures mundos facere. 49. Quod Deus non possit movere caelum motu recto. Et ratio est quia tunc relinqueret vacuum. Dans le texte qui suit, le premier numro est celui du Cartulaire de luniversit de Paris (Chartularium universitatis parisiensis) dit par Denifle et Chtelain en 1889, le second celui du P. Mandonnet qui avait ralis une organisation thmatique, reprise par R. Hissette dans son Enqute sur les 219 articles condamns Paris le 7 mars 1277, Louvain-la-Neuve, publ. univers., 1977. Ldition de rfrence avec la traduction franaise (et des commentaires) est maintenant celle de D. Pich, La Condamnation parisienne de 1977, Paris, VrinSic et Non, 1999. Ltude philologique la plus pousse reste celle de L. Bianchi, Il

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    Pour Duhem, la ngation de ces deux articles ruine plusieurs principes essentiels de la Physique dAristote : limpossibilit du vide, la conception de lespace comme surface dun corps concret, la ngation de linfini, et celle de la centralit de la Terre. Mais au-del de ces deux articles, cest aussi laffirmation de la toute-puissance de Dieu (mise en cause par ces articles et au moins une cinquantaine dautres) qui libre la pense du cadre aristotlicien. Dans le Systme du monde, il reprend son verdict :

    Etienne Tempier et son conseil, en frappant ces propositions danathme, dclaraient que pour tre soumis lenseignement de lEglise, pour ne pas imposer dentraves la toute-puissance de Dieu, il fallait rejeter la Physique pripatticienne. Par l, ils rclamaient implicitement la cration dune Physique nouvelle que la raison des chrtiens pt accepter. Cette Physique nouvelle, nous verrons que lUniversit de Paris, au XIVe sicle, sest efforce de la construire et quen cette tentative elle a pos les fondements de la Science moderne ; celle-ci naquit, peut-on dire, le 7 mars 1277, du dcret port par Monseigneur Etienne, vque de Paris ; lun des principaux objets du prsent ouvrage sera de justifier cette assertion4.

    Ailleurs dans louvrage, Duhem attribue son collgue Dufourq lide que 1277 contient le germe de la rvolution. Il dut tre sduit par lide qui donnait une sorte de couronnement en forme de morceau de bravoure la thse plus gnrale que la science moderne, et particulirement la mcanique qui, contrairement la statique ou lastronomie, est alors prsente comme une nouveaut absolue, comme le vecteur de la rvolution scientifique des Temps Modernes, est en fait le rsultat dune lente progression vers la lumire, dont les racines plongent dans lAntiquit grecque, et dont la reprise active se produit notamment au XIVe sicle. Mais la rfrence 1277 lui permet de dire : Ce qui tout dabord a eu raison de la Physique pripatticienne, ce nest pas une physique nouvelle et correctement tire de lexprience, cest la Thologie5.

    vescovo e i filosofi. La condanna parigina del 1277 e levoluzione dellaristotelismo scolastico, Bergamo, Pierluigi Lubruna, 1990 (Quodlibet 6). 4. P. Duhem, Le Systme du monde. Histoire des doctrines cosmologiques de Platon Copernic, 10 vol., Paris, Hermann, 1913-1959, vol. VI (1954), p. 66. 5. P. Duhem, op. cit. in n. 4, vol. VIII, p. 119.

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    La thse large est plus ancienne que la thse sur les condamnations de 1277 : elle est nonce ds les Origines de la statique de 1905. Et cest au fond cette histoire que raconte le Systme du monde, et dont les trois volumes dEtudes sur Lonard de Vinci illustrent le dernier segment6. Cette thse gnrale sur les origines de la science moderne et ce quon a convenu dappeler la continuit du Moyen Age et des Temps Modernes est nourrie par un prodigieux travail de lectures des textes mdivaux, qui fait que ces ouvrages de Duhem, un sicle aprs leur rdaction, demeurent une source, ou du moins un guide encore utile dans un premier temps, parce que Duhem slectionne les sujets, les textes, et quil les traduit. A considrer non plus ce qui dtruit