José Eduardo Agualusa - .José Eduardo Agualusa Théorie générale de l’oubli Luanda, 1975. À

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Jos Eduardo AgualusaThorie gnrale de loubli

Luanda, 1975. la veille de lIndpendance, Ludovica, agoraphobe et terrorise par lvolution des vnements, se retranche dans son appartement en construisant un mur qui en dissimule la porte et la met labri du reste du monde. Ayant transform sa terrasse en potager elle va vivre l presque trente ans, coupe de tout, avec son chien Fantme et un cadavre.Ludo a vraiment exist et men la vie que raconte le roman. En entrelaant cette histoire avec les aventures tumultueuses des autres personnages, voisins ou entraperus dans la rue, tous plus ou moins impliqus dans le marasme de la guerre civile, Agualusa souligne avec une ironie subtile les extraordinaires concidences de la vie et cre un roman brillant et enchanteur.

Jos Eduardo AguAlusA est n Huambo, en Angola, en 1960. Il a tudi lagronomie Lisbonne. Il a commenc sa carire littraire en 1988 et crit depuis de nombreux romans traduits dans vingt pays. Son roman Le Marchand de passs a reu en Grande-Bretagne lIndependent Foreign Fiction Prize. Time Out New York le dfinit comme un iconoclaste et lune des voix les plus cratives qui nous arrivent dAfrique.

Jos Eduardo AGUALUSA

THORIE GNRALE DE LOUBLI

Traduit du portugais (Angola) par Genevive Leibrich

ditions Mtaili 20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris

www.editions-metailie.com

couvertureDesign VPCPhoto Pannaphotos/Getty Images

Titre original : Teoria geral do esquecimento Jos Eduardo Agualusa, 2012By arrangement with Literarische Agentur Mertin Inh., Nicole Witt e.K., Frankfurt am Main, GermanyTraduction franaise ditions Mtaili, Paris, 2014e-ISBN : 979-10-226-0067-5ISSN : 0757-9276

Note prliminaire

Ludovica Fernandes Mano est dcde Luanda, dans la clinique Sagrada Esperana, aux premires heures du 5 octobre 2010. Elle avait quatre-vingt-cinq ans. Sabalu Estevo Capitango ma offert des copies de dix cahiers dans lesquels Ludovica a consign son jour nal dans les premires annes des vingt-huit durant les quelles elle est reste clotre. Jai galement eu accs aux journaux postrieurs sa libration ainsi qu une vaste collection de photographies des textes et dessins au fusain de Ludo sur les murs de son appartement prises par lartiste plas-ticien Sacramento Neto (Sakro). Les journaux, pomes et rflexions de Ludo mont aid reconstituer le drame quelle a vcu. Ils mont aid, je crois, la com prendre. Je mets profit un grand nombre de ses tmoignages dans les pages qui suivent. Tou te fois, ce que vous lirez est de la fiction. De la pure fiction.

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notre ciel est votre sol

Ludovica na jamais aim affronter le ciel. Enfant, les espaces ouverts linquitaient dj. En sortant de chez elle, elle se sentait fragile et vulnrable, comme une tortue laquelle on aurait arrach sa carapace. Toute petite, six ou sept ans, elle refusait daller lcole sans la protection dun immense parapluie noir, quel que ft le temps. Ni lagacement de ses parents ni les moqueries cruelles des autres enfants ne len dissuadaient. Les choses samliorrent par la suite. Jusquau jour o ce quelle appelait lAccident se produisit et o elle se mit tenir cette peur primordiale pour une prmonition.

Aprs la mort de ses parents elle alla vivre chez sa sur. Elle sortait rarement. Elle gagnait quelque argent en donnant des leons de portugais des adolescents que cela assommait. part cela, elle lisait, brodait, jouait du piano, regardait la tlvision, cuisinait. la tombe du soir, elle sapprochait de la fentre et regardait lobscurit comme si elle se penchait sur un abme. Odette secouait la tte avec irritation :

Quest-ce que tu as, Ludo ? Tu as peur de dgringoler entre les toiles ?

Odette donnait des cours danglais et dallemand au lyce. Elle aimait sa sur. Elle vitait de partir en voyage pour ne pas la laisser seule. Elle passait les vacances la maison. Certains amis la flicitaient de son altruisme. Dautres critiquaient son indulgence excessive. Ludo

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ne simaginait pas vivant seule. Toutefois, le fait dtre devenue un poids linquitait. Elle se voyait avec sa sur comme deux jumelles siamoises, relies par le nombril. Elle paralytique, presque morte, et lautre, Odette, obli-ge de la traner partout. Elle se sentit heureuse, elle se sentit terrifie lorsque sa sur sprit dun ingnieur des Mines. Il sappelait Orlando. Un veuf sans enfants. Il tait all Aveiro rsoudre un problme dhritage com pli qu. Angolais, originaire de Catete, il vivait entre la capitale de lAngola et Dundo, une petite ville adminis tre par la compagnie de diamants pour laquelle il tra vaillait. Deux semaines aprs avoir fait connaissance for tuitement dans une ptisserie, Orlando demanda Odette en mariage. Prvoyant un refus car il connaissait les raisons dOdette, il insista pour que Ludo vienne vivre avec eux. Un moisplus tard, ils taient installs dans un appartement immense, au dernier tage dun des immeubles les plus luxueux de Luanda. Limmeuble dit des Envis.

Le voyage fut difficile pour Ludo. Elle quitta la mai-son tourdie, sous leffet de calmants, en gmissant et pro testant. Elle dormit pendant toute la dure du vol. Le lendemain matin, elle se rveilla pour une routine iden tique la prcdente. Orlando possdait une biblio-thque trs riche, contenant des milliers de titres, en portugais, franais, espagnol, anglais et allemand, parmi lesquels presque tous les grands classiques de la litt-rature universelle. Ludo disposa alors de davantage de livres, quoique de moins de temps, car elle avait insist pour se passer des deux bonnes et de la cuisinire pour soccuper seule des tches domestiques.

Un soir, lingnieur apparut en tenant avec prcaution une bote en carton quil tendit sa belle-sur :

Cest pour vous, Ludovica. Pour vous tenir compa-gnie. Vous passez trop de temps toute seule.

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Ludo ouvrit la bote. lintrieur, la regardant dun air effray, elle dcouvrit un petit chien blanc, nouveau-n.

Un mle. Un berger allemand, prcisa Orlando. Ils grandissent vite. Celui-ci est albinos, ce qui est plutt rare. Il ne doit pas aller beaucoup au soleil. Comment lappellerez-vous ?

Ludo nhsita pas :Fantme !Fantme ?Oui, il ressemble un fantme. Comme a, tout blanc.Orlando haussa ses paules osseuses :Trs bien. Il sappellera Fantme.Un escalier lgant et anachronique en fer forg mon-

tait en une spirale troite du salon la terrasse. De l-haut, le regard embrassait une bonne partie de la ville, labaie, lle et, larrire-plan, un long collier de plages aban donnes au milieu de la dentelle des vagues. Orlando avait profit de cet espace pour y amnager un jar din. Une tonnelle de bougainvilles jetait sur le sol en briques brutes une ombre lilas parfume. Un grenadier et plusieurs bana niers poussaient dans un coin. Les visi-teurs stonnaient :

Des bananes, Orlando ? Cest un jardin ou un pota ger ?Cela agaait lingnieur. Les bananiers lui rappelaient

le grand potager, coinc entre des murs en pis, o il avait jou dans son enfance. Si ce navait tenu qu lui, il aurait plant aussi des manguiers, des nfliers, dinnombrables papayers. En revenant du bureau, ctait l quil sasseyait, un verre de whisky porte de main, une cigarette de tabac noir allume entre les lvres, regar dant la nuit envahir la ville. Fantme laccom-pa gnait. Le chiot lui aussi aimait la terrasse. Ludo, en revanche, refusait dy monter. Les premiers mois, elle nosait mme pas sapprocher des fentres.

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Le ciel dAfrique est beaucoup plus vaste que le ntre, expliqua-t-elle sa sur : Il nous crase.

Un matin ensoleill davril, Odette revint du lyce pour djeuner, excite et effraye. Le dsordre avait explos dans la mtropole. Orlando se trouvait Dundo. Il rentra le soir mme. Il senferma avec sa femme dans leur chambre. Ludo les entendit discuter. Odette voulait quitter lAngola le plus vite possible :

Les terroristes, chri, les terroristesLes terroristes ? Nemploie plus jamais ce mot chez

moi. Orlando ne criait jamais. Il susurrait dun ton pre, le tranchant de sa voix sappuyant comme un poignard contre la gorge de ses interlocuteurs : Les terroristes en question ont combattu pour la libert de mon pays. Je suis angolais. Je ne partirai pas.

Des jours agits se succdrent. Des manifestations, des grves, des meetings. Ludo fermait les vitres pour vi ter que lappartement ne se remplisse des rires du peuple dans les rues qui clataient dans lair comme des feux dartifice. Orlando, fils dun commerant du Minho tabli Catete au dbut du sicle et dune mtisse de Luanda morte en couches, navait jamais cultiv les rela tions familiales. Un de ses cousins, Vitorino Gavio, repa rut ces jours-l. Il avait vcu cinq mois Paris, buvant, flirtant, conspirant, crivant des pomes sur des serviettes en papier dans des bistrots frquents par des exils portugais et africains, et il stait acquis ainsi une aura de rvolutionnaire romantique. Il dbarquait chez eux comme un ouragan, drangeant les livres sur les tagres et les verres dans la crdence, et nervant Fan tme. Le chiot le poursuivait, une distance sre, en aboyant et grondant.

Les camarades veulent te parler, mon vieux, criait Vitorino en envoyant un coup de poing dans lpaule

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dOrlando. Nous sommes en train de ngocier un gou-vernement provisoire. Nous avons besoin de cadres. Tu es un bon cadre.

a se peut, reconnaissait Orlando. Dailleurs, des cadres nous en avons. Ce qui nous manque cest le verre.

Il hsitait. Oui, murmurait-il, la patrie pouvait comp-ter sur lexprience quil avait accumule. Il crai gnait toutefois les courants les plus extrmistes au sein du mou vement. Il comprenait la ncessit dune plus grande justice sociale, mais les communistes, qui menaaient de tout nationaliser, leffrayaient. Expro prier la proprit prive. Expulser les blancs. Casser les dents la petite bour geoisie. Lui, Orlando, tait fier d