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Ken Knabb Joie de La Revolution-A4

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Ken Knabb Joie de La Revolution-A4

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    Pour contacter Ken Knabb : BUREAU OF PUBLIC SECRETS

    P.O. Box 1044, Berkeley CA 94701, USA

    [email protected]

    Ken Knabb a pris part comme des millions dautres jeunes amri-cainEs la contre-culture hip, avant de faire parti du groupe Contra-diction. Traducteur amricain des films de Guy Debord et d'une an-thologie de l'Internationale Situationniste, Ken Knabb est galement l'auteur de nombreux tracts, brochures et autres crits, dont cer-tains ont t traduits en une quinzaine de langues.

    Cet ouvrage ainsi que la plupart de ses crits - en anglais et pour la majorit, traduit en franais - se retrouvent sur son site web Bu-reau of Public Secrets :

    Chapitre 1. Quelques ralits de la vie - p.4

    / Utopie ou rien / Le communisme stalinien et le socialisme rformiste ne sont que des variantes du capitalisme / Dmocratie reprsentative contre dmocratie de dl-gus / Irrationalits du capitalisme / Quelques rvoltes modernes exemplaires / Quel-ques objections courantes / Domination croissante du spectacle /

    Chapitre 2: Prliminaires - p.15

    / Brches individuelles / Interventions critiques / La thorie contre lidologie / viter les faux choix, lucider les vritables choix / Le style insurrectionnel / Le cinma radi-cal / Le ludisme / Le scandale de Strasbourg / Misre de la politique lectorale / R-formes et institutions alternatives / Political correctness ou lalination gale pour tous / Inconvnients du moralisme et de lextrmisme simpliste / Avantages de lau-dace / Avantages et limites de la non-violence /

    Chapitre 3: Moments de vrit - p.37

    / Les causes des brches sociales / Les bouleversements de laprs-guerre /Leffervescence des situations radicales / Lauto-organisation populaire / Le FSM de Berkeley / Les situationnistes en Mai 1968 / Louvririsme est dpass, mais la posi-tion des ouvriers est toujours centrale / Grves sauvages et sur le tas / Grves de consommateurs / Ce qui aurait pu arriver en Mai 1968 / Les mthodes de la confusion et de la rcupration / Le terrorisme renforce ltat / La lutte finale / Linternationa-lisme /

    Chapitre 4: Renaissance - p.61

    / Les utopistes nenvisagent pas la diversit post-rvolutionnaire / Dcentralisation et coordination / Quelques garanties contre les abus / Consensus, dcision majoritaire et hirarchies invitables /Llimination des racines de la guerre et du crime / Labolition de largent / Labsurdit de la plupart des emplois actuels / La transformation du tra-vail en jeu / Les objections des technophobes / Questions cologiques / Lpanouis-sement de communauts libres / Des problmes plus intressants /

  • La Joie de La Joie de La Joie de La Joie de la Rvolutionla Rvolutionla Rvolutionla Rvolution

    Ken Knabb

    1997-2008

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    Chapitre 1. Quelques ralits

    de la vie

    La racine du manque dimagination rgnant ne peut se comprendre si lon naccde pas limagination du man-

    que; cest--dire concevoir ce qui est absent, interdit et cach, et pourtant

    possible, dans la vie moderne. Internationale Situationniste n 7

    Utopie ou rien Dans toute lhistoire on na jamais vu

    un contraste si frappant entre le possi-ble et ce qui existe effectivement.

    Il nest pas ncessaire dexaminer ici tous les problmes du monde actuel. La plupart sont connus, et le fait de sappesantir sur eux ne fait le plus sou-vent que nous rendre moins sensibles leur ralit. Mais mme si nous avons assez de force pour supporter les maux dautrui, la dtrioration so-ciale actuelle nous affecte tous. Ceux dentre nous qui ne souffrent pas de la rpression physique souffrent nan-moins de la rpression morale impose par un monde de plus en plus mesquin, stressant, stupide et laid. Ceux qui chappent la misre conomique ne peuvent chapper lappauvrissement gnral de la vie.

    Et la vie elle-mme toute pitoyable quelle soit, ne pourra continuer long-temps. Le saccage de la plante par lexpansion mondiale du capitalisme nous a amens au point o il est bien possible que lhumanit disparaisse en quelques dcennies.

    Pourtant, ce mme dveloppement rend possible labolition du systme de hirarchie et dexploitation bas sur la pnurie, et lavnement dune nouvelle forme de socit rellement libre.

    Dvalant de dsastre en dsastre vers la folie collective et lapocalypse cologique, ce systme a acquis une vitesse qui ne peut plus tre matrise, mme par ceux qui sen prtendent les matres. Nous rapprochant dun monde dans lequel nous ne pourrons sortir de nos ghettos fortifis sans la protection de gardes arms, ni aller au grand air sans nous appliquer une lotion protec-trice de crainte dattraper un cancer de la peau, il est difficile de prendre au srieux ceux qui nous conseillent de qumander quelques rformes.

    Ce qui est ncessaire, mon avis, cest une rvolution mondiale participa-tive et dmocratique qui abolira le ca-pitalisme et ltat. Il peut sembler ridi-cule de parler de rvolution, mais tou-tes les autres solutions prsument la continuation du systme actuel, ce qui est encore beaucoup plus ridicule. Ce nest pas rien, je le reconnais, mais je crois que rien ne peut aller la racine de nos problmes, qui situe en-de de cette rvolution.

    Le communisme stalinien et le

    socialisme rformiste ne sont que des

    variantes du capitalisme Avant dexaminer ses implications, et

    de rpondre quelques objections cou-rantes qui lui sont opposes, il faut souligner quune telle rvolution na rien voir avec les strotypes rpu-gnants que ce terme voque gnrale-ment: terrorisme, vengeance, coups politiques, chefs manipulateurs pr-chant le sacrifice, suiveurs zombies scandant les slogans autoriss, etc. Il ne faut surtout pas la confondre avec les deux checs principaux de ce projet dans lhistoire moderne, le communisme stalinien et le socialisme rformiste.

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    Maintenant quil a svi durant plu-sieurs dcennies, dabord en Russie, puis dans plusieurs autres pays, il est devenu vident que le stalinisme est tout le contraire dune socit libre. Lorigine de ce phnomne grotesque est moins vidente. Les trotskistes et dautres ont essay de distinguer entre le stalinisme et le bolchevisme de L-nine et Trotsky. Il y a certes des diff-rences, mais elles sont plutt quantita-tives que qualitatives. Ltat et la rvo-lution de Lnine, par exemple, pr-sente une critique de ltat plus coh-rente que celles quon peut trouver dans la plupart des textes anarchistes. Le problme, cest que les aspects ra-dicaux de la pense de Lnine ont fini par masquer la pratique effectivement autoritaire des Bolcheviks. Se plaant au-dessus des masses quil prtendait reprsenter, et instaurant une hirar-chie interne entre les militants et leurs chefs, le Parti bolchevique tait dj en tran ddifier les conditions du dve-loppement du stalinisme lorsque L-nine et Trotsky taient encore au pou-voir.(1)

    Mais si nous voulons faire mieux, il faut tre clair sur ce qui a chou. Si le socialisme signifie lentire partici-pation des gens aux dcisions sociales qui affectent leur vie, celui-ci na exist ni dans les rgimes staliniens de lEst, ni dans les Welfare States de lOuest. Leffondrement rcent du stalinisme nest ni la justification du capitalisme ni la preuve de lchec du communisme marxiste. Quiconque sest donn la peine de lire Marx, ce qui nest videm-ment pas le cas de la plupart de ceux qui le critiquent, sait fort bien que le lninisme est une grave distorsion de sa pense, et que le stalinisme nen est quune pure parodie. Il sait aussi que la proprit tatique na rien voir avec le communisme dans son sens authentique de proprit commune, communautaire. Ce nest quune va-

    riante du capitalisme dans laquelle la proprit tatique-bureaucratique rem-place (ou fusionne avec) la proprit prive-commerciale.

    Le long spectacle de lopposition en-tre ces deux varits du capitalisme a occult leur renforcement mutuel. Les conflits srieux se limitaient des ba-tailles par procuration dans le Tiers Monde (Vietnam, Angola, Afghanistan, etc.). Aucun des deux partis na jamais fait la moindre tentative srieuse pour renverser lennemi au coeur de son empire. Le Parti communiste franais a sabot la rvolte de Mai 1968, et les puissances occidentales, qui sont inter-venues massivement dans les pays o on ne voulait pas delles, ont refus denvoyer ne serait-ce que les quel-ques armes anti-chars dont avaient besoin les insurgs hongrois de 1956. Guy Debord a fait observer en 1967 que le capitalisme dtat stalinien s-tait rvl un simple parent pauvre du capitalisme occidental classique, et que son dclin commenait priver les dirigeants occidentaux de la pseudo-opposition qui les renforait en figurant lunique alternative possible leur sys-tme. La bourgeoisie est en train de perdre ladversaire qui la soutenait ob-jectivement en unifiant illusoirement toute ngation de lordre existant (La Socit du Spectacle, thses 110-111).

    Bien que les dirigeants occidentaux aient prtendu se rjouir de leffondre-ment du stalinisme comme dun vic-toire de leur propre systme, il se trouve quaucun dentre eux ne lavait prdit, et il est vident quils nont ac-tuellement aucune ide sur ce quil convient de faire en rponse tous les problmes qui sont poss par cet ef-fondrement, si ce nest tirer un maxi-mum de profit de la situation avant que tout scroule. En ralit les com-pagnies multinationales et monopolis-tes qui proclament la libre entreprise comme panace savent bien que le

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    capitalisme de libre-change aurait explos depuis longtemps du fait de ses propres contradictions sil navait pas t sauv malgr lui par quelques rformes pseudo-socialistes.

    Ces rformes (services sociaux, assu-rances sociales, journe de huit heu-res, etc.) ont beau pallier certains des dfauts les plus choquants du sys-tme, elles nont aucunement permis de le dpasser. Ces dernires annes, elles nont mme pas permis de pallier ses crises endmiques. De toute faon, les amliorations les plus importantes nont t acquises que par des luttes populaires longues et souvent violen-tes, qui ont fini par forcer la main des bureaucrates. Les partis gauchistes et les syndicats qui prtendaient mener ces luttes ont servi essentiellement de soupapes de sret, rcuprant les tendances radicales et lubrifiant les mcanismes de la machine sociale.

    Comme lont montr les situationnis-tes, la bureaucratisation des mouve-ments radicaux, qui a transform les gens en suiveurs continuellement trahis par leurs chefs, est lie la spectacularisation croissante de la so-cit capitaliste moderne, qui en a fait des spectateurs dun monde qui leur chappe et cette tendance est deve-nu toujours plus vidente, bien que ceci ne soit gnralement compris que trs superficiellement.

    Considres dans leur ensemble, tous ces phnomnes indiquent quune so-cit libre ne peut tre cre que par la participation active de lensemble du peuple, et non par des organisations hirarchiques qui prtendent agir leur place. Il ne sagit pas de choisir des chefs plus honntes, ou plus sensibles de leurs lecteurs, mais de naccorder de pouvoir indpendant aucun chef, quel quil soit. Il est nor-mal que ce soient des individus ou des minorits agissantes qui se soient sur l'initiative des actions radicales, mais il

    faut quune partie importante et tou-jours croissante du peuple participe, sinon le mouvement naboutira pas une nouvelle socit, mais se soldera par un coup dtat qui installera de nouveaux dirigeants.

    Dmocratie reprsentative contre dmocratie de dlgus

    Je ne reviendrai pas sur les critiques classiques du capitalisme et de ltat, faites par les socialistes et les anar-chistes. Elles sont largement connues, et en tout cas facilement accessibles. Mais pour clarifier quelques-unes des confusions propres la rhtorique poli-tique traditionnelle, il est intressant de faire une typologie lmentaire de lorganisation sociale. Pour simplifier, je commencerai en examinant spar-ment les aspects politiques et les aspects conomiques, bien quils soient videmment lis. Il est aussi vain dessayer dgaliser les conditions conomiques par laction dune bureau-cratie tatique, que dessayer de d-mocratiser la socit alors que le pou-voir de largent permet la minorit riche de dominer les institutions qui dterminent la conscience des ralits sociales. Puisque le systme fonctionne comme un ensemble, il ne peut tre chang fondamentalement que dans son ensemble.

    Pour commencer avec laspect politi-que, on peut distinguer grosso modo cinq niveaux de gouvernement :

    (1) Libert illimite (2) Dmocratie directe a) de consensus b) de dcision majoritaire (3) Dmocratie de dlgus (4) Dmocratie reprsentative (5) Dictature minoritaire dclare

    La socit actuelle oscille entre (4) et (5), cest--dire entre le gouverne-

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    ment minoritaire non dguis et le gouvernement minoritaire camoufl par une faade de dmocratie symboli-que. Une socit libre abolirait (4) et (5) et rduirait progressivement le besoin de (2) et (3).

    Je discuterai plus tard les variantes de (2). Mais la distinction essentielle est entre (3) et (4).

    Dans la dmocratie reprsentative les gens abdiquent leur pouvoir des fonctionnaires lus. Les programmes des candidats se limitent quelques gnralits vagues, et une fois quils sont lus, on a peu de contrle quant aux dcisions effectives quils peuvent prendre, si ce nest par la menace de transfrer son vote, quelques annes plus tard, sur un politicien rival quel-conque qui sera de toute faon gale-ment incontrlable. Les dputs d-pendent des riches pour les pots-de-vin et les contributions quils reoivent pour leurs campagnes lectorales. Ils sont subordonns aux propritaires des mdias, qui dterminent lagenda poli-tique. Et ils sont presque aussi igno-rants et impuissants que le grand pu-blic quant aux nombreuses questions importantes sur lesquelles les dcisions sont prises par des bureaucrates non lus ou par des agences secrtes et incontrlables. Les dictateurs dclars sont parfois renverss, mais les vrita-bles dirigeants des rgimes dmocratiques, les membres de la minorit minuscule qui possde ou do-mine pratiquement tout, ne sont ja-mais ni lus ni remis en question par la voie lectorale. Le grand public ignore mme lexistence de la plupart dentre eux.

    Dans la dmocratie de dlgus, ceux-ci sont lus pour des buts bien dfinis, et avec des instructions trs prcises. Le dlgu peut tre porteur dun mandat impratif, avec lobliga-tion de voter dune faon prcise sur une question particulire, ou bien le

    mandat peut tre laiss ouvert, le d-lgu tant libre de voter comme il lentend. Dans ce dernier cas, les gens qui lont lu se rservent habituelle-ment la droit de confirmer ou de reje-ter les dcisions prises. Les dlgus sont gnralement lus pour une dure trs courte et ils peuvent tre rvoqus nimporte quel moment.

    Dans le contexte des luttes radicales, les assembles de dlgus se sont appeles gnralement des conseils. Cette forme ft invente par des ou-vriers en grve pendant le rvolution russe de 1905 (soviet est le mot russe pour conseil). Quand les soviets sont rapparus en 1917, ils furent dabord soutenus, puis manipuls, domins et rcuprs par les Bolcheviks, qui rus-sirent bientt les transformer en courroies de transmission de leur pro-pre parti, en relais de ltat soviti-que. Et le dernier soviet indpendant, celui des marins de Cronstadt, fut cras en 1921. Nanmoins, les conseils ont reparus de nombreuses occasions, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Hongrie et ailleurs, parce quils sont la rponse qui simpose au besoin dune forme pratique dorgani-sation populaire non hirarchique. Et ils rencontrent toujours lopposition de toutes les organisations hirarchiques, parce quils menacent lautorit de tou-tes les lites spcialises, en montrant la possibilit dune socit dautoges-tion gnralise: Non pas lautogestion de quelques dtails de la situation ac-tuelle, mais lautogestion tendue toutes les rgions du monde et tous les aspects de la vie.

    Mais comme je lai fait remarquer ci-dessus, on ne peut traiter la question des formes dmocratiques indpen-damment du contexte conomique.

    Irrationalits du capitalisme

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    Lorganisation conomique peut se concevoir sous langle du travail:

    (1) compltement volontaire (2) coopratif (autogestion collec-tive) (3) forc et exploit a) non dguis (lesclavage) b) dguis (le salariat)

    Ou bien, sous langle de la distribu-tion:

    (1) communisme authentique (usage compltement libre de tous les biens) (2) socialisme authentique (proprit et rglementation col-lectives) (3) capitalisme (proprit prive et/ou tatique)

    Bien quil soit possible de donner gra-tuitement des biens ou des services produits par le travail salari, ou, in-versement, de transformer en mar-chandises des biens produits par le travail bnvole ou coopratif, ces ni-veaux du travail et de la distribution se correspondent gnralement plus ou moins. La socit actuelle est principa-lement (3), cest--dire la production et la consommation forces des mar-chandises. Une socit libre abolirait (3) et rduirait autant que possible (2) en faveur de (1).

    Le capitalisme est bas sur la produc-tion marchande la production des marchandises but lucratif et le sa-lariat la force de travail devenue elle-mme une marchandise acheter et vendre. Comme la not Marx, il y a moins de diffrence quon ne le pense gnralement entre lesclave et le travailleur libre. Lesclave, bien quil semble ne rien toucher, reoit au moins les moyens de sa survie et de sa reproduction, pour lesquelles le travail-leur, qui devient un esclave temporaire pendant son temps de travail, doit d-penser la plus grande part de son sa-laire. Bien sr, certains mtiers sont

    moins pnibles que dautres, et en principe le travailleur individu a le droit de changer demploi, de monter sa propre entreprise, dacheter des ac-tions ou de gagner la loterie. Mais tout cela ne fait que dguiser le fait que la grande majorit est collective-ment asservie.

    Comment sommes-nous arrivs cette situation ridicule? Si nous remon-tons assez loin, nous nous apercevons qu un certain moment les gens ont t dpossds de force, chasss de leur terre, et privs des moyens de produire les biens ncessaires la vie. Les chapitres fameux sur laccumulation primitive dans Le Ca-pital dcrivent dune manire vivante ce processus en Angleterre. partir du moment o les gens acceptent cette dpossession, ils sont contraints den-trer dans une relation ingale avec les propritaires (ceux qui les ont vols, ou bien ceux qui ont plus tard obtenu les titres de proprit des premiers voleurs) travers laquelle ils chan-gent leur travail contre une fraction de ce que celui-ci produit effectivement, le surplus tant conserv par les propri-taires. Ce surplus (le capital) peut alors tre rinvesti pour engendrer toujours plus de surplus.

    Quant la distribution, une fontaine publique est un exemple banal du com-munisme authentique (accessibilit non limite), et une bibliothque munici-pale du socialisme authentique (accessibilit gratuite mais rglemen-te).

    Dans une socit rationnelle, lacces-sibilit des biens dpendra du degr dabondance. Pendant une scheresse il faudra rationner leau. Inversement, une fois que les bibliothques seront mises compltement en ligne, elles pourront devenir intgralement com-munistes: Nimporte qui pourra avoir accs un nombre illimit de textes sans quil ny ait plus besoin de contr-

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    les, de mesures de scurit contre le vol, etc.

    Mais ce rapport rationnel entre acces-sibilit et abondance est entrav par la persistance des intrts conomiques spars. Pour revenir au second exem-ple, il sera bientt techniquement pos-sible de crer une bibliothque mon-diale o tous les livres, tous les films et tous les enregistrements musicaux se-raient mis en ligne, permettant nim-porte qui dobtenir des copies gratuite-ment (plus besoin de magasins, de ventes, de publicits, demballage, de dexpdition, etc.). Mais puisque cela supprimerait galement les bnfices des maisons ddition, des studios denregistrement et des compagnies cinmatographiques, on consacre beaucoup plus dnergie inventer des mthodes compliques pour empcher la copie, ou bien pour la contrler et la faire payer tandis que dautres gens consacrent une nergie aussi impor-tante inventer des mthodes pour contourner de tels contrles que pour dvelopper une technologie qui pourrait profiter tout le monde.

    Un des mrites de Marx est davoir dpass les discours politiques creux bass sur des principes philosophiques ou thiques abstraits (la nature hu-maine a telle qualit; tous les gens ont un droit naturel ceci ou cela, etc.), en montrant comment les possi-bilits et la conscience sociales sont dans une grande mesure limites et influences par les conditions matriel-les. La libert dans labstrait na pas beaucoup de signification si presque tout le monde doit travailler tout le temps pour assurer simplement sa sur-vie. Il nest pas raliste desprer que les gens soient gnreux et coopratifs dans des conditions de pnurie (si lon excepte la situation radicalement diff-rente du communisme primitif). Mais lexistence dun surplus suffisamment important offre beaucoup plus de pos-

    sibilits. Lespoir de Marx et des autres rvolutionnaires de son temps tait fond sur le fait que les potentialits technologiques dveloppes par la r-volution industrielle avaient enfin four-nit une base matrielle suffisante pour permettre lavnement dune socit sans classes. Il ne sagissait plus de dclarer que les choses devraient tre diffrentes, mais de signaler quel-les pouvaient tre diffrentes, que la domination de classe ntait pas seule-ment injuste, mais quelle ntait plus ncessaire.

    A-t-elle jamais t vraiment nces-saire? Marx a-t-il eu raison de voir le dveloppement du capitalisme et de ltat comme une tape invitable, ou aurait-il t possible de crer une so-cit libre en vitant ce dtour pni-ble? Heureusement, nous navons plus nous occuper de cette question. Quelle ait t possible ou non dans le pass, ce qui importe est que les conditions matrielles actuelles sont plus que suffisantes pour permettre ldification dune socit mondiale sans classes.

    Le dfaut le plus grave du capitalisme nest pas son injustice quantitative, le fait que la richesse est distribue dune faon ingale, que les travailleurs ne sont pas pays pour toute la valeur de leur travail. Le vrai problme, cest que cette marge dexploitation, mme si elle savre relativement minime, permet laccumulation prive du capi-tal, qui finit par rorienter toute chose ses propre fins, en dominant et per-vertissant tous les aspects de la vie.

    Plus le systme produit dalination, plus grande est lnergie sociale qui doit tre dtourne dans le seul but de le maintenir en fonctionnement: Plus de publicits pour vendre des mar-chandises superflues, plus didologies pour embobiner les gens, plus de spec-tacles pour les pacifier, plus de police et de prisons pour rprimer la crime et

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    la rvolte, plus darmes pour concur-rencer les tats rivaux; ce qui produit encore plus de frustrations et dantago-nismes, qui exigent encore plus de spectacles, de prisons, etc. Comme ce cercle vicieux continue, les vritables besoins humains ne trouvent de satis-faction quincidemment, ou pas du tout, tandis que pratiquement tout le travail est canalis vers des projets absurdes, redondants ou destructeurs, qui ne servent qu maintenir le sys-tme.

    Si celui-ci tait aboli, et si les poten-tialits technologiques modernes taient transformes et rorientes convenablement, le travail ncessaire pour rpondre aux vritables besoins humains serait rduit un niveau si drisoire quil pourrait facilement tre organis sur la base du volontariat et de manire cooprative, sans exiger de stimulations conomiques ou linter-vention autoritaire de ltat.

    Lide du dpassement du pouvoir hirarchique dclar nest pas trop dif-ficile saisir. Lautogestion peut se concevoir comme la ralisation de la libert et de la dmocratie, qui sont les valeurs officielles des socits occiden-tales. Malgr le conditionnement qui nous rend soumis, tout le monde a connu des moments o il a rejet la domination et a commenc parler ou agir par lui-mme.

    Il est bien plus difficile de saisir lide du dpassement du systme conomi-que. La domination du capital est plus subtile et plus autorgulatrice. Dans le monde moderne, les questions du tra-vail, de la production des biens et des services, de lchange et de la coordi-nation semblent si compliques que la plupart des gens acceptent la ncessit de largent comme mdiation univer-selle, et ont des difficults imaginer un autre changement que celui qui consisterait le repartir dune manire plus quitable.

    Pour cette raison, je vais repousser la discussion des aspects conomiques jusquau point o il sera possible dans ce texte de les examiner plus en dtail.

    Quelques rvoltes modernes exemplaires

    Une telle rvolution, est-elle proba-ble? Je ne le crois pas, dautant quil nous reste peu de temps devant nous. Dans les poques antrieures on pou-vait imaginer que malgr toutes les folies de lhumanit et tous les dsas-tres que ces folies pouvaient entraner, nous nous en sortirions dune faon ou dune autre, en tirant la leon de nos erreurs. Mais maintenant que les politi-ques sociales et les dveloppements technologiques ont des implications cologiques mondiales et irrversibles, il nest plus possible de procder seule-ment par ttonnements maladroits. Il ne nous reste que quelques dcennies pour renverser la tendance. Et plus le temps passe, plus la tche devient dif-ficile. Le fait que les problmes sociaux fondamentaux ne sont pas rsolus, ni mme vraiment pris en compte, favo-rise les guerres, le fascisme, les anta-gonismes ethniques, les fanatismes religieux et toutes les autres formes dirrationalit populaire, et dtourne vers des actions dfensives et vaines ceux qui, sans cela, auraient pu lutter pour une socit nouvelle.

    Mais la plupart des rvolutions ont t prcdes par des priodes o per-sonne nimaginait que les choses puis-sent changer un jour. Malgr les nom-breuses raisons de dsesprer que nous propose le monde actuel, il y a aussi quelques signes encourageants, et la dsillusion gnrale quant aux autres solutions qui ont chou en est une. Bien des rvoltes populaires dans ce sicle se sont diriges spontan-ment dans la bonne direction. Je ne parle pas des rvolutions qui ont

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    russi ce sont toutes des impostu-res mais de tentatives moins connues et plus radicales. Parmi les plus notables: Russie 1905, Allemagne 1918-1919, Italie 1920, Asturies 1934, Espagne 1936-1937, Hongrie 1956, France 1968, Tchcoslovaquie 1968, Portugal 1974-1975, Pologne 1980-1981. Mais beaucoup dautres mouve-ments, depuis la rvolution mexicaine de 1910 jusqu la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud, ont contenu, avant dtre remis sous contrle bureaucrati-que, des moments exemplaires dexp-rimentation populaire.

    Ceux qui nont pas tudi soigneuse-ment ces mouvements sont mal placs pour de rejeter la possibilit dune r-volution. Il est mal venu de les mpri-ser du fait de leur chec.(2) La rvo-lution moderne, cest tout ou rien: Des rvoltes limites vont lchec, jusqu ce quune raction en chane se dclen-che, prenant de vitesse la rpression qui tente de la cerner. Ce nest gure surprenant que ces rvoltes ne soient pas alles plus loin. Ce qui est encou-rageant, cest quelles soient alles quand mme aussi loin. Un nouveau mouvement rvolutionnaire prendra sans doute des formes nouvelles et imprvisibles, mais ces tentatives an-trieures offrent encore bien des ensei-gnements sur ce que lon pourrait faire, ainsi que sur ce que lon doit vi-ter.

    Quelques objections courantes

    On dit souvent quune socit sans tat pourrait fonctionner si tous les hommes taient des anges, mais que du fait de la perversit de la nature humaine, un certain degr de hirar-chie est ncessaire pour maintenir lor-dre. Il serait plus juste de dire que si tous les hommes taient des anges, le systme actuel pourrait fonctionner

    assez bien: Les bureaucrates feraient leurs fonctions honntement, les capi-talistes sabstiendraient des affaires socialement nuisibles mme si elles taient lucratives... Cest prcisment parce que les gens ne sont pas des anges quil est ncessaire dabolir le systme qui permet quelques-uns de devenir des diables trs efficaces. Met-tez cent personnes dans une petite salle qui na quun trou daration, elles se dchireront mort pour y avoir ac-cs. Mettez-les en libert, il se pourrait quelles montrent une nature assez diffrente. Comme la dit un des graffiti de Mai 1968, Lhomme nest ni le bon sauvage de Rousseau, ni le pervers de lglise et de La Rochefoucauld. Il est violent quand on lopprime, il est doux quand il est libre.

    Dautres prtendent que, quelles que soient les causes originelles, les gens sont si paums aujourdhui quils ne pourront mme pas concevoir la cra-tion dune socit libre, moins d-tre pralablement soigns psychologi-quement . Dans ses dernires annes, Wilhelm Reich en tait venu croire quune peste motionnelle tait si rpandue dans la population quil fau-drait attendre quune gnration soit leve sainement avant que les gens deviennent capables dune transforma-tion libertaire; et quil valait mieux en-tre-temps viter daffronter le systme de front, parce que cela risquait de provoquer une raction populaire aveu-gle.

    Certes les tendances populaires irra-tionnelles imposent parfois de prendre des prcautions. Mais aussi puissantes quelles soient, ce ne sont pas des for-ces irrsistibles. Elles contiennent aussi des contradictions. Le fait de se raccro-cher une autorit absolue nest pas forcment le signe dune confiance ab-solue dans lautorit. Ce peut tre, au contraire, un effort dsespr de rpri-mer des doutes croissants (la crispa-

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    tion convulsive dune poigne qui glisse). Les gens qui adhrent des gangs ou des groupes ractionnaires, ou qui sont gagns par des cultes reli-gieux ou par lhystrie patriotique, cherchent, eux aussi, prouver un sentiment de libration, de participa-tion, de communaut, trouver un sens leur vie et un pouvoir sur lem-ploi de leur vie. Comme la montr Reich lui-mme, le fascisme donne une expression particulirement vigoureuse et dramatique ces aspirations fonda-mentales, ce qui explique pourquoi il peut prsenter un attrait plus puissant que les hsitations, les compromis et les hypocrisies des progressistes.

    la longue la seule faon de vaincre dfinitivement la raction, cest dex-primer plus franchement ces aspira-tions, et de prsenter des occasions plus authentiques pour les raliser. Quand les questions fondamentales sont mises en avant, les irrationalits qui ont fleuries la faveur des rpres-sions psychiques tendent saffaiblir, tout comme des microbes exposs au soleil et au grand air. De toute faon, mme si nous ne lemportons pas fina-lement, il y a au moins une certaine satisfaction lutter ouvertement pour ce que nous croyons bon, plutt que dtre vaincus dans une position dhsi-tation et de compromis.

    Le degr de libration auquel on peut parvenir dans une socit malade est limit. Mais si Reich avait raison de signaler que les gens refouls sont moins capables denvisager la libra-tion sociale, il ne sest pas rendu compte quel point le processus de la rvolte sociale peut tre psychologi-quement librateur (on dit que les psy-chologues franais se sont plaints de ce quils avaient bien moins de clients la suite de Mai 1968!).

    La notion de la dmocratie totale voque le spectre dune tyrannie de la majorit. Les majorits peuvent certes

    tre ignorantes et bigotes. La seule solution valable, cest daffronter direc-tement cette ignorance et cette bigote-rie. Garder les masses dans leur aveu-glement, en comptant sur les juges clairs pour protger les liberts civi-ques, ou sur des lgislateurs progres-sistes pour faire passer discrtement des rformes progressistes, ne conduit qu des chocs populaires en retour quand les questions dlicates viennent finalement lordre du jour.

    Cependant, si lon examine de prs les situations dans lesquelles une ma-jorit semble avoir opprim une mino-rit, dans la plupart des cas il sagit plutt dune domination minoritaire dguise, o llite dirigeante joue sur les diffrences raciales ou culturelles pour dtourner contre une partie de la socit les frustrations des masses ex-ploits. Quand les gens gagneront fina-lement du pouvoir rel sur lemploi de leur propre vie, ils auront de choses plus intressantes faire que de per-scuter des minorits.

    Il est impossible de rpondre toutes les objections relatives aux abus ou aux dsastres qui pourraient survenir dans lventualit dune socit non hirarchique. Des gens qui acceptent avec rsignation un systme qui, cha-que anne, condamne mort des mil-lions de leurs semblables par la guerre et la famine, et des millions dautres la prison et la torture, deviennent subitement fous dindignation la pen-se que dans une socit autogre il pourrait y avoir quelques abus, quel-ques violences, quelques aspects coer-citifs, voire seulement quelques in-convnients temporaires. Ils oublient quil nincombe pas un nouveau sys-tme social de rsoudre tous nos pro-blmes, mais seulement de les rgler mieux que ne le fait le systme actuel, ce qui nest pas une grande affaire.

    Si lhistoire tait conforme aux opi-nions premptoires des commentateurs

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    officiels, il ny aurait jamais eu de r-volution. Dans nimporte quelle situa-tion, il y a toujours un grand nombre didologues pour dclarer quaucun changement radical nest possible. Si lconomie marche bien, ils prten-dront que la rvolution dpend des crises conomiques. Si la crise est bien l, certains dclareront avec un gal aplomb quune rvolution est impossi-ble parce que les gens sont trop oc-cups assurer leur propre survie. Ceux-l, surpris par la rvolte de Mai 1968, ont essay de dcouvrir rtros-pectivement la crise invisible qui selon leur idologie devait exister cette poque. Ceux-ci prtendent que la perspective situationniste a t dmen-tie par laggravation des conditions conomiques depuis ce temps-l.

    En ralit, les situationnistes ont sim-plement constat que la ralisation presque gnrale de labondance capi-taliste avait dmontr que la survie garantie ne peut remplacer la vie r-elle. Le fait que lconomie connat des hauts et des bas priodiques ninfirme pas cette conclusion. Le fait que quel-ques personnes en haut lieu aient r-cemment russi capter une portion encore plus importante quautrefois de la richesse sociale, avec la cons-quence quun nombre croissant dindi-vidus sont mis la rue, ce qui terrorise tous les autres lide que la mme chose leur arrive, pourrait rendre moins vidente la possibilit dune so-cit dabondance et de libert. Mais les conditions matrielles qui la ren-dent possible sont toujours l.

    Les crises conomiques qui sont invo-ques pour dmontrer comme une vi-dence que nous devons baisser le ni-veau de nos esprances, sont en fait causes par la surproduction et par le manque de travail. Labsurdit dernire du systme actuel, cest que le ch-mage est vu comme un problme, et que les technologies qui pourraient

    rduire le travail ncessaire sont au contraire orientes vers la cration de nouveaux emplois servant remplacer ceux quelles rendent superflus. Le vrai problme, ce nest pas que tant de gens nont pas de travail, mais quils soient si nombreux en avoir encore. Il faut lever nos esprances, non pas les rabaisser.(3)

    Domination croissante du spectacle

    Ce qui est bien plus grave que ce spectacle de notre prtendue impuis-sance devant lconomie, cest la puis-sance considrablement accrue du spectacle lui-mme, qui sest dvelop-pe dans les dernires annes au point de rprimer pratiquement toute cons-cience de lhistoire antspectaculaire ou des possibilits antispectaculaires. Dans ses Commentaires sur la socit du spectacle (1988), Guy Debord exa-mine ce dveloppement nouveau en dtail :

    Le changement qui a le plus dimpor-tance, dans tout ce qui sest pass de-puis vingt ans, rside dans la continui-t mme du spectacle. Cette impor-tance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation mdiatique, qui avait dj auparavant atteint un stade de dveloppement trs avanc: cest tout simplement que la domination spectaculaire ait pu lever une gnra-tion plie ses lois. (...) La premire intention de la domination spectacu-laire tait de faire disparatre la connaissance historique en gnral; et dabord presque toutes les informa-tions et tous les commentaires raison-nables sur le plus rcent pass. (...) Le spectacle organise avec matrise ligno-rance de ce qui advient et, tout de suite aprs, loubli de ce qui a pu quand mme en tre connu. Le plus important est le plus cach. Rien, de-puis vingt ans, na t recouvert de

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    tant de mensonges commands que lhistoire de mai 1968. (...) Le flux des images emporte tout, et cest gale-ment quelquun dautre qui gouverne son gr ce rsum simplifi du monde sensible; qui choisit o ira ce courant, et aussi le rythme de ce qui devra sy manifester, comme perptuelle sur-prise arbitraire, ne voulant laisser nul temps la rflexion. (...) Il isole tou-jours, de ce quil montre, lentourage, le pass, les intentions, les consquen-ces. (...) Il nest donc pas surprenant que, ds lenfance, les coliers aillent facilement commencer, et avec en-thousiasme, par le Savoir Absolue de linformatique: tandis quils ignorent toujours davantage la lecture, qui exige un vritable jugement toutes les lignes; et qui seule aussi peut don-ner accs la vaste exprience hu-maine antspectaculaire. Car la conversation est presque morte, et bientt le seront beaucoup de ceux qui savaient parler.

    Dans ce texte, jai essay de rcapi-tuler quelques-unes des questions fon-damentales qui ont t enfouies sous ce refoulement spectaculaire intensif. Tout cela semblera banal certains, et obscur dautres, mais servira peut-tre au moins rappeler ce qui a t une fois possible, dans ces temps pri-mitifs dil y a quelques dcennies, quand les gens restaient attachs lide vieillotte quils pouvaient com-prendre et influencer leur propre his-toire.

    Les choses ont certes beaucoup chan-g depuis les annes 60, en pire dans la plupart des cas. Mais notre situation nest peut-tre pas aussi dsespre quelle le parait ceux qui gobent tout ce que le spectacle leur prsente. Par-fois il ne faut quune petite secousse pour en finir avec la stupeur.

    Mme si la victoire finale nest pas garantie, de telles perces sont dj un plaisir. O peut-on trouver un jeu plus

    grandiose ?

    ____________

    NOTESNOTESNOTESNOTES 1. Voir The Bolsheviks and Workers

    Control, 1917-1921 de Maurice Brin-ton; La rvolution inconnue de Voline; La Commune de Cronstadt de Ida Mett; La tragdie de Cronstadt: 1921 de Paul Avrich; Le mouvement makh-noviste de Pierre Archinoff; et les th-ses 98-113 de La Socit du Spectacle de Guy Debord.

    2. La russite ou l chec dune rvolution, rfrence triviale des jour-nalistes et des gouvernements, ne si-gnifie rien dans laffaire, pour la simple raison que, depuis les rvolutions bourgeoises, aucune rvolution na en-core russi: aucune na aboli les clas-ses. La rvolution proltarienne na vaincu nulle part jusquici, mais le pro-cessus pratique travers lequel son projet se manifeste a dj cr une dizaine, au moins, de moments rvolu-tionnaires dune extrme importance historique, auxquels il est convenu daccorder le nom de rvolutions. Ja-mais le contenu total de la rvolution proltarienne ne sy est dploy; mais chaque fois il sagit dune interruption essentielle de lordre socio-conomique dominant, et de lapparition de nouvel-les formes et de nouvelles conceptions de la vie relle, phnomnes varis qui ne peuvent tre compris et jugs que dans leurs signification densemble, qui nest pas elle-mme sparable de la-venir historique quelle peut avoir. (...) La rvolution de 1905 na pas abattu le pouvoir tsariste, qui a seulement fait quelques concessions provisoires. La rvolution espagnole de 1936 ne sup-prima pas formellement le pouvoir poli-tique existant: elle surgissait au de-meurant dun soulvement proltarien commenc pour maintenir cette Rpu-

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    blique contre Franco. Et la rvolution hongroise de 1956 na pas aboli le gou-vernement bureaucratique-libral de Nagy. considrer en outre dautres limitations regrettables, le mouvement hongrois eu beaucoup daspects dun soulvement national contre une domi-nation trangre; et ce caractre de rsistance nationale, quoique moins important dans la Commune, avait ce-pendant un rle dans ses origines. Celle-ci ne supplanta le pouvoir de Thiers que dans les limites de Paris. Et le soviet de Saint-Ptersbourg en 1905 nen vint mme jamais prendre le contrle de la capitale. Toutes les cri-ses cites ici comme exemples, inache-ves dans leurs ralisations pratiques et mme dans leurs contenus, apport-rent cependant assez de nouveauts radicales, et mirent assez gravement en chec les socits quelles affec-taient, pour tre lgitimement quali-fies de rvolution. (I.S. n 12, pp. 13-14.)

    3. Les difficults conomiques des exploiteurs nintressent pas les tra-vailleurs. Si lconomie capitaliste ne supporte pas les revendications des travailleurs, raison de plus pour lutter pour une nouvelle socit, o nous ayons le pouvoir de dcision sur toute lconomie et sur toute la vie so-ciale. (Travailleurs daviation portu-gais, 27 octobre 1974.)

    ____________

    Chapitre 2: Prliminaires

    Lindividu ne peut savoir ce quil est rellement avant de stre ralis par

    laction. (...) Lintrt quil trouve quelque chose est dj la rponse la question de savoir sil doit agir ou non,

    et comment. Hegel, La phnomnologie de lesprit

    Brches individuelles Jessayerai dans ce texte de rpondre

    quelques-unes des objections qui sont gnralement opposes lide dune telle rvolution. Mais aussi long-temps que ceux qui mettent les ob-jections restent passifs, tous les argu-ments glisseront sur le parapluie de leur indiffrence, suivant le vieux re-frain: Cest une ide sympathique, mais ce nest pas raliste, elle mcon-nat la nature humaine, les choses ont toujours t comme a... Ceux qui ne ralisent pas leurs propres potentialits sont rarement capables de reconnatre celles des autres.

    Pour paraphraser une vieille prire pleine de sens, il nous faut chercher rsoudre les problmes qui sont no-tre porte, avoir la patience de suppor-ter ceux que nous ne pouvons rsou-dre, et la sagesse de discerner ces deux catgories. Mais il faut garder lesprit que ceux qui ne peuvent pas tre rsolus par des individus peuvent parfois tre rsolus collectivement. Dcouvrir que dautres partagent le mme problme, cest souvent le d-but dune solution.

    Bien sr, certains peuvent trouver une solution individuelle, par la thra-pie ou par une pratique spirituelle, ou simplement par la dcision de corriger une erreur, de se dfaire dune habi-tude nuisible, dessayer quelque chose de nouveau, etc. Mais je ne mint-resse pas ici ces expdients indivi-duels, quelque soit, dans certaines li-mites, leur utilit, mais des moments o les gens vont vers lextrieur, se lancent dans des entreprises dlibr-ment subversives.

    Il y a plus de possibilits quon ne pourrait le penser premire vue. partir du moment o lon refuse de se laisser intimider, certaines sont assez simples mettre en oeuvre. Vous pou-vez commencer nimporte o. De toute

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    faon, il faut bien commencer quelque part croyez-vous quon puisse ap-prendre nager sans jamais entrer dans leau ?

    Dans certains cas il faut un peu dac-tion pour trancher avec le verbiage excessif et rtablir une perspective concrte. Il ne sagit pas forcment de quelque chose de trs important. Si rien dautre ne vient lesprit, mme un projet assez arbitraire peut suffire faire bouger les choses et vous r-veiller.

    dautres moments, au contraire, il faut rompre la chane dactions et de ractions compulsives, dtendre lat-mosphre, crer un peu despace labri de la cacophonie du spectacle. Presque tout le monde fait a un ni-veau ou un autre, par simple rflexe dautodfense psychologique, que ce soit en pratiquant une forme de mdi-tation, ou en se livrant quelconque activit ayant le mme rsultat (cultiver son jardin, faire une prome-nade, aller la pche), ou bien simple-ment en sarrtant un instant dans la routine quotidienne pour respirer fond, pour revenir un instant au centre paisible. Si lon ne mnage pas un tel espace, il est difficile davoir une perspective saine sur le monde, et mme de rester en bonne sant men-tale.

    Une des mthodes que jai trouv efficaces, cest de poser les questions par crit. Lavantage est en partie psy-chologique, car certains problmes perdent leur pouvoir sur nous une fois quils sont mis plat, de manire ce que nous puissions les considrer plus objectivement. En plus, le fait davoir mieux organis nos penses nous per-met didentifier plus clairement les fac-teurs et les choix possibles. Souvent, et sans mme nous en rendre compte tant que nous navons pas essay de les mettre sur le papier, nous essayons de raisonner avec des lments qui

    sont contradictoires. On ma critiqu parfois pour avoir

    exagr limportance de lcriture. Cer-tes, on peut rgler bien des questions plus directement. Cependant, mme les actions non verbales exigent de la pense, de la discussion, et gnrale-ment de lcriture, pour tre ralises, communiques, dbattues et corriges dune manire effective.

    De toute faon, je ne prtends pas traiter de tous les sujets; je naborde que certaines questions sur lesquelles je crois avoir quelque chose dire. Si vous pensez que jai omis de traiter un sujet important, pourquoi ne pas le faire vous-mme?

    Interventions critiques Le fait dcrire vous permet de mettre

    au point vos ides votre rythme, sans vous inquiter de votre habilit oratoire ou du trac. Vous pouvez expri-mer une chose une fois pour toute au lieu de devoir la rpter sans cesse. Sil faut de la discrtion, un texte peut tre mis en circulation anonymement. Les gens peuvent le lire leur rythme eux, ils peuvent sarrter pour y pen-ser, y revenir pour vrifier certaines choses, le reproduire, ladapter, le re-commander dautres. Une discussion haute voix peut permettre dobtenir des rponses plus rapides et plus d-tailles, mais elle peut aussi dissiper votre nergie, vous empcher de met-tre au point vos ides et de les mettre en pratique. Ceux qui se trouvent dans la mme ornire que vous auront ten-dance rsister vos tentatives dy chapper, parce que votre succs se-rait un dfi leur propre passivit.

    Parfois, le meilleur moyen de provo-quer de telles personnes est simple-ment de les laisser en arrire pendant que vous poursuivez votre propre che-min. (H! Attendez-moi!) Ou bien, vous pouvez porter le dialogue un

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    autre niveau. Une lettre oblige et lau-teur et le destinataire prciser leurs ides. Des copies envoyes dautres personnes peuvent rendre la discussion plus vivante. Une lettre ouverte attire encore plus de gens.

    Si vous russissez crer une rac-tion en chane, travers laquelle de plus en plus de gens en viennent lire votre texte parce quils en voient dau-tres qui le lisent et le discutent avec passion, personne ne pourra plus pr-tendre quil na pas conscience des questions que vous avez souleves.(1)

    Supposions, par exemple, que vous critiquez un groupe parce quil est hi-rarchique, cest--dire parce quil per-met un chef davoir de lautorit sur ses membres, ou sur des suiveurs. Une conversation prive avec un des mem-bres ne va probablement provoquer quune srie de ractions dfensives contradictoires contre lesquelles il se-rait vain dargumenter (Non, il nest pas vraiment notre chef... Et mme sil lest, il nest pas autoritaire... Et de toute faon, de quel droit est-ce que vous le critiquez?). Mais une critique publique force les choses venir au jour et met les gens en porte--faux. Tandis quun des membres du groupe nie que celui-ci est hirarchique, un deuxime pourra convenir quil lest, le justifiant en attribuant au chef une perspicacit suprieure; ce qui peut en amener un troisime commencer penser.

    Dabord, fchs parce que vous avez troubl leur petite situation douillette, le groupe va probablement serrer les rangs autour du chef et vous dnoncer pour votre ngativit ou votre arrogance litiste. Mais si votre inter-vention a t suffisamment pn-trante, elle aura un effet retarde-ment. Le chef devra faire attention, parce que tout le monde est dsormais plus sensible tout ce qui pourrait sembler confirmer votre critique. Pour

    essayer de vous dmentir, les mem-bres peuvent exiger que le groupe de-vienne plus dmocratique. Et mme si le groupe en question se montre inac-cessible au changement, son exemple pourra servir dillustration difiante pour un public plus large. Certains, qui sans votre critique, auraient peut-tre fait des erreurs semblables, verront plus facilement la pertinence de votre critique, ayant moins dinvestissement affectif par rapport au groupe.

    Il est gnralement plus efficace de critiquer les institutions et les idolo-gies que dattaquer des individus qui sy trouvent impliqus. Pas seulement parce que la machine est plus impor-tante que ses pices remplaables, mais aussi parce que cette tactique permet aux individus de sauver la face en se dissociant de la machine.

    Mais vous aurez beau agir avec beau-coup de tact, presque nimporte quelle critique significative provoquera des ractions dfensives irrationnelles, sappuyant sur lune ou lautre de ces idologies en vogue qui prtendent dmontrer limpossibilit de toute ap-proche rationnelle des problmes so-ciaux, et cela pourra aller jusquaux attaques personnelles. La raison est dnonce comme froide et abstraite par les dmagogues qui trouvent plus facile de jouer sur les sentiments, la thorie est mprise au nom de la pra-tique, etc.

    La thorie contre lidologie

    Thoriser, ce nest rien dautre que dessayer de comprendre ce que lon fait. Nous sommes tous des thoriciens chaque fois que nous discutons honn-tement de ce qui est arriv, chaque fois que nous essayons de distinguer entre ce qui est significatif et ce qui ne lest pas, de rfuter les explications fallacieuses, de distinguer ce qui a

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    march et ce qui na pas march, de faon faire mieux la prochaine fois. La thorie radicale, cela consiste sim-plement parler ou crire plus de gens, sur des questions plus gnrales, dans des termes plus abstraits (cest--dire qui seront dune application plus tendue). Mme ceux qui prtendent rejeter la thorie laborent, eux aussi, des thories; seulement, ils le font in-consciemment et un peu nimporte comment, et donc avec plus derreurs.

    La thorie sans les dtails est creuse, mais les dtails sans la thorie sont aveugles. La pratique met la thorie lpreuve, mais la thorie inspire aussi la pratique.

    La thorie radicale na rien respec-ter et rien perdre. Elle se critique elle-mme aussi bien que toute autre chose. Ce nest pas un acte de foi, mais une gnralisation provisoire que les gens doivent continuellement vri-fier et corriger par eux-mmes, une simplification pratique indispensable pour se coltiner avec les complexits de la ralit.

    Mais il faut se garder dune simplifica-tion excessive. Toute thorie peut se transformer en idologie, se figer en dogme, tre dforme des fins hi-rarchiques. Une idologie sophistique peut tre relativement juste certains gards, mais ce qui la distingue dune thorie, cest quelle na pas un rapport dynamique la pratique. La thorie, cest quand vous avez des ides; li-dologie, cest quand les ides vous ont. Cherchez la simplicit, et mfiez-vous delle.

    viter les faux choix, lucider les

    vritables choix Il faut admettre quil ny a pas de truc

    infaillible, quil ny a pas de tactique radicale qui soit toujours opportune. Une dmarche raliste en cas de r-

    volte collective ne sera peut-tre pas un choix judicieux pour un individu iso-l. Dans certaines situations urgentes il peut tre ncessaire dexhorter les gens sengager dans une action pr-cise. Mais dans la plupart des cas il vaut mieux se borner llucidation des facteurs pertinents que les gens doivent prendre en compte pour pren-dre leurs propres dcisions. (Si je me permets parfois, dans ces lignes, de dispenser des conseils, ce nest que par commodit dexpression. Faites cela doit se lire: Dans certaines cir-constances, ce serait peut-tre une bonne ide de faire a.)

    Une analyse sociale na pas forc-ment besoin dtre longue ni dtaille. Le seul fait de diviser un en deux (signaler des tendances contra-dictoires dans un phnomne, un groupe ou une idologie) ou de fusionner deux en un (rvler un point commun entre deux choses ap-paremment diffrentes) peut tre utile, surtout si on le communique ceux qui sont concerns le plus directement. Nous disposons dj de largement as-sez dinformations sur la plupart des sujets. Il sagit den trancher la sura-bondance pour rvler lessentiel. partir de l, dautres gens, par exem-ple ceux qui connaissent les choses de lintrieur, seront incit entreprendre des enqutes plus minutieuses, si cest ncessaire.

    Face une question donne, la pre-mire tche est de dterminer sil sa-git bien dune seule question. Il est impossible davoir une discussion signi-ficative sur le marxisme, sur la vio-lence ou sur la technologie, par exemple, sans distinguer les diverses significations qui sont runies sous de telles tiquettes.

    Dautre part, il peut parfois tre aussi utile de raisonner partir dune grande catgorie abstraite et de montrer ses tendances prdominantes, mme si un

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    tel type idal nexiste pas rellement. La brochure situationniste De la misre en milieu tudiant, par exemple, pr-sente une numration cinglante des btises et des prtentions de ltudiant. videmment tous les tu-diants nont pas tous ces dfauts, mais le strotype rend possible une critique systmatique des tendances gnrales. Et en soulignant les qualits que parta-gent la plupart des tudiants, la bro-chure met implicitement ceux qui pr-tendraient tre des exceptions au dfi den faire la dmonstration. On peut dire la mme chose propos de la cri-tique du pro-situ par Debord et San-guinetti dans La vritable scission dans lInternationale, une rebuffade provo-catrice des suiveurs qui est peut-tre unique dans lhistoire des mouvements radicaux.

    On demande tous leur avis sur tous les dtails pour mieux leur inter-dire den avoir sur la totali-t (Vaneigem). Bien des questions sont si poisseuses que celui qui ac-cepte dy rpondre finit inluctable-ment par tre embringu dans des faux choix. Le fait que deux partis soient en lutte, par exemple, nimpli-que pas que vous deviez soutenir lune ou lautre. Si vous ne pouvez rien faire pour rgler un problme, mieux vaut le reconnatre clairement et passer dautres choses qui prsentent des possibilits pratiques.(2)

    Si vous vous dcidez quand mme choisir le moindre de deux maux, re-connaissez quil sagit dun moindre mal. Najoutez pas la confusion en magnifiant votre choix ou en diffamant lennemi. Au contraire, il vaut mieux se faire lavocat du diable et neutraliser le dlire polmique compulsif en exami-nant calmement les points forts de la position oppose et les points faibles de la vtre. Erreur trs populaire: Avoir le courage de ses opinions; il sa-git plutt davoir le courage dattaquer

    ses opinions! (Nietzsche). Essayez de joindre lhumilit lau-

    dace. Souvenez-vous que sil vous ar-rive daccomplir quelque chose dim-portant, cest grce aux efforts accom-plis prcdemment par de nombreuses autres personnes, dont beaucoup ont fait face des horreurs qui nous au-raient fait sombrer et capituler si nous y avions t confronts. Mais par ail-leurs, noubliez pas que ce que vous dites peut faire la diffrence.

    Puisque il ny a plus dobstacle mat-riel la ralisation dune socit sans classes, le problme se ramne essen-tiellement une question de cons-cience: Le seul obstacle rel est lin-conscience des gens quant leur pou-voir collectif potentiel (la rpression matrielle nest efficace contre les mi-norits radicales quaussi longtemps que le conditionnement social continue maintenir le reste de la population dans la docilit). La pratique radicale est donc en grande partie ngative: Il sagit dattaquer les formes diverses de la fausse conscience qui empchent les gens de raliser, aux deux sens du terme, leurs potentialits positives.

    Le style insurrectionnel Par ignorance, on a souvent reproch

    cette ngativit Marx et aux situa-tionnistes, parce quils se sont concen-trs principalement sur la clarification critique en vitant dlibrment de promouvoir une idologie positive laquelle des gens pourraient se raccro-cher passivement. Ainsi, parce que Marx a montr comment le capitalisme rduit notre vie une foire dempoigne conomique, les apologistes idalistes de cette condition ont le culot de laccuser, lui, davoir rduit la vie aux questions matrielles, comme si tout lintrt de loeuvre de Marx ntait pas de nous aider dpasser notre esclavage conomique pour que

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    nos potentialits cratrices puissent refleurir. Exiger que le peuple renonce aux illusions concernant sa propre si-tuation, cest exiger quil renonce une situation qui a besoin dillusions. (...) La critique arrache les fleurs imaginai-res qui couvrent la chane, non pas pour que lhomme continue supporter la chane sans fantaisie ni consolation, mais pour quil rejette la chane et cueille la fleur vivante (Contribution la critique de la philosophie du droit de Hegel).

    Le seul fait dexprimer une question cl avec prcision a souvent un effet tonnamment puissant. Exposer les choses au grand jour oblige les gens cesser de se protger et prendre une position nette. Tout comme le boucher adroit de la fable taoste, qui navait jamais besoin daiguiser son couteau parce quil dcoupait toujours dans le sens de la fibre, la polarisation radicale la plus efficace ne vient pas de la pro-testation stridente, mais plutt de la rvlation des divisions qui existent dj, de llucidation des tendances, des contradictions et des choix possi-bles. Une grande partie de limpact des situationnistes dcoulait du fait quils exprimaient clairement des choses que la plupart des gens avaient dj vcues mais quils taient incapables dexpri-mer, ou quils nosaient pas exprimer, tant que quelquun dautre navait pas commenc le faire (nos ides sont dans toutes les ttes).

    Si nanmoins quelques textes situa-tionnistes semblent dun abord difficile, cest parce que leur structure dialecti-que va lencontre de notre condition-nement. Quand ce conditionnement est bris, ils ne semblent plus si obscurs -- ils furent la source de quelques-uns des graffiti les plus gnralement ap-prcis en Mai 1968. Bien des specta-teurs universitaires se sont acharns sans succs pour ramener une for-mulation unique, qui serait

    scientifiquement consquentes , les diverses dfinitions contradictoires du spectacle dans La Socit du Specta-cle. Mais celui qui sengage dans la contestation effective de cette socit trouvera tout fait clair et utile lexa-men de la socit du spectacle men par Debord sous des angles divers, et il finira par apprcier le fait que celui-ci ne se perd jamais dans des inanits acadmiques ou des protestations aus-si solennelles quinutiles.

    La mthode dialectique qui va de He-gel et Marx jusquaux situationnistes nest pas une formule magique pour dbiter des prdictions correctes, cest un outil pour se mettre en prise avec les processus dynamiques des transfor-mations sociales. Elle nous rappelle que les concepts sociaux ne sont pas ternels, quils comprennent leur pro-pre contradiction, quils ragissent en-tre eux et se transforment rciproque-ment, mme en leurs contraires; que ce qui est vrai ou progressiste dans une situation peut devenir faux ou r-gressif dans une autre.(3)

    Un texte radical peut exiger quon ltudie soigneusement, mais toute nouvelle lecture apporte des nouvelles dcouvertes. Mme si un tel texte nin-fluence directement que trs peu de gens, il les influence souvent si profon-dment quun bon nombre dentre eux finissent par en influencer dautres leur tour de la mme manire, ce qui conduit une raction en chane quali-tative. Le langage non dialectique de la propagande gauchiste se comprend plus facilement, mais son effet est g-nralement superficiel et phmre. Comme il ne propose aucun dfi, il finit rapidement par ennuyer mme les spectateurs abrutis auxquels il tait destin.

    Comme la dit Debord dans son der-nier film, ceux qui le trouvent trop dif-ficile doivent se dsoler plutt de leur propre ignorance et de leur propre pas-

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    sivit, et des coles et de la socit qui les ont faits ainsi, plutt que de se plaindre de son obscurit. Ceux qui nont pas linitiative de relire des textes essentiels, ou de faire eux-mmes un peu dexploration ou dexprimenta-tion, ont peu de chances daccomplir quoi que ce soit. mme si quelquun dautre leur mche le travail.

    Le cinma radical Debord est en fait pratiquement la

    seule personne avoir fait un usage vritablement dialectique et antispec-taculaire du cinma. Les soi-disant ci-nastes radicaux ont beau se rfrer, pour la forme, la distanciation brechtienne cest--dire lide din-citer les spectateurs penser et agir par eux-mmes plutt que de se lais-ser entraner lidentification passive avec le hros ou avec lintrigue , la plupart des films radicaux sont tou-jours faits pour mnager les specta-teurs imbciles. Peu peu le crtin de protagoniste dcouvre loppression et se radicalise au point quil est prt devenir un partisan fervent des politi-ciens progressistes ou un militant fidle dun groupe gauchiste bureau-cratique. La distanciation se limite quelque trucs pour la forme qui ne ser-vent qu permettre au spectateur de penser: Ah! Voil du Brecht! Que ce cinaste est ingnieux! Et moi aussi pour avoir su le reconnatre! En fait le message radical du film est gnrale-ment si banal que presque tous ceux qui ont lide daller le voir en premier, le connaissent dj. Mais le spectateur a limpression flatteuse que le film pourrait ventuellement amener dau-tres gens son niveau de conscience radicale.

    Si le spectateur ressent quand mme quelque inquitude quant la qualit de ce quil consomme, cette inquitude sera apaise par les critiques, dont la

    fonction principale est de trouver des interprtations profondes et radicales pour presque nimporte quel film. Comme dans lhistoire des habits neufs de lEmpereur, personne navouera quil navait pas conscience de ces sup-poses significations avant den tre informes, de peur de passer pour moins sophistiqu que les autres spec-tateurs.

    Certains films peuvent aider rvler une condition dplorable ou apporter un peu de comprhension lexp-rience dune situation radicale. Mais il ny a pas beaucoup dintrt prsen-ter des images dune lutte si ni les images, ni la lutte ne sont critiques. Des spectateurs se plaignent parfois de ce quun film reprsente inexactement une catgorie sociale quelconque (les femmes, par exemple). Ils ont peut-tre raison, dans la mesure o le film reproduit des strotypes. Mais lalter-native qui est gnralement sous ten-due savoir, que le cinaste aurait d plutt prsenter des images de femmes luttant contre loppression est dans la plupart des cas tout aussi fausse. Les femmes (tout comme les hommes, ou comme nimporte quelle autre catgorie opprime) ont t g-nralement passives et soumises, voil prcisment le problme auquel nous devons faire face. Se conformer la suffisance des gens en leur prsentant des spectacles dun hrosme radical triomphal, ne fait que renforcer cet esclavage.

    Le ludisme Compter sur les conditions oppressi-

    ves pour radicaliser les gens est une erreur, et il est inadmissible de les ag-graver intentionnellement pour accl-rer ce processus. Certes, la rpression de certains projets radicaux peut rv-ler incidemment labsurdit de lordre rgnant, mais de tels projets doivent

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    tre valables en eux-mmes, et ils per-dent leur crdibilit sils ne sont que des prtextes destins provoquer la rpression. Mme dans les milieux les plus privilgis il y a dj largement plus quassez de problmes, nous na-vons pas en ajouter. Il sagit plutt de rvler le contraste entre les condi-tions actuelles et les possibilits actuel-les, de donner aux gens un avant-got suffisant de la vie relle pour quils en veuillent plus.

    Les gauchistes pensent quil faut g-nralement beaucoup de simplification, dexagration et de rptition pour contrebalancer la propagande en fa-veur de lordre rgnant. Cela revient dire quon pourrait rtablir un boxeur qui a t mis KO par un crochet du droit en lui assnant un crochet du gauche.

    On nlve pas la conscience des gens en les ensevelissant sous une avalanche dhistoires affreuses, ni mme sous une avalanche dinforma-tions. Des informations qui ne sont ni assimiles ni utilises dune manire critique sont vite oublies. Tout comme la sant physique, la sant mentale exige un quilibre entre ce que nous absorbons et ce que nous en faisons. Il faut sans doute obliger parfois des gens suffisants regarder en face une atrocit quils avaient ignore, mais mme dans ce cas, le fait de rabcher toujours la mme chose ad nauseam naboutit gnralement qu les pous-ser se rfugier dans des spectacles moins ennuyeux et moins dprimants.

    Une des choses qui nous empchent de comprendre notre situation, cest le spectacle du bonheur apparent dau-trui, qui nous fait percevoir notre pro-pre malheur comme le signe dun chec honteux. Mais inversement, un spectacle de misre omniprsent nous empche de reconnatre nos potentiali-ts positives. La production perma-nente dides dlirantes et la reprsen-

    tation datrocits coeurantes nous paralyse, nous transforme en paranoa-ques et en cyniques compulsifs.

    La propagande stridente des gauchis-tes, qui se fixe dune manire obses-sive sur le caractre insidieux et rpu-gnant des oppresseurs, alimente ce dlire, elle parle au ct le plus mor-bide et le plus mesquin des gens. Si nous nous laissons aller ruminer nos maux, si nous laissons pntrer la ma-ladie et la laideur de cette socit jus-que dans notre rvolte contre celle-ci, alors nous oublions le but de notre lutte et finissons par perdre jusqu la simple capacit daimer, de crer, et de prendre du plaisir.

    Le meilleur art radical possde une certaine ambigut. Sil attaque lali-nation de la vie moderne, il nous rap-pelle en mme temps des potentialits potiques qui y sont celes. Plutt que de renforcer notre tendance nous apitoyer complaisamment sur nous-mme, il nous stimule, il nous permet de rire de nos peines aussi bien que des sottises des forces de lordre. On pense, par exemple, quelques-unes des vieilles chansons ou bandes dessi-nes de lIWW, mme si lidologie de IWW sent maintenant un peu le moisi, ou bien, aux chansons ironiques et ai-gre-douces de Brecht et Weill. Lhilarit du Brave soldat Schweik est probable-ment un antidote contre la guerre plus efficace que la sempiternelle protesta-tion morale du tract pacifiste typique.

    Rien ne sape mieux lautorit que de la tourner en ridicule. Largument le plus dcisif contre un rgime rpressif, ce nest pas quil soit mauvais, mais quil soit bte. Les protagonistes du roman La violence et la drision dAl-bert Cossery, qui vivent sous un r-gime dictatorial au Moyen-Orient, cou-vrent les murs de la capitale daffiches dapparence officielle qui chantent les louanges du dictateur dune manire tellement grotesque que celui-ci de-

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    vient la rise de tout le monde et se sent finalement oblig de dmission-ner. Les farceurs de Cossery sont apo-litiques, et leur succs est sans doute trop beau pour tre vrai, mais on a vu des parodies un peu semblables em-ployes dans de buts plus radicaux. (Voir le coup de Li I-Che, mentionn dans larticle Un groupe radical Hong Kong.) Dans les manifestations des annes 70 en Italie, les Indiens mtro-politains, inspirs peut-tre par le pre-mier chapitre de Sylvie et Bruno de Lewis Carroll: Moins de pain! Plus dimpts!, ont scand des slogans tels que Le pouvoir aux patrons! et Plus de travail! Moins de salaire! Lironie tait vidente pour tout le monde, mais il tait difficile de lcarter en la mettant dans une case.

    Lhumour est un antidote salutaire contre toutes les orthodoxies, de gau-che comme de droite. Il est trs conta-gieux et il nous rappelle la ncessit de ne pas nous prendre trop au srieux. Mais il peut aussi devenir une simple soupape de sret, en cantonnant lin-satisfaction dans un cynisme passif et facile, et la socit spectaculaire rcu-pre facilement les ractions dlirantes contre ses aspects les plus dlirants. Ceux qui font de la satire ont souvent un rapport amour-haine avec leurs ci-bles, et on ne peut plus distinguer les parodies de ce quelles parodient, ce qui donne limpression que toutes cho-ses sont galement bizarres et dpour-vues de sens, et que la perspective est sans espoir.

    Dans une socit fonde sur la confu-sion maintenue artificiellement, la pre-mire tche est de ne pas en rajouter. La tactique qui consiste semer la per-turbation et le chaos nengendre habi-tuellement que la contrarit ou la pa-nique, entranant les gens soutenir les mesures gouvernementales nergi-ques qui apparatraient ncessaires au rtablissement de lordre. Une inter-

    vention radicale peut sembler dabord bizarre et incomprhensible, mais si elle a t pense avec assez de lucidi-t, elle sera vite comprise.

    Le scandale de Strasbourg

    Imaginez que vous soyez Stras-bourg lautomne 1966, la rentre solennelle de Universit. Avec les tu-diants, les professeurs et les invits de marque, vous entrez dans une grande salle pour couter un discours du G-nral De Gaulle. Une petite brochure se trouve sur chaque fauteuil. Un pro-gramme? Non, cest quelque chose sur la misre en milieu tudiant. Vous louvrez ngligemment et commencez lire: Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l-tudiant en France est, aprs le policier et le prtre, ltre le plus universelle-ment mpris... Vous regardez autour de vous. Tout le monde la lit, les rac-tions vont de la perplexit ou de lamu-sement jusqu la colre. Qui sont les responsables? Daprs la page de cou-verture, cette brochure serait publie par la section strasbourgeoise de lU-nion Nationale des tudiants de France, mais on y voit galement une rfrence une Internationale Situa-tionniste...

    Ce qui a distingu le scandale de Strasbourg des habituelles frasques estudiantines, ou des farces confuses et confusionnistes de groupes comme les Yippies, cest que sa forme scanda-leuse communiquait un contenu gale-ment scandaleux. Dans un temps o lon proclamait que les tudiants taient le secteur le plus radical de la socit, ce texte fut le seul qui ait re-plac les choses sous leur vrai jour. Mais les misres particulires des tu-diants ntaient quun point de dpart fortuit. On pourrait, et on devrait, crire des textes aussi cinglants sur les

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    misres de tous les autres secteurs de la socit (de prfrence, ce sont ceux qui les connaissent de lintrieur qui devraient les crire). On a connu quel-ques tentatives, mais il ny a pas de comparaison possible avec la lucidit et la cohrence de la brochure situation-niste, si concise et pourtant si com-plte, si provocante et si juste, et qui avance si mthodiquement partir dune situation particulire vers des dveloppements toujours plus gn-raux, que le chapitre final prsente le rsum le plus concis qui soit du projet rvolutionnaire moderne. (Il y a plu-sieurs ditions de cette brochure; voir aussi larticle dans I.S. n 11, pp. 23-31.)

    Les situationnistes nont jamais pr-tendu avoir provoqu Mai 1968 eux tout seuls. Comme ils lont bien dit, ils nont prvu ni la date ni le lieu de la rvolte, mais seulement le contenu. Cependant, sans le scandale de Stras-bourg et lagitation ultrieure du groupe des Enrags influenc par lI.S. (et dont le Mouvement du 22 mars n-tait quune imitation tardive et confuse), la rvolte aurait pu ne jamais se produire. Il ny avait aucune crise conomique ou de gouvernement, au-cune guerre, aucun antagonisme racial ne perturbait le pays, ni rien dautre qui aurait pu favoriser une telle r-volte. Il y avait des luttes ouvrires plus radicales en Italie et en Angle-terre, des luttes tudiantes plus mili-tantes en Allemagne et au Japon, des mouvements contre-culturels plus r-pandus aux tats-Unis et en Hollande. Mais cest seulement en France quil y avait une perspective qui les liait tous ensemble.

    Il faut distinguer les interventions dlibres, comme le scandale de Strasbourg, non seulement des actions perturbatrices confusionnistes, mais galement des rvlations purement spectaculaires. Tant que les critiques

    de la socit se limitent contester tel ou tel dtail, le rapport spectacle-spectateur se reconstituera continuelle-ment: Si ces critiques russissent discrditer les dirigeants politiques existants, ils risquent de devenir eux-mmes des nouvelles vedettes (Ralph Nader, Noam Chomsky, etc.) sur les-quelles comptent des spectateurs lg-rement plus avertis pour obtenir un flot continu dinformations-choc, partir desquelles il est bien rare quils enga-gent aucune action. Les rvlations anodines encouragent les spectateurs applaudir telle ou telle faction dans les luttes de pouvoir intragouvernementa-les. Les rvlations les plus sensation-nelles alimentent leur curiosit mor-bide, les entranant consommer plus darticles, dactualits et de docudra-mes, et entrer dans des dbats inter-minables sur les diverses thories qui attribuent tous les troubles des cons-pirations. La plupart de ces thories ne sont videmment que des expressions dlirantes du manque de sens histori-que critique qui est produit par le spec-tacle moderne, des tentatives dsesp-res de trouver un sens cohrent dans une socit toujours plus incohrente et plus absurde. En tout cas, tant que les choses restent sur le terrain specta-culaire, il importe peu que de telles thories soient vraies ou non: Ceux qui regardent toujours pour savoir ce qui va suivre ne parviennent jamais in-fluencer les vnements en quoi que ce soit.

    Certaines rvlations sont plus int-ressantes parce quelles permettent daborder des questions importantes dune manire qui entrane beaucoup de gens dans le jeu. Un bel exemple est le scandale des Espions pour la paix en Angleterre en 1963, travers lequel quelques inconnus ont rendu public lemplacement dun abri antiato-mique ultra-secret rserv aux mem-bres du gouvernement. Et alors que le

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    gouvernement menaait de poursuivre en justice toute personne qui propage-rait ce secret dtat dj connu par tout le monde, il tait divulgu mali-cieusement par des milliers de groupes et dindividus, qui ont galement d-couvert et envahi dautres abris se-crets. La sottise du gouvernement et la folie du spectacle de la guerre nu-claire ne sont pas seulement deve-nues videntes tout le monde, mais la raction en chane humaine sponta-ne a fourni lavant-got dune poten-tialit sociale toute diffrente.

    Misre de la politique lectorale

    Depuis 1814, aucun gouvernement libral ntait arriv au pouvoir sans violences. Cnovas tait trop lucide

    pour ne pas voir les inconvnients et les dangers que cela prsentait. Il prit

    donc ses dispositions pour permettre aux libraux de remplacer rgulire-

    ment les conservateurs au gouverne-ment. Il adopta la tactique suivante:

    dmissionner chaque fois que menaait une crise conomique ou une grve importante et laisser aux libraux le soin de rsoudre le problme. Voil pourquoi la plupart des mesures de

    rpression votes par la suite, dans le courant du sicle, le furent par

    ces derniers. Gerald Brenan, Le labyrinthe

    espagnol

    Le meilleur argument en faveur de la politique lectorale radicale ft nonc par Eugne Debs, le leader socialiste amricain, qui a rcolt presque un million de votes llection prsiden-tielle de 1920 alors quil tait en prison pour stre oppos la Premire Guerre mondiale: Si le peuple nest pas suffisamment avis pour savoir pour qui il doit voter, il ne saura pas sur qui il faut tirer. Mais pendant la

    rvolution allemande de 1918-1919, les travailleurs restrent dans la confu-sion sur la question de savoir sur qui il fallait tirer, cause de la prsence au gouvernement des d i r i geants socialistes qui travaillaient plein temps pour rprimer la rvolution.

    En lui-mme, le choix de voter ou de ne pas voter na pas une grande signi-fication, et ceux qui font grand cas de labstention ne rvlent que leur pro-pre ftichisme. Le problme, cest que le fait de prendre le vote au srieux tend entretenir les gens dans une dpendance o ils se reposent sur au-trui pour agir leur place, ce qui les dtourne de possibilits plus significati-ves. Les rares personnes qui prennent une initiative crative (les premiers sit-ins pour les droits civiques, par exem-ple) obtinrent finalement des rsultats beaucoup plus importants que sils avaient consacr leur nergie soute-nir un politicien qui serait le moindre de deux maux. Les lgislateurs font rarement autre chose que ce quils ont t contraints de faire sous la pression des mouvements populaires. Un r-gime conservateur cde souvent plus sous la pression des mouvements radi-caux indpendants que ne laurait fait un rgime progressiste qui sait quil peut compter sur le soutient des radi-caux. Si les gens se rallient immanqua-blement au moindre mal, tout ce quil faudra aux dirigeants dans nimporte quelle situation qui menace leur pou-voir, cest dinvoquer la menace de nimporte quel mal plus grand.

    Mme dans le cas rare o un politi-cien radical a une chance relle de gagner une lection, tous les efforts fastidieux consentis par des milliers de gens lors de la campagne lectorale peuvent tre fichus leau en un seul instant cause dun simple scandale concernant la vie prive du candidat, ou bien parce que celui-ci a dit par m-garde quelque chose dintelligent. Sil

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    russit, malgr tout, viter ces pi-ges, et si la victoire parait possible, il ludera de plus en plus les questions dlicates, de peur de contrarier des lecteurs indcis. Et si enfin il est lu, il est bien rare quil se trouve en position de raliser les rformes quil a promi-ses, sauf peut-tre aprs des annes de manigances avec ses nouveaux col-lgues. Ce qui lui donne une bonne excuse pour faire toutes les compro-missions ncessaires afin de se main-tenir en place aussi longtemps que possible. Frayant avec les riches et les puissants, il dveloppe des intrts et des gots nouveaux quil justifie en se disant quil mrite quelques petits b-nfices aprs avoir travaill pour la bonne cause pendant tant dannes. Enfin, et cest le plus grave, sil russi faire passer finalement quelques me-sures progressistes, ce succs excep-tionnel et dans la plupart des cas insi-gnifiant est invoqu lappui de leffi-cacit de la politique lectorale, ce qui incitera encore plus de gens gaspiller leur nergie dans les campagnes ve-nir.

    Comme la dit un des graffiti de Mai 1968: Il est douloureux de subir ses chefs, il est encore plus bte de les choisir.

    Les rfrendums sur des questions prcises permettent dviter le pro-blme de la versatilit des hommes politiques. Mais en gnral le rsultat est galement ngatif, parce que dans la plupart des cas les questions sont poses dune manire simpliste, et parce quun projet de loi qui menace des intrts puissants peut toujours tre neutralis par linfluence de lar-gent et des mdias.

    Les lections locales donnent parfois aux gens une meilleure chance din-fluer sur les politiques, au moins sur des questions pratiques, et elles per-mettent de tenir plus facilement loeil les fonctionnaires lus. Mais mme la

    communaut la plus claire ne peut se protger de la dtrioration du reste du monde. Si une ville russit conserver des traits culturels ou colo-giques dsirables, ces avantages m-mes vont lexposer des pressions conomiques de plus en plus fortes. Le fait davoir plac les valeurs humaines au-dessus des valeurs conomiques finira par faire augmenter considra-blement ces dernires (il y aura plus des gens qui voudront y investir ou sy installer). Tt ou tard cet accroisse-ment des valeurs conomiques vaincra les valeurs humaines: Les politiques locales sont annules par des cours suprieures ou par des gouvernements nationaux, on met beaucoup dargent dans les lections municipales, des fonctionnaires municipaux sont subor-nes, des quartiers rsidentiels sont dmolis pour faire place aux autorou-tes et aux gratte-ciel, les loyers mon-tent en flche, ce qui oblige les classes pauvres dmnager (notamment les diverses ethnies et les artistes boh-mes qui avaient contribu lanimation et au charme original de la ville). Et la fin, rien ne subsiste de lancienne communaut, sauf quelques sites iso-ls dintrt historique destins aux touristes.

    Rformes et institutions alternatives

    Agir localement peut cependant tre un bon point de dpart. Les gens qui pensent que la situation mondiale est incomprhensible et sans espoir peuvent saisir loccasion dagir effecti-vement sur des situations locales pr-cises. Des organisations de quartier, des coopratives, des switchboards (centres pour lchange de renseigne-ments pratiques divers), des groupes qui se runissent rgulirement pour tudier et discuter un texte ou une question quelconque, des coles alter-

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    natives, des centres mdico-sociaux bnvoles, des thtres communautai-res, des journaux de quartier, des sta-tions de radio ou de tlvision o les gens peuvent sexprimer et participer, et bien dautres institutions alternati-ves, toutes ces initiatives sont valables en elles-mmes, et si elles sont suffi-samment participatives elles peuvent dboucher sur des mouvements dune plus grande envergure. Et mme si elles ne durent pas, elles peuvent ser-vir de base pour lexprimentation ra-dicale.

    Mais il y a des limites tout a. Le capitalisme pouvait se dvelopper gra-duellement lintrieur de la socit fodale, de sorte que quand la rvolu-tion capitaliste sest dfait des derniers vestiges du fodalisme, la plupart des mcanismes du nouvel ordre bourgeois taient dj bien tablis. Par contre, une rvolution anticapitaliste ne peut construire vritablement une nouvelle socit lintrieur de la coquille de lancienne. Le capitalisme est beau-coup plus flexible et plus omnipn-trant que ne ltait le fodalisme, et il tend rcuprer toute organisation qui soppose lui.

    Au XIXe sicle, les thoriciens radi-caux pouvaient trouver encore assez de vestiges des formes communalistes traditionnelles pour imaginer quune fois limine la superstructure exploi-teuse, on pourrait les ranimer et les dvelopper pour constituer la base dune nouvelle socit. Mais la pn-tration mondiale du capitalisme specta-culaire a dtruit pratiquement toutes les formes de contrle populaire et dinteraction humaine directe. Mme les tentatives les plus rcentes de la contre-culture des annes 60 sont de-puis longtemps intgres au systme. Les coopratives, les mtiers artisa-naux, lagriculture biologique et dau-tres entreprises marginales peuvent bien produire des denres dune meil-

    leure qualit, et avec des meilleures conditions de travail, ces biens doivent toujours se transformer en marchandi-ses sur le march. Les rares tentatives de ce genre qui russissent tendent se transformer en entreprises ordinai-res dont les membres originels se transforment graduellement en pro-pritaires ou en directeurs vis--vis des travailleurs qui sont arrivs par la suite, et ils doivent soccuper de toutes sortes de questions commerciales et bureaucratiques routinires qui nont rien faire avec le projet de prparer la voie pour une nouvelle socit.

    Plus une institution alternative dure, plus elle tend perdre son caractre volontaire, spontan, bnvole et ex-primental. Le personnel permanent et rmunr trouve son intrt dans le statu quo et vite les questions dlica-tes, de crainte de choquer la clientle ou de perdre ses subventions. Les ins-titutions alternatives ont galement tendance prendre une trop grand part du temps libre des gens, et les embourber dans les tches routinires qui les privent de lnergie et de lima-gination qui leurs seraient ncessaires pour faire face aux questions plus g-nrales. Aprs une brve priode parti-cipative, la plupart des gens sy en-nuient et laissent le travail aux mes consciencieuses ou aux gauchistes qui essayent de faire une dmonstration idologique. Entendre dire que des gens ont constitu des organisations de quartier, etc., peut sembler formi-dable. Mais en ralit, moins quil ny ait une situation durgence, il est en gnral assez ennuyeux dassister des runions interminables pour cou-ter les dolances de ses voisins, ou de sengager sur divers projets gure pas-sionnants.

    Au nom du ralisme, les rformistes se bornent poursuivre des objectifs ralistes. Mais mme quand ils rus-sissent obtenir quelques petites am-

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    liorations du systme, celles-ci sont le plus souvent annules par dautres modifications dautres niveaux. Cela ne veut pas dire que les rformes ne reprsentent aucun intrt, mais sim-plement quelles ne suffisent pas. Il faut continuer combattre des maux particuliers, mais il faut comprendre que le systme continuera en engen-drer des maux nouveaux tant que nous ny aurons pas mis fin. Croire quune srie de rformes mnera finalement une transformation qualitative, cest comme penser quon pourrait traverser un foss de dix mtres en faisant une srie de sauts dun mtre chacun.

    Les gens ont tendance croire que parce quune rvolution implique un changement beaucoup plus important quune rforme, la premire est plus difficile mettre en oeuvre que la se-conde. En ralit, terme, une rvolu-tion peut tre plus facile, parce quelle tranche nombre de petits problmes et provoque un enthousiasme beaucoup plus grand. Arriv un certain point, il vaut mieux prendre un nouveau d-part, plutt que de sobstiner repl-trer une structure pourrie.

    En attendant, jusqu ce quune si-tuation rvolutionnaire nous permette dtre vraiment constructifs, le mieux que nous puissions faire cest dentre-prendre des ngations cratives, cest--dire de nous appliquer principale-ment aux clarifications critiques, lais-sant les gens poursuivre les projets positifs qui les attirent, mais sans en-tretenir lillusion quune nouvelle soci-t pourra tre btie par laccumula-tion graduelle de tels projets.

    Les projets purement ngatifs (par exemple, labolition des lois contre lu-sage des drogues, ou contre les rap-ports sexuels entre adultes consen-tants, ou dautres crimes sans victi-mes) ont lavantage de la simplicit. Ils profitent presque tout le monde (sauf ce duo symbiotique, le crime

    organis et lindustrie anti-crime) et une fois quils sont raliss ils nexigent presque aucun travail de suivi. En re-vanche, ils fournissent peu doccasions pour la participation crative.

    Les meilleurs projets sont ceux qui ont une valeur en soi, tout en permet-tant de mettre en question un aspect fondamental du systme, qui donnent aux gens loccasion de participer aux questions importantes en fonction de leurs intrts, tout en ouvrant des perspectives plus radicales.

    Moins intressant, mais qui vaut quand mme la peine, la revendication de meilleures conditions de vie ou de droits gaux. Mme si ces projets ne sont pas trs participatifs, ils peuvent supprimer des obstacles la participa-tion.

    Les moins valables, ce sont les luttes somme nulle, o une amlioration dans un domaine provoque une aggra-vation dans un autre.

    Mme dans ce dernier cas, il ne sagit pas de dire aux gens ce quils doivent faire, mais de leur faire prendre cons-cience de ce quils font. Si certains agi-tent une question dans un but de re-crutement, il convient de dvoiler leurs mobiles manipulateurs. Sils croient quils contribuent une transformation radicale, il peut tre utile de leur mon-trer comment ce quils font finit par renforcer le systme, et de quelle ma-nire. Mais sils sintressent relle-ment leur projet, quils le poursui-vent!

    Mme si nous nous trouvons en d-saccord avec certaines priorits (par exemple, avec leur choix de collecter des fonds pour soutenir lopra, alors quil y a beaucoup de gens qui vivent dans la rue), nous devons nous mfier de toute stratgie qui ne sadresse quaux sentiments de culpabilit. Pas seulement parce que ce genre dappel na gnralement quun effet ngligea-ble, mais parce que ce moralisme r-

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    prime des aspirations positives salutai-res. Sabstenir de contester les ques-tions relatives la qualit de la vie parce que le systme continue nous prsenter des questions urgentes de survie, cela revient de nous soumettre un chantage qui na plus de justifica-tion. Le pain et les roses ne sex-cluent plus lun lautre.(4)

    En fait, les projets relatifs la quali-t de la vie suscitent souvent plus denthousiasme que les habituelles re-vendications politiques et conomi-ques. On en trouve des exemples ima-ginatifs et parfois drles dans les livres de Paul Goodman. Si ses propositions sont rformistes, elles le sont dune faon vivante et provocante qui offre un contraste rafrachissant avec latti-tude dfensive et craintive de la plu-part des rformistes actuels, lesquels se limitent ragir aux programmes des ractionnaires. (Nous sommes daccord sur la ncessit de crer des em