La vénérable mère Anne-Marie Javouhey

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    08-Mar-2016

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Auteur : Delaplace, Franois. Partie 2 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothque numrique Manioc. Service commun de la documentation Universit des Antilles et de la Guyane. Conseil Gnral de la Guyane, Archives dpartementales.

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  • L I V R E SEPTIME LA GRANDE PREUVE

    (1843-1848)

    C H A P I T R E I

    Accueil fait la Vnrable M r e en France. M g r Gignoux, vque de Beauvais, lui accorde sa bienveil lance.

    A peine dbarque Bordeaux, la Mre Javouhey s'em-pressait d'informer la Mre Marie-Joseph de son heureuse arrive :

    Bordeaux, le vendredi 4 aot 1843. Ma bien chre et bien-aime sur et amie, vous n'en doutez plus, je suis en France et assez bien portante, quoique fatigue. Je vais aller passer huit jours Limoux et je reviendrai par llordeaux. Je vous demande une grande grce, c'est de me laisser arriver incognito. Je ne veux Pas que personne vienne ma rencontre, ou je serai bien maussade, bien grognon.

    On reconnat l l 'humilit et la modestie de la Vnrable Mre. Elle croyait aussi, dans la situation o se trouvait l 'Ins-titut en France, devoir passer d'abord comme inaperue, jusqu' ce qu'elle et pu voir quelle attitude prendre vis--vis de l'vque d'Autun. De l, ces autres lignes la Mre Rosa-lie, C l u n y :

    II 14

  • 210 LIVRE VII CHAPITRE I

    Ma bien chre et bien-aime Fille, Mre et amie, me voici prs de vous. Mais n'en dites rien qu' nos intimes amis; le nombre en est-il bien grand? Je dsire que Sa Grandeur l'ignore le plus long-temps possible. Je suis tranquille sans tre gaie ; enfin, que la sainte volont de Dieu s'accomplisse; c'est l toute mon ambition. Je serai Paris du 17 au 20 ; je vous crirai des que je saurai quoi m'en tenir.

    Un post-scriplum rvlait ensuite toute la dlicatesse de son coeur :

    Je trouve, dit-elle, mon billet trop triste ; vous aile/ croire que je suis malheureuse ; non, non, je suis trs heureuse quand je pense que je vais vous voir bientt. Vous ne me reconnatre/, peut-tre pas, tant je suis vieille. Ce n'est que l'enveloppe qui a vieilli, le cur est toujours le mme. Allons, soyez, tranquille, nous sommes entre les mains de la Providence. Tout ce qui vous entoure m'est cher. Adieu.

    Pour la rassurer et l'attirer au plus tt Gluny, sa sur lui rpondail :

    N'ayez aucune crainte, ma bien Chre Mre. 1) y B nombre d'ec-clsiastiques qui nous sont tout dvous. J'aime esprer que nous louchons la fin de nos misres de ce ct-l, car enfin, vous tes en France maintenant, et ma Chre Mre Marie-Thrse, du haut du ciel, nous protge ! Ohl venez, ma bien Chre Mre, nous prierons son tombeau, et la prire mettra le calme dans nos mes ; elle nous fera pardonner, oublier mme un pass trop p-nible ; (die nous montrera un avenir plein d'esprance. Si ce n'est pour le temps, ce sera pour l'ternit, o notre bonne sur nous u prcdes et o elle nous attend. Je vous laisse dans (telle pense consolante cl suis avec un bonheur inexprimable

    Voire tLUe de l'le ISourhon cl de l ' o n i l i e h r y , dont je vous offre hs respects avec ceux de la Maison de Cluny.

    Cependant, la Vnrable M re ayant t retenue quelques jours ii linrdeau.N par la l'aligne, remit plus lard son voyage dans le Midi, et elle arriva Paris le lendemain de l'Assomp-

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    Uon do In Sainte Vierge. Aprs y avoir pris un peu de repos au sein de la Communaut et fait quelques visites d'affaires, notamment au Ministre de la Marine, elle se rendit Fontai-nebleau pour retremper son me dans la retraite. Ce fut alors que, pour la premire fois, aprs deux annes de dures priva-tions, elle put s 'approcher du Tribunal de la pnitence et faire lu sainte communion.

    Elle n'avait jamais dout de son droit dans sa rsistance aux prtentions du Prfet apostolique de la Guyane agissant pour le compte de l'vquc d'Autun. Cependant, la privation des sacrements qui lui avait t impose lui apparaissant comme une peine canonique, elle se fil un scrupule de dlica-tesse envers l 'autorit ecclsiastique de trancher le cas sur lavis du premier confesseur qu'elle rencontrerait ; elle voulut avoir l'avis des voques qui connaissaient fond son affaire. Cel avis ne se fit pas at tendre. Elle crivait le 8 septembre la Sieur Madeleine, Suprieure de la Maison de Cayenne :

    C'est au grand vicaire de Mgr de Meaux (1), qui est Suprieur de notre Maison de Fontainebleau, que je me suis adresse pour ma Retraite, 11 m'a admise la sainte table ds le second jour ; jugez de mon bonhepr !

    Comme pour ajouter encore sa consolation, la Providence voulut que la Mre Rosalie, qui tait alle sa rencontre I-i111

  • 212 LIVRE VII CHAPITRE I

    Mre gnrale a donc le bonheur, depuis le 4 septembre, de pou-voir satisfaire sa pit.

    Peu de temps aprs, la Servante de Dieu revenait Fontai-nebleau pour une touchante crmonie. L'voque de Meaux, Mgr Allou, vint y bnir la chapelle, principalement due au zle pieux de la Mre Sraphinc, Suprieure, et faire le b a p -tme de la cloche. Le digne Prlat avait dsir que le nom de la Mre Javouhey y ft grav ct du sien. Celle-ci ayant reu de ses Filles de Limoux une belle et riche tole, confec-tionne de leurs propres mains pour la Maison de Paris, en fit don Fontainebleau, croyant, disait-elle, ne pouvoir faire un plus joli cadeau sa filleule, la chapelle de l'fablisse-menl. Sur ces entrefaites, elle recevait elle-mme de l'voque de Port-d'Espagne (Trinidad), une bague prcieuse qu'il tenait de la munificence de Grgoire XVI et sur laquelle tait grav le portrait de Sa Saintet. C'tait un gage de la reconnaissance du Prlat [jour les services rendus son diocse pur la Con-grgation (1).

    Aprs avoir assist avec grande dification la retraite an-nuelle de Paris , la Mre gnrale se rendit Cluny, o MM. Juillet cl Genty, prtres tout dvous la Congrgation, venaient de donner ces saints exercices.

    Dans son humilit, elle avait demand tre reue en toute simplicit et sans aucune dmonstration extrieure. Mais, pour ici or une Mre, on se croit tout permis, mme d'enfrein-dre ses dfenses. On alla donc la chercher procession nelle- 111 111 au fond du jardin, sous l'alle des marronniers, bannire en tte. Elle fut accueillie par l chan t de VAve maris Stella, cl comluile aussitt la chapelle, o le solennel cantique de l'action de grces retentit sous les votes sacres, pour redire ses propres sentiments (;l ceux de toute sa famille religieuse

    1. I,a lingue donne In Vnrable Mre par Mgr M A I ! Dounell est con-serve la Maison-Mre de l'Institut.

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    qui cessait, en quelque sorte, d'tre orpheline. La joie tait dans tous les curs.

    Celle de la Mre Fondatrice fut grande et vivement sentie quand elle vit l, runies autour d'elle, 17b de ses Filles, dont 15 nouvelles novices qui venaient de prendre le saint habit et 30 nouvelles jeunes professes qui avaient prononc leurs premiers vux, toutes pleines de ferveur et contentes au service de Dieu.

    Aprs s'tre agenouille sur la tombe de sa vnre sur, la Mre Marie-Thrse, la Mre Javouhey revint Paris , em-menant avec elle six jeunes professes qu'elle devait bientt faire partir pour les Antilles. Ce fut alors que, voulant faire partager ses consolations ses Filles de la Guyane, et les encourager dans leurs pnibles labeurs, elle crivait la Su-prieure de Caycnnc.

    Ma bien chre et bien-aime Fille, j'arrive de Cluny, o vient de se terminer la retraite. J'ai t bien touche de tout ce que j'ai vu d'difiant parmi nos bien-aimes et nombreuses Filles de Saint-Joseph. Tout ce que je pourrais vous dire de consolant serait au-dessous de la vrit. Le clerg, les autorits m'ont comble d'at-tentions et entoure d'hommages, pour le bien que Dieu a daign faire par nos mains. A Dieu seul en soit toute la gloire! J'ai assist a trois retraites trs nombreuses, prches par de saints prtres, de fervents religieux ; tous n'ont eu qu'une voix pour me consoler des chagrins amers que j'ai prouvs Gayenne. Je pardonne de bon cur tout le mal qu'on m'a fait, je prie pour ceux qui m'ont pers-cute (1).

    Partout , dans les diocses voisins de Paris et en Normandie, la Mre Fondatrice dut se rendre au plus tt aux dsirs de ses Filles et aller les visiter, ne ft-ce que pour peu de temps.

    Je n'avais qu'un regret, crivait-elle avec son humeur toujours

    L Lollre do Paris, 2 octobre 1843.

  • 214 LIVRE VII CHAPITRE I

    1. Lettre de Paris, 2 octobre I8W.

    enjoue, c'tait de ne pouvoir donner que deux jours l o il et fallu en donner huit. Mais il fallait contenter le dsir qu'on avait do voir s'il ne m'tait pas pouss des cornes pendant ces deux-annes de dures preuves. On parait bien heureux de me voir avec toutes mes facults intellectuelles. Il ne m'est pas possible de vous dire les bonts que l'on a pour moi ; j'en suis toute confuse (1).

    A Paris , elle tait accable de visites, au point d'avoir peine vaquer ses propres affaires, et on lui tmoignait des attentions quoi ses rudes preuves des dernires annes l'avaient p e u habitue.

    Combien j'prouve de peine, crivait-elle dans la lettre que nous citons, de ne pouvoir vous crire comme je le dsire! On ne me laisse pas un moment libre. Chacun veut me voir, me Complimen-ter. Cela me parat si extraordinaire, qu'il me semble que l'on se moque de moi.

    Elle recul alors la visite ritre d'un ancien Gouverneur du Sngal et de la Guyane, . M . Jbeh, et celle de . M . Galos, Directeur des Colonies. L'un cl. l'autre lui dounrenl l 'assu-rance qu'elle pouvait compter sur l'appui du Ministre, pour lever les difficults qui viendraient s'lever pendant son absence, Cayenne et Mana, o elle conservait toujours l'espoir de retourner. Le nouveau Ministre de, la. Marine, M. le Mackau, Lui tal! particulirement connu et se montrail tout dVU aux Surs de Saint-Joseph. Deux fois aussi la reine Mari-Amlie, venue la Communaut visiter une de scs parentes et dames d'honneur, demanda voir la Vn-rable Mre, et l'entretint longtemps, avec, confiance et aban-don.

    De retour en franco de la .Mre Javouhcy fui l'occasion d'une sorte d'ovation publique; dans les chaires mme, on racontait ses grandes cl charitables entreprises de la Guyane. Dieu semblait ainsi comme vouloir la ddommager de tout ce

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    qu'elle avait souffert sur le thtre de son plus beau dvoue-ment.

    Ds que ses affaires lui laissrent quelques loisirs elle parti t pour le Midi, o sa visite tait impatiemment at tendue. Prs de Valence, la diligence versa, mais la Vnrable Mre n'en eut aucun mal. Elle s'arrta, en passant, Cbabeuil et Saint-Affrique et arriva Limoux rompue de fatigue. Sa pr-sence fut un vnement pour la petite ville comme pour la Communaut. Les lves du pensionnat, s'associant de tout leur coeur l'allgresse commune, lui 'rappelrent, dans une pice saisissante d'-propos, ses les lointaines, ses chers noirs, ses travaux p o u r ' l e bien de l 'humanit souffrante, tandis que les compliments les plus dlicats lui redirent l 'all-gresse que son retour faisait natre dans tous les curs . D'or-dinaire, elle appelait sa petite croix les rceptions officielles, les compliments et les ftes donnes en son honneur. Mais cette fois, l'motion l'avait visiblement gagne ; elle parut heureuse.

    Sa grande joie fut surtout de voir l 'ordre, la rgularit et le lion esprit qui rgnaient dans la Maison. Des rparations, des constructions utiles y avaient t faites; elle les approuva pleinement. Comme souvenir de son passage Limoux, elle laissa quelques pices d'acajou et d 'autres bois d 'bnistere rapports des forts vierges de la Guyane, indiquant elle-mme l'usage que l'on pourrait en faire. Dj elle avait en-voy l'voque de Carcassonnc, si dvou la Congrgation, Un arbuste couvert de jolis oiseaux empaills, aux couleurs varies et aux formes dlicates. Le Prlat fut heureux de re-voir la Mre Fondatrice et la remercia de tout le bien que faisaient dans son diocse, Chalabre, Cannes, Limoux, NOS filles dvoues.

    Copendnnl la Servanle de Dieu ne pouvait tellement goter les consolations que faisait natre dans son cur la vue du bon tal, de l'Institut en France, qu'elle oublit l'trange si-

  • 216 I.IVRE VII C H A P I T R E I

    tualion qui lui tait faite Autun et Paris . De l ces lignes que lui adressait Limoux la Mre Rosalie, vers la fin de l'anne 1843:

    Je prie Dieu, ma trs Chre Mre, de vous inspirer ce que vous devez dire et faire pour ramener les esprits et les curs. Nous fai-sons des vux bien sincres pour cela. J'espre que Dieu, qui nous a fait dj tant de grces en vous conservant et en vous ramenant en France, au milieu de tant de prils, nous donnera encore la consolation de voir se terminer pour sa gloire la crise orageuse dont nous paraissons menaces... Losanges ont chant, et nous avons rpt : Gloire Dieu, et paix aux hommes de bonne volont. Voil l'objet de tous nos vomx pour vous, ma trs Chre Mre, et pour toute la Congrgation, dans l'anne 1844, et pour toute notre vie... (l).Je serais bien heureuse si Dieu voulait se servir de moi pour mnager le rapprochement des esprits et des curs. Je lui offre tous les jours les belles dispositions que j'ai admires en vous l'gard des auteurs de vos longues souffrances, et je m'ef-force de vous imiter; je trouve la chose difficile (2).

    Plus que personne la Mre Fondatrice dsirait le rappro-chement des esprits. Mais comment aborder un Prlat aussi inflexible dans ses desseins que l'tait Mgr d'IIricourt? On s'exposait voir tout d'un coup l'affaire aboutir une ex t r -mit violente. Pour ne pas prcipiter la marche des vne-ments, la Vnrable Mre avait d viter, depuis son retour, toute relation directe avec lui. Quant l 'archevque de Paris , Mgr Affrc, il avait partie lie avec son collgue d'Autun dans la question des Congrgations religieuses. Les deux Prlats s'taient soutenus mutuellement dans l'affaire intente la B. Mre Rarat (3) ; ils marchaient d'accord dans la campagne mene contre la Mre Javouhey. Rien ne pouvait cire tent de ce ct.

    1. Leltro du 26 dcembre 1848. 2. Lettre du 1" janvier 1844. 3. Cette affaire, trs semblable h celle d'Aulnn, se rglait prcisment

    en 1843, un peu avant l'arrive en Franco de la Mre Javouboy.

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    Restait l 'vquc de Beauvais qui, par la facult qu'il avait, en vertu des Statuts de 1827, de possder un noviciat de la Congrgation dans son diocse, pouvait jouer un rle impor-tant dans le dbat. Mais, 'l aussi, la situation ne se prsen-tait pas sous un jour favorable. En 1842, Mgr Gignoux avait succd Mgr Cotteret. Ds l'anne prcdente, tant encore Suprieur du Grand Sminaire, il avait eu occasion de se pro-noncer sur la Mre Javouhey. C'tait le moment o l'voque d'Autun runissait de toutes parts les lments du grand Rapport qu'il prparait contre la Vnrable Mre. Pendant que M. Guillier se faisait adresser des informations par les prtres de la Guyane, Mgr d'Hricourt sollicitait dans le mme sens ceux de ses collgues de France qu'il jugeait aplcs de-venir des tmoins charge dans le procs. A Beauvais ce fut L'abb Gignoux qui eut rpondre l 'enqute. Il s'tait occup autrefois des Statuts de la Congrgation, en qualit de consul-teur de Mgr Feu trier, mais il est possible qu'il n'ait eu, cette occasion, aucune relation personnelle avec la Mre Ja-vouhey ; en tout cas il ne la connaissait gure. Pour rpondre aux questions de l'vquc d'Autun, il dut prendre des rensei-gnements, et il les prit malheu...

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