Le polydroitisme, une manière - ?· postcolonial studies, gender studies, Black studies), through migrancy,…

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  • Le polydroitisme, une manire dexorciser le dmon de la thorie

    Synergies France n 10 - 2016 p. 191-207

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    Reu le 09-12-2015 / valu le 15-01-2016 / Accept le 15-03-2016

    Rsum

    La critique littraire, depuis plus d'un sicle, se cherche mais souvent se perd dans la rptition. Le New Criticism des annes 1940 est proche de la sociocritique et reprend le formalisme russe, qui se veut immanente et scientiste, en rupture avec la critique subjective ou historique. Ce qu'on appelle narratologie reste une branche du structuralisme. A. Compagnon (1998) n'exagre pas en dnonant ce dmon de la thorie. Ce n'est pas une thorie nouvelle que nous pensons introduire dans l'arne dj sature de la critique, sinon nous aurions intitul notre texte "Pour une approche x de la littrature". Nous voulons simplement largir le dbat sur la critique de la dnonciation (injustices, discrimination, violence) et du droit (femmes, homosexuels, minorits) et la tendance actuelle la multiplication l'infini des -isme (postmodernisme, afropessimisme, fminisme et ses variantes (womanism, stiwanism, ngofminisme), ses pithtes (fminisme africain et/ou black feminism); des "-tude" (ngritude, fminitude); des x studies" (queer studies, postcolonial studies, gender studies, Black studies), en passant par la migrance, la mticulture et autre crolit. L'objectif tant de montrer que si l'on devait accorder une place particulire, dans la littrature, chaque catgorie sociale, l'auto-des-truction de ce domaine de recherche est invitable. Nous proposons donc une approche globale, sans nier les spcificits, prenant en compte toute la dimension littraire du texte. Si ce dernier est depuis longtemps considr comme un systme engendrant des polysystmes (R. Fridrun, 1997), pourquoi pas la critique ?

    Mots-cls: thorie, littrature, critique, systme

    Polyrightism, a way of exorcising the demon of theory

    Abstract

    Literary criticism, for more than a century, has been searching for its identity but has often lost itself in repetition. New Criticism of forties is close to sociocriticism and repeats Russian formalism, which claims to be immanent and scientistic, in rupture with subjective or historical criticism. What is called narratology remains a branch of structuralism. A. Compagnon (1998) does not exaggerate when denouncing that demon of theory. It is not a new theory that we think were introducing into the arena already saturated with criticism. Otherwise, we would have entitled our text For an x approach to literature. We simply want to enlarge the debate about the criticism of denunciation (injustice, discrimination, violence) and of defending

    Jean Chrysostome NkejabahiziUniversit du Rwanda, Rwanda

    nkejabahizij@yahoo.fr

    GERFLINT

    ISSN 1766-3059ISSN en ligne 2260-7846

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    rights (of women, homosexuals, minorities) and current tendency to multiply ad infinitum -isms (postmodernism, afro-pessimism, feminism and its variants (womanism, stiwanism, negofeminism) and its epithets (African feminism and/or black feminism); -tudes (negritude, feminitude); x studies (queer studies, postcolonial studies, gender studies, Black studies), through migrancy, meticulture, and other creolity. The aim of this is to show that if we paid particular attention in literature to each social category of people, this field of research would inevitably self-destruct. So, we propose a holistic approach, without denying specificities, but taking into account the whole literary dimension of the text. If literature has been considered to be a system engendering polysystems for so long (R. Fridrun., 1997), why not criticism?

    Keywords: theory, literature, criticism, system

    Introduction

    limage du tissu social qui se dchire, les droits de lhomme ont explos en plusieurs fragments. Les diffrentes particules tendent de plus en plus vers une autonomie dangereuse, et lon assiste depuis un certain temps une sorte de mutation de ces entits, traduisant limpossibilit de reconstruire lhomme tel que conu par le Crateur pour les uns, ou comme aboutissement dune volution qui le rend matre du cosmos pour les autres. Lon comprend pourquoi, alors quil aurait suffi de respecter les droits de lhomme, de tout lhomme et de tout homme dont la Dclaration universelle de 1948 nest quun simple rappel lordre, les violences des deux guerres mondiales ont entran le dysfonctionnement du systme. Ce qui tait les droits de lhomme tout court ont commenc clater en droits des sous-hommes, des personnes diminues ou se sentant menaces (femmes, enfants, handicaps, personnes ges, hommosexuels, etc).

    La littrature et la critique qui en dcoule, suivent cette volution cahotique pour dfendre, non pas lhomme mais une espce dhommes (littrature ngre, littrature mtisse et mticulture, croliture/crolit), un groupe ou une catgorie sociale: la naissance du communisme et du socialisme a donn lieu la critique marxiste centre sur la lutte des classes. Il y aura, dsormais, une littrature migrante, beur, fministe; une littrature et et une critique qui dfendent les droits des homosexuels, etc. La traite ngrire, le racisme et la colonisation ont fait natre la ngritude (A. Csaire, 1931), les Black studies dans la dcennie 1960-70 (F. Rojas, 2007), en vue dradiquer les strotypes raciales en revalorisant lhistoire, la culture, la sociologie des Noirs Amricains et de toute la diaspora et les Post-Colonial Studies qui commencent dans les annes 1980 dans les pays Anglo-Saxons, avec Orientalism d E. Said (New York: Panthon, 1978) avant de sintroduire par ffraction dans le monde francophone dans les annes 1990 (J.-M. Mourra, 1999).

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    Bientt il faudra composer avec la littrature des gens du voyage, des Rooms, des SDF, des malades du Sida, etc. Lvolution des technologies de linforma-tique, la robotique et lintelligence artificielle, a donn lieu la littrature de science fiction et le roman danticipation; un saut dans linconnu qui nest pas toujours pour le meilleur, comme le dmontre D. Suarez dans son roman Daemon (Fleuve Editions, 2010). On peut dj prvoir que cela donnera naissance, sans nul doute, au futurisme, robotisme et autre cyberntisme ou la critique qui dfend les droits de lhomme augment et connect, des transhumains, des cyborgs et autres humanodes comme le laisse entendre D. Haraway (2007). Dans une telle cacophonie, beaucoup parlent de thories ou dapproches nouvelles alors quil sagit, en fait, de fragments dune mme ralit. Antoine Compagnon (1998: 13-14) sen offusque en disant:

    En critique, les paradigmes ne meurent jamais, ils sajoutent les uns aux autres, ils coexistent plus ou moins pacifiquement, et ils jouent indfiniment sur les mmes notions des notions qui appartiennent au langage populaire. Cest l lun des motifs, peut-tre le motif principal, du sentiment de ressassement quon prouve immanquablement devant un tableau historique de la critique littraire: rien de nouveau sous le soleil.

    Notre travail consiste dnoncer ce morcellement de la thorie littraire, en prenant tmoin la littrature de combat et du droit pour, enfin, proposer une runification des diffrents fragments en une approche systmique car toute thorie est, par dfinition, genrale.

    1. La surspcialisation de la thorie littraire

    Cest en quelque sorte le rsultat de la bataille que mne lhomme contre lui-mme, commencer par ce quon appelle, depuis 1889, fminisme; cest--dire la lutte pour que la femme retrouve sa place dans la socit, qui ne soit pas que celle de mre au foyer. Aujourdhui, ce mouvement social et politique est entr dans la littrature et explose en Gender Studies (W. Morrow, 1935; J. Butler, 1999) et autres thories du genre. Mais ceux pour qui les droits sont bafous, sont de plusieurs catgories.

    Aprs le fminisme, aprs la ngritude des Aim Csaire dans les annes 1930 qui voulait dfendre les noirs, ayant subi la traite ngrire, la colonisation avec son corollaire dexploitation, dhumiliation et de discrimination, uniquement parce quils sont noirs; aprs les Postcolonial Studies qui ont commenc dans les pays anglo-saxons dans les annes 1980 et ayant pour but de rvaluer la mission civilisatrice et ses consquences sur les relations entre colonisateurs et coloniss

    pour laborder dune manire plus ou moins objective de pouvoir contre pouvoir;

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    lon commence voquer la critique des oeuvres littraires mettant en scne les homosexuels que lon nomme Queer Studies (Barsky, R., 2012: 233 et 247). Il nat, ensuite, celle centre sur la littrature migrante, ouverte plus particulirement aux habitants des banlieues et quartiers dits sensibles (littrature beur). Il y a galement la littrature dite mtisse, et qui ne traite pas seulement de leur couleur caf-au-lait, mais soutient quils ont aussi une culture, une identit et une langue propres. On parlera alors de mticulture, de croliture, de crolisme voire de crolit.

    Mais lon pourrait et lon devrait parler aussi des enfants! Il existe une litt-rature pour enfants et une autre destine aux adultes et traitant des problmes des enfants; pouvant donner lieu une critique mettant en avant leurs droits constamment bafous que nous pourions nommer Kindrisme ou Chidren Studies. Ceux qui souffrent de handicaps physiques ou mentaux commencent rclamer leurs droits, travers une littrature souvent faite par eux-mmes. Une critique qui analyserait cette Handicap Literature sappellerait Handicap Studies. Les personnes ages constituent de plus en plus une autre catgorie de laisss pour compte dans une socit mercantile qui ne jure que par la qualit vie. Lcrivain met en scne leur mal de vivre. Ceci donnerait lieu la critique que lon nommerait grontologisme. Comme on le voit, si lon voulait que chaque catgorie sociale et la littrature qui sy intresse dispose de sa propre branche critique, lon ne saurait les dnombrer.

    1.1. Du fminisme la fminitude

    Le fminisme cherchait, au dbut, rendre aux femmes le droit au travail, au vote et autres avantages, parce quavant elles navaient droit qu ce que nous pouvons appeler les 3 K qui sont en allemand: Kind, Kche, Kirche; cest--dire enfanter et prendre soin des enfants, faire la cuisine et soccuper de son mari; la femme ne sortant que pour se rendre lglise. Ce mouvement dbute aux tats-Unis avec Womens Movement of America et, parmi les tnors, Virginia Woolf. Elles ont t aides par le marxisme et, plus tard, cela prendra une autre dimension avec Simone de Beauvoir, aprs la publication de son livre Le Deuxime sexe (Gallimard, 1949) dans lequel elle affirme: on ne nat pas femme, on le devient; une faon de refuser la loi naturelle et daffirmer haut et fort lexistence de la femme, non pas comme tre sexu mais comme tre tout court. La French Feminism tait ne! L. Toupin (1999) distingue trois tendances du fminisme, savoir: le fminisme libral qui vise combattre les strotypes (le langage et les actions qui dvalorisent la femme); le fminisme conomique (marxiste), afin de donner la femme le droit la proprit prive sans quelle soit toujours oblige, si elle a besoin de quelque chose, den rfrer son mari. Ceci intgre le droit au travail rmunr avec un

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    salaire identique celui de son collgue masculin, le droit de grer une entreprise,

    etc. Parmi celles qui ont fait parler delles dans ce mouvement, on peut mentionner

    Barbara Jonhson (1998). La troisime branche, cest le fminisme radical ou de

    subversion (J. Butler, 1990) qui est plutt conflictuel, brutal; ne supportant aucun

    pouvoir considr comme domin par les hommes. Ce mouvement saccompagne

    dun refus des valeurs lies la chrtient. Cest de cette manire que ce qui tait

    considr comme inacceptacle tel lavortement, la prostitution, lhomosexualit

    et bintt linceste, est entr dans la littrature et les moeurs, sous prtexte que

    le corps de la femme lui appartient et quelle peut en faire tout ce quelle veut.

    Ceci a pris une ampleur considrable dans les pays du Nord, travers les crits des

    femmes comme Margaret Mead (1935) et Linda Hutchon (1989). Le mouvement

    des Femen qui svit aujourdhui en Europe sinscrit dans ce courant radicalisant.

    Le fminisme met donc en exergue les passages qui dnoncent linfriorisation

    du sexe faible et encourage lmergence dune littrature et dune critique

    mettant en avant les valeurs fminines. Cette littrature parle de leur combat en

    donnant la priorit des textes et des ides dauteurs fminins ou gynocriticism

    (E. Showalter, 1979). Cela se fait par exemple en insistant sur les personnages

    fminins, comment elles sont traites, si elles reoivent la mme attention que

    leurs homologues masculins ou si elles sont rejetes au second plan. Lexemple

    en-dessous est tir du roman Igihozo ou Consolation de la rwandaise F. Karenzi

    (s.d.n.l.n.e: 13-14). Traduction:

    Nzamukosha raconta son amie le chagrin qui lhabite depuis plusieurs jours et

    qui la fait souffrir, mais fut surprise de lattitude contraire de Marie.

    - Mais Nzamukosha, dites-moi, pourquoi tu dois tre triste? Cest au mari que

    revient le pouvoir de nommer les enfants. Une femme na jamais donn le nom

    aux enfants.

    - Ecoute, Marie, je ne veux pas que ce soit moi qui nomme les enfants, mais au

    moins que Marc accepte den discuter avec moi, et surtout quil ne donne pas

    mon enfant un nom qui ne me convient pas!

    - Mais moi je ne vois pas pourquoi tu refuses le nom Zaninka, cest un nom

    chouette, quest-ce que tu as contre?

    - Je ne veux pas que Marc considre en ma fille que la dot, avant mme de voir

    en elle un enfant comme les autres. Moi-mme pour subir le sort qui est le

    mien aujourdhui, ce nest pas que jtais nulle lcole, mais cest parce que

    mon pre a vu en moi comme une rponse sa pauvret, il ne pensait qu

    lui-mme en me sacrifiant. Cest ainsi que jai t marie trop jeune en disant

    que cest la seule destine de la gent fminine. Pourtant, il paya des tudes

    pour mes frres qui, aujourdhui, vivent trs bien.

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    Dans la culture rwandaise, cette forme de discrimination a exist et cest ce

    que dnonce lcrivaine. Primo, son mari nose pas lui demander son avis tel

    que le traduit cet adage Ntaa nama ybagore (lon ne peut attendre aucun

    avis valable dune femme), comme si les femmes navaient aucune intelligence.

    Secundo, elle dit que mme travers la dation du nom, les parents ne voient en

    elles que le profit. Cest pourquoi elle se plaint du nom Nzaamukoosha que son

    mari veut donner leur fille et qui signifie Je-recevrai-delle-une-dot. Elle ne lui

    accorde quune valeur matrielle, pas plus qu un objet ou un animal. Un proverbe

    rwandais dit: S ntakwanga akwiita nab (Ton pre ne te hait pas, mais il

    taffuble dun mauvais nom). Tertio: le fait de lui refuser le droit lducation et

    de lui proposer un mariage prcoce, reprend cette doxa culturelle: Amahirw

    ymugor ni umugabo (la seule chance qui sied une femme, cest davoir un

    mari). Aujourdhui, lon ne peut pas dire que tout est parfait, mais cette mentalit...