Les localisations anatomiques de l'¢me au cours des .Les localisations anatomiques de l'¢me au

  • View
    218

  • Download
    0

Embed Size (px)

Text of Les localisations anatomiques de l'¢me au cours des .Les localisations anatomiques de...

  • Les localisations anatomiques de l'me

    au cours des sicles *

    Alain BOUCHET et J.L MASSON

    Chaque poque s'est interroge sur le sige de l'me, lui donnant un support

    matriel dans le corps humain, l'aide d'interminables dbats o chacun

    demeurait capable de clore provisoirement la discussion.

    Pendant plusieurs millnaires, la notion d'me, ou plus simplement d'un

    principe de vie, n'a gure dpass le stade philosophique : en Orient d'abord,

    chez les Chinois et chez les Indiens, puis au Moyen-Orient, berceau de

    nombreuses civilisations. La pense gyptienne influena fortement les

    Hbreux qui sparaient l'me en deux composantes, la Nefes, correspondant

    la vie corporelle, et la Ruah, partie spirituelle, reprsentant les dons

    surnaturels du divin.

    A partir de la civilisation grecque, l'volution des ides se fit de faon

    continue jusqu' notre monde occidental, malgr de longues priodes

    d'obscurantisme. Les philosophes Pythagore, Empdocle, Dmocrite, Platon,

    Aristote, prirent en main les spculations mtaphysiques, avant que les

    anatomistes d'Alexandrie, Hrophile et Erasistrate fassent connatre les

    premires bases anatomiques.

    La dernire tentative de recherche fondamentale sera rige en dogme par Galien, qui divise le pneuma en trois parties correspondant trois mes distinctes.

    * Communication prsente la sance du 15 dcembre 1979 de la Socit franaise d'histoire de la mdecine.

    Laboratoire d'Anatomie mdico-chirurgicale (Pr A. Bouchet). Facult de Mdecine Alexis-Carrel, rue G.-Paradin, 69008 Lyon.

    95

  • Alors que les barbares se faisaient pressants aux portes de l'Empire romain,

    le flambeau des sciences fut repris par le monde arabe qui le conserva pendant

    plusieurs sicles.

    Dans notre monde occidental, la science mdicale se portait encore assez

    mal : depuis le vis sicle chez les chrtiens, part quelques mdecins laques

    confondus avec les barbiers, les moines avaient quasiment la mainmise sur

    l'art thrapeutique ; les soins taient considrs c o m m e uvre de pit et

    de charit, et la mdecine ne pouvait se justifier que parce qu'elle tentait

    de gurir le corps, mprisable certes, mais support matriel de l'me.

    Toute la pense du Moyen Age est domine par un manichisme plus ou

    moins conscient, form d'une dualit sans intermdiaires ni compromis :

    l'homme est partag ici-bas entre Dieu, dispensateur de bonts, et le diable,

    mprisable et repoussant. L'art mdival relate satit l'instant final de

    l'existence terrestre pendant lequel l'me du mort est cartele entre le

    bien et le mal. Nous sommes alors bien loin des spculations mtaphysiques

    de l'Antiquit et le problme du sige de l'me ne proccupe plus personne

    dans l'Occident mdival.

    Pourtant, certains faits vont entraner progressivement la lacisation de

    l'art de gurir : le synode de Reims, en 1131, fait dfense expresse aux

    membres du haut clerg de se livrer, sous peine d'excommunication,

    l'exercice de la mdecine ; mais Innocent III condamne de la m m e faon

    les mdecins qui oseraient entreprendre un traitement quel qu'il soit avant

    d'avoir fait appeler leurs cts un m e m b r e du clerg.

    Paralllement, l'tude de l'anatomie va peu peu reprendre la place qui

    lui est due dans l'enseignement de la mdecine : alors que rgne encore

    la mthode dite de Cophon, qui consiste dissquer surtout des porcs et

    consulter de temps autre, tel l'oracle infaillible, les uvres de Galien,

    le XIIF sicle va voir la renaissance de la dissection humaine, remise en vigueur

    par Frdric II, roi de Sicile et de Germanie puis empereur d'Occident en 1220.

    Cette faon de braver les interdits religieux ne va pas sans dplaire aux

    ecclsiastiques, dj irrits par les initiatives des Croiss qui dcoupaient

    les corps de leurs compagnons dfunts pour ne pas les abandonner la terre

    des infidles.

    Aussi, en fvrier 1300, le pape Boniface VIII interdit-il toute forme d'ouverture des cadavres.

    Il faut donc que Mondino de Luzzi fasse preuve d'une audace inoue pour

    braver la bulle De sepulturis en dissquant publiquement, en 1315, deux

    cadavres humains. Quatre ans plus tard, il publie son Anatomia, dans laquelle

    il divise le cerveau en plusieurs cellules , dont chacune est le sige d'une

    des facults de l'me.

    U n courant contestataire s'tablit contre les thories anciennes et

    Torrigiani, Bologne, blme Aristote d'avoir regard le cur c o m m e le sige

    de la facult sensitive, qui ne peut rsider que dans le cerveau. De la m m e

    faon, Ptrarque tente de convaincre philosophes et mdecins que les Grecs

    96

  • Fig. i. Illustration de J. Versor, in Quaestiones Librorum de Anima Aristotelis . Metz, C. Hochfeder, 1501.

    Trois cellules sont reprsentes, d'avant en arrire :

    dans la lri' : sensus communis et phantasia ; dans la 2 e : imaginativa et estimativa ; dans la 3e (qui est unique) : memorativa.

  • et les Arabes ne sont pas infaillibles et qu'il conviendrait d'avoir leur gard

    un peu plus d'esprit critique.

    Malgr ses rticences, l'Eglise va cder du terrain ; d'abord en Italie o les dissections sont nouveau autorises, permettant de nouvelles descriptions dont viendront s'inspirer les Franais, c o m m e le Montpellirain Henri de Mondeville.

    Lonard de Vinci est le meilleur exemple du chercheur qui tente de

    s'loigner de l'enseignement classique et de dcrire une anatomie nouvelle.

    E n 1490, il s'inspire encore d'Avicenne en dessinant schmatiquement trois

    ventricules crbraux juxtaposs et en plaant dans la cellule moyenne le

    sensus communis . Entre 1504 et 1507, il pratique des injections de cire

    dans les ventricules du buf, obtenant ainsi pour la premire fois un moulage

    des cavits crbrales. Mais il n'est pas facile de rompre avec la doctrine

    mdivale, et les localisations du grand matre de la Rennaissance sont encore

    imprcises : dans les ventricules latraux, le centre de la perception ; dans

    le troisime ventricule, le sens c o m m u n (sige de l'me) et, dans le quatrime,

    la mmoire ou bien le sens du toucher. Enfin, la face infrieure du cerveau,

    le rete mirabilis permet la transformation de l'esprit vital, venu du

    ventricule gauche, en esprit animal.

    La plupart des physiologistes de la Renaissance se rangent l'opinion

    de Jean Fernel qui soutient que l'me sige dans le cerveau, que les nerfs

    y prennent origine et qu'un esprit vital circule dans les artres.

    Quant aux anatomistes, ils reprennent avec quelques variantes la thorie ventriculaire. Berengario da Carpi, de Bologne, estime que les esprits vitaux sont transforms en esprits animaux au contact des scrtions ventriculaires. Appuyant cette assertion dans ses grandes lignes, Vsale cherche dmontrer, en dcrivant les plexus chorodes, que le rle des ventricules crbraux n'est pas la scrtion, mais la conservation des esprits animaux, et cette ide est partage par Charles Estienne.

    Reprenant les descriptions de Vsale, Michel Servet place les images des objets extrieurs dans les ventricules latraux, la pense dans le troisime ventricule, la mmoire dans le quatrime, tandis que l'me rside entre ces deux ventricules, dans l'aqueduc du cerveau.

    S'cartant rsolument de ces thories, Paracelse fonde son propre systme sur un mysticisme et un fanatisme des plus grossiers. A ct de 1' m e raisonnable , il croit en l'existence dans chaque organe d'une me observatrice qui, en cas de maladie, saura elle-mme quel remde peut gurir cet organe. U n certain nombre de poudres blanches, ou placets fabriqus par l'alchimiste, seront chargs d'une mission interrogative et capables d'agir spcialement sur tel organe, qui scrtera alors seulement le remde rclam.

    Toujours au xvic sicle, une cole dite pripatticienne va s'efforcer de soutenir la vieille opinion d'Aristote qui donne la primaut au c m . Le plus important reprsentant en est Csalpino, qui parvient observer correctement des embryons et remarque que le cur est le premier organe

    98

  • Fig. 2. Isagoge breves perlucide ac uberrime in anatomiam humani corporis , de Berengario Da Carpi, Bologne, H. Hectoris, 1523.

    Figure d'en haut : le ventricule latral droit est ouvert, et laisse voir le vermis , appliqu sur le plexus chorode.

    Figure d'en bas : vue des deux ventricules latraux (anterior venter) et de 1' embotum (peut-tre l'entre de l'aqueduc de Sylvius ?).

  • qui y apparaisse. Pour se dvelopper, l'embryon a besoin de son me

    vgtative ; puisque le cur est form le premier, c'est donc l que l'me

    doit siger.

    Csalpino marque un tournant dans l'histoire des localisations de l'me : il est le premier s'appuyer avant tout sur l'observation avant d'chafauder une thorie. Pour la premire fois, nous ne sommes pas en prsence d'un postulat

    La thorie des esprits vitaux va tre malmene au dbut du xvn e sicle

    lorsque Harvey enseigne sa conception nouvelle d'une circulation, o les

    vaisseaux ne contiennent que du sang et o trache et bronches ne

    communiquent pas avec le cur.

    Mais cette dcouverte inquite fort peu Van Helmont, qui cherche

    prouver la ncessit de l'arche ou esprit sminal, sans lequel aucune

    fonction du corps humain ne peut tre explique. Cette arche n'est autre

    que 1' me sentante avec laquelle elle doit tre confondue, et Van Helmont

    russit en circonscrire le sige d'une manire bien particulire : l'aide

    d'expriences et d'observations personnelles, il en vient situer l'me au

    niveau de l'estomac, et pl