Nietzsche et les femmes

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Text of Nietzsche et les femmes

  • Document gnr le 19 fv. 2018 17:36

    Laval thologique et philosophique

    Nietzsche et les femmes

    Ernest Jos

    50e anniversaire de la Facult de philosophieVolume 41, numro 3, octobre 1985

    URI : id.erudit.org/iderudit/400189arDOI : 10.7202/400189ar

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    diteur(s)

    Facult de philosophie, Universit Laval et Facult dethologie et de sciences religieuses, Universit Laval

    ISSN 0023-9054 (imprim)

    1703-8804 (numrique)

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    Citer cet article

    Jos, E. (1985). Nietzsche et les femmes. Laval thologique etphilosophique, 41(3), 305315. doi:10.7202/400189ar

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    Tous droits rservs Laval thologique etphilosophique, Universit Laval, 1985

    https://id.erudit.org/iderudit/400189arhttp://dx.doi.org/10.7202/400189arhttps://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1985-v41-n3-ltp2123/https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org

  • Laval thologique et philosophique, 41, 3 (octobre 1985)

    NIETZSCHE ET LES FEMMES

    Ernest Joos

    RSUM. L'auteur se propose de dissiper les malentendus les plus frquents au sujet de l'interprtation du grand pote qu'est Nietzsche. Il tudie ensuite dans cet esprit les principaux textes nietzschens sur les femmes.

    ma femme, mes filles et aux tudiantes de Laval

    I. PROBLMES D'INTERPRTATION

    Mme un gnie n'est pas toujours gnial. Combien il est difficile alors pour les autres de voir la diffrence ! Ceci dit, nous avons dpass l'hermneutique gnrale dont, de nos jours, on nous rabche les oreilles. Quand nous interprtons un auteur comme Nietzsche nous nous rendons compte de l'insuffisance de cet art. Car, qui rpondra cette question : quoi sert le langage ? Parler, communiquer, dire n'importe quoi?

    Un auteur comme Nietzsche qui se donne pour tche la transvaluation de toutes les valeurs (Umwertung aller Werte) ne parle certes pas uniquement pour parler, mme pas pour dire des choses intressantes ou des nouveauts de toutes sortes. Son ambitieux projet couvre toutes nos activits. Puis, Nietzsche ne parle pas il juge:

    En rve, dans le dernier rve du matin, je me tenais aujourd'hui sur le promontoire d'une montagne, de l'autre ct du monde, je tenais une balance et je pesais le monde. {Zarathoustra, Des trois maux) l

    Ds lors, interprter Nietzsche c'est interprter ses jugements ; tre d'accord ou en dsaccord avec la transvaluation qu'il propose. Cette activit dborde largement

    1. Nous citons Ainsi parlait Zarathoustra dans la traduction de Georges-Arthur Goldschmidt, Livre de Poche, 1972. Cette traduction ne rend pas toujours la musique de Zarathoustra, mais au moins elle ne la dforme pas comme la musique trop voulue, artificielle et souvent ridicule de la traduction de M. de Gandillac. Les paginations de YEcco homo renvoient l'dition Denoel Gonthier, tr. d'Henri Albert.

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  • ERNESTJOOS

    les cadres de l'hermneutique ; elle dbouche en mtaphysique. Pour cette raison, l'hermneutique ne devrait pas remplacer la philosophie, tout comme l'ingniosit de l'interprte ne devrait pas inventer un nouveau Nietzsche. Pourtant, c'est le titre d'un livre qui hberge des tudes de certains interprtes comme Jacques Derrida, ou Gilles Deleuze qui ont eu une grande influence sur l'interprtation. Le titre mme, The New Nietzsche2, est droutant. En effet, le lecteur ne connatra jamais un nouveau Nietzsche, mais plusieurs; chaque auteur a le sien. C'est ainsi que les Nietzsche se multiplient, se ddoublent, et bien entendu, se contredisent. Le critre de l'interpr-tation est souvent l'ingniosit. Il n'est pas tonnant que Nietzsche devienne victime de ses interprtes. Il sera idole ou ennemi la fois, prophte ou malfaiteur. Son propre questionnement est englouti par le bruit du march des ides.

    J'ai dj fait allusion au fait que nous dpassons l'hermneutique ordinaire du moment o nous affirmons que mme le gnie n'est pas toujours gnial. En d'autres mots, il faut noncer le critre du gnie de Nietzsche et non pas le critre de n'importe quel gnie. tre gnial implique toujours l'excs d'une qualit et trs souvent mme au dtriment d'une autre. Il faut alors faire comme Nietzsche le fait, se promener avec un poids, une mesure et un plateau pour peser son gnie. Est-ce possible ?

    Pendant longtemps, Nietzsche semblait dborder toute catgorie; mais depuis quelque temps on aime parler de sa philosophie, mme de sa thorie de la connaissance. Si Nietzsche est philosophe, Jaspers a bien raison d'affirmer que Nietzsche se contredit. Si la rationalit ordinaire, la logique, est le seul critre de l'interprtation, il est vrai que les opinions de Nietzsche, sur le mme sujet, changent. Ceci n'est pas une recommandation pour une philosophie si la philosophie est conue comme l'exercice de la Raison (avec majuscule). Mais Nietzsche est-il vraiment philosophe? N'y a-t-il pas un art o la Raison raisonnante n'est pas la plus haute exigence de l'esprit, o l'on n'excelle pas quand on veut? Qu'arrive-t-il l'uvre de Nietzsche si nous appelons l'auteur, par exemple, pote ou tout simplement penseur ?

    Naturellement, peu s'entendent sur le sens de ces termes, surtout de nos jours o nos potes , jeunes et moins jeunes, excellent couper les phrases et mme les mots en deux ou en trois pour faire de leur verbiage des pomes, c'est--dire quelque chose d'autre que de la prose. Et penseur? l'poque de la communication chacun croit l'tre. Examinons donc d'abord le sens du terme pote pour voir si Nietzsche n'entrerait pas dans cette catgorie.

    Premirement, il faudrait prciser que la forme, c'est--dire rime ou pas de rime, majuscule ou trait d'union n'ont rien voir avec la posie. La diffrence entre prose et posie est une question de fond. Les dsignations habituelles ne s'appliquent pas la forme visible mais aux moyens invisibles qui vhiculent la pense. Que l'on se rappelle les paroles clbres de Verlaine : La musique avant toute chose ! Qu'est-ce que la musique? Rythme et harmonie. Ils crent une atmosphre qui convient une situation spcifique, donc concrte.

    Je tiens dire quelques gnralits au sujet de mon art du style. Communiquer un tat d'me, une tension intrieure, une motion, par des signes y compris l'allure des signes voil le sens de toute espce de style. (Ecco homo, 76)

    2. The New Nietzsche, d. par David B. Allison, Delta, 1979.

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  • NIETZSCHE ET LES FEMMES

    C'est Nietzsche qui parle. Puis il ajoute que la multiplicit des tats d'me est extraordinaire chez (lui), d'o la possibilit infinie de style correspondant chacun un tat d'me, une situation particulire. Il va jusqu' dire que le bon style en soi est une pure sottise de "l'idalisme" pur, peu prs de mme que le "beau en soV\ le "bon en soi", la "chose en soi"... (ibid.).

    Ces remarques mnent notre pense vers l'essentiel de la posie : s'il n'y a pas de beau en soi ou de bon en soi pour Nietzsche, il n'y a pas de vrit en soi non plus. Il n'y a que du vrai comme qualificatif d'une situation, d'un tat d'me. Mais pour saisir le vrai, le juste, le beau ou tout simplement ce qui vaut ce qui a une valeur dans une situation concrte ou ce qui ne vaut pas, il ne suffit pas de savoir raisonner. Il faut connatre l'art de voir et d'entendre. Cela veut dire qu'en posie nous sommes toujours confronts avec le concret. C'est en cela que consiste la diffrence entre philosophie et posie. Toute vrit nonce en posie ne vaut que dans son contexte concret, existentiel. Cela voudrait aussi dire qu'il n'y a pas de pome philosophique ou de posie abstraite. Or, arracher les dires du pote du contexte concret et les gnraliser ou les transformer en vrit en soi pratique laquelle les interprtes de Nietzsche, le plus souvent, ne peuvent rsister c'est violer la pense du pote. Cette rgle ne souffre pas d'exception. Pourtant les interprtes s'enorgueillissent de leurs dcouvertes en tirant des citations de n'importe quel crit pour appuyer leurs thses.

    Nous affirmons que Nietzsche est pote et comme tel c'est dans son Zarathoustra qu'il est vraiment gnial, car c'est dans cette uvre qu'il s'est surpass lui-mme.

    Cette uvre est absolument part... Que l'on runisse le souffle et la qualit des mes les plus hautes, elles toutes elles n'auraient pas t capables de produire un seul discours de Zarathoustra... en lui toutes les contradictions sont lies pour une unit nouvelle. Les forces les plus hautes et les plus basses de la nature humaines, ce qu'il y a de plus doux, de plus lger et de plus terrible, jaillit d'une seule source avec une immortelle certitude... avant Zarathoustra, il n'existait pas de sagesse, pas de recherche de l'me, pas d'art de la parole... La sentence tremble de passion, l'loquence est devenue musique... La plus puissante force imaginative qui a jamais exist est pauvret et jeu d'enfant, si on la compare ce retour de la langue la nature mme de l'image... Ici, chaque minute, l'homme est surmont, l'ide de Surhumain est devenue ici la plus haute ralit... (Ecco homo, 124-126)

    Que faut-il retenir de ce discours ? Parler d'une immortelle certitude et d'une sagesse qui n'existait pas avant Zarathoustra n'est certes pas signe de modestie. Mais le tout le devient si l'on s'interroge sur