Tintin au Congo ou la mission civilisatrice de la ... ?· Tintin en Bolchévie ("Tintin au pays des…

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    11-Sep-2018

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  • "Tintin au Congo" ou la mission civilisatrice de la colonisation.

    http://blogs.mondomix.com/samarra.php/2009/11/28/tintin-au-congo-ou-la-mission-civilisatr

    Herg dessine et crit "Tintin au Congo" en 1930 et 1931. Il s'agit du second album des

    aventures du reporter. L'ide en revient l'abb Norbert Wallez, directeur du quotidien Le

    vingtime sicle o Herg (alias Georges Remi) est embauch en 1925. Aprs avoir plong

    Tintin en Bolchvie ("Tintin au pays des Soviets"), Wallez convainc le dessinateur de

    s'intresser au Congo, l'unique, mais gigantesque colonie belge, un territoire 80 fois plus grand

    que celui de la petite mtropole!

    Couverture de l'album (version 1946).

    La colonisation du Congo fut tout fait particulire, une des plus sauvages et des plus

    singulires du continent. A partir du dernier tiers du XIX sicle, le roi des Belges Lopold II

    songe se tailler un territoire au centre de l'Afrique quatoriale. En jouant des rivalits entre les

    grandes puissances (Royaume Uni, Allemagne, France), il parvient ses fins l'issue de la

    confrence de Berlin, en 1885. Le bassin du Congo lui est attribu titre personnel. Seul

    contrainte pour Lopold II, maintenir la libert de navigation et de commerce dans le bassin du

    Congo, pour les autres puissances europennes. Les compagnies trangres ne peuvent obtenir

    de concessions qu'en passant des accords avec Lopold II.

  • Ce dernier entend bien exploiter au mieux les richesses de son nouveau bien, notamment

    l'ivoire, puis le caoutchouc. Les faibles densits du Congo posent trs vite le problme du

    recrutement de la main d'uvre. Le monarque rsout la difficult en ayant recours au

    recrutement contraint des populations, astreintes au travail forc. Le souverain passe alors en

    Europe pour un roi philanthrope. Dans les faits, il utilise les procds les plus cruels pour

    exploiter au mieux le Congo. Les populations locales sont obliges de fournir par tous les

    moyens le caoutchouc aux milices de Lopold. Les rcalcitrants, ou ceux qui ne rapportent pas

    les quantits fixes par avance, subissent les pires violences: incendies des villages, mutilations,

    assassinats, quand leurs familles ne sont pas prises en otages!

    Cette exploitation forcene de la colonie est enfin dnonce par des enqutes courageuses

    menes par des Britanniques. Devant le toll que provoque la rvlation des violences

    perptres en son nom au Congo (il n'y a jamais mis les pieds), Lopold II lche sa juteuse

    proprit, dont il parvient encore tirer profit puisqu'il la vend la Belgique, en 1908.

    Voil pour le cadre territorial et historique dans lequel se droule Tintin au Congo. Le

    dessinateur, lui non plus, ne se rend pas directement au Congo. Pour raliser son travail, il utilise

    deux sources principales: la frquentation assidue du Muse colonial de Tervueren, en Belgique,

    ainsi que Les silences du colonel Bramble d'Andr Maurois (1918). Ses choix sont aussi

    reprsentatifs de la reprsentation que se font alors de nombreux Europens de leurs colonies et

    des populations colonises.

    Couverture de Tintin au Congo dans

    l'dition des presses du Vingtime

    sicle.

    Herg dclarera ainsi propos de l'album : Pour le Congo tout comme pour Tintin au pays des

    Soviets, il se fait que jtais nourri des prjugs du milieu dans lequel je vivais Ctait en

    1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient lpoque : "Les ngres

    sont de grands enfants, heureusement que nous sommes l !", etc. Et je les ai dessins, ces

    Africains, daprs ces critres-l, dans le pur esprit paternaliste qui tait celui de lpoque en

    Belgique. Certes, il convient d'viter l'anachronisme et il ne s'agit pas d'exercer une justice

    rtrospective. Nombre de tenants de la colonisation taient ptris de bonnes intentions. Par

    exemple, un personnage tel que Jules Ferry tait rellement dans l'ambivalence: la fois

    imprialiste et dfenseur des droits de l'homme. Mais Herg dessine son "tintin" en 1931, bien

    plus tard donc. Ce qui nous montre en tout cas le cheminement des esprits sur la question de la

    colonisation.

    http://users.skynet.be/tintinpassion/LIVRES/Livres-images/TintinFSNB-02.jpg

  • Le jeune Herg au travail.

    Cette uvre est rvlatrice de la perception qu'ont

    de nombreux Europens des Africains. Sous le

    crayon du dessinateur, les Noirs apparaissent tour

    tour paresseux, purils, gentils, stupides et parlent

    "petit ngre". L'album est rempli de strotypes

    typiques de la vision qu'avaient de l'Afrique les

    Europens cette poque. Ce qui passe sans

    problme dans un pays acquis l'ide colonialiste.

    Cela n'est pas peru comme du racisme, mais du

    paternalisme. En effet, les conqutes coloniales

    europennes se droulent dans la bonne conscience.

    Comment l'expliquer? L'universalisme des Lumires

    ou des missionnaires mthodistes britanniques est

    contrecarr dans la deuxime moiti du XIX sicle

    par les thories "scientifiques" sur la classification

    des populations et l'ingalit des races. Considrer

    les populations indignes comme arrires ou

    primitives permet de justifier la mission

    "civilisatrice".

    Si les Africains ou les Asiatiques sont de grands

    enfants, alors il est du devoir des Europens de les

    duquer, les placer sur la voie de la civilisation. Or,

    on le constate en parcourant "Tintin au Congo", ce

    discours paternaliste reste de mise au moins jusqu'

    la seconde guerre mondiale.

    Pourtant, la mme poque, les voyages au Congo

    (franais en l'occurrence) dessillent les yeux de

    nombreux Europens. Andr Gide avec son Voyage

    au Congo (1927),

    Albert Londres dans Terre d'bne (1928) dnoncent

    les abus du systme. Ils sont ainsi effrays par les

    conditions de travail et d'existence sur les chantiers

    du Congo Ocan, la ligne de chemin de fer construite

    au Congo franais permettant de dsenclaver le

    territoire en permettant l'exportation de ses

    ressources. Dans l'hebdomadaire Voil, en 1932, un

    compatriote d'Herg, Georges Simenon, dnonce

    violemment les mthodes coloniales de son pays

    dans "l'heure ngre".

    Il faut dire qu'Herg est la fois catholique,

    nationaliste et conservateur. Fidle son mentor, il

    affirme qu'il doit tout l'abb Wallez, un personnage

    tonitruant, la fois anticommuniste, antismite et

    admirateur de Mussolini.

  • Herg concdera qu'il tait "fascistisant". Bref, sans tre un fasciste lui-mme, le jeune Herg

    gravite autour des milieux d'extrme droite nationaliste. Lorsque sort Tintin au Congo, en 1931,

    le systme colonial parat son apoge. La mme anne, en France, l'exposition coloniale

    remporte un succs colossal. Les mtropoles ont notamment pu mesurer l'apport apprciable

    des troupes coloniales au cours de la grande guerre. D'autre part, l'intense propagande coloniale

    commence porter ses fruits.

    Le regard europen sur le monde domin nvolue que lentement. Les opinions publiques

    restent majoritairement colonialistes jusqu' la seconde guerre mondiale (propagande,

    expositions coloniales). Ce qui ne veut pas dire pour autant que la curiosit n'ait pas sa place

    dans cet intrt pour les colonies comme le prouve le regard des intellectuels et des artistes qui

    sy intressent : Matisse, Picasso se passionnent pour la statuaire africaine, Malraux, parmi

    d'autres, revient bloui de son voyage en Indochine.

    Au lendemain de la seconde guerre mondiale, sans se renier, le dessinateur corrige ses albums et

    rectifie parfois le tir. Ainsi, il dnationalise son hros dans ses aventures au Congo. De moins en

    moins Belge, le jeune reporter est de plus en plus Europen.

    Le cours d'histoire sur la Belgique de la version originale (1931) se transforme en un cours

    d'arithmtique dans la version de 1946.

  • On doit en grande partie ces volutions Casterman, l'diteur de "Tintin", qui met en place une

    censure par crainte de susciter des remous. Anticipant le principe de prcaution, pendant toute

    une priode, l'diteur ne rimprime pas "Tintin au Congo" par crainte des tiers-mondistes

    europens. De fait, au cours des annes soixante, l'album dcri est relativement oubli.

    Aprs avoir prsent le cadre gnral de l'laboration et de la rception de l'album, tentons de

    nous pencher sur l'oeuvre en elle-mme. La bande dessine permet d'identifier les missions

    civilisatrices que prtendent y accomplir les mtropoles. Il s'agit aussi d'un tmoignage du

    regard que de nombreux Europens portent sur les populations indignes.

    Eduquer.

    Le 28 juillet 1885, dans son fameux discours devant les dputs, Jules Ferry voque la mission

    civilisatrice de l'Europe. Je rpte quil y a pour les races suprieures un devoir pour elle.

    Elles ont le droit de civiliser les races infrieures. Il convient donc d'"clairer" ces

    populations. Cette ducation passe par l'apprentissage de la langue, mais aussi de l'histoire, mais

    pas n'importe laquelle, celle de la mtropole. Ainsi, en Belgique comme en France, l'objectif des

    autorits reste l'assimilation des populations colonises. Dans cette optique, elles ne doivent

    donc rien ignorer du pass de leurs mtropoles respectives. En Afrique occidentale franaise, les

    enfants s'intressent leurs "anctres les Gaulois". Tintin, quant lui, s'adresse ses lves, non

    sans condescendance ( "mes chers amis") comme suit: "(...) je vais vous parler de votre patrie:

    la Belgique". Son cours s'interrompt trs vite, puisqu'un lopard pntre dans la salle de classe.

    On notera au passage que, loin de dserter, le bon Tintin est prt au sacrifice. Il est responsable

    de ses lves qu'il doit dfendre cote que cote, quitte y laisser la vie. C'est aussi une manire

    pour le dessinateur de souligner l'abngation des colons qui donnent le meilleur d'eux-mmes

    pour les colonies, l'image de la mre-patrie, toujours prodigue l'gard de son empire ou de

    ses colonies.

    A l'poque, lenseignement lmentaire est parfois dispens dans les langues indignes, mais

    lenseignement secondaire et suprieur lest toujours dans la langue du colonisateur. Il y a une

    volont dacculturation des populations, et surtout des lites (celles-ci retourneront d'ailleurs

    souvent les valeurs de la mtropole contre elle). La difficile matrise du franais et les fautes de

    syntaxe abondent dans la bouche des Congolais dans la bande dessine. Ils s'expriment en "petit

    ngre", un sujet de moquerie classique dont Herg ne se prive pas. Par contraste, le chien, dot

    de la parole (ce qui est en soi surprenant) s'exprime beaucoup mieux que les Hommes.

    L'extrait ci-dessous d'un manuel scolaire des frres de Saint-Gabriel, au Congo belge, en 1937

    vaut sans doute toutes les explications. Il est important de savoir que cet ouvrage tait rdig en

    lingala, la langue vernaculaire la plus usite au Congo. Il s'agit ici d'une leon intitule

    "Congolais":

    "Le Congo est un grand pays renfermant la fort et des eaux. Dieu y a mis beaucoup de btes

    pour nourrir les hommes. Les Noirs vivent au Congo. Jadis ils taient des sauvages, mais

    actuellement leur intelligence s'est dveloppe, rapidement. Nous remarquons que beaucoup

    d'argent sort des mains des travailleurs. Quelques Noirs sont capables de s'acheter un vlo ou

    une machine coudre.

    Mais la richesse de la terre est vaine devant Dieu. Les prtres sont arrivs chez les Noirs pour

    apprendre aux sauvages la foi en Dieu. Beaucoup de Noirs se sont convertis leur

    enseignement. Voil pourquoi nous rencontrons de nombreux bons chrtiens au Congo.

  • Les prtres soignent L'me des Noirs ; des mdecins soignent le corps des malades. A dire vrai,

    la terre du Congo est en train de progresser sur la voie de l'ducation. Nous rendons grce

    Dieu pour avoir envoy des Belges dans notre pays."

    Rappelons pour terminer sur ce point qu'il ne faut pas exagrer l'importance de cette

    scolarisation qui concerna toujours un trs faible pourcentage d'enfants. Ainsi, d'aprs Bernard

    Droz (voir sources), la fin des annes 1930, le taux de scolarisation n'atteint que 4% en AOF et

    1% en AEF. A n'en pas douter, les chiffres pour le Congo belge devaient tre approchants.

  • Juger et pacifier.

    A plusieurs reprises, on peut voir Tintin rendre des jugements afin de clore des diffrends

    opposants les populations indignes entre elles. Tel le sage Salomon, il ne trouve rien de mieux

    que de couper en deux un chapeau afin de satisfaire deux hommes qui se le disputent Ces

    derniers partent satisfaits du verdict rendu, mme si leur moiti de chapeau ne leur est plus

    d'aucune utilit. De la mme manire, nous le verrons plus loin, c'est Tintin qui ramne la paix

    et permet de mettre un terme aux querelles intestines qui minent la rgion. Certes les Europens

    forment des auxiliaires "indignes" qui les aident et les secondent dans leurs tches

    administratives. Or, comme le rappelle Jean-Pierre Chrtien (voir sources): " Finalement le "bon

    Africain", quand on lit la littrature coloniale, c'est celui qui reste dans son village avec son chef

    traditionnel. Les autres, prcisment ceux qui "voluent", sont considrs comme des dracins,

    des gens qui mentent, des fauteurs de troubles."

  • Soigner.

    La mdecine traditionnelle, largement teinte de superstition, s'avre bien incapable de

    combattre les maladies qui affectent les populations congolaises. A contrario, le savoir faire de

    Tintin fait merveille et permet de remettre sur pied en un tour de main le malade qui tait jusque

    l aux mains d'un charlatan.

    Dans ce dernier domaine, les ralisations des autorits coloniales ne sont pas ngligeables. En

    parallle avec l'action des missionnaires, elles participent aux progrs de lhygine et de la

    mdecine et contribuent ainsi ce que la population indigne saccroisse fortement (du moins

    une fois passes les terribles hcatombes lies au travail forc en Afrique centrale) . Il faut dire

    aussi que ces innovations intressaient les colonisateurs pour leur propre sant. Des enqutes

    sont menes sur les pidmies, les dcouvertes dans la lutte contre le paludisme ou la maladie du

    sommeil, permettent en outre de lgitimer la colonisation.

  • Mettre au travail ou la justification du travail forc.

    L'ide que "l'Africain" se complaisait dans l'oisivet, qu'il tait naturellement paresseux a pris

    corps lorsque les Europens ont voulu utiliser sa force de travail dans le cadre de la traite des

    Noirs. Le strotype se dveloppe durant la priode coloniale. Ds le dbut de la conqute, les

    Etats colonisateurs eurent besoin de main d'uvre pour le portage, pour l'excution de travaux

    d'quipements. Les dures conditions de travail, trs faiblement rmunr, n'attirrent gure les

    agriculteurs locaux. Aussi, les gouvernements coloniaux utilisrent diffrents moyens pour

    obtenir les travailleurs dont ils avaient besoin. Le systme des prestations ou corves

    s'accompagna de nombreux abus. La main d'uvre restant toujours insuffisante, l'administration

    eut recours au travail forc. Dans ces conditions, on comprend le peu de zle des populations

    exploites. Or, nombre de colonisateurs justifirent l'emploi du travail forc par la ncessit de

    civiliser les Africains.

    http://1.bp.blogspot.com/_TmUPFrRGwMw/Sv6xiGzA38I/AAAAAAAAAig/0OdbJbAe47c/s1600-h/extrait-tintin-au-congo-1.JPG

  • Ainsi, Jean Brunhes Delamarre, dans son ouv...

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