Une part d'infini : l'art selon Marc-Antoine Mathieu (par Sasha Watson)

Embed Size (px)

DESCRIPTION

Sasha Watson s'est entretenue avec Marc-Antoine Mathieu au sujet de la création de son album pour le plus grand musée du monde et sur la manière d' "entraîner l'image hors du temps" en bandes dessinées.

Text of Une part d'infini : l'art selon Marc-Antoine Mathieu (par Sasha Watson)

  • 1

    Une part d'infini : l'art selon Marc-Antoine Mathieu POST PAR DANIEL CHAMBERLIN sur www.arthurmag.com le 19 fvrier 2009

    Sasha Watson s'est entretenue avec Marc-Antoine Mathieu au sujet de la cration de son album pour le plus grand muse du monde et sur la manire d' "entraner l'image hors du temps" en bandes dessines. Photographie par Jef Rabillon. Traduit de l'anglais par Tho.

  • 2

    Cela faisait plusieurs annes que je n'avais pas parl avec Marc-Antoine Mathieu, artiste crateur de bande dessines mais, lorsque je l'ai eu au tlphone, je me suis souvenue combien il pouvait tre exaltant et puisant de parler avec lui. Alors que la liaison s'tait tablie entre son domicile en France et le mien Los Angeles, j'tais, malgr la distance, totalement en phase avec lui pendant qu'il sautait de la physique des particules l'importance des premires peintures rupestres, de Proust la nature du temps. Mathieu est bien connu en France comme un crateur de bande dessine qui, chaque ouvrage, repousse les limites du mdium l'aide d'un cocktail unique de profondeur intellectuelle et du plus pur sens du jeu. Il se passe la mme chose dans la conversation, il peut discourir d'un concept mathmatique ou philosophique, sur lequel il est largement document et a consult plusieurs experts, et puis soudainement, il rit (nous rions tous les deux) une dclinaison comique de l'ide. Essayer de le suivre est tout la fois stimulant, amusant et excitant. Le dernier ouvrage de Mathieu, Les Sous-sols du Rvolu, vient de paratre dans une traduction anglaise chez NBM ComicsLit, il illustre parfaitement son brassage d'intelligence et de plaisir ludique. Publi en France en 2006, il est le deuxime livre d'une srie de quatre lanc par le Muse du Louvre et la maison d'dition Futuropolis, pour laquelle quatre crateurs de bandes dessines ont t invits produire un titre de la srie.

  • 3

    En dpit de l'incroyable prestige li une publication de ce genre, lorsque les diteurs ont la premire fois contact Mathieu, il leur a dit qu'il ne voulait pas participer au projet. "Pour moi, la bande dessine reprsente une libert totale, et j'ai eu un peu peur d'tre contraint par certaines exigences spcifiques", a dclar Mathieu au cours de notre rcent entretien tlphonique. "De plus, le Louvre est un environnement intimidant" a t-il ajout. "Qu'est-ce qui n'a pas t dj dit sur le muse, sur l'art, sur la beaut?" C'est une bonne question, et qui a ses racines dans l'histoire de la bande dessine franaise. Au cours de l'agitation politique des annes 60, la bande dessine est passe sur la vague des bouleversements culturels. Le mdium peut tre aussi irrvrencieux et rebelle que les jeunes intellectuels de l'poque, et ils l'ont porte comme la bannire d'une nouvelle culture vitale. "Vous voyez ?" ont-ils dit, exhibant leurs bandes dessines et dfiant la vieille garde des institutions comme le Louvre, "voici notre art". Il n'est pas tonnant alors de raliser qu'il devait y avoir un peu de questionnement dans ce que ces deux symboles culturels avaient se dire l'un l'autre. Fabrice Douar, responsable de l'dition au Louvre et Sbastien Gnaedig, directeur ditorial de Futuropolis, ont bien compris les proccupations de Mathieu.

  • 4

    "L'univers du Louvre est extrmement riche", explique Douar dans ce qui pourrait tre considr comme un doux euphmisme "et cela peut tre dcourageant."

    Julius Corentin Acquefacques travers une porte Douar et Gnaedig ont assur Mathieu que la seule condition serait qu'il y ait un lien avec le Louvre, "une uvre d'art, le btiment, une galerie, quoique ce soit, tant qu'il y ait un lien", et qu'aucune restriction ne serait exige sur le travail lui-mme. Mais il restait encore la question de savoir si le sujet n'tait pas tout simplement trop paralysant pour que Mathieu puisse y trouver du plaisir. Sans doute le plus clbre muse du monde, le Louvre, a t un symbole universellement reconnu de l'hgmonie culturelle franaise et de la plus haute expression de l'art depuis la Rvolution franaise. Pour Mathieu, il y avait peu de raisons de montrer "cette norme et presque trop visible entit". Cependant, Douar et Gnaedig n'taient pas la recherche d'un hommage rendu au muse. Ils recherchaient des artistes dont la vision crative pouvait s'panouir, mme en confrontation avec l'ampleur historique et culturelle du Louvre. "Nous esprions trouver des dessinateurs qui avaient des univers personnels trs fort," raconte Douar, "puis, d'encourager la confrontation de leur monde avec celui du Louvre." En d'autres termes, l'quipe rdactionnelle ne demandait rien de plus Mathieu que de raliser un livre sa faon. Une fois que cela est apparu vident, les ides de Mathieu ont commenc prendre forme. "J'ai commenc imaginer des espaces fantastiques, qui me donneraient une libert totale pour parler d'un Louvre invisible, mais universel, un espace infini, comme l'espace de l'art lui-mme", dit-il. Pour trouver cet espace, il devait "regarder de ct, du coin de l'il, faire un grand pas en arrire sur le sujet, ds le tout dbut." A propos de cette mthode, Douar dit que "Marc-Antoine Mathieu a cr un univers qui est comme le Louvre, mais pas exactement. C'est une sorte de monde parallle sur lequel il se penche, pas sur le travail, mais sur le discours sur l'art."

  • 5

    C'est ce refus de regarder directement le sujet, pour ainsi en gnrer des images multiples, qui caractrise les Sous-sols du Rvolu. Mme le nom du muse, au centre de l'histoire est un mystre. Il est appel successivement, le voulu dmesur, l'uvre du musel, le seul mou du rve etc. Le personnage principal, Eudeus, nous informe dans le premier chapitre que, "tous ces noms sont des anagrammes du vritable nom, qui aurait t oubli." Le nom du Muse du Louvre n'est jamais directement mentionn dans le livre. Il y a de l'humour dans cette approche. Dans la recherche, non pas des uvres d'art, mais dans "ce qui est la priphrie et ce qui les entoure : les cadres, les gardiens, les archives ... Le ct obscur de la peinture", Mathieu y a trouv beaucoup de matire 'rire'. Il y a les gardiens qui ont appris en classe le ton exact du "Tsssk," qu'ils utilisent quand un visiteur est trop proche d'une uvre d'art et les restaurateurs qui ont accidentellement ajout un "gros nez" une statue classique. Mais, il y a aussi une rflexion plus profonde au cur du muse du rvolu, o l'art lui-mme est considr comme infini. "Une uvre d'art est un monde", affirme Mathieu. "Le muse, un monde d'univers, une part d'infini." Pour souligner ce point, le livre s'ouvre sur une citation d'Henri Bergson, le philosophe dont le travail a inspir les mditations sur le temps de Proust. L'pigraphe dit : "le temps est invention, ou il n'est rien du tout." Selon Bergson, la chronologie est un faux ordre impos la conscience, dans laquelle de nombreuses expriences et comportements coexistent. Le muse de Mathieu est une illustration de ce concept. En lui, toutes les expressions de l'art, du premier caillou anthropomorphe Mona Lisa en passant par l'organisation squentielle des images des bandes dessines, sont un manifeste simultan. Pour Mathieu, cette proccupation du temps est inhrente au mdium. Les bandes dessines permettent au lecteur de se dplacer dans le pass ou le futur, de regarder vers le haut ou vers le bas. "Lorsque vous regardez un film, vous tes prisonnier du temps." explique Mathieu, "Je pense finalement que c'est la raison pour laquelle j'ai choisi la bande dessine et pas le cinma." "Proust, Faulkner, et les plus grands cinastes aussi, Herzog, Godard, Tarkovski, tous ont essay de tirer l'image hors du temps. J'essaye de le faire en bandes dessines." Quand j'ai dcouvert le travail de Mathieu, j'tais toute juste diplme de l'universit et je vivais Oxford, avec un ami tudiant, en essayant de comprendre comment tre pote. J'ai t snob la manire dont beaucoup de gens le sont quand ils veulent tre des artistes et qu'ils n'ont pas fait grand-chose dans le domaine. Les bandes dessines n'taient pas dans mon champ de vision. Mais, quand le premier livre de Mathieu, "L'Origine", est arriv dans le courrier d'un ami franais, tout a chang. "Ce livre contient quelque chose que je n'ai jamais vu auparavant !" s'est enthousiasm mon ami dans la lettre qui est toujours conserve entre les pages de mon ouvrage. "Je t'envoie mon propre exemplaire car je n'arrive pas en trouver d'autre en magasin. Dpches-toi de le lire et dis moi ce que tu en penses." L'Origine m'a ouvert les yeux sur de nouveaux mondes artistiques. Je comprenais soudainement que le grand art pouvait exister sous de nombreuses formes et pas uniquement celles sanctionnes par les institutions scientifiques et artistiques.

  • 6

    La premire surprise de L'Origine, et ce que mon ami avait mentionn dans sa note, est que le livre lui-mme tait devenu un personnage de l'histoire. Un hros impassible avec un nom un peu lourd, Julius Corentin Acquefacques, reoit une enveloppe dans son courrier. A l'intrieur, il trouve une page arrache la bande dessine que nous sommes en train de lire. Grce une srie d'investigations, il en vient raliser qu'il est en train de lire les pages de son avenir, et qu'il est le hros et le sauveur de son propre monde dessin. Mathieu a, d'une certaine faon, bris le dernier rempart de la bande dessine, permettant au personnage de prendre conscience du lecteur et des limites de son monde.

  • 7

  • 8

  • 9

    Mais, la facilit qu'a Mathieu pour contourner les limites classiques du medium va bien au-del de ce tour de passe-passe intellectuel. Dans les cinq livres de la srie Julius Corentin Acquefacques, Mathieu a harmonieusement vari les niveaux de la pense et du discours. Dans le monde de Julius, l'humour absurde se mle la rflexion philosophique, la rverie potique la spculation mathmatique.

  • 10

    Ma surprise, dans la richesse du trav