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Jules Verne Voyage au centre de la terre BeQ

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  • Jules Verne

    Voyage au centre de la terre

    BeQ

  • Jules Verne 1828-1905

    Les voyages extraordinaires

    Voyage au centre de la terre roman

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 14 : version 1.01

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  • Du mme auteur, la Bibliothque :

    Famille-sans-nom Le pays des fourrures Linvasion de la mer

    Un drame au Mexique, et autres nouvelles

    Docteur Ox Une ville flottante Matre du monde

    Les tribulations dun Chinois en Chine Michel Strogoff

    De la terre la lune Sans dessus dessous LArchipel en feu Les Indes noires

    Le chemin de France Lle hlice

    Clovis Dardentor Ltoile du Sud

    Claudius Bombarnac

    Lcole des Robinsons Csar Cascabel

    Le pilote du Danube Hector Servadac Mathias Sandorf

    Le sphinx des glaces Voyages et aventures du

    capitaine Hatteras Cinq semaines en ballon

    Un billet de loterie Le Chancellor

    Face au drapeau Le Rayon-Vert

    La Jangada Lle mystrieuse

    La maison vapeur Le village arien

    Le testament dun excentrique Les frres Kip

    Un capitaine de quinze ans

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  • Voyage au centre de la terre

    dition de rfrence : Le Livre de poche.

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  • I Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le

    professeur Lidenbrock, revint prcipitamment vers sa petite maison situe au numro 19 de Knigstrasse, lune des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg.

    La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dner commenait peine chanter sur le fourneau de la cuisine.

    Bon, me dis-je, sil a faim, mon oncle, qui est le plus impatient des hommes, va pousser des cris de dtresse.

    Dj M. Lidenbrock ! scria la bonne Marthe stupfaite, en entrebillant la porte de la salle manger.

    Oui, Marthe ; mais le dner a le droit de ne point tre cuit, car il nest pas deux heures. La demie vient peine de sonner Saint-Michel.

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  • Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il ? Il nous le dira vraisemblablement. Le voil ! je me sauve, monsieur Axel, vous

    lui ferez entendre raison. Et la bonne Marthe regagna son laboratoire

    culinaire. Je restai seul. Mais de faire entendre raison au

    plus irascible des professeurs, cest ce que mon caractre un peu indcis ne me permettait pas. Aussi je me prparais regagner prudemment ma petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses gonds ; de grands pieds firent craquer lescalier de bois, et le matre de la maison, traversant la salle manger, se prcipita aussitt dans son cabinet de travail.

    Mais, pendant ce rapide passage, il avait jet dans un coin sa canne tte de casse-noisettes, sur la table son large chapeau poils rebrousss, et son neveu ces paroles retentissantes :

    Axel, suis-moi ! Je navais pas eu le temps de bouger que le

    professeur me criait dj avec un vif accent

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  • dimpatience : Eh bien ! tu nes pas encore ici ? Je mlanai dans le cabinet de mon

    redoutable matre. Otto Lidenbrock ntait pas un mchant

    homme, jen conviens volontiers ; mais, moins de changements improbables, il mourra dans la peau dun terrible original.

    Il tait professeur au Johannaeum, et faisait un cours de minralogie pendant lequel il se mettait rgulirement en colre une fois ou deux. Non point quil se proccupt davoir des lves assidus ses leons, ni du degr dattention quils lui accordaient, ni du succs quils pouvaient obtenir par la suite ; ces dtails ne linquitaient gure. Il professait subjectivement , suivant une expression de la philosophie allemande, pour lui et non pour les autres. Ctait un savant goste, un puits de science dont la poulie grinait quand on en voulait tirer quelque chose : en un mot, un avare.

    Il y a quelques professeurs de ce genre en

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  • Allemagne. Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas

    dune extrme facilit de prononciation, sinon dans lintimit, au moins quand il parlait en public, et cest un dfaut regrettable chez un orateur. En effet, dans ses dmonstrations au Johannaeum, souvent le professeur sarrtait court ; il luttait contre un mot rcalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lvres, un de ces mots qui rsistent, se gonflent et finissent par sortir sous la forme peu scientifique dun juron. De l, grande colre.

    Or, il y a en minralogie bien des dnominations semi-grecques, semi-latines, difficiles prononcer, de ces rudes appellations qui corcheraient les lvres dun pote. Je ne veux pas dire du mal de cette science. Loin de moi. Mais lorsquon se trouve en prsence des cristallisations rhombodriques, des rsines rtinasphaltes, des ghlnites, des fangasites, des molybdates de plomb, des tungstates de manganse et des titaniates de zircone, il est permis la langue la plus adroite de fourcher.

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  • Donc, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmit de mon oncle, et on en abusait, et on lattendait aux passages dangereux, et il se mettait en fureur, et lon riait, ce qui nest pas de bon got, mme pour des Allemands. Et sil y avait toujours grande affluence dauditeurs aux cours de Lidenbrock, combien les suivaient assidment qui venaient surtout pour se drider aux belles colres du professeur !

    Quoi quil en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, tait un vritable savant. Bien quil casst parfois ses chantillons les essayer trop brusquement, il joignait au gnie du gologue lil du minralogiste. Avec son marteau, sa pointe dacier, son aiguille aimante, son chalumeau et son flacon dacide nitrique, ctait un homme trs fort. la cassure, laspect, la duret, la fusibilit, au son, lodeur, au got dun minral quelconque, il le classait sans hsiter parmi les six cents espces que la science compte aujourdhui.

    Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les gymnases et les associations

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  • nationales. MM. Humphry Davy, de Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manqurent pas de lui rendre visite leur passage Hambourg. MM. Becquerel, Ebelmen, Brewster, Dumas, Milne-Edwards, Sainte-Claire-Deville, aimaient le consulter sur des questions les plus palpitantes de la chimie. Cette science lui devait dassez belles dcouvertes, et, en 1853, il avait paru Leipzig un Trait de Cristallographie transcendante, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais.

    Ajoutez cela que mon oncle tait conservateur du muse minralogique de M. Struve, ambassadeur de Russie, prcieuse collection dune renomme europenne.

    Voil donc le personnage qui minterpellait avec tant dimpatience. Reprsentez-vous un homme grand, maigre, dune sant de fer, et dun blond juvnile qui lui tait dix bonnes annes de sa cinquantaine. Ses gros yeux roulaient sans cesse derrire des lunettes considrables ; son nez, long et mince, ressemblait une lame

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  • affile ; les mchants prtendaient mme quil tait aimant et quil attirait la limaille de fer. Pure calomnie : il nattirait que le tabac, mais en grande abondance, pour ne point mentir.

    Quand jaurai ajout que mon oncle faisait des enjambes mathmatiques dune demi-toise, et si je dis quen marchant il tenait ses poings solidement ferms, signe dun temprament imptueux, on le connatra assez pour ne pas se montrer friand de sa compagnie.

    Il demeurait dans sa petite maison de Knigstrasse, une habitation moiti bois, moiti brique, pignon dentel ; elle donnait sur lun de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu du plus ancien quartier de Hambourg que lincendie de 1842 a heureusement respect.

    La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le ventre aux passants ; elle portait son toit inclin sur loreille, comme la casquette dun tudiant de la Tugendbund ; laplomb de ses lignes laissait dsirer ; mais, en somme, elle se tenait bien, grce un vieil orme vigoureusement encastr dans la faade, qui poussait au printemps

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  • ses bourgeons en fleurs travers les vitraux des fentres.

    Mon oncle ne laissait pas dtre riche pour un professeur allemand. La maison lui appartenait en toute proprit, contenant et contenu. Le contenu, ctait sa filleule Graben, jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi. En ma double qualit de neveu et dorphelin, je devins son aide-prparateur dans ses expriences.

    Javouerai que je mordis avec apptit aux sciences gologiques ; javais du sang de minralogiste dans les veines, et je ne mennuyais jamais en compagnie de mes prcieux cailloux.

    En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de Knigstrasse, malgr les impatiences de son propritaire, car, tout en sy prenant dune faon un peu brutale, celui-ci ne men aimait pas moins. Mais cet homme-l ne savait pas attendre, et il tait plus press que nature.

    Quand, en avril, il avait plant dans les pots de faence de son salon des pieds de rsda ou de volubilis, chaque matin il allait rgulirement les

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  • tirer par les feuilles afin de hter leur croissance. Avec un pareil original, il ny avait qu obir.

    Je me prcipitai donc dans son cabinet.

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  • II Ce cabinet tait un vritable muse. Tous les

    chantillons du rgne minral sy trouvaient tiquets avec lordre le plus parfait, suivant les trois grandes divisions des minraux inflammables, mtalliques et lithodes.

    Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minralogique ! Que de fois, au lieu de muser avec des garons de mon ge, je mtais plu pousseter ces graphites, ces anthracites, ces houilles, ces lignites, ces tourbes ! Et les bitumes, les rsines, les sels organiques quil fallait prserver du moindre atome de poussire ! Et ces mtaux, depuis le fer jusqu lor, dont la valeur relative disparaissait devant lgalit absolue des spcimens scientifiques ! Et toutes ces pierres qui eussent suffi reconstruire la maison de Knigstrasse, mme avec une belle chambre de plus, dont je me serais si bien

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  • arrang ! Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais

    gure ces merveilles. Mon oncle seul occupait ma pense. Il tait enfoui dans son large fauteuil garni de velours dUtrecht, et tenait entre les mains un livre quil considrait avec la plus profonde admiration.

    Quel livre ! quel livre ! scriait-il. Cette exclamation me rappela que le

    professeur Lidenbrock tait aussi bibliomane ses moments perdus ; mais un bouquin navait de prix ses yeux qu la condition dtre introuvable, ou tout au moins illisible.

    Eh bien ! me dit-il, tu ne vois donc pas ? Mais cest un trsor inestimable que jai rencontr ce matin en furetant dans la boutique du juif Hevelius.

    Magnifique ! rpondis-je avec un enthousiasme de commande.

    En effet, quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le dos et les plats semblaient faits dun veau grossier, un bouquin jauntre auquel

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  • pendait un signet dcolor ? Cependant les interjections admiratives du

    professeur ne discontinuaient pas. Vois, disait-il, en se faisant lui-mme

    demandes et rponses ; est-ce assez beau ? Oui, cest admirable ! Et quelle reliure ! Ce livre souvre-t-il facilement ? Oui, car il reste ouvert nimporte quelle page ! Mais se ferme-t-il bien ? Oui, car la couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se sparer ni biller en aucun endroit. Et ce dos qui noffre pas une seule brisure aprs sept cents ans dexistence ! Ah ! voil une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent t fiers !

    En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le vieux bouquin, Je ne pouvais faire moins que de linterroger sur son contenu, bien que cela ne mintresst aucunement.

    Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume ? demandai-je avec un empressement trop enthousiaste pour ntre pas feint.

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  • Cet ouvrage ! rpondit mon oncle en sanimant, cest lHeims-Kringla de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais du XIIe sicle ! Cest la Chronique des princes norvgiens qui rgnrent en Islande !

    Vraiment ! mcriai-je de mon mieux, et, sans doute, cest une traduction en langue allemande ?

    Bon ! riposta vivement le professeur, une traduction ! Et quen ferais-je de ta traduction ! Qui se soucie de ta traduction ? Ceci est louvrage original en langue islandaise, ce magnifique idiome, riche et simple la fois, qui autorise les combinaisons grammaticales les plus varies et de nombreuses modifications de mots !

    Comme lallemand, insinuai-je avec assez de bonheur.

    Oui, rpondit mon oncle en haussant les paules, sans compter que la langue islandaise admet les trois genres comme le grec et dcline les noms propres comme le latin !

    Ah ! fis-je un peu branl dans mon

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  • indiffrence, et les caractres de ce livre sont-ils beaux ?

    Des caractres ! Qui te parle de caractres, malheureux Axel ! Il sagit bien de caractres ! Ah ! tu prends cela pour un imprim ! Mais, ignorant, cest un manuscrit, et un manuscrit runique !...

    Runique ? Oui ! Vas-tu me demander maintenant de

    texpliquer ce mot ? Je men garderai bien , rpliquai-je avec

    laccent dun homme bless dans son amour-propre.

    Mais mon oncle continua de plus belle et minstruisit, malgr moi, de choses que je ne tenais gure savoir.

    Les runes, reprit-il, taient des caractres dcriture usits autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent invents par Odin lui-mme ! Mais regarde donc, admire donc, impie, ces types qui sont sortis de limagination dun dieu !

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  • Ma foi, faute de rplique, jallais me prosterner, genre de rponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a lavantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint dtourner le cours de la conversation.

    Ce fut lapparition dun parchemin crasseux qui glissa du bouquin et tomba terre.

    Mon oncle se prcipita sur ce brimborion avec une avidit facile comprendra. Un vieux document, enferm depuis un temps immmorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer davoir un haut prix ses yeux.

    Quest-ce que cela ? scria-t-il. Et, en mme temps, il dployait

    soigneusement sur sa table un morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur lequel sallongeaient, en lignes transversales, des caractres de grimoire.

    En voici le fac-simil exact. Je tiens faire connatre ces signes bizarres, car ils amenrent le professeur Lidenbrock et son neveu entreprendre la plus trange expdition du dix-

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  • neuvime sicle :

    Le professeur considra pendant quelques

    instants cette srie de caractres ; puis il dit en relevant ses lunettes :

    Cest du runique ; ces types sont absolument identiques ceux du manuscrit de Snorre Turleson ! Mais... quest-ce que cela peut signifier ?

    Comme le runique me paraissait tre une invention de savants pour mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fch de voir que mon oncle ny comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au mouvement de ses doigts qui commenaient sagiter terriblement.

    Cest pourtant du vieil islandais ! murmurait-il entre ses dents.

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  • Et le professeur Lidenbrock devait bien sy connatre, car il passait pour tre un vritable polyglotte. Non pas quil parlt couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes employs la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne part.

    Il allait donc, en prsence de cette difficult, se livrer toute limptuosit de son caractre, et je prvoyais une scne violente, quand deux heures sonnrent au petit cartel de la chemine.

    Aussitt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant :

    La soupe est servie. Au diable la soupe, scria mon oncle, et

    celle qui la faite, et ceux qui la mangeront ! Marthe senfuit. Je volai sur ses pas, et, sans

    savoir comment, je me trouvai assis ma place habituelle dans la salle manger.

    Jattendis quelques instants. Le professeur ne vint pas. Ctait la premire fois, ma connaissance, quil manquait la solennit du dner. Et quel dner, cependant ! Une soupe au

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  • persil, une omelette au jambon releve doseille la muscade, une longe de veau la compote de prunes, et, pour dessert, des crevettes au sucre, le tout arros dun joli vin de la Moselle.

    Voil ce quun vieux papier allait coter mon oncle. Ma foi, en qualit de neveu dvou, je me crs oblig de manger pour lui, en mme temps que pour moi. Ce que je fis en conscience.

    Je nai jamais vu chose pareille ! disait la bonne Marthe. M. Lidenbrock qui nest pas table !

    Cest ne pas le croire. Cela prsage quelque vnement grave !

    reprenait la vieille servante en hochant la tte. Dans mon opinion, cela ne prsageait rien,

    sinon une scne pouvantable quand mon oncle trouverait son dner dvor.

    Jen tais ma dernire crevette, lorsquune voix retentissante marracha aux volupts du dessert. Je ne fis quun bond de la salle dans le cabinet.

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  • III Cest videmment du runique, disait le

    professeur en fronant le sourcil. Mais il y a un secret, et je le dcouvrirai, sinon...

    Un geste violent acheva sa pense. Mets-toi l, ajouta-t-il en mindiquant la

    table du poing, et cris. En un instant je fus prt. Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de

    notre alphabet qui correspond lun de ces caractres islandais. Nous verrons ce que cela donnera. Mais, par saint Michel ! garde-toi bien de te tromper !

    La dicte commena. Je mappliquai de mon mieux ; chaque lettre fut appele lune aprs lautre, et forma lincomprhensible succession des mots suivants :

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  • mm.rnlls esreuel seecJde sgtssmf unteief niedrke kt,samn atrateS Saodrrn emtnael nuaect rrilSa Atvaar .nscrc ieaabs ccdrmi eeutul frantu dt,iac oseibo KediiY

    Quand ce travail fut termin, mon oncle prit

    vivement la feuille sur laquelle je venais dcrire, et il lexamina longtemps avec attention.

    Quest-ce que cela veut dire ? rptait-il machinalement.

    Sur lhonneur, je naurais pas pu le lui apprendre. Dailleurs il ne minterrogea pas cet gard, et il continua de se parler lui-mme :

    Cest ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans lequel le sens est cach sous des lettres brouilles dessein, et qui, convenablement disposes, formeraient une phrase intelligible ! Quand je pense quil y a l

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  • peut-tre lexplication ou lindication dune grande dcouverte !

    Pour mon compte, je pensais quil ny avait absolument rien, mais je gardai prudemment mon opinion. Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara tous les deux.

    Ces deux critures ne sont pas de la mme main, dit-il ; le cryptogramme est postrieur au livre, et jen vois tout dabord une preuve irrfragable. En effet, la premire lettre est une double M quon chercherait vainement dans le livre de Turleson, car elle ne fut ajoute lalphabet islandais quau quatorzime sicle. Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le manuscrit et le document.

    Cela, jen conviens, me parut assez logique. Je suis donc conduit penser, reprit mon

    oncle, que lun des possesseurs de ce livre aura trac ces caractres mystrieux. Mais qui diable tait ce possesseur ? Naurait-il point mis son nom quelque endroit de ce manuscrit ?

    Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte

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  • loupe, et passa soigneusement en revue les premires pages du livre. Au verso de la seconde, celle du faux titre, il dcouvrit une sorte de macule, qui faisait lil leffet dune tache dencre. Cependant, en y regardant de prs, on distinguait quelques caractres demi effacs. Mon oncle comprit que l tait le point intressant ; il sacharna donc sur la macule et, sa grosse loupe aidant, il finit par reconnatre les signes que voici, caractres runiques quil lut sans hsiter :

    Arne Saknussemm ! scria-t-il dun ton

    triomphant, mais cest un nom cela, et un nom islandais encore, celui dun savant du seizime sicle, dun alchimiste clbre !

    Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.

    Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon,

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  • Lulle, Paracelse, taient les vritables, les seuls savants de leur poque. Ils ont fait des dcouvertes dont nous avons le droit dtre tonns. Pourquoi, ce Saknussemm naurait-il pas enfoui sous cet incomprhensible cryptogramme quelque surprenante invention ? Cela doit tre ainsi. Cela est.

    Limagination du professeur senflammait cette hypothse.

    Sans doute, osai-je rpondre, mais quel intrt pouvait avoir ce savant cacher ainsi quelque merveilleuse dcouverte ?

    Pourquoi ? pourquoi ? Eh ! le sais-je ? Galile nen a-t-il pas agi ainsi pour Saturne ? Dailleurs, nous verrons bien ; jaurai le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni sommeil avant de lavoir devin.

    Oh ! pensai-je. Ni toi, non plus, Axel , reprit-il. Diable ! me dis-je, il est heureux que jaie

    dn pour deux ! Et dabord, fit mon oncle, il faut trouver la

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  • langue de ce chiffre. Cela ne doit pas tre difficile.

    ces mots, je relevai vivement la tte. Mon oncle reprit son soliloque :

    Rien nest plus ais. Il y a dans ce document cent trente-deux lettres qui donnent soixante-dix-neuf consonnes contre cinquante-trois voyelles. Or, cest peu prs suivant cette proportion que sont forms les mots des langues mridionales, tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus riches en consonnes. Il sagit donc dune langue du midi.

    Ces conclusions taient fort justes. Mais quelle est cette langue ? Cest l que jattendais mon savant, chez

    lequel cependant je dcouvrais un profond analyste.

    Ce Saknussemm, reprit-il, tait un homme instruit ; or, ds quil ncrivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de prfrence la langue courante entre les esprits cultivs du seizime sicle, je veux dire le latin. Si je me

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  • trompe, je pourrai essayer de lespagnol, du franais, de litalien, du grec, de lhbreu. Mais les savants du seizime sicle crivaient gnralement en latin. Jai donc le droit de dire a priori : ceci est du latin.

    Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se rvoltaient contre la prtention que cette suite de mots baroques pt appartenir la douce langue de Virgile.

    Oui ! du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouill.

    la bonne heure ! pensai-je. Si tu le dbrouilles, tu seras fin, mon oncle.

    Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle javais crit. Voil une srie de cent trente-deux lettres qui se prsentent sous un dsordre apparent. Il y a des mots o les consonnes se rencontrent seules comme le premier m.rnlls , dautres o les voyelles, au contraire, abondent, le cinquime, par exemple, unteief , ou lavant-dernier oseibo. Or, cette disposition na videmment pas t combine ; elle est donne mathmatiquement par

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  • la raison inconnue qui a prsid la succession de ces lettres. Il me parat certain que la phrase primitive a t crite rgulirement, puis retourne suivant une loi quil faut dcouvrir. Celui qui possderait la clef de ce chiffre le lirait couramment. Mais quelle est cette clef ? Axel, as-tu cette clef ?

    cette question je ne rpondis rien, et pour cause. Mes regards staient arrts sur un charmant portrait suspendu au mur, le portrait de Graben. La pupille de mon oncle se trouvait alors Altona, chez une de ses parentes, et son, absence me rendait fort triste, car, je puis lavouer maintenant, la jolie Virlandaise et le neveu du professeur saimaient avec toute la patience et toute la tranquillit allemandes. Nous nous tions fiancs linsu de mon oncle, trop gologue pour comprendre de pareils sentiments. Graben tait une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus, dun caractre un peu grave, dun esprit un peu srieux ; mais elle ne men aimait pas moins ; pour mon compte, je ladorais, si toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque ! Limage de ma petite Virlandaise me

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  • rejeta donc, en un instant, du monde des ralits dans celui des chimres, dans celui des souvenirs.

    Je revis la fidle compagne de mes travaux et de mes plaisirs. Elle maidait ranger chaque jour les prcieuses pierres de mon oncle ; elle les tiquetait avec moi. Ctait une trs forte minralogiste que mademoiselle Graben ! Elle aimait approfondir les questions ardues de la science. Que de douces heures nous avions passes tudier ensemble, et combien jenviai souvent le sort de ces pierres insensibles quelle maniait de ses charmantes mains !

    Puis, linstant de la rcration venue, nous sortions tous les deux, nous prenions par les alles touffues de lAlster, et nous nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronn qui fait si bon effet lextrmit du lac ; chemin faisant, on causait en se tenant par la main. Je lui racontais des choses dont elle riait de son mieux. On arrivait ainsi jusquau bord de lElbe, et, aprs avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands nnuphars blancs, nous revenions au quai par la barque vapeur.

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  • Or, jen tais l de mon rve, quand mon oncle, frappant la table du poing, me ramena violemment la ralit.

    Voyons, dit-il, la premire ide qui doit se prsenter lesprit pour brouiller les lettres dune phrase, cest, il me semble, dcrire les mots verticalement au lieu de les tracer horizontalement.

    Tiens ! pensai-je. Il faut voir ce que cela produit. Axel, jette

    une phrase quelconque sur ce bout de papier ; mais, au lieu de disposer les lettres la suite les unes des autres, mets-les successivement par colonnes verticales, de manire les grouper en nombre de cinq ou six.

    Je compris ce dont il sagissait, et immdiatement jcrivis de haut en bas :

    J m n e G e

    e e , t r n t b m i a !

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  • a i a t i e p e b

    Bon, dit le professeur, sans avoir lu.

    Maintenant, dispose ces mots sur une ligne horizontale.

    Jobis, et jobtins la phrase suivante :

    JmneGe ee,trn tbmia ! aiat iepeb

    Parfait ! fit mon oncle en marrachant le papier des mains, voil qui a dj la physionomie du vieux document : les voyelles sont groupes ainsi que les consonnes dans le mme dsordre ; il y a mme des majuscules au milieu des mots, ainsi que des virgules, tout comme dans le parchemin de Saknussemm !

    Je ne puis mempcher de trouver ces remarques fort ingnieuses.

    Or, reprit mon oncle en sadressant directement moi, pour lire la phrase que tu

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  • viens dcrire, et que je ne connais pas, il me suffira de prendre successivement la premire lettre de chaque mot, puis la seconde, puis la troisime, ainsi de suite.

    Et mon oncle, son grand tonnement, et surtout au mien, lut :

    Je taime bien, ma petite Graben !

    Hein ! fit le professeur. Oui, sans men douter, en amoureux

    maladroit, javais trac cette phrase compromettante !

    Ah ! tu aimes Graben ! reprit mon oncle dun vritable ton de tuteur !

    Oui... Non... balbutiai-je ! Ah ! tu aimes Graben, reprit-il

    machinalement. Eh bien, appliquons mon procd au document en question !

    Mon oncle, retomb dans son absorbante contemplation, oubliait dj mes imprudentes

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  • paroles. Je dis imprudentes, car la tte du savant ne pouvait comprendre les choses du cur. Mais, heureusement, la grande affaire du document lemporta.

    Au moment de faire son exprience capitale, les yeux du professeur Lidenbrock lancrent des clairs travers ses lunettes. Ses doigts tremblrent, lorsquil reprit le vieux parchemin ; il tait srieusement mu. Enfin il toussa fortement, et dune voix grave, appelant successivement la premire lettre, puis la seconde de chaque mot, il me dicta la srie suivante :

    messunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek

    meretarcsilucoYsleffenSnl En finissant, je lavouerai, jtais motionn,

    ces lettres, nommes une une, ne mavaient prsent aucun sens lesprit ; jattendais donc que le professeur laisst se drouler

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  • pompeusement entre ses lvres une phrase dune magnifique latinit.

    Mais, qui aurait pu le prvoir ! Un violent coup de poing branla la table. Lencre rejaillit, la plume me sauta des mains.

    Ce nest pas cela ! scria mon oncle, cela na pas le sens commun !

    Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant lescalier comme une avalanche, il se prcipita dans Knigstrasse, et senfuit toutes jambes.

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  • IV Il est parti ? scria Marthe en accourant au

    bruit de la porte de la rue qui, violemment referme, venait dbranler la maison tout entire.

    Oui ! rpondis-je, compltement parti ! Eh bien ! et son dner ? fit la vieille servante. Il ne dnera pas ! Et son souper ? Il ne soupera pas ! Comment ? dit Marthe en joignant les

    mains. Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni

    personne dans la maison ! Mon oncle Lidenbrock nous met tous la dite jusquau moment o il aura dchiffr un vieux grimoire qui est absolument indchiffrable !

    Jsus ! nous navons donc plus qu mourir

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  • de faim ! Je nosai pas avouer quavec un homme aussi

    absolu que mon oncle, ctait un sort invitable. La vieille servante, srieusement alarme,

    retourna dans sa cuisine en gmissant. Quand je fus seul, lide me vint daller tout

    conter Graben. Mais comment quitter la maison ? Le professeur pouvait rentrer dun instant lautre. Et sil mappelait ? Et sil voulait recommencer ce travail logogryphique, quon et vainement propos au vieil Oedipe ! Et si je ne rpondais pas son appel, quadviendrait-il ?

    Le plus sage tait de rester. Justement, un minralogiste de Besanon venait de nous adresser une collection de godes siliceuses quil fallait classer. Je me mis au travail. Je triai, jtiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces pierres creuses au-dedans desquelles sagitaient de petits cristaux.

    Mais cette occupation ne mabsorbait pas ; laffaire du vieux document ne laissait point de

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  • me proccuper trangement. Ma tte bouillonnait, et je me sentais pris dune vague inquitude. Javais le pressentiment dune catastrophe prochaine.

    Au bout dune heure, mes godes taient tages avec ordre. Je me laissai aller alors dans le grand fauteuil dUtrecht, les bras ballants et la tte renverse. Jallumai ma pipe long tuyau courbe, dont le fourneau sculpt reprsentait une naade nonchalamment tendue ; puis, je mamusai suivre les progrs de la carbonisation, qui de ma naade faisait peu peu une ngresse accomplie. De temps en temps, jcoutais si quelque pas retentissait dans lescalier. Mais non. O pouvait tre mon oncle en ce moment ? Je me le figurais courant sous les beaux arbres de la route dAltona, gesticulant, tirant au mur avec sa canne, dun bras violent battant les herbes, dcapitant les chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires.

    Rentrerait-il triomphant ou dcourag ? Qui aurait raison lun de lautre, du secret ou de lui ? Je minterrogeais ainsi, et, machinalement, je pris

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  • entre mes doigts la feuille de papier sur laquelle sallongeait lincomprhensible srie des lettres traces par moi. Je me rptais :

    Quest-ce que cela signifie ? Je cherchai grouper ces lettres de manire

    former des mots. Impossible ! Quon les runit par deux, trois, ou cinq, ou six, cela ne donnait absolument rien dintelligible. Il y avait bien les quatorzime, quinzime et seizime lettres qui faisaient le mot anglais ice , et la quatre-vingt-quatrime, la quatre-vingt-cinquime et la quatre-vingt-sixime formaient le mot sir . Enfin, dans le corps du document, et la deuxime et la troisime ligne, je remarquai aussi les mots latins rota , mutabile , ira , nec , atra .

    Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison mon oncle sur la langue du document ! Et mme, la quatrime ligne, japerois encore le mot luco qui se traduit par bois sacr . Il est vrai qu la troisime, on lit le mot tabiled de tournure parfaitement hbraque, et la dernire, les

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  • vocables mer , arc , mre , qui sont purement franais.

    Il y avait l de quoi perdre la tte ! Quatre idiomes diffrents dans cette phrase absurde ! Quel rapport pouvait-il exister entre les mots glace, monsieur, colre, cruel, bois sacr, changeant, mre, arc ou mer ? Le premier et le dernier seuls se rapprochaient facilement ; rien dtonnant que, dans un document crit en Islande, il ft question dune mer de glace . Mais de l comprendre le reste du cryptogramme, ctait autre chose.

    Je me dbattais donc contre une insoluble difficult ; mon cerveau schauffait, mes yeux clignaient sur la feuille de papier ; les cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme ces larmes dargent qui glissent dans lair autour de notre tte, lorsque le sang sy est violemment port.

    Jtais en proie une sorte dhallucination ; jtouffais ; il me fallait de lair. Machinalement, je mventai avec la feuille de papier, dont le verso et le recto se prsentrent successivement

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  • mes regards. Quelle fut ma surprise, quand, dans lune de

    ces voltes rapides, au moment o le verso se tournait vers moi, je crus voir apparatre des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre autres craterem et terrestre !

    Soudain une lueur se fit dans mon esprit ; ces seuls indices me firent entrevoir la vrit ; javais dcouvert la loi du chiffre. Pour lire ce document, il ntait pas mme ncessaire de le lire travers la feuille retourne ! Non. Tel il tait, tel il mavait t dict, tel il pouvait tre pel couramment. Toutes les ingnieuses combinaisons du professeur se ralisaient ; il avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la langue du document ! Il sen tait fallu de rien quil pt lire dun bout lautre cette phrase latine, et ce rien , le hasard venait de me le donner !

    On comprend si je fus mu ! Mes yeux se troublrent. Je ne pouvais men servir. Javais tal la feuille de papier sur la table. Il me suffisait dy jeter un regard pour devenir

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  • possesseur du secret. Enfin je parvins calmer mon agitation. Je

    mimposai la loi de faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et je revins mengouffrer dans le vaste fauteuil.

    Lisons , mcriai-je, aprs avoir refait dans mes poumons une ample provision dair.

    Je me penchai sur la table ; je posai mon doigt successivement sur chaque lettre, et, sans marrter, sans hsiter, un instant, je prononai haute voix la phrase tout entire.

    Mais quelle stupfaction, quelle terreur menvahit ! Je restai dabord comme frapp dun coup subit. Quoi ! ce que je venais dapprendre stait accompli ! Un homme avait eu assez daudace pour pntrer !...

    Ah ! mcriai-je en bondissant, mais non ! mais non ! mon oncle ne le saura pas ! Il ne manquerait plus quil vint connatre un semblable voyage ! Il voudrait en goter aussi ! Rien ne pourrait larrter ! Un gologue si dtermin ! Il partirait quand mme, malgr tout,

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  • en dpit de tout ! Et il memmnerait avec lui, et nous nen reviendrions pas ! Jamais ! jamais !

    Jtais dans une surexcitation difficile peindre.

    Non ! non ! ce ne sera pas, dis-je avec nergie, et, puisque je peux empcher quune pareille ide vienne lesprit de mon tyran, je le ferai. tourner et retourner ce document, il pourrait par hasard en dcouvrir la clef ! Dtruisons-le.

    Il y avait un reste de feu dans la chemine. Je saisis non seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem ; dune main fbrile jallais prcipiter le tout sur les charbons et anantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet souvrit. Mon oncle parut.

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  • V Je neus que le temps de replacer sur la table

    le malencontreux document. Le professeur Lidenbrock paraissait

    profondment absorb. Sa pense dominante ne lui laissait pas un instant de rpit ; il avait videmment scrut, analys laffaire, mis en uvre toutes les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il revenait appliquer quelque combinaison nouvelle.

    En effet, il sassit dans son fauteuil, et, la plume la main, il commena tablir des formules qui ressemblaient un calcul algbrique.

    Je suivais du regard sa main frmissante ; je ne perdais pas un seul de ses mouvements. Quelque rsultat inespr allait-il donc inopinment se produire ? Je tremblais, et sans raison, puisque la vraie combinaison, la seule , tant dj

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  • trouve, toute autre recherche devenait forcment vaine.

    Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler, sans lever la tte, effaant, reprenant, raturant, recommenant mille fois.

    Je savais bien que, sil parvenait arranger des lettres suivant toutes les positions relatives quelles pouvaient occuper, la phrase se trouverait faite. Mais je savais aussi que vingt lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de phrases diffrentes compos de cent trente-trois chiffres au moins, nombre presque impossible numrer et qui chappe toute apprciation.

    Jtais rassur sur ce moyen hroque de rsoudre le problme.

    Cependant le temps scoulait ; la nuit se fit ; les bruits de la rue sapaisrent ; mon oncle,

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  • toujours courb sur sa tche, ne vit rien, pas mme la bonne Marthe qui entrouvrit la porte ; il nentendit rien, pas mme la voix de cette digne servante, disant :

    Monsieur soupera-t-il ce soir ? Aussi Marthe dut-elle sen aller sans rponse.

    Pour moi, aprs avoir rsist pendant quelque temps, je fus pris dun invincible sommeil, et je mendormis sur un bout du canap, tandis que mon oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours.

    Quand je me rveillai, le lendemain, linfatigable piocheur tait encore au travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses cheveux entremls sous sa main fivreuse, ses pommettes empourpres indiquaient assez sa lutte terrible avec limpossible, et, dans quelles fatigues de lesprit, dans quelle contention du cerveau, les heures durent scouler pour lui.

    Vraiment, il me fit piti. Malgr les reproches que je croyais tre en droit de lui faire, une certaine motion me gagnait. Le pauvre homme tait tellement possd de son ide, quil oubliait

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  • de se mettre en colre ; toutes ses forces vives se concentraient sur un seul point, et, comme elles ne schappaient pas par leur exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le ft clater dun instant lautre.

    Je pouvais dun geste desserrer cet tau de fer qui lui serrait le crne, dun mot seulement ! Et je nen fis rien.

    Cependant javais bon cur. Pourquoi restai-je muet en pareille circonstance ? Dans lintrt mme de mon oncle.

    Non, non, rptai-je, non, je ne parlerai pas ! Il voudrait y aller, je le connais ; rien ne saurait larrter. Cest une imagination volcanique, et, pour faire ce que dautres gologues nont point fait, il risquerait sa vie. Je me tairai ; je garderai ce secret dont le hasard ma rendu matre ! Le dcouvrir, ce serait tuer le professeur Lidenbrock ! Quil le devine, sil le peut. Je ne veux pas me reprocher un jour de lavoir conduit sa perte !

    Ceci bien rsolu, je me croisai les bras, et jattendis. Mais javais compt sans un incident

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  • qui se produisit quelques heures de l. Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la

    maison pour se rendre au march, elle trouva la porte close ; la grosse clef manquait la serrure. Qui lavait te ? Mon oncle videmment, quand il rentra la veille aprs son excursion prcipite.

    tait-ce dessein ? tait-ce par mgarde ? Voulait-il nous soumettre aux rigueurs de la faim ? Cela met paru un peu fort. Quoi ! Marthe et moi, nous serions victimes dune situation qui ne nous regardait pas le moins du monde ? Sans doute, et je me souvins dun prcdent de nature nous effrayer. En effet, il y a quelques annes, lpoque o mon oncle travaillait sa grande classification minralogique, il demeura quarante-huit heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer cette dite scientifique. Pour mon compte, jy gagnai des crampes destomac fort peu rcratives chez un garon dun naturel assez vorace.

    Or, il me parut que le djeuner allait faire dfaut comme le souper de la veille. Cependant je

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  • rsolus dtre hroque et de ne pas cder devant les exigences de la faim. Marthe prenait cela trs au srieux et se dsolait, la bonne femme. Quant moi, limpossibilit de quitter la maison me proccupait davantage et pour cause. On me comprend bien.

    Mon oncle travaillait toujours ; son imagination se perdait dans le monde idal des combinaisons ; il vivait loin de la terre, et vritablement en dehors des besoins terrestres.

    Vers midi, la faim maiguillonna srieusement ; Marthe, trs innocemment, avait dvor la veille les provisions du garde-manger ; il ne restait plus rien la maison, Cependant je tins bon. Jy mettais une sorte de point dhonneur.

    Deux heures sonnrent. Cela devenait ridicule,

    intolrable mme. Jouvrais des yeux dmesurs. Je commenai me dire que jexagrais limportance du document ; que mon oncle ny ajouterait pas foi ; quil verrait l une simple mystification ; quau pis aller on le retiendrait

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  • malgr lui, sil voulait tenter laventure ; quenfin il pouvait dcouvrit lui-mme la clef du chiffre , et que jen serais alors pour mes frais dabstinence.

    Ces raisons, que jeusse rejetes la veille avec indignation, me parurent excellentes ; je trouvai mme parfaitement absurde davoir attendu si longtemps, et mon parti fut pris de tout dire.

    Je cherchais donc une entre en matire, pas trop brusque, quand le professeur se leva, mit son chapeau et se prpara sortir.

    Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore ! Jamais.

    Mon oncle ! dis-je. Il ne parut pas mentendre. Mon oncle Lidenbrock ! rptai-je en

    levant la voix. Hein ? fit-il comme un homme subitement

    rveill. Eh bien ! cette clef ? Quelle clef ? La clef de la porte ?

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  • Mais non, mcriai-je, la clef du document !

    Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes ; il remarqua sans doute quelque chose dinsolite dans ma physionomie, car il me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il minterrogea du regard. Cependant jamais demande ne fut formule dune faon plus nette.

    Je remuai la tte de haut en bas. Il secoua la sienne avec une sorte de piti,

    comme sil avait affaire un fou. Je fis un geste plus affirmatif. Ses yeux brillrent dun vif clat ; sa main

    devint menaante. Cette conversation muette dans ces

    circonstances et intress le spectateur le plus indiffrent. Et vraiment jen arrivais ne plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne mtoufft dans les premiers embrassements de sa joie. Mais il devint si pressant quil fallut rpondre.

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  • Oui, cette clef !... le hasard !... Que dis-tu ? scria-t-il avec une

    indescriptible motion. Tenez, dis-je en lui prsentant la feuille de

    papier sur laquelle javais crit, lisez. Mais cela ne signifie rien ! rpondit-il en

    froissant la feuille. Rien, en commenant lire par le

    commencement, mais par la fin... Je navais pas achev ma phrase que le

    professeur poussait un cri, mieux quun cri, un vritable rugissement ! Une rvlation venait de se faire, dans son esprit. Il tait transfigur.

    Ah ! ingnieux Saknussemm ! scria-t-il, tu avais donc dabord crit ta phrase lenvers ?

    Et se prcipitant sur la feuille de papier, lil trouble, la voix mue, il lut le document tout entier, en remontant de la dernire lettre la premire.

    Il tait conu en ces termes :

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  • In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum attinges. Kod feci. Arne Saknussem.

    Ce qui, de ce mauvais latin, peut tre traduit

    ainsi : Descends dans le cratre du Yocul de Sneffels

    que lombre du Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet, voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre. Ce que jai fait. Arne Saknussemm.

    Mon oncle, cette lecture, bondit comme sil

    et inopinment touch une bouteille de Leyde. Il tait magnifique daudace, de joie et de conviction. Il allait et venait ; il prenait sa tte deux mains ; il dplaait les siges ; il empilait ses livres ; il jonglait, cest ne pas le croire, avec ses prcieuses godes ; il lanait un coup de poing par-ci, une tape par-l. Enfin ses nerfs se

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  • calmrent et, comme un homme puis par une trop grande dpense de fluide, il retomba dans son fauteuil.

    Quelle heure est-il donc ? demanda-t-il aprs quelques instants de silence.

    Trois heures, rpondis-je. Tiens ! mon dner a pass vite. Je meurs de

    faim. table. Puis ensuite... Ensuite ? Tu feras ma malle. Hein ! mcriai-je. Et la tienne ! rpondit limpitoyable

    professeur en entrant dans la salle manger.

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  • VI ces paroles, un frisson me passa par tout le

    corps. Cependant je me contins. Je rsolus mme de faire bonne figure. Des arguments scientifiques pouvaient seuls arrter le professeur Lidenbrock ; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilit dun pareil voyage. Aller au centre de la terre ! Quelle folie ! Je rservai ma dialectique pour le moment opportun, et je moccupai du repas.

    Inutile de rapporter les imprcations de mon oncle devant la table desservie. Tout sexpliqua. La libert fut rendue la bonne Marthe. Elle courut au march et fit si bien, quune heure aprs ma faim tait calme, et je revenais au sentiment de la situation.

    Pendant le repas, mon oncle fut presque gai ; il lui chappait de ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses. Aprs le dessert, il

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  • me fit signe de le suivre dans son cabinet. Jobis. Il sassit un bout de sa table de

    travail, et moi lautre. Axel, dit-il dune voix assez douce, tu es un

    garon trs ingnieux ; tu mas rendu l un fier service, quand, de guerre lasse, jallais abandonner cette combinaison. O me serais-je gar ? Nul ne peut le savoir ! Je noublierai jamais cela, mon garon, et de la gloire que nous allons acqurir tu auras ta part.

    Allons ! pensai-je, il est de bonne humeur ; le moment est venu de discuter cette gloire.

    Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le plus absolu, tu mentends ? Je ne manque pas denvieux dans le monde des savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage, qui ne sen douteront qu notre retour.

    Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux ft si grand ?

    Certes ! qui hsiterait conqurir une telle renomme ? Si ce document tait connu, une

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  • arme entire de gologues se prcipiterait sur les traces dArne Saknussemm !

    Voil ce dont je ne suis pas persuad, mon oncle, car rien ne prouve lauthenticit de ce document.

    Comment ! Et le livre dans lequel nous lavons dcouvert !

    Bon ! jaccorde que ce Saknussemm ait crit ces lignes, mais sensuit-il quil ait rellement accompli ce voyage, et ce vieux parchemin ne peut-il renfermer une mystification ?

    Ce dernier mot, un peu hasard, je regrettai presque de lavoir prononc ; le professeur frona son pais sourcil, et je craignais davoir compromis les suites de cette conversation. Heureusement il nen fut rien. Mon svre interlocuteur baucha une sorte de sourire sur ses lvres et rpondit :

    Cest ce que nous verrons. Ah ! fis-je un peu vex ; mais permettez-moi

    dpuiser la srie des objections relatives ce document.

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  • Parle, mon garon, ne te gne pas. Je te laisse toute libert dexprimer ton opinion. Tu nes plus mon neveu, mais mon collgue. Ainsi, va.

    Eh bien, je vous demanderai dabord ce que sont ce Yocul, ce Sneffels et ce Scartaris, dont je nai jamais entendu parler ?

    Rien nest plus facile. Jai prcisment reu, il y a quelque temps, une carte de mon ami Augustus Peterman de Leipzig ; elle ne pouvait arriver plus propos. Prends le troisime atlas dans la seconde trave de la grande bibliothque, srie Z, planche 4.

    Je me levai, et, grce ces indications prcises, je trouvai rapidement latlas demand. Mon oncle louvrit et dit :

    Voici une des meilleures cartes de lIslande, celle de Handerson, et je crois quelle va nous donner la solution de toutes tes difficults.

    Je me penchai sur la carte. Vois cette le compose de volcans, dit le

    professeur, et remarque quils portent tous le nom

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  • de Yocul. Ce mot veut dire glacier en islandais, et, sous la latitude leve de lIslande, la plupart des ruptions se font jour travers les couches de glace. De l cette dnomination de Yocul applique tous les monts ignivomes de lle.

    Bien, rpondis-je ; mais quest-ce que le Sneffels ?

    Jesprais qu cette demande il ny aurait pas de rponse. Je me trompais. Mon oncle reprit :

    Suis-moi sur la cte occidentale de lIslande. Aperois-tu Reykjawik, sa capitale ? Oui. Bien. Remonte les fjords innombrables de ces rivages rongs par la mer, et arrte-toi un peu au-dessous du soixante-cinquime degr de latitude. Que vois-tu l ?

    Une sorte de presqule semblable un os dcharn, que termine une norme rotule.

    La comparaison est juste, mon garon ; maintenant, naperois-tu rien sur cette rotule ?

    Si, un mont qui semble avoir pouss en mer. Bon ! cest le Sneffels.

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  • Le Sneffels ? Lui-mme, une montagne haute de cinq

    mille pieds, lune des plus remarquables de lle, et coup sr la plus clbre du monde entier, si son cratre aboutit au centre du globe.

    Mais cest impossible ! mcriai-je en haussant les paules et rvolt contre une pareille supposition.

    Impossible ! rpondit le professeur Lidenbrock dun ton svre. Et pourquoi cela ?

    Parce que ce cratre est videmment obstru par les laves, les roches brlantes, et qualors...

    Et si cest un cratre teint ? teint ? Oui. Le nombre des volcans en activit la

    surface du globe nest actuellement que de trois cents environ ; mais il existe une bien plus grande quantit de volcans teints. Or le Sneffels compte parmi ces derniers, et, depuis les temps historiques, il na eu quune seule ruption, celle de 1219 ; partir de cette poque, ses rumeurs se sont apaises peu peu, et il nest plus au nombre

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  • des volcans actifs. ces affirmations positives je navais

    absolument rien rpondre ; je me rejetai donc sur les autres obscurits que renfermait le document.

    Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent faire l les calendes de juillet ?

    Mon oncle prit quelques moments de rflexion. Jeus un instant despoir, mais un seul, car bientt il me rpondit en ces termes :

    Ce que tu appelles obscurit est pour moi lumire. Cela prouve les soins ingnieux avec lesquels Saknussemm a voulu prciser sa dcouverte. Le Sneffels est form de plusieurs cratres ; il y avait donc ncessit dindiquer celui dentre eux qui mne au centre du globe. Qua fait le savant Islandais ? Il a remarqu quaux approches des calendes de juillet, cest--dire vers les derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le Scartaris, projetait son ombre jusqu louverture du cratre en question, et il a consign le fait dans son document. Pouvait-il imaginer une indication plus exacte, et

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  • une fois arrivs au sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible dhsiter sur le chemin prendre ?

    Dcidment mon oncle avait rponse tout. Je

    vis bien quil tait inattaquable sur les mots du vieux parchemin. Je cessai donc de le presser ce sujet, et, comme il fallait le convaincre avant tout, je passais aux objections scientifiques, bien autrement graves, mon avis.

    Allons, dis-je, je suis forc den convenir, la phrase de Saknussemm est claire et ne peut laisser aucun doute lesprit. Jaccorde mme que le document a un air de parfaite authenticit. Ce savant est all au fond du Sneffels ; il a vu lombre du Scartaris caresser les bords du cratre avant les calendes de juillet ; il a mme entendu raconter dans les rcits lgendaires de son temps que ce cratre aboutissait au centre de la terre ; mais quant y tre parvenu lui-mme, quant avoir fait le voyage et en tre revenu, sil la entrepris, non, cent fois non !

    Et la raison ? dit mon oncle dun ton

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  • singulirement moqueur. Cest que toutes les thories de la science

    dmontrent quune pareille entreprise est impraticable !

    Toutes les thories disent cela ? rpondit le professeur on prenant un air bonhomme. Ah ! les vilaines thories ! comme elles vont nous gner, ces pauvres thories !

    Je vis quil se moquait de moi, mais je continuai nanmoins :

    Oui ! il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente environ dun degr par soixante-dix pieds de profondeur au-dessous de la surface du globe ; or, en admettant cette proportionnalit constante, le rayon terrestre tant de quinze cents lieues, il existe au centre une temprature de deux millions de degrs. Les matires de lintrieur de la terre se trouvent donc ltat de gaz incandescent, car les mtaux, lor, le platine, les roches les plus dures, ne rsistent pas une pareille chaleur. Jai donc le droit de demander sil est possible de pntrer dans un semblable milieu !

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  • Ainsi, Axel, cest la chaleur qui tembarrasse ?

    Sans doute. Si nous arrivions une profondeur de dix lieues seulement, nous serions parvenus la limite de lcorce terrestre, car dj la temprature est suprieure treize cents degrs.

    Et tu as peur dentrer en fusion ? Je vous laisse la question dcider,

    rpondis-je avec humeur. Voici ce que je dcide, rpondit le

    professeur Lidenbrock en prenant ses grands airs ; cest que ni toi ni personne ne sait dune faon certaine ce qui se passe lintrieur du globe, attendu quon connat peine la douze millime partie de son rayon ; cest que la science est minemment perfectible et que chaque thorie est incessamment dtruite par une thorie nouvelle. Na-t-on pas cru jusqu Fourier que la temprature des espaces plantaires allait toujours diminuant, et ne sait-on pas aujourdhui que les plus grands froids des rgions thres ne dpassent pas quarante ou cinquante degrs au-

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  • dessous de zro ? Pourquoi nen serait-il pas ainsi de la chaleur interne ? Pourquoi, une certaine profondeur, natteindrait-elle pas une limite infranchissable, au lieu de slever jusquau degr de fusion des minraux les plus rfractaires ?

    Mon oncle plaant la question sur le terrain des hypothses, je neus rien rpondre.

    Eh bien, je te dirai que de vritables savants, Poisson entre autres, ont prouv que, si une chaleur de deux millions de degrs existait lintrieur du globe, les gaz incandescents provenant des matires fondues acquerraient une lasticit telle que lcorce terrestre ne pourrait y rsister et claterait comme les parois dune chaudire sous leffort de la vapeur.

    Cest lavis de Poisson, mon oncle, voil tout.

    Daccord, mais cest aussi lavis dautres gologues distingus, que lintrieur du globe nest form ni de gaz ni deau, ni des plus lourdes pierres que nous connaissions, car, dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois moindre.

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  • Oh ! avec les chiffres on prouve tout ce quon veut !

    Et avec les faits, mon garon, en est-il de mme ? Nest-il pas constant que le nombre des volcans a considrablement diminu depuis les premiers jours du monde, et, si chaleur centrale il y a, ne peut-on en conclure quelle tend saffaiblir ?

    Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je nai plus discuter.

    Et moi jai dire qu mon opinion se joignent les opinions de gens fort comptents. Te souviens-tu dune visite que me fit le clbre chimiste anglais Humphry Davy en 1825 ?

    Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans aprs.

    Eh bien, Humphry Davy vint me voir son passage Hambourg. Nous discutmes longtemps, entre autres questions, lhypothse de la liquidit du noyau intrieur de la terre. Nous tions tous deux daccord que cette liquidit ne pouvait exister, par une raison laquelle la

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  • science na jamais trouv de rponse. Et laquelle ? dis-je un peu tonn. Cest que cette masse liquide serait sujette

    comme lOcan, lattraction de la lune, et consquemment, deux fois par jour, il se produirait des mares intrieures qui, soulevant lcorce terrestre, donneraient lieu des tremblements de terre priodiques !

    Mais il est pourtant vident que la surface du globe a t soumise la combustion, et il est permis de supposer que la crote extrieure sest refroidie dabord, tandis que la chaleur se rfugiait au centre.

    Erreur, rpondit mon oncle ; la terre a t chauffe par la combustion de sa surface, et non autrement. Sa surface tait compose dune grande quantit de mtaux, tels que le potassium, le sodium, qui ont la proprit de senflammer au seul contact de lair et de leau ; ces mtaux prirent feu quand les vapeurs atmosphriques se prcipitrent en pluie sur le sol, et peu peu, lorsque les eaux pntrrent dans les fissures de lcorce terrestre, elles dterminrent de

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  • nouveaux incendies avec explosions et ruptions. De l les volcans si nombreux aux premiers jours du monde.

    Mais voil une ingnieuse hypothse ! mcriai-je un peu malgr moi.

    Et quHumphry Davy me rendit sensible, ici mme, par une exprience bien simple. Il composa une boule mtallique faite principalement des mtaux dont je viens de parler, et qui figurait parfaitement notre globe ; lorsquon faisait tomber une fine rose sa surface, celle-ci se boursouflait, soxydait et formait une petite montagne ; un cratre souvrait son sommet ; lruption avait lieu et communiquait toute la boule une chaleur telle quil devenait impossible de la tenir la main.

    Vraiment, je commenais tre branl par les arguments du professeur ; il les faisait valoir dailleurs avec sa passion et son enthousiasme habituels.

    Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, ltat du noyau central a soulev des hypothses diverses entre les gologues ; rien de moins prouv que ce fait

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  • dune chaleur interne ; suivant moi, elle nexiste pas ; elle ne saurait exister ; nous le verrons, dailleurs, et, comme Arne Saknussemm, nous saurons quoi nous en tenir sur cette grande question.

    Eh bien ! oui, rpondis-je en me sentant gagner cet enthousiasme ; oui, nous le verrons, si on y voit toutefois.

    Et pourquoi pas ? Ne pouvons-nous compter sur des phnomnes lectriques pour nous clairer, et mme sur latmosphre, que sa pression peut rendre lumineuse en sapprochant du centre ?

    Oui, dis-je, oui ! cela est possible, aprs tout. Cela est certain, rpondit triomphalement

    mon oncle ; mais silence, entends-tu ! silence sur tout ceci, et que personne nait ide de dcouvrir avant nous le centre de la terre.

    70

  • VII Ainsi se termina cette mmorable sance. Cet

    entretien me donna la fivre. Je sortis du cabinet de mon oncle comme tourdi, et il ny avait pas assez dair dans les rues de Hambourg pour me remettre. Je gagnai donc les bords de lElbe, du ct du bac vapeur qui met la ville en communication avec le chemin de fer de Hambourg.

    tais-je convaincu de ce que je venais dapprendre ? Navais-je pas subi la domination du professeur Lidenbrock ? Devais-je prendre au srieux sa rsolution daller au centre du massif terrestre ? Venais-je dentendre les spculations insenses dun fou ou les dductions scientifiques dun grand gnie ? En tout cela, o sarrtait la vrit, o commenait lerreur ?

    Je flottais entre mille hypothses contradictoires, sans pouvoir maccrocher

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  • aucune. Cependant je me rappelais avoir t

    convaincu, quoique mon enthousiasme comment se modrer ; mais jaurais voulu partir immdiatement et ne pas prendre le temps de la rflexion. Oui, le courage ne met pas manqu pour boucler ma valise en ce moment.

    Il faut pourtant lavouer, une heure aprs, cette surexcitation tomba ; mes nerfs se dtendirent, et des profonds abmes de la terre je remontai sa surface.

    Cest absurde ! mcriai-je ; cela na pas le sens commun ! Ce nest pas une proposition srieuse faire un garon sens. Rien de tout cela nexiste. Jai mal dormi, jai fait un mauvais rve.

    Cependant javais suivi les bords de lElbe et tourn la ville. Aprs avoir remont le port, jtais arriv la route dAltona. Un pressentiment me conduisait, pressentiment justifi, car japerus bientt ma petite Graben qui, de son pied leste, revenait bravement Hambourg.

    72

  • Graben ! lui criai-je de loin. La jeune fille sarrta, un peu trouble,

    jimagine, de sentendre appeler ainsi sur une grande route. En dix pas je fus prs delle.

    Axel ! fit-elle surprise. Ah ! tu es venu ma rencontre ! Cest bien cela, monsieur.

    Mais, en me regardant, Graben ne put se mprendre mon air inquiet, boulevers.

    Quas-tu donc ? dit-elle en me tendant la main.

    Ce que jai, Graben ! mcriai-je. En deux secondes et en trois phrases ma jolie

    Virlandaise tait au courant de la situation. Pendant quelques instants elle garda le silence. Son cur palpitait-il lgal du mien ? Je lignore, mais sa main ne tremblait pas dans la mienne. Nous fmes une centaine de pas sans parler.

    Axel ! me dit-elle enfin. Ma chre Graben ! Ce sera l un beau voyage.

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  • Je bondis ces mots. Oui, Axel, un voyage digne du neveu dun

    savant. Il est bien quun homme se soit distingu par quelque grande entreprise !

    Quoi ! Graben, tu ne me dtournes pas de tenter une pareille expdition ?

    Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais volontiers, si une pauvre fille ne devait tre un embarras pour vous.

    Dis-tu vrai ? Je dis vrai. Ah ! femmes, jeunes filles, curs fminins

    toujours incomprhensibles ! Quand vous ntes pas les plus timides des tres, vous en tes les plus braves ! La raison na que faire auprs de vous. Quoi ! cette enfant mencourageait prendre part cette expdition ! Elle net pas craint de tenter laventure. Elle my poussait, moi quelle aimait cependant !

    Jtais dconcert et, pourquoi ne pas le dire, honteux.

    Graben, repris-je, nous verrons si demain

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  • tu parleras de cette manire. Demain, cher Axel, je parlerai comme

    aujourdhui. Graben et moi, nous tenant par la main, mais

    gardant un profond silence, nous continumes notre chemin, jtais bris par les motions de la journe.

    Aprs tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin et, dici l, bien des vnements se passeront qui guriront mon oncle de sa manie de voyager sous terre.

    La nuit tait venue quand nous arrivmes la maison de Knigstrasse. Je mattendais trouver la demeure tranquille, mon oncle couch suivant son habitude et la bonne Marthe donnant la salle manger le dernier coup de plumeau du soir.

    Mais javais compt sans limpatience du professeur. Je le trouvai criant, sagitant au milieu dune troupe de porteurs qui dchargeaient certaines marchandises dans lalle ; la vieille servante ne savait o donner de la tte.

    75

  • Mais viens donc, Axel ; hte-toi donc, malheureux ! scria mon oncle du plus loin quil maperut, et ta malle qui nest pas faite, et mes papiers qui ne sont pas en ordre, et mon sac de voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes gutres qui narrivent pas !

    Je demeurai stupfait. La voix me manquait pour parler. Cest peine si mes lvres purent articuler ces mots :

    Nous partons donc ? Oui, malheureux garon, qui vas te

    promener au lieu dtre l ! Nous partons ? rptai-je dune voix

    affaiblie. Oui, aprs-demain matin, la premire

    heure. Je ne pus en entendre davantage, et je

    menfuis dans ma petite chambre. Il ny avait plus en douter ; mon oncle venait

    demployer son aprs-midi se procurer une partie des objets et ustensiles ncessaires son voyage ; lalle tait encombre dchelles de

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  • cordes, de cordes nuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de pics, de btons ferrs, de pioches, de quoi charger dix hommes au moins.

    Je passai une nuit affreuse. Le lendemain je mentendis appeler de bonne heure. Jtais dcid ne pas ouvrir ma porte. Mais le moyen de rsister la douce voix qui prononait ces mots : Mon cher Axel ?

    Je sortis de ma chambre. Je pensai que mon air dfait, ma pleur, mes yeux rougis par linsomnie allaient produire leur effet sur Graben et changer ses ides.

    Ah ! mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux et que la nuit ta calm.

    Calm ! mcriai-je. Je me prcipitai vers mon miroir. Eh bien,

    javais moins mauvaise mine que je ne le supposais. Ctait ny pas croire.

    Axel, me dit Graben, jai longtemps caus avec mon tuteur. Cest un hardi savant, un homme de grand courage, et tu te souviendras

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  • que son sang coule dans tes veines. Il ma racont ses projets, ses esprances, pourquoi et comment il espre atteindre son but. Il y parviendra, je nen doute pas. Ah ! cher Axel, cest beau de se dvouer ainsi la science ! Quelle gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon ! Au retour, Axel, tu seras un homme, son gal, libre de parler, libre dagir, libre enfin de...

    La jeune fille, rougissante, nacheva pas. Ses paroles me ranimaient. Cependant je ne voulais pas croire encore notre dpart. Jentranai Graben vers le cabinet du professeur.

    Mon oncle, dis-je, il est donc bien dcid que nous partons ?

    Comment ! tu en doutes ? Non, dis-je afin de ne pas le contrarier.

    Seulement, je vous demanderai ce qui nous presse.

    Mais le temps ! le temps qui fuit avec une irrparable vitesse !

    Cependant nous ne sommes quau 26 mai, et jusqu la fin de juin...

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  • Eh ! crois-tu donc, ignorant, quon se rende si facilement en Islande ? Si tu ne mavais pas quitt comme un fou, je taurais emmen au Bureau-office de Copenhague, chez Liffender et Co. L, tu aurais vu que de Copenhague Reykjawik il ny a quun service.

    Eh bien ? Eh bien ! si nous attendions au 22 juin, nous

    arriverions trop tard pour voir lombre du Scartaris caresser le cratre du Sneffels ! Il faut donc gagner Copenhague au plus vite pour y chercher un moyen de transport. Va faire ta malle !

    Il ny avait pas un mot rpondre. Je remontai dans ma chambre. Graben me suivit. Ce fut elle qui se chargea de mettre en ordre, dans une petite valise, les objets ncessaires mon voyage. Elle ntait pas plus mue que sil se ft agi dune promenade Lubeck ou Heligoland. Ses petites mains allaient et venaient sans prcipitation. Elle causait avec calme. Elle me donnait les raisons les plus senses en faveur de notre expdition. Elle menchantait, et je me sentais une grosse

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  • colre contre elle. Quelquefois je voulais memporter, mais elle ny prenait garde et continuait mthodiquement sa tranquille besogne.

    Enfin la dernire courroie de la valise fut boucle. Je descendis au rez-de-chausse.

    Pendant cette journe les fournisseurs dinstruments de physique, darmes, dappareils lectriques staient multiplis. La bonne Marthe en perdait la tte.

    Est-ce que monsieur est fou ? me dit-elle. Je fis un signe affirmatif. Et il vous emmne avec lui ? Mme affirmation. O cela ? dit-elle. Jindiquai du doigt le centre de la terre. la cave ? scria la vieille servante. Non, dis-je enfin, plus bas ! Le soir arriva. Je navais plus conscience du

    temps coul. demain matin, dit mon oncle, nous partons

    80

  • six heures prcises. dix heures je tombai sur mon lit comme une

    masse inerte. Pendant la nuit mes terreurs me reprirent. Je la passai rver de gouffres ! Jtais en

    proie au dlire. Je me sentais treint par la main vigoureuse du professeur, entran, abm, enlis ! Je tombais au fond dinsondables prcipices avec cette vitesse croissante des corps abandonns dans lespace. Ma vie ntait plus quune chute interminable.

    Je me rveillai cinq heures, bris de fatigue et dmotion. Je descendis la salle manger. Mon oncle tait table. Il dvorait. Je le regardai avec un sentiment dhorreur. Mais Graben tait l. Je ne dis rien. Je ne pus manger.

    cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue. Une large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer dAltona. Elle fut bientt encombre des colis de mon oncle.

    Et ta malle ? me dit-il.

    81

  • Elle est prte, rpondis-je en dfaillant. Dpche-toi donc de la descendre, ou tu vas

    nous faire manquer le train ! Lutter contre ma destine me parut alors

    impossible. Je remontai dans ma chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches de lescalier, je mlanai sa suite.

    En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains de Graben les rnes de sa maison. Ma jolie Virlandaise conservait son calme habituel. Elle embrassa son tuteur, mais elle ne put retenir une larme en effleurant ma joue de ses douces lvres.

    Graben ! mcriai-je. Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu

    quittes ta fiance, mais tu trouveras ta femme au retour.

    Je serrai Graben dans mes bras, et pris place dans la voiture. Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressrent un dernier adieu ; puis les deux chevaux, excits par le sifflement

    82

  • de leur conducteur, slancrent au galop sur la route dAltona.

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  • VIII Altona, vritable banlieue de Hambourg, est

    tte de ligne du chemin de fer de Kiel qui devait nous conduire au rivage des Belt. En moins de vingt minutes, nous entrions sur le territoire du Holstein.

    six heures et demie la voiture sarrta devant la gare ; les nombreux colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage furent dchargs, transports, pess, tiquets, rechargs dans le wagon de bagages, et sept heures nous tions assis lun vis--vis de lautre dans le mme compartiment. La vapeur siffla, la locomotive se mit en mouvement. Nous tions partis.

    tais-je rsign ? Pas encore. Cependant lair frais du matin, les dtails de la route rapidement renouvels par la vitesse du train me distrayaient de ma grande proccupation.

    Quant la pense du professeur, elle devanait

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  • videmment ce convoi trop lent au gr de son impatience. Nous tions seuls dans le wagon, mais sans parler. Mon oncle revisitait ses poches et son sac de voyage avec une minutieuse attention. Je vis bien que rien ne lui manquait des pices ncessaires lexcution de ses projets.

    Entre autres, une feuille de papier, plie avec soin, portait len-tte de la chancellerie danoise, avec la signature de M. Christiensen, consul Hambourg et lami du professeur. Cela devait nous donner toute facilit dobtenir Copenhague des recommandations pour le gouverneur de lIslande.

    Japerus aussi le fameux document prcieusement enfoui dans la plus secrte poche du portefeuille. Je le maudis du fond du cur, et je me remis examiner le pays. Ctait une vaste suite de plaines peu curieuses, monotones, limoneuses et assez fcondes : une campagne trs favorable ltablissement dun railway et propice ces lignes droites si chres aux compagnies de chemins de fer.

    Mais cette monotonie neut pas le temps de

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  • ma fatiguer, car, trois heures aprs notre dpart, le train sarrtait Kiel, deux pas de la mer.

    Nos bagages tant enregistrs pour Copenhague, il ny eut pas sen occuper. Cependant le professeur les suivit dun il inquiet pendant leur transport au bateau vapeur. L ils disparurent fond de cale.

    Mon oncle, dans sa prcipitation, avait si bien calcul les heures de correspondance du chemin de fer et du bateau, quil nous restait une journe entire perdre. Le steamer lEllenora ne partait pas avant la nuit. De l une fivre de neuf heures, pendant laquelle lirascible voyageur envoya tous les diables ladministration des bateaux et des railways et les gouvernements qui tolraient de pareils abus. Je dus faire chorus avec lui quand il entreprit le capitaine de lEllenora ce sujet. Il voulait lobliger chauffer sans perdre un instant. Lautre lenvoya promener.

    Kiel, comme ailleurs, il faut bien quune journe se passe. force de nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au fond de laquelle slve la petite ville, de parcourir les

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  • bois touffus qui lui donnent lapparence dun nid dans un faisceau de branches, dadmirer les villas pourvues chacune de leur petite maison de bain froid, enfin de courir et de maugrer, nous atteignmes dix heures du soir.

    Les tourbillons de la fume de lEllenora se dveloppaient dans le ciel ; le pont tremblotait sous les frissonnements de la chaudire ; nous tions bord et propritaires de deux couchettes tages dans lunique chambre du bateau.

    dix heures un quart les amarres furent largues, et le steamer fila rapidement sur les sombres eaux du Grand Belt.

    La nuit tait noire ; il y avait belle brise et forte mer ; quelques feux de la cte apparurent dans les tnbres ; plus tard, je ne sais, un phare clats tincela au-dessus des flots ; ce fut tout ce qui resta dans mon souvenir de cette premire traverse.

    sept heures du matin nous dbarquions

    Korsor, petite ville situe sur la cte occidentale

    87

  • du Seeland. L nous sautions du bateau dans un nouveau chemin de fer qui nous emportait travers un pays non moins plat que les campagnes du Holstein.

    Ctait encore trois heures de voyage avant datteindre la capitale du Danemark. Mon oncle navait pas ferm lil de la nuit. Dans son impatience, je crois quil poussait le wagon avec ses pieds.

    Enfin il aperut une chappe de mer. Le Sund ! scria-t-il. Il y avait sur notre gauche une vaste

    construction qui ressemblait un hpital. Cest une maison de fous, dit un de nos

    compagnons de voyage. Bon, pensai-je, voil un tablissement o

    nous devrions finir nos jours ! Et, si grand quil ft, cet hpital serait encore trop petit pour contenir toute la folie du professeur Lidenbrock !

    Enfin, dix heures du matin, nous prenions pied Copenhague ; les bagages furent chargs

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  • sur une voiture et conduits avec nous lhtel du Phnix dans Bred-Gade. Ce fut laffaire dune demi-heure, car la gare est situe en dehors de la ville. Puis mon oncle, faisant une toilette sommaire, mentrana sa suite. Le portier de lhtel parlait lallemand et langlais ; mais le professeur, en sa qualit de polyglotte, linterrogea en bon danois, et ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la situation du Musum des Antiquits du Nord.

    Le directeur de ce curieux tablissement, o sont entasses des merveilles qui permettraient de reconstruire lhistoire du pays avec ses vieilles armes de pierre, ses hanaps et ses bijoux, tait un savant, lami du consul de Hambourg, M. le professeur Thomson.

    Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation. En gnral, un savant en reoit assez mal un autre. Mais ici ce fut tout autrement. M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial accueil au professeur Lidenbrock, et mme son neveu. Dire que notre secret fut gard vis--vis de lexcellent directeur du Musum, cest peine

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  • ncessaire. Nous voulions tout bonnement visiter lIslande en amateurs dsintresss.

    M. Thomson se mit entirement notre disposition, et nous courmes les quais afin de chercher un navire en partance.

    Jesprais que les moyens de transport manqueraient absolument ; mais il nen fut rien. Une petite golette danoise, la Valkyrie, devait mettre la voile le 2 juin pour Reykjawik. Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait bord ; son futur passager, dans sa joie, lui serra les mains les briser. Ce brave homme fut un peu tonn dune pareille treinte. Il trouvait tout simple daller en Islande, puisque ctait son mtier. Mon oncle trouvait cela sublime. Le digne capitaine profita de cet enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son btiment. Mais nous ny regardions pas de si prs.

    Soyez bord mardi, sept heures du matin , dit M. Bjarne aprs avoir empoch un nombre respectable de species-dollars.

    Nous remercimes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous revnmes lhtel du Phnix.

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  • Cela va bien ! cela va trs bien, rptait mon oncle. Quel heureux hasard davoir trouv ce btiment prt partir ! Maintenant djeunons, et allons visiter la ville.

    Nous nous rendmes Kongens-Nye-Torw, place irrgulire o se trouve un poste avec deux innocents canons braqus qui ne font peur personne. Tout prs, au n 5, il y avait une restauration franaise, tenue par un cuisinier nomm Vincent ; nous y djeunmes suffisamment pour le prix modr de quatre marks chacun.1

    Puis je pris un plaisir denfant parcourir la ville ; mon oncle se laissait promener ; dailleurs il ne vit rien, ni linsignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septime sicle qui enjambe le canal devant le Musum, ni cet immense cnotaphe de Torwaldsen, orn de peintures murales horribles et qui contient lintrieur les uvres de ce statuaire, ni, dans un assez beau parc, le chteau bonbonnire de Rosenborg, ni

    1 2 francs 75 centimes environ. Note de lauteur.

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  • ladmirable difice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait avec les queues entrelaces de quatre dragons de bronze, ni les grands moulins des remparts, dont les vastes ailes senflaient comme les voiles dun vaisseau au vent de la mer.

    Quelles dlicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie Virlandaise et moi, du ct du port o les deux-ponts et les frgates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les bords verdoyants du dtroit, travers ces ombrages touffus au sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent leur gueule noirtre entre les branches des sureaux et des saules !

    Mais, hlas ! elle tait loin, ma pauvre Graben, et pouvais-je esprer de la revoir jamais ?

    Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites enchanteurs, il fut vivement frapp par la vue dun certain clocher situ dans lle dAmak, qui forme le quartier sud-ouest de Copenhague.

    Je reus lordre de diriger nos pas de ce ct ;

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  • je montai dans une petite embarcation vapeur qui faisait le service des canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de Dock-Yard.

    Aprs avoir travers quelques rues troites o des galriens, vtus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous le bton des argousins, nous arrivmes devant Vor-Frelsers-Kirk. Cette glise noffrait rien de remarquable. Mais voici pourquoi son clocher assez lev avait attir lattention du professeur : partir de la plate-forme, un escalier extrieur circulait autour de sa flche, et ses spirales se droulaient en plein ciel.

    Montons, dit mon oncle. Mais, le vertige ? rpliquai-je. Raison de plus, il faut sy habituer. Cependant... Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps. Il fallut obir. Un gardien, qui demeurait de

    lautre ct de la rue, nous remit une clef, et lascension commena.

    Mon oncle me prcdait dun pas alerte. Je le suivais non sans terreur, car la tte me tournait

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  • avec une dplorable facilit. Je navais ni laplomb des aigles ni linsensibilit de leurs nerfs.

    Tant que nous fmes emprisonns dans la vis intrieure, tout alla bien ; mais aprs cent cinquante marches lair vint me frapper au visage, nous tions parvenus la plate-forme du clocher. L commenait lescalier arien, gard par une frle rampe, et dont les marches, de plus en plus troites, semblaient monter vers linfini.

    Je ne pourrai jamais ! mcriai-je. Serais-tu poltron, par hasard ? Monte !

    rpondit impitoyablement le professeur. Force fut de le suivre en me cramponnant. Le

    grand air mtourdissait ; je sentais le clocher osciller sous les rafales ; mes jambes se drobaient ; je grimpai bientt sur les genoux, puis sur le ventre ; je fermais les yeux ; jprouvais le mal de lespace.

    Enfin, mon oncle me tirant par le collet, jarrivai prs de la boule.

    Regarde, me dit-il, et regarde bien ! il faut

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  • prendre des leons dabme ! Jouvris les yeux. Japerus les maisons

    aplaties et comme crases par une chute, au milieu du brouillard des fumes. Au-dessus de ma tte passaient des nuages chevels, et, par un renversement doptique, ils me paraissaient immobiles, tandis que le clocher, la boule, moi, nous tions entrans avec une fantastique vitesse. Au loin, dun ct stendait la campagne verdoyante ; de lautre tincelait la mer sous un faisceau de rayons. Le Sund se droulait la pointe dElseneur, avec quelques voiles blanches, vritables ailes de goland, et dans la brume de lest ondulaient les ctes peine estompes de la Sude. Toute cette immensit tourbillonnait mes regards.

    Nanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder. Ma premire leon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut permis de redescendre et de toucher du pied le pav solide des rues, jtais courbatur.

    Nous recommencerons demain , dit mon professeur.

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  • Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice vertigineux, et, bon gr mal gr, je fis des progrs sensibles dans lart des hautes contemplations .

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  • IX Le jour du dpart arriva. La veille, le

    complaisant M. Thomson nous avait apport des lettres de recommandations pressantes pour le comte Trampe, gouverneur de lIslande, M. Pietursson, le coadjuteur de lvque, et M. Finsen, maire de Reykjawik. En retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignes de main.

    Le 2, six heures du matin, nos prcieux bagages taient rendus bord de la Valkyrie. Le capitaine nous conduisit des cabines assez troites et disposes sous une espce de rouffle.

    Avons-nous bon vent ? demanda mon oncle. Excellent, rpondit le capitaine Bjarne ; un

    vent de sud-est. Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.

    Quelques instants plus tard, la golette, sous sa misaine, sa brigantine, son hunier et son

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  • perroquet, appareilla et donna pleine toile dans le dtroit. Une heure aprs la capitale du Danemark semblait senfoncer dans les flots loigns et la Valkyrie rasait la cte dElseneur. Dans la disposition nerveuse o je me trouvais, je mattendais voir lombre dHamlet errant sur la terrasse lgendaire.

    Sublime insens ! disais-je, tu nous approuverais sans doute ! tu nous suivrais peut-tre pour venir au centre du globe chercher une solution ton doute ternel !

    Mais rien ne parut sur les antiques murailles ; le chteau est, dailleurs, beaucoup plus jeune que lhroque prince de Danemark. Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce dtroit du Sund o passent chaque anne quinze mille navires de toutes les nations.

    Le chteau de Krongborg disparut bientt dans la brume, ainsi que la tour dHelsinborg, leve sur la rive sudoise, et la golette sinclina lgrement sous les brises du Cattgat.

    La Valkyrie tait fine voilire, mais avec un navire voiles on ne sait jamais trop sur quoi

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  • compter. Elle transportait Reykjawik du charbon, des ustensiles de mnage, de la poterie, des vtements de laine et une cargaison de bl ; cinq hommes dquipage, tous Danois, suffisaient la manuvrer.

    Quelle sera la dure de la traverse ? demanda mon oncle au capitaine.

    Une dizaine de jours, rpondit ce dernier, si nous ne rencontrons pas trop de grains de nord-ouest par le travers des Fero.

    Mais, enfin, vous ntes pas sujet prouver des retards considrables ?

    Non, monsieur Lidenbrock ; soyez tranquille, nous arriverons.

    Vers le soir la golette doubla le cap Skagen la pointe nord du Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea lextrmit de la Norvge par le travers du cap Lindness et donna dans la mer du Nord.

    Deux jours aprs, nous avions connaissance des ctes dcosse la hauteur de Peterheade, et la Valkyrie se dirigea vers les Fero en passant

    99

  • entre les Orcades et les Seethland.< Bientt notre golette fut battue par les vagues

    de lAtlantique ; elle dut louvoyer contre le vent du nord et natteignit pas sans peine les Fero. Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus orientale de ces les, et, partir de ce moment, il marcha droit au cap Portland, situ sur la cte mridionale de lIslande.

    La traverse noffrit aucun incident remarquable. Je supportai assez bien les preuves de la mer ; mon oncle, son grand dpit, et sa honte plus grande encore, ne cessa pas dtre malade.

    Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilits de transport ; il dut remettra ses explications son arrive et passa tout son temps tendu dans sa cabine, dont les cloisons craquaient par les grands coups de tangage. Il faut lavouer, il mritait un peu son sort.

    Le 11, nous relevmes le cap Portland ; le temps, clair alors, permit dapercevoir le Myrdals

    100

  • Yocul, qui le domine. Le cap se compose dun gros morne pentes roides, et plant tout seul sur la plage.

    La Valkyrie se tint une distance raisonnable des ctes, en les prolongeant vers louest, au milieu de nombreux troupeaux de baleines et de requins. Bientt apparut un immense rocher perc jour, au travers duquel la mer cumeuse donnait avec furie. Les lots de Westman semblrent sortir de lOcan, comme une seme de rocs sur la plaine liquide. partir de ce moment, la golette prit du champ pour tourner bonne distance le cap Reykjaness, qui ferme langle occidental de lIslande.

    La mer, trs forte, empchait mon oncle de monter sur le pont pour admirer ces ctes dchiquetes et battues par les vents du sud-ouest.

    Quarante-huit heures aprs, en sortant dune tempte qui fora la golette de fuir sec de toile, on releva dans lest la balise de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent une grande distance sous les flots.

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  • Un pilote islandais vint bord, et, trois heures plus tard, la Valkyrie mouillait devant Reykjawik, dans la baie de Faxa.

    Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu ple, un peu dfait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de satisfaction dans les yeux.

    La population de la ville, singulirement intresse par larrive dun navire dans lequel chacun a quelque chose prendre, se groupait sur le quai.

    Mon oncle avait hte dabandonner sa prison flottante, pour ne pas dire son hpital. Mais avant de quitter le pont de la golette, il mentrana lavant, et l, du doigt, il me montra, la partie septentrionale de la baie, une haute montagne deux pointes, un double cne couvert de neiges ternelles.

    Le Sneffels ! scria-t-il, le Sneffels ! Puis, aprs mavoir recommand du geste un

    silence absolu, il descendit dans le canot qui lattendait. Je le suivis, et bientt nous foulions du pied le sol de lIslande.

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  • Tout dabord apparut un homme de bonne figure et revtu dun costume de gnral. Ce ntait cependant quun simple magistrat, le gouverneur de lle, M. le baron Trampe en personne. Le professeur reconnut qui il avait affaire. Il remit au gouverneur ses lettres de Copenhague, et il stablit en danois une courte conversation laquelle je demeurai absolument tranger, et pour cause. Mais de ce premier entretien il rsulta ceci : que le baron Trampe se mettait entirement la disposition du professeur Lidenbrock.

    Mon oncle reut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi pacifique par temprament et par tat. Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une tourne piscopale dans le Bailliage du Nord ; nous devions renoncer provisoirement lui tre prsents. Mais un charmant homme, et dont le concours nous devint fort prcieux, ce fut M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles lcole de Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait que lislandais et le latin ; il vint moffrir

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  • ses services dans la langue dHorace, et je sentis que nous tions faits pour nous comprendre. Ce fut, en effet, le seul personnage avec lequel je pus mentretenir pendant mon sjour en Islande.

    Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent homme en mit deux notre dis