Ernest Renan - Vie de Jesus [1863] (04)

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Ernest Renan - Vie de Jesus [1863] (04)

Text of Ernest Renan - Vie de Jesus [1863] (04)

  • AVERTISSEMENT

    DE LA PREMIERE DITION POPULAIRE, FORMAT IN-32

    Puisqu'il m'a t donn de tracer de Jsus une image qui a

    obtenu quelque attention, j'ai cru devoir offrir cette image, sous une

    forme convenabtement prpare, aux pauvres, aux attrists de ce

    monde, ceux que Jsus a le plus aims. Beaucoup de personnes

    ayant regrett que le tivre, par son prix et son volume, ne ft pas

    accessible tous, j'ai sacrifi l'introduction, les notes et certains pas-

    sages du texte qui supposaient le lecteur assez vers dans les recher-

    ches spciales de la critique. Par ta suppression de ces diverses

    parties, nous avons atteint un triple but.'D'abord, le livre est devenu

    d'un format si modeste, que toute personne qui y trouvera du got

    pourra le possder. En second tieu, je ne erois pas qu'il y reste un

    mot ni une phrase qui exigent, pour tre entendus, des tudes prti-

    minaires. Enfin, par ces retranchements, j'ai obtenu un rsultat qui

    ne m'est pas moins prcieux. J'avais fait mon tivre avec la froideur

    absolue de l'historien se proposant pour unique objet d'apecevoir la

    nuance la plus fine et la plus juste du vrai. Cette franchise ne pou-f

  • 9 AVERTISSEMENT

    vait manquer de causer quelques froissements h tant d'mes excel-

    tentes que le christianisme tve et nourrit. Ptus d'une fois, j'ai

    regrett de voir des personnes auxquelles j'aurais infiniment aim h

    plaire, dtournes de la lecture d'un livre dont quelques pages n'au-

    raient peut-tre pas t pour elles sans agrment. ni sans fruit. Je

    crois que beaucoup de vrais chrtiens ne trouveront dans ce petit

    volume rien qui les btesse. Sans changer quoi que ce soit h ma pen-

    se, j'ai pu carter tous les passages qui taient de nature h produire

    des malentendus, ou qui auraient demand de longues explications.

    L'histoire est une science comme la chimie, comme la gologie.

    Pour tre entirement comprise, elle demande des tudes approfon-

    dies, dont le rSultat le plus lev est de savoir apprcier la diffrence

    dei temps, des pays, des nations et des races. Aujourd'hui, un

    homme qui croit aux fantmes, aux sorciers, n'est plus tenu chez nous

    pour un homme srieux. Mais, autrefois, des hommes minents ont

    cru h tout cela, et peut-tre, en certains pays, est-il encore possible,

    de nos jours, d'allier une vraie supriorit h de pareilles erreurs. Les

    personnes qui ne sont pas arrives, par des voyages, par de longues

    lectures ou par une grande pntration d'esprit, h s'expliquer ces

    diffrences, trouvent toujours quelque chose de choquant dans les

    rcits du pass; car le pass, si hroque, si grand, si original,

    n'avait pas, sur certains points fort importants, les mmes ides ( -pie

    nous. L'histoire complte ne peut recuter devant cette difficult, mme

    au risque de provoquer les plus graves mprises. La sincrit Scien-

    tifique ne connat pas les mensonges prudents; Il n'est pas en ce

    monde un motif assez fort pour qu'un savant se contraigne dans

    l'exPression de ce qu'il croit la vrit. Mais, quand une fois on a dit,

    sans une ombre d'arrire-pense, ce qu'on: croit certain, ou probable,

  • AVERTISSEMENT 3

    ou possible, n'est-il pas permis de laisser l les distinctions subtiles

    pour s'attacher uniquement l'esprit gnral des grandes choses,

    que tous peuvent et doivent comprendre? n'a-t-on pas le droit d'effa-

    cer les dissonances pour ne plus songer qu' ta posie et l'difi-

    cation, qui .surabondent en ces vieux rcits? Le chimiste sait que

    te diamant n'est que du charbon ; il sait tes voies par lesquelles ta

    nature opre ces profondes transformations. Est-il oblig pour ceta

    de s'interdire de parler comme te monde et de ne voir dans le plus

    beau joyau qu'un simple morceau de carbone ?

    . Ce n'est donc pas ici un nouveau livre. C'est la Vie de Jsus

    dgage de ses chafaudages et de ses obscurits. Pour tre histo-

    rien, j'avais d chercher peindre un Christ qui et les traits, ta

    couleur, la physionomie de sa race. Cette fois, c'est un Christ en

    marbre blanc que je prsente au public, un Christ taill dans un bloc

    sans tache, un Christ simple et pur comme le sentiment qui le cra.

    Mon Dieu, peut-tre est-il ainsi plus vrai. Qui sait s'il n'y a pas des

    moments o tout ce qui sort de l'homme est immacul? Ces moments

    ne sont pas longs; mais il y en a. C'est ainsi du moins que Jsus

    apparut au peuple; c'est ainsi que te peuple le vit et l'aima; c'est

    ainsi qu'il est rest dans le coeur des hommes. Voit ce qui a vcu en

    lui, ce qui a charm le monde et cr son immortatit.

    Je ne rfuterai pas pour la vingtime fois le reproche qu'on

    m'adresse de porte;atteinte. la religion. Je crois ta servir. Certaines

    personnes s'imaginent que, par de timides rticences, on empchera

    le peuple de perdre lafoi au surnaturel. Quand mme une telle pr-

    caution serait honnte, elle serait fort inutile. Cette foi, le peuple l'a

    perdue. Le peuple, en cela d'accord avec la science positive, n'admet

  • G. AVERTISSEMENT

    pits le surnaturel particulier, le miracte. Faut-il conclure de lit qu'it

    est tranger aux hautes croyances qui font la noblesse de l'homme?

    Ce serait une grave erreur: Le peuple est religieux sa manire. Quoi

    de ptus touchant que son respect pour ta mort? Son courage, sa sr-

    nit, son dsir de s'instruire, son indiffrence a ridicule, ses grands

    instincts d'hrosme, son got pour tes ouvrages d'art ou de posie

    qui procurent des motions srieuses en - s'adressant. aux sentiments

    nobles, cette perptuelle jeunesse qui brilte en lui qUand'il s'agit de

    gtoire et (le patrie, tout cela est de la retigion et de la meitteure. Le

    peuple tn'est nullement matrialiste. On lui plat par l'idatisme. Son

    dfaut, si c'en est un, est de faire bon march de tous les intits

    quand il s'agit d'une ide. Il serait funeste de lui prcher l'irrligion;

    il serait inutile d'essayer de le ramener aux vieilles croyances surna-

    turelles. Reste un seul parti, qui est de tui tout dire. Le peupt saisit

    trs-vite et par une sorte d'instinct profond les rsultats les ptus levs

    (le la science. Il voit que, parmi tes formes religieuses (lui ont exist

    jusqu'ici, aucune ne peut prtendre une valeur absolue; mais il

    sent bien aussi que le fondement de la retigion ne croute pas pour

    cela. LM inspirer le respect mme des formes qui passent, tui en

    montrer la grandeur dans l'histoire, mettre en relief ce que ces

    formes antiques ont eu de bon et de saint, n'est-ce pas faire acte

    pieux? Pour moi, je pense que te peuple tournerait le dos la dli-

    vrance, le jour o il tiendrait pour des chimres la foi, l'abngation,

    le dvouement. La part d'iltusions qui autrefois se mtait Louis les

    grands mouvements soit potitiques, soit religieux, n'est pas un motif

    pour refuser ces mouvements ta sympathie et l'admiration. On peut

    tre bon Franais sans croire la sainte ampoule. On peut aimer

    Jeanne Darc salis admettre la ralit de ses visions.

  • AVERTISSEMENT 5

    Voil pourquoi j'ai pens que te tableau de ta ptus tonnante

    rvolution populaire dont on ait gard te souvenir pouvait tre utile

    au peuple. C'est ici vraiment la vie de son meilleur ami; toute cette

    pope .des origines chrtiennes est l'histoire des plus grands pl-

    biens qu'il y ait jamais eu. Jsus a aim les pauvres, ha les prtres

    riches et mondains, reconnu le gouvernement existant comme une

    ncessit; il a mis hardiment les intrts moraux.au-dessus des que-

    relles des partis; il a prch, que ce monde n'est qu'un songe, que

    tout est ici-bas image et figure, que te vrai royaume de Dieu, c'est

    t'idat, que l'idat appartient tous. Cette lgende est une source

    vive d'ternetleS consolations; elle inspire une suave gaiet; elte

    encourage l'amtioration des moeurs sans vaine hypocrisie; elle

    donne le got de la libert; etle porte enfin rflchir sur les pro-

    blmes sociaux, qui sont tes premiers de notre temps. Jsus ouvre

    sur ce point des vues d'une profondeur tonnante. Quand on sort de

    son cole, on conoit trs-bien que la potitique ne saurait tre un jeu

    friVOle, que l'essentiel un jour sera de travailter au bonheur, it l'in-

    struction et la vertu des hommes, que tout effort pour carter de

    telles questions est frapp de stritit.

    Humbles 'serviteurs' et servantes de Dieu, qui portez le poids du

    jbur et de ta chaleur; ouvriers fini travaitlez de vos bras btir le

    temple que nous levons l'esprit ; prtres vraiment saints. qui g-

    missez en silence de la domination d'orgueitleux sadducens; pauvres

    femmes qui souffrez d'un tat social oit la part du bien est encore

    faible; ouvrires pieuses et rsignes au fond de la froide cetlule oit

    'le Seigneur est avec vous, venez la fte qu'un jour Dieu, en son

    sourire, prpara pour les simptes de coeur. Vous tes les vrais dis-

    ciples de Jsus. Si ce grand matre revenait, oit croyez-vous qu'it

  • AVERTISSEMNT

    reconnatrait la vraie postrit de la troupe aimable et fidle qui t'en-

    tourait sur le bord du lac de Gnsareth? Serait-ce parmi les dfen-

    senis de symboles qu'il ne connaissait pas, dans une glise officielle

    qui favorise tout ce qu'it a combattu, parmi les partisans. d'ides

    vieillies associant sa cause k leurs intrts et k leurs passions? Non;

    ce serait parmi nous, qui aimons la vrit, le progrs, la tibert. Et,

    si un jour il s'armait du fouet . pour chasser les hypocrites, en qui

    pensez-yous qu'il reconnatrait le pharis