Les savoirs du territoire en Imerina (hautes terres centrales de

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  • Le territoire, lien ou frontire ?Paris, 2-4 octobre 1995

    Les savoirs du territoire en Imerina(Hautes terres centrales de Madagascar)

    Chantal BLANC-PAMARDCEA/CNRS

    Sur les Hautes Terres centrales de Madagascar, les Merina sont des gens de territoire.Imerina est un toponyme, Merina un parler et un ethnonyme. Selon les traditions historiquesmerina les plus rpandues, le nom de Merina1 ne serait en usage que depuis le rgne deRalambo, la fin du XVIme sicle. C'est ce dernier que l'on attribue la dfinition del'Imerina :

    "J'appelle ceci l'Imerina sous le jour (I Merina ambaniandro). Et je l'appelle l'Imerina parce quej'occupe tous les sommets; il n'y a rien qui ne soit moi dans tout ce qui est sous la lumire dujour"2.

    Le toponyme ambaniandro caractrise la conception par rapport l'axe vertical. Ce pays"sous la lumire que seul le soleil domine" est galement caractris par le regard qu'on luiporte, la fois ceux qui sont vus sur les hauteurs mais aussi ceux qui dominent les rgionsplus basses environnantes. Le rle jou par le regard est trs important pour le contrle duterritoire comme en tmoignent les nombreux sites fortifis qui coiffent les sommets descollines (Mille, 1970). Un roi merina disait lors de sa conqute : "A moi toutes ces hauteurs(manerinerina)"3. On notera galement l'importance du terme maso qui signifie il. Le soleilest masoandro l'il du jour; la source est masondrano il de l'eau4.

    Aujourd'hui encore, on distingue les Merina qualifis d'ambaniandro (sous le jour) ou detanivo (ceux du centre) des tanindrana (ceux de la cte)5 selon deux axes de dfinition : unaxe vertical haut-bas et un axe horizontal. L'Imerina est gographiquement mais aussihistoriquement et politiquement situ, aux yeux de ses habitants, au centre. Pour dsigner lesrgions priphriques de l'Imerina, l'indication topographique et gographique se rfre au"ventre de l'Imerina" (kibon'Imerina)6 centr sur la plaine de Tananarive. Ainsi le payssakalava est dsign par "en bas, l'ouest" (ambany andrefana).

    Les Hautes Terres d'Imerina7, une latitude moyenne de 19S et dont les altitudes sontcomprises entre 1200 et 1800 m, sont limites au nord par la dpression de l'Alaotra, l'estpar le grand escarpement de l'Angavo, au sud par les contreforts montagneux du pays

    1 Merina viendrait de mierina "tre sur une hauteur" (radical : erina).2 T.A. pp. 284-285, c'est--dire les Tantara ny Andriana eto Madagascar recueillis par F. Callet (1908; 1 dition 1872) ettraduits par G.S. Chapus et E. Ratsimba sous le titre Histoire des Rois.3 Ahy daholo izao manerinerina izao.4 Je prsente certains aspects de ce sujet dans "Dialoguer avec le paysage ou comment l'espace cologique est vu et pratiqupar les communauts rurales des Hautes Terres malgaches" (1986) et "Les lieux du corps" (1995). Cependant, dans cettecommunication, j'ai dvelopp de faon diffrente un certain nombre de points et j'ai complt l'analyse par un matrielnouveau.5 La langue malgache se rattache la famille austronsienne et, plus prcisement, au rameau indonsien. "L'austronsien estune famille linguistique, autrefois appele malayo-polynsien, dont l'extension gographique est la plus importante dans lemonde. Les langues austronsiennes sont en effet parles dans tout l'archipel indonsien et philippin, dans toutes les les duPacifique et par les indignes de Taiwan et de Madagascar" (Loffs-Wissowa, 1988).6 Kibo signifie ventre mais aussi coeur. On dit de deux frre et soeur qu'ils sont de mme "coeur" (iray tam-po).7

  • C. Blanc-Pamard Les savoirs du territoire en Imerina

    Betsileo, mais sont ouvertes vers l'ouest sur les vastes pnplaines sakalava. Pendant la saisonchaude et pluvieuse, de novembre mars, les brumes et brouillards matinaux enveloppent lessommets et cdent la place pendant la journe un ciel bleu trs lumineux. L'hiver austral estfroid et sec. La pluviomtrie moyenne annuelle est de 1350 mm. C'est un paysage de collinesdnudes, les tanety, que surmontent des reliefs montagneux, eux aussi dnuds. Avec de-cide-l, des reboisements en eucalyptus. Dans les bas-fonds de tailles varies se concentrent lesrizires, lment essentiel de la vie agricole. Les campagnes merina sont le lieu d'unepolyactivit paysanne dont la constante est une agriculture manuelle centre sur la rizicultureirrigue. Les collines sont le domaine de l'levage et des cultures pluviales (manioc, patatedouce...), avec des variantes lies aux opportunits locales.

    D'aprs les traditions orales, les premiers occupants du sol seraient les Vazimba8, vivant depche, de chasse et de cueillette. Autour du XIIme-XIIIme sicle, une vague de migrants delangue malaise atteignit les Hautes Terres aprs avoir abord Madagascar par la cte N-E.Quand les rois d'Imerina s'installrent autour de l'actuelle plaine de Tananarive, ils entrrenten concurrence avec les Vazimba. L'amnagement de la plaine a t essentiel pour affirmer etconstruire l'identit Merina.

    Une inscription territoriale

    A la suite de ses prdcesseurs, Andrianampoinimerina qui rgna de 1787 1810, apoursuivi l'expansion et l'unification du royaume9 ainsi que l'amnagement du territoire. Latraduction littrale du nom d'Andrianampoinimerina est le plus souvent "Prince-au-cur-de-l'Imerina" plutt qu'"au-cur-des-Merina". On se rfre la rgion mais pas la population,ce qui indique encore une allusion l'importance du centre.

    L'Histoire des Rois rapporte de faon dtaille l'amnagement des rizires dans les maraisdu Betsimitatatra10. On doit Andriantsitakatrandriana, vers le milieu du XVIIme sicle, lamise en valeur de cette plaine marcageuse. "Prparez-vous car nous allons creuser descanaux qui feront produire du riz ce marais enfonc qu'est le Betsimitatatra". Cent cinquanteans plus tard, avec Andrianampoinimerina, le riz acquiert une place importante : "Le riz estl'existence mme de mes sujets... Aussi je fais les digues pour assurer l'eau de vos rizires".Le Betsimitatatra constitue un territoire hydraulique (Isnard, 1954). Avec les souverainshydrauliciens de l'ancien Imerina a t mis en place le systme des groupes statutaires,andriana ("nobles" ou d'ascendance princire), hova (sujets), mainty ("ceux qui ont mis envaleur les terres"11, les premiers occupants) et andevo (esclaves).

    8 Sur la dfinition de Vazimba, on se rfrera Jacques Dez (1971) : "Au dpart, le terme Vazimba doit recevoir uneconnotation socio-conomique. Est Vazimba tout individu, toute socit qui n'a pas dpass un certain niveau techniquecaractris par l'absence de la connaissance de la mtallurgie, de la riziculture et de certaines pratiques d'levage. Le termene dsigne donc pas une race, ni mme peut-tre un groupe, mais un tat d'volution. Il s'oppose ainsi au terme Mrina. EstMrina tout individu, tout groupe qui a ralis la rvolution technique laquelle n'est pas encore parvenu le Vazimba (...). Leterme dsigne galement les esprits dsincarns, censs procder gnralement de Vazimba dfunts, alors qu'ils taientencore Vazimba, ou les mnes d'anctres connus qui sont l'objet d'un culte public, populaire, donc non strictement familial.Par extension il dsigne tous les morts inconnus (...). Ces morts inconnus, auxquels aucun culte n'est rendu, sont craints;leurs esprits errent et l'on cherche se protger contre eux (...)".9 Andrianampoinimerina faisait le manao valabe an'Imerina, littralement "Faire en sorte que l'Imerina ne soit qu'un seulparc, ou une seule rizire (sans diguette)" (valabe, litt. "grand-parc ; grande-rizire), c'est--dire qu'il a runi l'Imerina.10 Littralement : "la grande sans drain".11 On dit que ce sont eux qui ont fait lemanamainty molaly ny tany, litt. "noirci de suif la terre", d'o leur nom Mainty, litt."noir". Manamainty = noircir; radical : mainty.

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    L'Imerina efa-toko12 aux quatre provinces d'Andriamasinavalona, premier unificateur duroyaume, passe six provinces (enin-toko)13. Cette expansion concrtise le projet politique etterritorial d'un centre suprieur aux quatre points cardinaux la priphrie14. La formuled'Andrianampoinimerina : Ny ranomasina no valamparihiko, traduite par "La mer est la limitede ma rizire"15, prcise cet objectif. La comprhension populaire se limite uneinterprtation gographique, mais cette expression peut emprunter diffrentes dimensions. Apremire vue, le monarque associait son royaume une rizire, mais la rizire peut avoir aussiune dimension la fois rituelle, humaine et politique. Il y a toujours une association del'image du souverain avec celle du riz. "Le riz et moi sommes pareils", se plaisait rpterAndrianampoinimerina. "A moi est la terre", expression galement clbre du mme roi,montre le caractre sacr de la terre.

    Dans le royaume divis en "provinces", le souverain assigna rsidence les fokonolona16et distingua dans l'administration du royaume, les menabe, domaine royal relevant d'unegestion directe des menakely, sorte de fief o son pouvoir tait dlgu un tompomenakely("seigneur"). Un autre statut territorial concernait les lohombitany, terres donnes enrcompense par le souverain; il s'agissait d'une cession perptuelle, alinable et transmissible.Accord le plus souvent l'extrieur de la province d'origine du bnficiaire, le lohombitanypermettait une mobilit des hommes. Aux gens des fokonolona taient concdes des parts deterre, les zaratany, bien dlimites dans leur province.

    Bien avant l'poque coloniale, le fokonolona dsigne tous les habitants d'unecirconscription administrative, village, hameau ou groupe de hameaux plus ou moins prochesles uns des autres. La dimension de cette communaut est trs lastique. Les habitants d'unpetit hameau d'une dizaine d'habitants constituaient et constituent encore selonl'administration traditionnelle un fokonolona. La dlimitation du territoire est matrialise pardes orimbato, petites stles que les anciens ont riges en souvenir de l'institutionnalisationdes conventions. La frontire peut tre aussi un sentier, une rivire, un rocher, un bosquetChaque fokonolona traditionnel avait un nom, trs souvent celui de l'anctre ponyme. Cecirenforce l'importance de la parent et de la territorialit. Avec la mise en place descollectivits dcentralises en 1975, le fokontany dsigne la cellule administrative de baseforme par un groupe de villages et de hameaux. Le paramtre dmographique tient un rleprimordial dans la formation de cette cellule qui doit runir au moins 400 habitants. D'ol'antagonisme entre la structure administrative contemporaine et celle, traditionnelle, qui netient plus compte ni des conventions et des dlimitations territoriales ancestrales, ni desrelations de parent tisses entre hameaux de mme fokonolona traditionnel, ni de leursinterdits respectifs. Mais la modernisation n'a pas amen les Merina dlaisser les traditionsancestrales. Dans chaque village d'un fokontany moderne, deux chefs relvent del'organisation traditionnelle : le ben'ny tanana choisi parmi les lettrs et le kazabe (grandanctre ) ou doyen. Un hameau est compos d'un seul ou plusieurs lignages (Condominas,1960). A un autre niveau, le fokonolona traditionnel constitu d'un groupe de hameaux est

    12 Toko qui caractrise un territoire de groupes de descendance localiss est traduit par province au sens de divisionmilitaire et fiscale.13 Des lments naturels dlimitent ou caractrisent ces territoires. Ainsi l'Avaradrano (au nord de l'eau) est dlimite parl'Ikopa. Le Vakinankaratra est travers ("cass") par l'Ankaratra, une chane de montagne, comme le Vakinisisoany l'est parla rivire Sisoany.14 Selon le mythe Andriambahokafovoanitany c'est--dire "le prince du peuple au centre de la terre" (Ottino, 1986).15 Les malgachisants ont distingu rano masina (en deux mots) qui dsigne l'eau lustrale, l'eau sacre, et ranomasina (en unseul mot) qui signifie la mer. Le sel se dit sira. Littralement "c'est la mer qui est ma diguette" (valamparihy = limite, enclosd'une tendue d'eau). On peut se demander si la transcription est fidle la parole d'Andrianampoinimerina; farihy se seraitsubsistu faria par harmonie vocalique. Faria signifie rizire inonde et son rtablissement dans la phrase permet deretrouver le terme rizire de la traduction.16 Communaut dfinie par son rattachement un groupe d'anctres mythiques.

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    sous la responsabilit d'un doyen choisi parmi les kazabe. Mais il y a un seul prsident ducomit excutif du fokontany. Soit quatre chefs l'intrieur d'un fokontany moderne.

    Figure 1

    C'est pourquoi, pour un mme territoire, les runions officielles de fokontany et cellesorganises par les autorits coutumires ne traitent pas toujours des mmes questions. Lespremires concernent le domaine public : la rhabilitation des routes, la rfection de l'cole oule centre de nivaquinisation; les secondes s'occupent des conventions ancestrales : dgtscauss par les bufs, curage d'un canal, construction d'un tombeau.

    A une autre chelle, la rfrence une rgion dfinit une identit territoriale. LeVakiniadiana, rgion l'est de l'Imerina, dsigne la fois les habitants et l'espace travers parl'Iadiana, rivire affluente de l'Ikopa. Se prsenter comme Vakiniadiana quand on est hors decette rgion Madagascar ou ailleurs dans le monde, c'est manifester son attachement laterre des anctres (tanindrazana) qui constitue le patrimoine foncier familial, lieu dutombeau17. La terre des anctres fixe les hommes des lieux en les liant un pass et en leurassurant un avenir lors du passage du monde des vivants au monde des anctres. Les anctresaident complter les actions des hommes sur terre qui restent insuffisantes.

    Cet attachement aux terres ancestrales se traduit dans la construction du tombeau : chacunsait qu'il y retrouvera l'anctre fondateur et sera son tour rejoint par ses propresdescendants18. Les relations entre les gnrations19 se traduisent de diffrentes maniressuivant la profondeur historique et les liens avec l'anctre, source de vie (loharanon' aina). Labase de l'organisation des habitants est la notion de teraka20 ou lignage mineur dont l'anctreest plus proche biologiquement que dans le taranaka, groupe de parent ou clan, qui est uneunit historique et sociale plus vaste dont l'anctre est mythique. Lors des crmoniesd'enterrement ou de famadihana21, le porte-parole s'exprime surtout au nom du terak'i R. (soittrois gnrations) parmi les taranak'A. (au-del de trois gnrations). Des runions ont aussilieu autour du tombeau de l'anctre ponyme. Tous les descendants des teraka et parfois destaranaka sont invits pour resserrer et rappeler l'unit sociale et raviver les valeurscommunes.

    Le territoire fonctionne comme une rserve d'informations puiser dans l'organisationsociale. Ainsi la rptition du nom de l'anctre constitue une chane continue. Par exemple,Razanadrakoto (ou Rakotoson) est le fils de Rakoto et Razafindrakoto, son petit-fils; la dationdes noms se fait dans le sens ascendant-descendant. Dans d'autres cas, elle se fait dans le sensinverse : le fils s'appelle Rakoto, le pre va s'appeler Rainikoto (Pre d'Ikoto).

    La transmission du patrimoine foncier vise ne pa...